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Contes japonais/Le Chercheur de Trésors

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Jouvet et Cie (p. 1-27).

Cerfberr - Contes japonais, 1893 (page 9 crop).jpg

Le Chercheur de Trésors

I

Okamé, la déesse gaie du bonheur, n’avait pas souri au brun fils d’Irakkô, et, pour comble d’ennui, lorsque Yori sortit, le soir venu, après avoir bu de nombreuses tasses de saki, et vidé ses poches dans celles de ses amis, il pleuvait à torrent. La chaude journée s’était terminée par un orage épouvantable.

Revêtant son manteau et s’abritant avec son parasol, le jeune daïmio rejoignit la plage de Hiogo-Kobé, pour trouver sous son toit un abri, et une natte où il pourrait sans doute oublier sa déveine dans un sommeil hanté de rêves plus roses que la vie réelle.

Mais à sa porte, un petit pêcheur, qui faisait habituellement l’office de commissionnaire, l’arrêta par un rouleau de papier tendu sous l’averse.

— Un courrier venu pendant ton absence, Yori, m’a donné ceci pour toi.

Le jeune daïmio fronça le sourcil.

La missive était de son intendant, homme grave, réfrigérant par métier autant que par goût ; elle devait contenir, comme toujours, une semonce et de désagréables réflexions, en réponse à un pressant appel de fonds.

— Ouvrons, se dit Yori ; puisque je suis dans un mauvais jour, il faut épuiser la coupe de fiel aujourd’hui.

« Yori, fils d’Irakkô, disait le digne intendant, tu as voulu jouir trop grandement de la fortune paternelle ; l’or est fait pour fructifier dans des mains prévoyantes, et non pour rouler sur la pente des chemins ; qui sème le sel ne récolte pas le riz…

— C’est bon, c’est bon, vieux fou ! murmura Yori avec impatience, nous connaissons cela. Que me veut-il ?

Et, passant aussitôt à la fin, il lut avec stupéfaction.

« C’est pourquoi, ayant vendu, suivant tes ordres, ta propriété d’Osaka, ta dernière, Yori, et t’en ayant envoyé l’argent, nous sommes arrivés au bout ; tu es dans la misère, et moi, ton intendant, sur la paille ».

Yori eut un éblouissement : il relut à plusieurs reprises ce paragraphe final ; comment ? le dernier de plus de trente domaines légués par son père ?

C’était impossible !

Le jeune homme cherchait, dans sa tête fatiguée, à rassembler ses souvenirs, à établir rapidement un compte sommaire de tout ce qu’il avait vendu depuis si peu de temps.

Oui, ce devait être vrai. Cette terre-ci, et encore celle-là et Osaka, la plus belle de toutes ; puis, quand il eut bien compris qu’il était ruiné, il se sentit tout à fait dégrisé. Ses tempes battirent avec force, et la sueur perla sur son front ; les fortes émotions se traduisent différemment suivant les tempéraments ; les uns ont chaud, les autres ont froid.

Donc Yori avait très chaud. La nuit, d’ailleurs, était redevenue sereine et la lune, à travers les branches, semblait rire de la déconvenue du jeune homme.

Assis sur la plage, devant la mer immense dont les vagues déferlaient à ses pieds avec le bruit monotone et triste, il cherchait à dompter la fièvre et à reprendre ses esprits. Le coup était rude autant qu’inattendu ; comment le parer ?


Assis sur la plage il cherchait à reprendre ses esprits

Tout à coup le jeune daïmio eut un sourire.

— Bah ! dit-il, je suis ruiné, mais la belle Nikkô-Souma, la jolie veuve ma voisine, ne doit-elle pas m’épouser ? Elle est riche et elle m’aime ; qu’importe pour elle quelques milliers de yens d’or !

Se faisant apporter son nécessaire à écrire, il traça avec assurance les lignes suivantes :

« Ô Nikkô, beauté plus brillante que l’éclat du soleil dont tu portes le nom, Yori, ton bien aimé, est triste. Il est devenu plus pauvre que les hinins qui mendient sur la route. Mais dans ce malheur il n’a songé qu’à toi ; pour lui l’argent n’est rien, car il a ton amour ».

Satisfait de la tournure galante de son billet, il ordonna de le porter dès le lever du soleil, et, s’étendant sur sa natte, il dormit bien.

II

Nikkô traçait ses sourcils devant le miroir que lui tendait une suivante, lorsque la lettre lui parvint. Elle lut, pendant qu’un pli s’accusait au coin de sa bouche dédaigneuse ; elle resta un moment pensive, puis, d’un bras nonchalant approchant une petite table, elle trempa son pinceau dans le frais vermillon, et écrivit sur le papier de riz parfumé.

« La vie commune est douce à deux, mais quand elle est entourée d’or et de soie. Pauvre, je ne t’aimerais plus, il vaut donc mieux que tu souffres seul. Adieu Yori ».

Puis, en post-scriptum (oh ! les post-scriptum !)

« Va me chercher les trésors d’Asama, je crois que je t’aimerai si tu me les rapportes ».

Chercher les trésors d’Asama, c’est-à-dire dans le langage des barbares de l’ouest, des Français, par exemple, prendre la lune avec ses dents.

La jolie veuve ajoutait l’ironie à une indifférence bien cruelle !


Elle trempa son pinceau dans le frais vermillon.

Elle signa de son élégant monogramme, puis, reprenant son miroir, elle étendit sur ses lèvres leur teinture d’ambre doré.

Quand Yori eut la réponse de Nikkô-Souma, il voulut se tuer. Mais songeant qu’un acte aussi irréparable ne doit pas se faire sans réflexion, il remit la chose au lendemain.

III

Le lendemain, à son réveil, sa première pensée ne fut pas pour le suicide, mais pour le post-scriptum ironique de la jolie veuve. Reviens avec les trésors d’Asama, avait dit Nikkô. Le jeune homme avait bien souvent, lui aussi, répété cette phrase, mais sans réfléchir à sa valeur réelle et à l’origine du proverbe.

L’Asama-Yama est un des volcans les plus connus de l’île Hondo. C’est même un lieu de pèlerinage très fréquenté et plusieurs temples ont été édifiés au pied de la montagne. Quant à son sommet, il est inconnu, car un effroi religieux en éloigne ceux que la curiosité aurait pu pousser à gravir ses pentes. D’ailleurs, nul chemin tracé entre les rocs, nul point de repère, mais çà et là des précipices au fond bleuâtre, des crevasses fumantes parfois cachées par des cendres, et plus haut le cratère béant, toujours couvert de nuages. Lieu propice, en vérité, pour cacher des trésors à la vue des profanes !

Mais pourquoi ce dicton ? Cette croyance à des richesses invisibles reposait-elle sur un fait ?

Yori avait bien entendu, par hasard, une légende chantée par des musiciens ambulants, et où il était question de ces trésors, mais il ne lui en restait pas un seul vers dans la mémoire ; autant qu’il pouvait s’en souvenir, il y avait là des détails curieux, des renseignements précis, peut-être. N’a-t-on pas vu déjà des traditions se perpétuer ainsi d’âge en âge, auxquelles personne ne fait attention, et qui pourtant reposent sur une donnée première véritable ? Pourquoi n’en serait-il pas de même pour ces fameux trésors de l’Asama dont tout le monde parlait sans y ajouter foi ?

C’était cette légende qu’il fallait retrouver d’abord.

Le jeune daïmio eut vite fait un petit paquet de ce qu’il ne voulait pas laisser à ses créanciers, et il sortit de cette maison, qui avait été la sienne, le cœur léger, plein d’amour et d’espérance. Car il aimait toujours cette cruelle Nikkô qui venait de montrer si peu de cœur.

— Elle a raison, se disait-il, je ne me mettrai en ménage qu’avec les trésors d’Asama.

Il semblait vraiment qu’il fût près de les avoir, et il n’était même pas certain qu’ils existassent !

IV

Le hasard, qui sert les amoureux, fit bien les choses pour Yori, car avant que la journée fût terminée, il avait rencontré ces musiciens qu’il souhaitait si fort d’entendre, et, pour une sapèque, il eut la légende.

C’était une mélopée interminable, où étaient narrées, par le menu, les aventures d’un honnête garçon qui, grâce à un talisman que lui donne un sorcier, parvient au sommet de l’Asama. Les flancs du volcan s’ouvrent devant lui, et il rapporte des trésors inestimables.

Un vieillard avare, cupide et méchant, ayant appris son succès, use de violence pour obtenir du magicien son talisman, mais il trouve le cratère nu et abrupt ; il tombe dans un précipice et revient disloqué et perclus. Chaque strophe se terminait par ce refrain énigmatique :

« Il y a bien des trésors dans l’Asama, et ce qui est bon à l’un est nuisible à l’autre. Voyageur téméraire, prends garde à ton choix ! »

La chanson valait bien une sapèque, mais pour Yori les renseignements étaient vagues ; on n’affirmait rien au sujet des trésors, et on ne disait pas quel était ce talisman nécessaire pour s’ouvrir un chemin. Comment se le procurer ? Où trouver le magicien dépositaire de ce précieux sésame ?


La chanson valait bien une sapèque.

Les sorciers ne manquent pas au Japon ; on va les trouver comme le notaire ou le médecin.

Il en coûta encore au jeune homme une petite pièce de monnaie pour avoir l’adresse du plus célèbre dans la région ; le rapprochement que ne manquèrent pas de faire, entre ses questions et la chanson, ceux qui venaient de l’entendre, attira sur leurs lèvres un sourire de commisération.

Ils se dirent : « Encore un fou, qui fait des rêves dorés sur la foi d’une légende ! »

V

Le sorcier, homme laid et sentencieux, assis sur son cerf symbolique, réfléchit longuement, les yeux perdus dans le ciel, plongé dans la contemplation de la divinité à laquelle il demandait conseil.


Le sorcier réfléchit longuement…

— Enfant, dit-il enfin, plusieurs fois déjà des hommes m’ont demandé le chemin de l’Asama ; les uns ne sont pas revenus ; ce sont sans doute les plus heureux ; les autres, je les ai vus passer entre des gardes ; ils avaient volé et tué, ou ils avaient causé du scandale, ou leur esprit avait quitté l’enveloppe mortelle pour rester au sommet du volcan. Ceux qui en sont réduits à courir ainsi après des trésors sont des fous ou des malhonnêtes gens.

— Je ne suis ni fou, ni malhonnête, dit Yori, je suis malheureux.

Et il conta son histoire.

— Tu aimes donc bien cette femme ? dit le sorcier.

— Autant qu’on peut aimer.

— Eh bien, quoique tu aies tort, sans doute, je veux t’être utile. Le talisman qui peut seul te faire réussir dans ton entreprise est la branche de glycine double. Or, la glycine double est un phénomène presque introuvable, que tu pourrais chercher peut-être en vain pendant des années, avec tes faibles yeux de mortel. Mais dans les marais sacrés de Tomyoka tu trouveras l’alouette grise qui recherche uniquement ces plantes pour en faire son nid. Prends lui une branche au moment même où elle l’apporte, et garde-toi surtout de tuer l’oiseau ou de le blesser en aucune façon ; il ne faut pas prendre la vie de l’animal qui t’est utile.

Et comme le jeune homme le remerciait.

— Un mot encore ; il est d’un sage, et non plus d’un sorcier. Tu vas bien loin pour chercher des trésors, quand le bonheur est sans doute près de toi. Regarde à tes pieds plutôt que de fixer tes yeux sur les cimes de l’Asama, car tu passes peut-être auprès d’un trésor, et dans la vie on ne revient pas en arrière.

vi

Depuis trois jours, Yori, les pieds dans l’eau, attendait le passage de l’alouette grise allant tisser son nid, et il n’avait encore trouvé qu’un torticolis et un rhume de cerveau.

Dans les marais de Tomyoka, les rares passants étaient intrigués par les allures mystérieuses de cet homme à l’affût, l’œil anxieux fixé sur l’horizon, le corps penché en avant, le doigt sur la détente… de son parasol.

Oui, vous avez bien lu : de son parasol.

Ah ! c’était tout un roman, le résultat de mûres réflexions et de patientes recherches… qui d’ailleurs n’avait pas abouti.

La clef de ce mystère ? La voilà.

Logé en vue du volcan, à l’auberge des Roseaux en fleurs, Yori, sur le point de toucher au but, s’était trouvé embarrassé. Comment prendre à un oiseau dans l’air, une branche de glycine qu’il porte au bec, cela sans le toucher et sans que la branche ait été salie par le contact du nid ?

Problème difficile ! si difficile même, que le daïmio, tout chagrin, se donnait à tous les diables de l’enfer japonais.

Aussi, n’accordait-il aucune attention au petit manège de la toute charmante Nareya, la fille de l’aubergiste ; et pourtant celle-ci, dans l’insouciante gaîté de ses quinze ans, tournait autour de lui avec la mobilité du papillon de papier devant l’éventail du bateleur. Évidemment Yori l’intéressait plus que peut-être elle ne se l’eût avoué à elle-même.

Le voyant ainsi triste et préoccupé, elle lui avait demandé le motif de son ennui.

— J’aime Nikkô, ma jolie voisine, répondit-il sans s’expliquer davantage, et il me faut, pour lui plaire, posséder une branche de glycine double que porte l’alouette des marais.

— Nikkô est sans doute bien belle pour être aimée de toi, dit la jeune fille avec un gros soupir.

— Or, reprit Yori, je ne sais comment avoir cette glycine sans tuer l’oiseau, que je voudrais épargner. Voilà pourquoi je suis triste.

— Tu tiens donc beaucoup à cette branche de glycine ?

— Ah ! plus qu’à ma vie !

— Je te comprends, dit Nareya. Quand on aime !

Et un voile s’étendit sur ses beaux yeux ; on eût dit même qu’une larme roulait sous sa paupière aux longs cils noirs, comme une goutte de rosée le matin sur la feuille de chrysanthème. Brusquement elle partit.

Le lendemain dès l’aube, elle réveillait son hôte en frappant dans ses mains, toute joyeuse.

— Il m’est revenu à l’esprit, dit-elle, un souvenir d’enfance. On m’avait donné un grand parasol rouge et je le promenais fièrement au soleil, tenant à la main une tartine de miel, lorsqu’un chien se jeta sur mon gâteau et me l’enleva ; mais il ne put s’éloigner, étant acculé au coin d’une maison. Moi, j’étais restée devant lui et je ne savais plus comment lui arracher ma tartine sans me faire mordre, quand j’eus l’idée de lui mettre devant les yeux mon parasol rouge. Effrayé, il lâcha sa proie et s’enfuit. Pourquoi n’essaierais-tu pas de ce moyen ?

— Mais l’oiseau me verra de loin avec mon parasol et prendra peur.

— Tiens-le fermé et ouvre-le brusquement, lorsque l’alouette passera ; je suis certaine que tu réussiras.

Donc le jeune homme avait suivi ce conseil, au grand étonnement de ceux qui n’étaient pas dans le secret de ses intentions ; mais jusqu’ici il lui manquait l’oiseau, ou, s’il voyait des alouettes, elles s’amusaient à butiner ou à picorer sans s’occuper de leur nid.

Était-ce pour cette raison seulement ? Ses trésors lui semblaient bien plus éloignés, et plus effacée aussi la beauté de Nikkô aux cils bordés de noir. À quoi tient l’amour, pourtant ? À une courbature !

Enfin, le quatrième jour, à l’aube, heure propice aux préoccupations de nichée, une alouette s’avança à tire d’ailes, portant au travers du bec une branche dont les feuilles vert clair brillaient au soleil. Yori ouvrit son parasol avec fracas ; la branche tomba : il tenait le talisman.

VII

Qu’en faire maintenant ? La première joie passée, il réfléchit qu’il n’était guère plus avancé ; il ne savait pas davantage où était le trésor, s’il existait même, ni comment s’en rendre maître, ni le chemin qui menait à la cachette mystérieuse. Il fallait d’abord monter au cratère. Or, les flancs de la montagne étaient abrupts et comme le mystère qui en enveloppait le faîte en avait toujours éloigné les visiteurs, aucune route n’était tracée. Pourtant, quelques paysans, lui dit-on, s’y hasardaient parfois pour y cueillir des herbes, mais ils se cachaient et ne l’avouaient pas volontiers, ne voulant pas paraître braver les divinités ou les mauvais génies. Si Yori désirait avoir des renseignements utiles, peut-être pourrait-il se les procurer auprès de ces rares initiés.

Pendant plusieurs jours donc, discrètement il chercha un guide ; tous refusèrent avec une sainte frayeur ; un matin, il s’engagea seul dans la montagne, mais se perdit et ne rentra que le soir à l’auberge des Roseaux en fleurs, exténué et découragé. Nareya vint encore à son aide.


Une alouette s’avança à tire d’ailes.

— Pourquoi es-tu triste, Yori, maintenant que tu as ce que tu désirais, et pourquoi ne pars-tu pas ?

Le jeune homme se décida à tout lui dire, ses malheurs financiers et amoureux, ses espérances, ses déceptions.

— Écoute, dit Nareya d’une voix grave, quand j’étais toute petite, je courais avec insouciance tous les coins retirés de la montagne ; personne ne la connaît mieux que moi ; je n’ai jamais rien rencontré ou vu qui puisse m’inquiéter. Mais quand, devenue grande, j’ai pu entendre toutes les légendes fantastiques où les génies du volcan jouent un rôle effrayant, j’ai éprouvé, comme tous ceux qui m’entourent, une crainte superstitieuse. Pourtant, et bien que je croie que ton projet est une folie, je te guiderai jusqu’au sommet, parce que tu es malheureux et parce que je voudrais voir le bonheur luire dans tes yeux, comme le jour où tu as rapporté ici ton talisman.

VIII

Le lendemain, ils partirent. Yori avait abandonné ses sandales en bois de kiri pour des chaussures plus appropriées à une course dans les rochers, et Nareya avait jeté une étoffe sombre sur sa belle robe bleue brochée de dragons de soie jaune, afin de moins attirer l’attention des passants.

Ce fut une longue et rude ascension. Le volcan, dans ses périodes déjà anciennes d’activité, avait lancé d’énormes blocs de pierre qui s’étaient amoncelés sur ces pentes, et il fallait sans cesse les escalader ou contourner. Plus d’une fois, les deux voyageurs durent redescendre et refaire en partie le chemin parcouru, parce qu’une barrière infranchissable s’était élevée devant eux ; la terre, d’une couleur uniforme de cendres, fatiguait les yeux ; la chaleur était lourde, et souvent le vertige les prenait. Mais aucune difficulté ne les rebutait. Nareya surtout, la plus faible, était infatigable. C’est elle qui, aux passages périlleux, soutenait son compagnon, l’encourageait par sa confiance et sa gaîté.


Ce fut une longue et rude ascension.

Enfin, ils atteignirent le cratère. Un pressentiment, d’accord d’ailleurs avec la légende, disait à Yori que là il trouverait la clé du mystère ; mais aucun indice : un grand trou, aux bords rougeâtres, au fond estompé de bleu sombre, d’où une légère vapeur s’élevait par saccades, comme chassée des profondeurs par l’effort d’un piston gigantesque.

Descendre dans ce gouffre, il n’y fallait pas songer. Les parois étaient à pic, et même avec une corde, on ne pouvait aller loin sans être asphyxié par la fumée, quelque faible qu’elle parût.

Assis au bord du cratère, Yori se désolait ; Nareya, elle, cherchait aux alentours, prise d’une confiance obstinée, et se refusant à croire que de si pénibles recherches pussent rester sans résultat.

Tout à coup, elle appela son compagnon et lui dit de regarder attentivement une large crevasse qui zébrait le sommet de la montagne.

— Vois donc, ne dirait-on pas qu’on a taillé dans le roc des marches grossières ?

— Le crois-tu ?

— Nous allons voir ; je vais descendre, tu me suivras.

En effet, après avoir dépassé l’entrée très étroite, ils se trouvèrent dans une sorte d’entonnoir, où la descente était facilitée par des degrés habilement ménagés.

Au bas de ce puits, un large couloir, éclairé ça et là par des fissures communiquant avec le dehors, se présenta devant eux. Ils le suivirent, et, après quelques minutes de marche, leur chemin fut barré par un profond précipice, au-dessus duquel passait un pont léger ; à l’extrémité, une porte monumentale, plus merveilleuse encore que celle du Shiro des Shôgouns à Yeddo, donnait accès au palais des génies de la montagne et sans doute aux trésors de l’Asama. La légende avait dit vrai.

Au milieu du pont, veillait une sentinelle, avec ses sabres et sa grande pique, de l’air négligé du gardien qui ne voit pas souvent venir des visiteurs.

— Que voulez-vous ? dit-il avec rudesse.

— Nous voulons voir le roi de l’Asama, répondit Yori, en montrant son talisman.

Le garde siffla ; aussitôt un affreux petit nain parut, et, mis au courant du désir des nouveaux venus, il les conduisit silencieusement, en les faisant passer par des appartements
Une sentinelle veillait.
richement décorés, dans la salle du trône, où les perles et les diamants étaient enchâssés, sur les murs, dans les métaux les plus précieux. Rien ne peut donner une idée de l’extraordinaire richesse de ce palais, tout étincelant et éblouissant de feux. Nareya, en vraie femme qu’elle était, ne se lassait pas d’admirer.

Un disgracieux personnage, énorme et ventru, aux yeux en boules de loto, aux jambes en manches de vestes, à la barbe hérissée, aux lèvres pendantes, était accroupi, entre un bol de riz et une tasse de saki, sur une estrade de laque incrustée, qui surpassait en magnificence tout ce qu’ils avaient vu jusque-là.

C’était le seigneur du lieu.

— Tu as demandé à me voir, dit-il à Yori. Que me veux-tu ?

Le jeune homme fut un peu déconcerté par cette question si nette. Encore un détail auquel il n’avait pas songé, l’imprudent ! On ne vient pas chez un puissant génie demander ses trésors sans autres raisons. Tout d’abord, il n’avait pensé qu’à posséder le talisman, puis à parvenir au cratère ; ensuite, les dangers, les fatigues avaient absorbé les forces vives de son esprit. Mais quant à ce qu’il dirait lorsqu’il se trouverait en présence du génie, il ne s’en était jamais occupé.

Et voilà que, sans transition, on lui demandait pourquoi il était venu…

— Que me veux-tu, enfin ? répéta le génie avec impatience.

— J’aime une jeune fille, répondit Yori, mais je suis devenu trop pauvre pour l’épouser. J’ai espéré, ô roi, que tu aurais pitié de ma détresse, et que tu me laisserais puiser dans ces trésors de l’Asama dont on parle tant dans mon pays ; une parcelle pourrait faire le bonheur de deux êtres sur la terre et ne t’appauvrirait pas.

Le génie ne douta pas un instant que Nareya fût l’heureuse mortelle digne de l’amour de Yori. Il la regarda longuement, parut prendre plaisir à considérer son épaisse chevelure, ses longs yeux noirs, son teint blanc comme en avril la fleur de cerisier, puis, avec un mauvais sourire :

— Pour venir ainsi demander des trésors aux dieux, dit-il, tu as sans doute à te plaindre des hommes, qui ont laissé sans récompense ton travail utile, tes talents. Quel est ton métier ?

— Je ne fais rien, répondit Yori avec confusion.

— Ah !… Alors tu as fait un noble usage de ta fortune ; tu as secouru les pauvres, fondé des hôpitaux, prêté de fortes sommes à ton prince pour faire la guerre ; tu as peut-être équipé des flottes ou construit des arsenaux ? Est-ce à de semblables sacrifices que tu as perdu ton argent ?

— Je l’ai perdu au jeu, répondit Yori d’un ton si humble qu’on l’entendit à peine.

— Alors si tu n’as rien demandé aux hommes, que m’apportes-tu, à moi, pour prétendre à la fortune ? Ton père t’avait légué de l’argent, tu l’as dissipé et tu préfères courir les aventures, au lieu de chercher à regagner par le travail ce que tu as perdu par la débauche. Réponds, c’est là tout ce que tu m’offres en échange d’un trésor ?

Yori n’avait rien à répondre, il resta muet.

— J’en ai vu d’autres avant toi, reprit le génie, lesquels étaient aussi pauvres de bonnes actions et aussi riches d’ambition. Mais toi tu possèdes un trésor qui vaut à mes yeux ceux que je puis te donner. Voici donc ce que je te propose : tu puiseras à pleines mains dans mes coffres et tout ce que tu pourras emporter sera à toi. Mais tu laisseras ici cette jeune fille.

Yori fit un soubresaut ; mais au moment de crier : « Non ! » il eut une hésitation.

Qu’on lui pardonne ! Il venait de voir partir une à une toutes ses espérances, et voilà qu’on lui offrait tout ce qu’il avait rêvé, en échange d’une jeune fille qu’il connaissait à peine, à laquelle il n’avait pas eu le temps de s’attacher beaucoup, semblait-il, malgré ce qu’elle avait fait pour lui.

Et cependant il allait parler, lorsque Nareya, l’interrompant :

— J’accepte, dit-elle, et je m’estimerai satisfaite de mon sort.

Yori eut un mouvement de révolte.

— J’accepte, te dis-je, reprit-elle. Retourne vers Nikkô avec ces richesses tant désirées, et soyez heureux sans moi. Que ferais-je sur terre, seule, te sachant triste et sans consolation ? Qu’importe que l’un de nous soit privé du bonheur, si les autres peuvent le trouver dans son sacrifice. Pars donc ; moi, je reste.

— Tout ici est à toi, ajouta le roi des génies, fais un choix et prends ce qui te plaira. Un de mes gardes te guidera ensuite jusqu’aux confins de mes domaines.

Et, saisissant Nareya qui, brisée par l’émotion, s’était évanouie, il l’entraîna au dehors.

IX

Partagé entre la joie et la tristesse, Yori suivit, la tête basse, un officier tout chamarré d’or qui devait lui montrer les coffres remplis de diamants, de rubis, d’émeraudes, de pierres fines, où le jeune aventurier pourrait puiser à pleines mains.

Il se trouva aussitôt sur les flancs de la montagne, dans un jardin luxuriant, où des ombrages touffus abritaient les allées contre les ardeurs du soleil déjà descendu vers l’horizon. Ce jardin désert semblait triste et sombre ; Yori se sentait le cœur serré, à la pensée de Nareya, et le mutisme de son compagnon le laissait tout entier à ses réflexions.

Le soir venait ; une demi-teinte affaiblissait les objets ; tout à coup, au détour d’une allée, une ombre blanche passa rapidement, escortée d’une autre ombre noire. Un cri parvint aux oreilles du daïmio :

— Adieu, Yori ! je t’aimais et je meurs pour toi !

Je t’aimais !… Ce mot magique ouvrit comme un voile devant les yeux de Yori. Il revit en une seconde sa vie passée, si agitée, si inutile, l’amour inconstant de Nikkó, la futilité de la jeune veuve, sa beauté apprêtée et déjà sur le retour ; il songea encore à l’ingratitude de ses amis et à l’incertitude d’un bonheur qui ne repose que sur des biens matériels.

Et, à côté de tout cela, la douce figure de Nareya évoquée pour la dernière fois, son affection si vraie, son dévouement payé par tant d’ingratitude…

— Arrêtez ! arrêtez ! cria Yori en courant dans le chemin où la jeune fille et son ravisseur venaient de disparaître.


Arrêtez, arrêtez, cria Yori en courant.

Et les ayant rejoints :

— Je te laisse tes perles et tes pierres précieuses, dit-il au roi des génies, elles ne valent pas pour moi le cœur de Nareya.


Elle lui jeta une pomme d’or.

X

Yori a réalisé les derniers débris de sa fortune. En ven­dant quelques objets précieux, devenus inutiles dans sa vie plus simple, en réclamant à ses anciens amis l’argent prêté aux jours heureux, en faisant rendre gorge, pour partie, à son intendant, il a trouvé de quoi utiliser son travail. Dans la coquette habitation où il a installé Nareya, il ne voit plus, comme au temps de sa splen­deur, trois cours et trois corps de bâtiments, précédés d’un luxueux portique, encombrés d’une foule de serviteurs et de nombreux samuraïs désireux de saluer le jeune maître à son lever ; dans son vestibule, entre les deux grands vases du tokônoma, au-dessous des carac­tères sacrés qui appellent le repos sur la maison, on ne trouve plus le chevalet sur le­quel le daïmio, en rentrant, suspendait ses sabres, alors son honneur et son orgueil, car il a renoncé à un rang qu’il ne pouvait plus tenir. Mais qu’importe à Yori ! Il ne lui faut maintenant, pour être heureux, qu’un sourire de sa femme au milieu des fleurs de son jardin.

L’ingrate Nikkô n’est pas à plaindre ; elle a trouvé d’autres soupirants, et on la surprendrait bien, sans doute, si on lui parlait du brillant et riche daïmio, fils d’Irakkô, aujourd’hui oublié.

Parfois pourtant, au milieu de ce bonheur, Yori a eu un soupir de regret pour les trésors de l’Asama, un instant entrevus, et retirés de ses mains, pour ainsi dire.

— Si nous avions pu, sans être séparés, emporter notre charge d’or et de pierreries !…

— En serions-nous plus heureux ? répond Nareya avec un baiser.

Malgré tout, Yori avait un regret.

Or, dernièrement, il venait encore d’évoquer son rêve d’autrefois, après avoir éloigné son fils pour ne pas lui faire entendre ces folies. L’enfant jouait sur la terrasse, quand, de l’intérieur d’un grand vase servant de décoration à l’escalier, une voix douce l’appela, et il en sortit une fée toute mignonne, toute rose, qui lui jeta une pomme d’or et disparut. Joyeusement, l’enfant porta à son père le mystérieux cadeau. Celui-ci lut, gravé sur le métal :

« Il y a bien des trésors dans l’Asama. Prends garde à ton choix ! À quoi sert la richesse ? Le plus précieux trésor est une femme aimante et sage ».

Yori reconnut dans l’issue de son aventure l’intervention des dieux, et depuis, il est guéri de ses rêves de fortune.

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