Contes populaires de Basse-Bretagne/La Femme du Trépas

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II


LA FEMME DU TRÉPAS [1]
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Il y avait une vieille fille restée sans mari, sans doute parce qu’elle n’en avait jamais trouvé. Elle avait passé la quarantaine, et on lui disait souvent par plaisanterie :

— Vous vous marierez encore, Marguerite. — Oui, oui, répondait-elle, quand le Trépas viendra me chercher.

Un jour du mois d’août, elle était seule dans la maison, occupée à préparer à manger aux batteurs, quand un personnage qu’elle ne connaissait pas entra soudain et lui demanda :

— Voulez-vous me prendre pour mari ?

— Qui êtes-vous ? lui dit-elle, bien étonnée.

— Le Trépas, répondit l’inconnu.

— Alors, je veux bien vous prendre pour mari.

Et elle jeta là son bâton à bouillie, et courut à l’aire à battre :

— Venez dîner, quand vous voudrez, dit-elle aux batteurs, pour moi, je m’en vais, je me marie !

— Ce n’est pas possible, Marguerite î s’écrièrent les batteurs.

— C’est comme je vous dis ; mon mari, le Trépas, est venu me chercher.

Le Trépas, avant de partir, lui dit qu’elle pouvait inviter aux noces autant de monde qu’elle voudrait, et qu’il reviendrait exactement au jour fixé.

Quand vint le jour convenu, le fiancé arriva, comme il l’avait promis. Il y eut un grand repas, et, en se levant de table, il dit à sa femme de faire ses adieux à ses parents et à tous les invités, car elle ne devait plus les revoir. Il lui dit encore d’emporter une croûte de pain, pour la grignoter, en route, si elle avait faim, car ils devaient aller bien loin, et de dire à son plus jeune frère, qui était son filleul, encore au berceau, de venir la voir, quand il serait grand, et de se diriger toujours du côté du soleil levant.

Marguerite fit ce qu’on lui recommandait, et ils partirent alors.

Ils allaient sur le vent, loin, bien loin, plus loin encore ; si bien que Marguerite demanda s’ils n’arrivaient pas bientôt au bout de leur voyage.

— Nous avons encore un bon bout de chemin à faire, répondit le Trépas.

— Je suis bien fatiguée, et je ne puis aller plus loin, sans me reposer et manger un peu.

Et ils s’arrêtèrent, pour passer la nuit, dans une vieille chapelle.

— Grignote ta croûte de pain, si tu as faim, dit le Trépas à sa femme ; pour moi, je ne mangerai point.

Le lendemain matin, ils se remettent en route. Ils vont encore loin, bien loin, toujours plus loin ; si bien que Marguerite, fatiguée, dit de nouveau :

— Dieu, que c’est loin ! n’approchons-nous pas encore ?

— Si, nous approchons ; ne voyez-vous pas devant vous une haute muraille ?

— Oui, je vois une haute muraille devant moi.

— C’est là qu’est ma demeure.

Ils arrivent à la haute muraille, et entrent dans une cour.

— Dieu, que c’est beau ici ! s’écria Marguerite.

C’était là le château du Soleil-Levant. Tous les matins, il en partait, pour ne revenir que le soir, et ne disait pas à sa femme où il allait. Rien ne manquait d’ailleurs à Marguerite, et tout ce qu’elle souhaitait, elle l’avait aussitôt. Pourtant, elle s’ennuyait d’être toujours seule, tout le long des jours.

Un jour, qu’elle se promenait dans la cour du château, elle aperçut quelqu’un qui descendait la montagne voisine. Cela l’étonna, car nul autre que son mari n’approchait jamais du château. L’inconnu continuait de descendre la montagne, et il entra dans la cour du château. Alors, Marguerite reconnut son filleul, son jeune frère, qui était dans son berceau, quand elle partit de la maison de son père. Et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, en versant des larmes de joie.

— Où est aussi mon beau-frère, que je lui souhaite le bonjour ? demanda le jeune homme, au bout de quelque temps.

— Je ne sais pas où il est, mon frère chéri ; tous les matins, il part en voyage, de bonne heure, pour ne revenir que le soir, et il ne me dit pas où il va.

— Eh bien, je lui demanderai, ce soir, quand il rentrera, pourquoi il te laisse ainsi seule, et où il va.

— Oui, demande-le-lui, frère chéri.

Le maître du château arriva, à son heure ordinaire, et il témoigna à son beau-frère beaucoup de joie de sa visite.

— Où allez-vous ainsi, tous les matins, beau-frère, lui demanda le prince, laissant ma sœur toute seule à la maison ?

— Je vais faire le tour du monde, beau-frère chéri.

— Jésus, beau-frère, c’est vous qui devez voir de belles choses ! Je voudrais bien aller avec vous, une fois seulement.

— Eh bien ! demain matin, tu pourras m’accompagner, si tu veux ; mais, quoi que tu puisses voir ou entendre, ne m’interroge pas, ne prononce pas une seule parole, ou il te faudra retourner aussitôt sur tes pas.

— Je ne dirai pas un mot, beau-frère.

Le lendemain matin, ils partirent donc tous les deux de compagnie, et se tenant par la main. Ils allaient, ils allaient !... Le vent fait tomber le chapeau du frère de Marguerite, et il dit :

— Attendez un peu, beau-frère, que je ramasse mon chapeau, qui vient de tomber.

Mais, à peine eut-il prononcé ces mots, qu’il perdit de vue son beau-frère, et il lui fallut s’en retourner, seul, au château.

— Eh bien ! lui demanda sa sœur, en le voyant revenir seul, as-tu appris quelque chose ?

— Non vraiment, ma pauvre sœur : nous allions si vite, que le vent a fait tomber mon chapeau. Je dis à ton mari d’attendre un peu, pour me le laisser ramasser ; mais, il continua sa route, et je le perdis de vue. Quoi qu’il en soit, demain matin, je lui demanderai de me permettre de l’accompagner encore, et je ne dirai pas un seul mot, quoi qu’il arrive.

Quand le maître du château rentra, le soir, à son heure ordinaire, le jeune homme lui demanda de nouveau :

— Me permettrez-vous de vous accompagner encore, demain matin, beau-frère ?

— Je le veux bien ; mais, ne dis pas un seul mot, ou il t’arrivera encore comme ce matin.

— Je me garderai bien de parler, soyez-en sûr.

Ils partent donc encore de compagnie, le lendemain matin. Ils vont, ils vont... Le chapeau du frère de Marguerite tombe encore, mais, cette fois, dans une rivière, au-dessus de laquelle ils passaient, et il s’oublie encore et dit :

— Descendez un peu, beau-frère, pour que je ramasse mon chapeau, qui vient de tomber dans l’eau !

Et aussitôt il est encore déposé à terre (car ils voyageaient à travers les airs), et se retrouve seul. Et il retourne au château, tout triste et tout confus.

Le lendemain matin, son beau-frère lui permit encore de l’accompagner, mais pour la dernière fois. Ils vont, ils vont, à travers les airs... le chapeau du prince tombe encore ; mais, il ne dit mot, cette fois.

Ils passent au-dessus d’une plaine où la terre était toute couverte de colombes blanches, et au milieu d’elles étaient deux colombes noires. Et les colombes blanches ramassaient de tous côtés des brins d’herbe et de bois secs et les entassaient sur les deux colombes noires ; et quand celles-ci en furent couvertes, elles mirent le feu aux herbes et au bois.

Le frère de Marguerite avait bien envie de demander ce que cela signifiait. Il ne dit rien pourtant, et ils continuèrent leur route.

Plus loin, ils arrivèrent devant une grande porte, sur la cour d’un château. Le mari de Marguerite entra par cette porte, et dit à son beau-frère de l’attendre, dehors. Il lui dit encore que, s’il se lassait d’attendre et que l’envie lui vînt d’entrer aussi, il n’aurait qu’à casser une branche verte et à la passer sous la porte, et cette envie lui passerait aussitôt.

Pendant que le jeune prince attendait à la porte, il vit une troupe d’oiseaux s’abattre sur un buisson de laurier, qui était près de là ; et les oiseaux y restèrent quelque temps, chantant et gazouillant. Puis, ils s’envolèrent, emportant dans leur bec chacun une feuille de laurier, mais qu’ils laissèrent tomber, à une faible distance.

Un instant après, une autre troupe d’oiseaux s’abattit sur le même buisson de laurier, et ils chantèrent et gazouillèrent un peu plus que les premiers, et plus longtemps, et, en s’en allant, ils emportèrent aussi dans leur bec chacun une feuille de laurier, qu’ils laissèrent aussi tomber, mais un peu plus loin que les précédents.

Enfin, une troisième troupe d’oiseaux s’abattit sur le buisson, un instant après, et ils gazouillèrent et chantèrent mieux et plus longtemps que les autres, et, en s’en allant, ils emportèrent aussi dans leur bec chacun une feuille de laurier ; mais, il ne les laissèrent pas tomber à terre.

Le frère de Marguerite, étonné de ce qu’il voyait, il se disait en lui-même : « Que peut signifier tout ceci ? » Comme son beau-frère ne revenait pas, il se lassa de l’attendre, et, ayant cassé une branche de chêne toute couverte de feuillage vert, il la fourra sous la porte, comme on le lui avait dit. Aussitôt la branche fut consumée jusqu’à sa main. « Holà ! s’écria-t-il, en voyant cela, il paraît qu’il fait chaud là dedans ! » Et il ne désirait plus entrer.

Son beau-frère sortit enfin, quand son heure fut venue, et ils s’en retournèrent de compagnie. Chemin faisant, le frère de Marguerite demanda à l’autre :

— Dites-moi, beau-frère, je vous prie, ce que signifie ce que j’ai vu, pendant que je vous attendais, à la porte du château : j’ai vu d’abord une troupe d’oiseaux s’abattre sur un buisson de laurier, et, après y avoir chanté et gazouillé quelque temps, ils se sont envolés, en emportant dans leur bec chacun une feuille de laurier, qu’ils ont laissée tomber à terre, à une faible distance.

— Ces oiseaux représentent les gens qui vont à la messe, mais, qui y sont distraits, prient peu et laissent tomber à terre leur feuille de laurier, c’est-à-dire la parole divine, là où ils oublient leur Dieu.

— Et la seconde troupe d’oiseaux qui se sont ensuite abattus sur le laurier, qui ont gazouillé et chanté un peu plus longtemps, et ont aussi laissé tomber à terre leurs feuilles de laurier, mais un peu plus loin ?

— Ceux-là représentent les gens qui vont à la messe et y sont plus attentifs et prient plus longtemps que les premiers, mais, qui, néanmoins, laissent aussi tomber à terre leur branche de laurier, c’est-à-dire oublient la parole de Dieu.

— Et la troisième troupe d’oiseaux, qui ont gazouillé et chanté beaucoup plus longtemps et mieux que les autres, et ont aussi emporté chacun sa feuille de laurier, mais, qu’ils n’ont pas laissée tomber à terre ?

— Ceux-là représentent les gens qui ont bien prié, du fond du cœur, et n’ont pas oublié la parole de Dieu, avant d’être arrivés chez eux.

— Et les colombes blanches que j’ai vues, dans une plaine, amassant des herbes et du bois secs pour brûler deux colombes noires qui étaient au milieu d’elles ?

— Ces deux colombes noires étaient ton père et ta mère, que l’on passait par le feu, pour les purifier de leurs péchés. Ils sont, à présent, au paradis.


En ce moment, ils arrivèrent au château.

Peu après, le frère de Marguerite dit à son beau-frère :

— Je veux m’en retourner, à présent, à la maison.

— T’en retourner à la maison ! et pourquoi, mon pauvre ami ?

— Pour voir mes parents, et vivre avec eux.

— Mais, songe donc qu’il y a cinq cents ans que tu les as quittés !

Tous tes parents sont morts, il y a bien longtemps, et là où était autrefois leur maison, il y a, à présent, un grand chêne tout pourri de vieillesse !...


Conté par Françoise Ann Ewenn, femme Trégoat, de
Pédernec (Côtes-du-Nord). 1869.



  1. En breton, la mort personnifiée « Ann Ankou » est du masculin ; c’est pourquoi j’emploie le mot Trépas, au lieu de la Mort.


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