Contes populaires de Basse-Bretagne/Fleur d’Épine

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V


FLEUR D’ÉPINE


OU


LE VOYAGEUR AU CHÂTEAU DU SOLEIL
_____



Kement-man a oa d’an amzer
Ma ho defoa dennt ar ier.

Tout ceci se passait du temps
Où les poules avaient des dents.


IL y avait, une fois, un bonhomme, fermier breton, vivant modestement du produit d’une petite ferme. Il était veuf. Il mourut peu après sa femme, laissant trois fils. Avant de rendre son âme à Dieu, il fit venir ses enfants près de son lit, leur donna quelques conseils et recommanda au plus jeune, nommé Guyon, de se faire soldat et de partir pour la guerre, pendant que ses deux aînés tiendraient la ferme.

Suivons Guyon, et laissons les deux autres ensemencer et moissonner leurs champs, en temps et lieu.

Il s’engagea donc, selon la recommandation de son père, et se fit cavalier.

Après deux ans d’apprentissage, il était devenu un cavalier accompli, et il fut envoyé à Paris en garnison. Comme il avait bonne tournure, son capitaine le commandait souvent de garde à la porte du palais du roi.

Une des filles du roi le remarqua et le trouva si bien à son gré qu’elle ne rêvait plus que de lui. Un jour, elle dit à sa femme de chambre :

— Il y a là, en faction, à la porte du palais, un soldat qui a une bien belle tournure ; ne l’avez-vous pas remarqué ?

— Oui, vraiment, répondit la femme de chambre.

— Je voudrais lui parler ; allez lui dire de venir me parler, dans ma chambre.

La femme de chambre alla trouver le soldat et lui dit :

— Jeune soldat, suivez-moi, je vous prie ; ma maîtresse, la fille du roi, désire vous parler.

Guyon, qui n’était pas habitué à parler à des princesses, fut étonné et troublé tout d’abord et hésita un peu. Il suivit néanmoins la femme de chambre et se présenta devant la princesse. Celle-ci lui demanda s’il voulait être son page. Il répondit affirmativement,

— Eli bien, j’en parlerai aujourd’hui même à mon père, dit-elle.

Son père la laissa libre de faire à sa volonté, à ce sujet, et, dès le lendemain, Guyon parut à la cour en qualité de page des princesses. Elles étaient trois, et il n’avait rien autre chose à faire, tous les jours, que les accompagner dans leurs promenades, dans les jardins et les bois qui entouraient le château.

Bientôt, les trois princesses raffolèrent du jeune page, si bien qu’un autre page, qui les accompagnait jusqu’alors et dont il avait pris la place, en conçut une violente jalousie.

Un jour que Guyon était, à son ordinaire, avec les princesses, dans les jardins du palais, un nuage descendit soudain à leurs pieds, et un géant qui en sortit enleva l’une d’elles, l’aînée, l’emporta au sein du nuage, puis s’éleva avec elle dans les airs.

Le vieux roi fut inconsolable de la perte de sa fille. Il promit une somme d’argent énorme à celui qui la lui rendrait. Mais, personne ne s’offrit pour tenter l’aventure.

Le page à qui avait succédé Guyon auprès des princesses alla, un jour, trouver le monarque et lui dit que Fleur-d’Épine (c’est le nom que les princesses avaient donné à Guyon) s’était vanté de pouvoir retrouver la princesse enlevée par le géant et la ramener à son père.

— Qu’on lui dise de venir me parler, à l’instant, répondit le roi.

Le jeune page se présenta devant le roi, tout tremblant, car il soupçonnait déjà quelque perfidie La part de son rival.

— Comment ! Fleur-d’Épine, lui dit le monarque, vous vous êtes vanté de pouvoir me rendre ma fille, qui a été enlevée par un magicien ?

— Je n’ai jamais dit rien de semblable, sire.

— Vous l’avez dit, et il faut que vous le fassiez, ou il n’y a que la mort pour vous.

— Au moins, me fournirez-vous tout ce qui me sera nécessaire pour tenter une entreprise si périlleuse ?

— On vous fournira tout ce qui vous sera nécessaire.

— Eh bien, il me faut un bon cheval, avec sa charge d’or et d’argent.

— Vous l’aurez, répondit le roi.

Fleur-d’Epine prit le meilleur cheval des écuries du roi, le chargea de sacs d’or et d’argent et se mit en route, à la grâce de Dieu. Il emmena aussi un petit chien, qui le suivait partout.

Il va, il va, toujours droit devant lui, sans jamais s’arrêter, ni le jour ni la nuit, si bien qu’il finit par arriver en Russie. Parvenu dans la ville capitale, il se rend tout droit au palais de l’empereur et demande au portier si l’on n’a pas besoin d’un bon domestique, pour quelque travail que ce soit.

Une des filles de l’empereur, qui était en ce moment à la fenêtre de sa chambre, l’aperçut, admira sa belle tournure et sa bonne mine et lui dit d’entrer. Elle le conduisit à son père, le lui recommanda, et Fleur-d’Épine fut chargé, à la cour de l’empereur de Russie, comme à celle du roi de France, d’accompagner les princesses dans leurs promenades. Elles étaient aussi trois, mais la plus jeune était malade et gardait le lit, depuis le jour de sa première communion. L’aînée, dès qu’elle le vit, envoya sa femme de chambre lui demander son nom.

— Je n’ose, vraiment, vous le dire, répondit-il.

— Pourquoi donc ? Dites hardiment et ne craignez rien.

— Eh bien, je m’appelle le Messager du Diable et le Carillon d’Enfer.

— Jésus ! que dites-vous là ?

— C’est mon nom.

Et la femme de chambre de courir vers sa maîtresse, tout effrayée, et de lui dire :

— Quel nom, ma maîtresse !...

— Eh bien ! quel nom ?

— Il m’a dit qu’il s’appelait le Messager du Diable et le Carillon d’Enfer !

— Vraiment ?... C’est un singulier nom ; mais, peu importe le nom, après tout ; il me plaît et cela suffit. Dites-lui de venir me parler.

La femme de chambre retourna vers Fleur-d’Épine, et revint aussitôt avec lui.

— Votre tournure et votre bonne mine me plaisent, lui dit la princesse, et je vous ai fait appeler pour vous demander si vous voulez remplacer auprès de moi et de mes sœurs le page qui est parti hier.

— Certainement, princesse, répondit-il, et je m’en trouverai très honoré.

Le voilà donc installé à la cour de l’empereur de Russie, n’ayant rien autre chose à faire, tous les jours, qu’accompagner les princesses, dans leurs promenades. Celles-ci devinrent bientôt amoureuses de lui, si bien qu’il les rendit mères toutes les deux. Il en conçut de l’inquiétude et crut prudent de partir, avant que l’empereur fût instruit de ce qui s’était passé. Il annonça donc aux princesses qu’il s’était engagé à exécuter un long et périlleux voyage, et qu’il était obligé de les quitter, pour ne pas manquer à sa parole. Elles se mirent à pleurer en entendant cela, et le supplièrent de rester. Mais, il ne les écouta pas.

Il alla prendre congé de l’empereur. Celui-ci s’informa du motif d’un départ si inattendu et lui dit qu’il le regrettait, mais qu’il ne s’y opposerait pas, puisqu’il était lié par une promesse. Il ajouta :

— Eh bien, puisque vous allez chez le Diable [1], car c’est sans doute lui qui a enlevé la fille du roi de France, demandez-lui ce qu’il faudrait faire pour rendre la santé à ma plus jeune fille, qui est malade sur son lit, depuis le jour de sa première communion.

— Je n’y manquerai pas, sire, et je vous rapporterai sa réponse, quand je repasserai par ici, en m’en retournant en France.

Il partit alors, emmenant son cheval et son chien. Il marcha et marcha, et finit par arriver à Londres. Il alla tout droit au palais du roi. Là encore, grâce à sa belle tournure et à sa bonne mine, il devint le page et le gardien des trois princesses, filles du roi d’Angleterre, et se conduisit avec elles comme à la cour de Russie.

Quand il alla prendre congé du roi, celui-ci lui dit aussi :

— Vous savez que l’eau manque, depuis plusieurs mois, dans tous les puits de la ville ; eh bien, puisque vous allez chez le Diable, demandez-lui ce qui en est cause et ce qu’il faut faire pour avoir de l’eau, comme devant, car il doit le savoir.

— Je n’y manquerai pas, sire, répondit-il, et je vous rapporterai sa réponse, quand je repasserai par ici.

Et il partit, emmenant encore son cheval et son chien. Il arriva, vers le soir, exténué de fatigue et de faim, dans un grand bois traversé par une rivière. Il remarqua au bord de l’eau une pauvre hutte faite de terre et branchages. Il se hâta de s’y rendre. Une petite vieille, au chef branlant et aux dents longues et noires, s’offrit seule à sa vue.

— Bonjour, grand’mère, lui dit-il du seuil de la hutte.

— Bonjour, mon fils, répondit la vieille, étonnée ; que voulez-vous ?

— Quelque chose à manger, pour l’amour de Dieu, car je meurs de faim.

— Hélas ! vous vous adressez mal, mon enfant ; je n’ai là qu’un morceau de pain d’orge, tout moisi, et votre chien même n’en voudrait pas.

— Pouvez-vous, du moins, me procurer de la nourriture pour de l’argent ?

— Oui, avec de l’argent j’en trouverai.

Et Fleur-d’Épine lui donna une poignée d’or, sans compter, en disant :

— Allez me chercher à manger, et hâtez-vous.

— Vous me donnez beaucoup trop d’or.

— Allez vite, vous dis-je, et gardez tout.

La vieille partit et revint sans tarder, accompagnée de trois hommes qui apportaient des provisions de toutes sortes. Fleur-d’Épine et la vieille mangèrent de grand appétit ; le chien aussi ne fut pas oublié, et quant au cheval, il trouva de l’herbe à discrétion dans le bois. Fleur-d’Épine passa la nuit dans la hutte de la vieille et lui fit part du but de son voyage.

— Vous approchez, lui dit-elle, du château du géant qui retient captive la fille du roi de France, et là vous pourrez apprendre aussi les réponses aux différentes questions qui vous ont été posées par l’empereur de Russie et le roi d’Angleterre. En partant d’ici, vous arriverez bientôt au bord d’une rivière, où il n’y a pas de pont ; mais, vous trouverez un passeur, qui vous passera sur sa barque et vous chargera aussi d’une question pour le géant. De l’autre côté de la rivière, vous verrez un vieux château, et c’est là que se trouve la princesse que vous cherchez. Celle-ci vous apprendra comment vous devrez vous y prendre pour la ramener chez son père.

Le lendemain matin, Fleur-d’Épine se remit en route, laissant à la vieille son chien et son cheval, jusqu’au retour. Il arriva bientôt au bord de la rivière. Le passeur attendait les passants, couché sous un saule, au bord de l’eau. Il le prit sur sa barque et lui demanda, tout en ramant :

— Votre nom, s’il vous plaît, mon brave homme ?

— Le Messager du Diable et le Carillon de l’Enfer, répondit Fleur-d’Épine.

— Vous êtes donc au service du Diable ?

— Oui.

— Eh bien, et moi aussi, et puisque vous allez chez lui, demandez-lui donc pourquoi il me retient ici si longtemps. Voici quatre cents ans que je fais passer les voyageurs d’un côté de la rivière à l’autre, et je suis las de ce métier et voudrais être remplacé, le plus tôt possible, sur mon bateau.

— Je le lui demanderai volontiers, et, au retour, si je retourne jamais, je vous ferai connaître sa réponse.

Une fois rendu de l’autre côté de l’eau, Fleur-d"Épine aperçut le château du géant, au haut d’un rocher escarpé, et il s’y rendit tout droit. Le château était ceint de tous côtés de hautes murailles. Il frappa à la porte, en soulevant à grand'peine le lourd marteau de bronze. La porte s’ouvrit, et, en entrant dans la cour, il remarqua la princesse à sa fenêtre. Elle le reconnut, et se hâta de descendre et se jeta dans ses bras en pleurant de joie et en disant :

— Que je suis heureuse de te revoir, Fleur-d’Épine ! Mais, mon pauvre ami, tu es venu ici chercher ta mort ; je ferai pourtant mon possible pour te sauver et m’enfuir avec toi. Le géant est absent, depuis six mois, mais, il rentre demain et il arrivera au coucher du Soleil.

Ils s’entendirent sur les moyens de tromper le géant et de s’enfuir, puis ils mangèrent et burent et allèrent dormir ensemble.

Le lendemain, vers le coucher du Soleil, la princesse cacha Fleur-d’Epine dans l’énorme tas de cendres qui s’était amoncelé dans le foyer, depuis quatre cents ans, et lui mit un chalumeau de paille dans la bouche, pour qu’il pût respirer.

Le géant arriva, tôt après, en criant : — J’ai faim ! J’ai grand’faim ! — Puis, ayant reniflé l’air : — Il y a un chrétien par ici, et je veux le manger !

— Où voulez-vous qu’il y ait des chrétiens ici, répondit la princesse ; vous ne rêvez toujours que de chrétiens à manger ; cherchez, du reste, et voyez si vous en trouverez.

Le géant chercha et ne trouva rien. Il se mit alors à manger gloutonnement. Quand il fut repu, il dit à la princesse : — Allons dormir, à présent.

Et ils se retirèrent dans leur chambre, à l’autre extrémité du château.

Fleur-d’Épine sortit alors de dessous les cendres, où il était mal à son aise.

Le géant s’était endormi, aussitôt entré au lit. Quand la princesse l’entendit ronfler, elle l’éveilla et lui dit :

— Si vous saviez le rêve que je viens de faire ?

— Qu’avez-vous donc rêvé ?

— J’ai rêvé qu’un homme de la cour de mon père était en route pour venir m’enlever d’ici et me ramener à Paris, chez mon père.

— Quelle folie ! C’était bien la peine de m’éveiller pour si peu !

— Pourquoi donc cela ne pourrait-il pas arriver ?

— Pour que cela pût arriver, il faudrait que votre père fît construire un four dont la bouche serait à l’endroit où est ordinairement le cul. Comment voulez-vous qu’il s’avise jamais d’une chose semblable ? Laissez-moi dormir tranquille.

Et il se rendormit. Mais, un moment Câpres, la princesse le réveilla encore.

— Pourquoi me réveillez-vous ? demanda-t-il, impatienté.

— J’ai encore eu un songe.

— Quel songe donc ?

— J’ai songé que l’empereur de Russie a la plus jeune de ses filles malade, depuis le jour de sa première communion, et que tous les médecins de l’empire n’entendent rien à sa maladie.

— C’est vrai ; mais, comment avez-vous pu rêver cela ?

— Je n’en sais rien ; mais, dites-moi ce qu’il faudrait faire pour rendre la santé à la princesse ?

— Elle a communié, sans y être bien préparée, et, dans la nuit qui suivit, elle vomit et rejeta la sainte Hostie [2]. Aussitôt, un crapaud sortit de dessous son lit et avala l’Hostie, puis il rentra dans son trou, où il est encore. Pour rendre la santé à la princesse, il faudrait prendre le crapaud, le faire bouillir dans de l’eau et faire boire cette eau à la princesse. Mais, qui jamais s’avisera de faire cela ? Laissez-moi dormir, car je suis fatigué et il me faudra encore aller en route, demain matin.

Et le géant se rendormit. Mais, bientôt la princesse le réveilla, pour la troisième fois.

— Que vous faut-il encore ? demanda-t-il avec humeur.

— Je ne sais vraiment pas ce que j’ai, cette nuit ; j’ai encore fait un rêve singulier.

— Quoi donc ? dites vite.

— J’ai rêvé que, dans la ville de Londres, l’eau est venue à manquer, dans toutes les fontaines et tous les puits, et que les habitants sont sur le point de mourir de soif.

— Pourquoi me réveiller pour si peu de chose ? Le roi d’Angleterre est un imbécile, et, s’il ne l’était pas, l’eau ne manquerait pas dans les fontaines et les puits de Londres. Il n’a qu’à enlever un galet qui bouche la source mère, laquelle passe sous la tour de son palais, et aussitôt l’eau jaillira avec abondance, dans les fontaines et les puits de sa capitale ; mais, il est trop ignorant pour savoir cela.

— Eh bien, pour ne plus vous réveiller, expliquez-moi un autre songe que j’ai fait encore.

— Dites-le vite, car j’ai grand besoin de dormir.

— J’ai rêvé qu’il y a, sur une rivière, non loin d’ici, un passeur qui, depuis quatre cents ans, fait passer les voyageurs d’une rive à l’autre rive et qui est bien fatigué de ce métier et voudrait bien être remplacé, sur son bateau.

— Encore un imbécile, celui-là ! Quand les voyageurs passent, il leur présente une mèche, pour allumer leur pipe. Il n’aurait qu’à ne pas reprendre la mèche, et celui dans les mains de qui il la laisserait serait obligé de prendre sa place ; mais, je vous le répète, ne me réveillez plus et laissez-moi dormir tranquille, car, demain, je dois repartir pour un long voyage.

La princesse, n’ayant plus rien à apprendre, laissa dormir le géant, sans plus troubler son sommeil.

Le lendemain, il partit de bonne heure. La princesse se rendit aussitôt auprès de Fleur-d’Épine, et lui conta tout ce que lui avait révélé le géant.

— C’est bien, dit-il, je m’en vais retourner, à présent, dans mon pays et faire part à chacun de ce qui l’intéresse.

— Oui, retourne dans ton pays, en repassant par Londres et la Russie, et n’oublie rien de ce que je t’ai dit. Dès que mon père aura fait construire un four, dans les conditions voulues, le géant sera obligé de me ramener, saine et sauve, là où il m’a prise, et alors nous nous marierons ensemble.

Ils se firent de tendres adieux, et Fleur-d’Épine partit. En arrivant à la rivière, il entra dans la barque du passeur, qui lui présenta la mèche allumée, selon son habitude. Il la prit, alluma sa pipe et la lui rendit aussitôt.

— Eh bien, lui demanda alors l’homme de la barque, que vous a dit mon maître, et compte-t-il me laisser encore longtemps ici ?

— Je vous le dirai, quand je serai de l’autre côté.

Et, quand Fleur-d’Épine eut sauté à terre :

— Faites-moi connaître, à présent, la réponse du maître, lui dit-il.

— Rien ne vous est plus facile, mon brave homme, que de vous faire délivrer par le premier voyageur à qui vous ferez passer l’eau. Quand vous lui aurez présenté la mèche et qu’il la tiendra dans sa main, ne la reprenez plus, et il sera obligé de prendre votre place sur le bateau.

— Si j’avais su cela, plus tôt, vous seriez ici, à présent, à ma place ; mais, hélas ! je ne vois guère plus d’un voyageur tous les cent ans !

Fleur-d’Épine se rendit ensuite à la hutte de la vieille femme. Celle-ci l’attendait avec impatience et fut heureuse de le revoir, car elle n’était pas sans inquiétude sur son sort.

— Eh bien, mon fils, lui demanda-t-elle, vous avez donc réussi, dans votre périlleux voyage ?

— Mais oui, grand’mère, assez bien, grâce à Dieu et à vous aussi.

Il passa encore la nuit dans la hutte, puis, le lendemain matin, il prit la route de l’Angleterre, avec son cheval et son chien.

En arrivant à Londres, il se rendit tout droit au palais du roi, déguisé en valet de ferme. Il demanda si l’on n’avait pas besoin d’un valet d’écurie. Il se trouvait qu’il en était parti un, la veille, et on le prit pour le remplacer. La disette d’eau continuait à sévir, plus forte que jamais ; c’était une calamité publique.

Un jour, en causant avec les autres valets, Fleur-d’Épine dit qu’il était capable de faire revenir l’eau dans les fontaines et les puits de la ville. Ce propos fut rapporté au roi, qui le fit appeler.

— Comment ! lui dit-il, sans le reconnaître, vous vous êtes vanté de pouvoir faire revenir l’eau dans les fontaines et les puits de la ville ?

— Oui, sire, répondit-il, et je ne m’en dédis pas.

— Je vous donne la main de celle que vous voudrez de mes trois filles, si vous faites cela.

Fleur-d’Épine fit venir des ouvriers avec des pioches et des pelles, puis, en présence de toute la cour assemblée, il leur indiqua un point, près des murs du palais et leur dit : — Fouissez là.

Les ouvriers se mirent à l’œuvre et découvrirent bientôt un grand galet rond. Le galet fut enlevé, et on trouva dessous un grand bassin en cuivre. Le bassin en cuivre fut aussi enlevé, et aussitôt l’eau jaillit à la hauteur des toits, et tout le monde se mit à boire avec avidité, comme si c’eût été du vin. L’eau était revenue en même temps dans toutes les fontaines et tous les puits de la ville, et l’allégresse était générale.

Le roi dit à Fleur-d’Épine, en présence de toute la cour :

— Je vous ai promis la main d’une de mes filles, à votre choix, et je veux tenir ma parole. Les voilà, toutes les trois ; choisissez.

— Je vous suis bien reconnaissant, sire, de tant de bonté, mais, malheureusement, je n’y puis répondre comme je le voudrais, pour le moment : il faut que je termine d’abord mon voyage, puis nous verrons.

— C’est juste, répondit le roi.

Les princesses avaient toutes les trois les yeux sur lui, et firent une singulière moue à une réponse si inattendue.

Fleur-d’Épine repartit donc, le lendemain matin, avec son cheval et son chien, et se dirigea vers la Russie. Là encore, il se présenta au palais de l’empereur, sous le déguisement d’un valet de ferme, et il fut pris, comme à Londres, pour soigner les chevaux.

Ayant entendu, un jour, des cris et des imprécations qui partaient d’une chambre du palais, il demanda ce que cela signifiait. On lui répondit que c’était la plus jeune des princesses qui, depuis le jour de sa première communion, était possédée du démon, et que personne ne pouvait l’en délivrer, ni médecin ni prêtre.

— Eh bien, répondit-il, moi je réponds de faire ce que ne peuvent faire ni les médecins ni les prêtres.

Ces paroles furent aussitôt rapportées à l’empereur, qui fit appeler Fleur-d’Epine et lui dit :

— Est-il vrai, jeune homme, que vous vous êtes vanté de pouvoir guérir ma fille de la terrible maladie qui fait notre désolation à tous ?

— Je l’ai dit, sire, et je ne m’en dédis pas.

— Si vous faites cela, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, même la main d’une de mes filles, à votre choix, si vous le voulez.

— Votre fille, sire, a fait sa première communion n’y étant pas suffisamment préparée ; elle a caché un grand péché à son confesseur. La nuit qui suivit, elle fut malade, vomit la sainte Hostie, et un crapaud, sortant aussitôt de dessous son lit, l’avala et se cacha de nouveau dans un trou, sous le lit. Il faut prendre le crapaud, le faire bouillir dans de l’eau et donner cette eau à boire à la princesse, et aussitôt elle se trouvera aussi bien portante qu’elle le fut jamais.

On déplaça le lit et le crapaud fut découvert. Fleur-d’Épine le prit et le mit dans de l’eau qui bouillait sur le feu, dans une chaudière. Déjà la malade se sentait soulagée ; mais, quand elle eut bu de l’eau bouillie sur le crapaud, elle se trouva guérie complètement.

Le roi en était si content et si heureux, qu’il voulait que Fleur-d’Épine épousât immédiatement une de ses filles, à son choix.

— Excusez-moi, sire, répondit Fleur-d’Épine, mais vous trouverez, sans doute, qu’il est convenable que je termine d’abord le voyage que j’ai entrepris.

— C’est juste, reprit le roi ; mais hâtez-vous. Fleur-d’Épine reprit la route de France, toujours avec son cheval et son chien [3].

Quand il arriva à Paris, il alla tout droit à la cour. Le vieux roi n’avait pas grande confiance dans le résultat de son voyage ; pourtant, dès qu’il apprit son retour, il se hâta d’aller à sa rencontre, et la première parole qu’il lui adressa fut :

— Et ma fille ?

— Elle n’est pas venue avec moi, sire, mais vous n’avez qu’à faire ce que je vous dirai, et elle arrivera sans tarder.

— Quoi donc ? Dites vite.

— Qu’on fasse venir d’abord des maçons, en grand nombre, et je dirai alors ce qu’il faut faire.

On envoya quérir des maçons, et il en vint beaucoup, avec leurs marteaux et leurs truelles. Alors Fleur-d’Épine leur dit :

— Il faut construire ici (et il leur montrait l’endroit) un four, mais, non un four comme les autres, car sa bouche devra être sur son cul. Ne me demandez pas pourquoi, et vite à l’ouvrage !

Les maçons sourirent en se regardant d’un air étonné, et se demandant s’ils n’avaient pas affaire à un fou. Mais, peu leur importait, après tout, puisqu’on les payait bien. Ils se mirent donc à l’œuvre, et le four avançait rapidement. Quand il fut terminé et qu’il n’y manqua plus rien, on vit tout à coup le jour s’assombrir, un grand nuage s’abaissa jusqu’à terre et une belle princesse en sortit.

— C’est ma fille ! s’écria le roi, au comble de la joie, et il l’embrassa tendrement.

Se tournant alors vers Fleur-d’Épine :

— Tu m’as rendu ma fille, dont la perte me faisait malheureux, et, pour ta récompense, je te donne sa main, si elle y consent.

La princesse ne dit pas non, et les noces furent célébrées dans la quinzaine.

Il y eut à cette occasion des fêtes, des jeux et des festins magnifiques, pendant un mois entier. Moi, je me trouvais aussi par là, quelque part, et je pus tout voir et tout entendre, et c’est ainsi que j’ai pu vous raconter les aventures de Fleur-d’Épine, fidèlement et sans mensonge aucun, si ce n’est peut-être un mot ou deux.


Conté par Barba Tassel, à Plouaret, 1869.


Le conte paraît être incomplet, sur certains points ; ainsi, il semble que le héros devait retourner à la cour de Russie et à celle d’Angleterre, comme il l’a promis, auprès des princesses qu’il a rendues mères, et que les enfants de celles-ci devaient aussi jouer quelque rôle dans la fable.



  1. Le diable a remplacé ici le soleil, que l’on trouve ordinairement dans les autres versions de la même fable.
  2. Encore une introduction relativement moderne de l’élément chrétien, dans une fable toute païenne.
  3. On est étonné de ne voir jouer aucun rôle important au cheval et au chien, — à ce dernier surtout, — qui accompagnent partout le héros.


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