Contes populaires de Basse-Bretagne/La Fille qui naquit avec une couleuvre autour du cou

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François-Marie Luzel
Contes populaires de Basse-Bretagne
PERSONNAGES ET ANIMAUX FABULEUX ET APOCRYPHES



V


LA FILLE QUI NAQUIT


AVEC UNE COULEUVRE AUTOUR DU COU
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IL y avait une fois deux époux, mariés depuis longtemps, déjà âgés, et qui n’avaient pas d’enfant, ce qui les rendait malheureux. Prières, pèlerinages au Folgoët, à Sainte-Anne-d’Auray et à d’autres places saintes, rien n’y faisait.

Un jour de printemps, en revenant d’un de ces pèlerinages, voyant dans les champs et les bois par où ils passaient des couvées de petits oiseaux, de crapauds, de couleuvres et de toutes sortes d’animaux créés par Dieu, ils ne purent s’empêcher de s’écrier :

— Jusqu’aux crapauds et aux couleuvres à qui Dieu donne des petits ! S’il nous accordait aussi un enfant, dit la femme, dût-il naître avec un crapaud ou une couleuvre, je serais contente !

Neuf mois après, elle donna le jour à une petite fille, et, chose étonnante, l’enfant naquit avec une petite couleuvre enroulée autour de son cou. Le reptile s’enfuit aussitôt dans le jardin, où il se cacha parmi les herbes. Mais, il resta au cou de l’enfant comme un collier rouge, imitant parfaitement une couleuvre. La petite fille fut baptisée et reçut le nom de Lévénès [1], à cause de la joie que sa naissance causa à ses parents. Elle croissait, pleine de santé et de beauté. Parvenue à l’âge de douze ans, comme elle était un jour, seule, dans le jardin de son père, elle fut étonnée d’entendre à côté d’elle une petite voix qui disait : — « Bonjour, ma sœur, ma gentille petite sœur ! » Et une gentille couleuvre, sortant d’un buisson, se dirigeait en même temps vers elle. L’enfant eut d’abord peur ; mais, la couleuvre lui dit :

— Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal, bien au contraire, car vous êtes ma sœur, ma petite sœur chérie.

— Jésus ! une couleuvre ma sœur ! s’écria Lévénès.

— Oui, car votre mère est aussi la mienne, répondit la couleuvre.

— Comment cela peut-il être ?

— Voici comment : Notre mère dit un jour, en revenant d’un pèlerinage, que si Dieu lui accordait un enfant, dût-il naître avec un crapaud ou une couleuvre, elle serait satisfaite. Dieu exauça son vœu, et, neuf mois après, vous vîntes au monde, et moi j’y vins aussi avec vous, enroulée autour de votre cou, qui en porte encore la trace. Vous vous marierez bientôt...

— Oh ! non, interrompit Lévénès, je n’ai nulle envie de me marier.

— Vous vous marierez bientôt, reprit la couleuvre, et pourtant, il vaudrait mieux pour vous qu’il n’en fût rien. Ce collier rouge que vous avez autour du cou, il n’y a que moi au monde à pouvoir vous l’enlever.

— Comment pouvez-vous faire cela ?

— Apportez-moi une jatte pleine de lait doux, avec un linge blanc, et vous verrez comment.

Lévénès courut à la maison et en rapporta une jatte de lait doux et une serviette. Elle déposa la jatte sur le gazon, près de la couleuvre. Celle-ci entra aussitôt, se roula et se trémoussa quelque temps, dans le lait, puis en sortit et s’enroula autour du cou de Lévénès, à l’endroit où elle portait le collier. Elle dit ensuite à la jeune fille, en quittant son cou, après y être restée quelques minutes :

— Essuyez votre cou, à présent, avec la serviette.

Elle s’essuya le cou, et le collier disparut.

— Ne dites pas à votre mère, reprit la couleuvre, comment vous avez fait disparaître le collier.

Et elle se glissa et disparut alors parmi les herbes.

La mère arriva en ce moment dans le jardin. Lévénès courut à elle et lui dit :

— Voyez, ma mère, je n’ai plus le collier rouge au cou.

Et elle en était tout heureuse.

— Comment avez-vous donc fait pour le faire disparaître ? demanda la mère.

— Cela s’est fait je ne sais comment, par la grâce de Dieu.

Le père vint aussi au jardin, et demanda à sa fille :

— Fais-moi connaître la personne qui a fait cela, et je lui donnerai beaucoup d’argent, et je te donnerai à toi-même tout ce que tu voudras.

— Je ne puis vous dire autre chose, mon père, sinon que c’est arrivé par la grâce de Dieu.

Les parents n’insistèrent pas davantage.

Cependant, Lévénès croissait tous les jours en beauté, et elle était recherchée en mariage par les meilleurs partis du pays. Mais, elle les refusait tous, disant qu’elle était trop jeune et ne voulait pas se marier, ce qui contrariait beaucoup son père et sa mère [2].

Un jour, arriva aussi pour la demander un beau seigneur, venant d’un pays lointain. Personne ne le connaissait. Il lui plut pourtant, et le mariage se fit promptement, et il y eut de grands festins et de belles fêtes, à cette occasion. Puis, Lévénès partit avec son mari pour son pays. Celui-ci habitait un château magnifique, au loin, bien loin. Quand il s’absentait, ce qui lui arrivait souvent, il lui laissait toutes les clefs du château, excepté celle d’un cabinet, dont il lui défendait l’entrée. Il y avait dans ce château un grand nombre de chambres, et toutes renfermaient des trésors et des richesses de toute sorte. La jeune femme éprouvait un grand plaisir à passer de chambre en chambre et à regarder et à admirer toutes les belles choses qu’elle y voyait. Mais, bientôt le cabinet secret commença à l’intriguer et elle y songeait constamment. Son mari, la voyant pensive et rêveuse, lui demanda, un jour :

— Que désire votre cœur, ma chérie ? Dites et je vous le procurerai, sur-le-champ.

— Je ne désire rien autre, répondit-elle, qu’un cancre de mer.

Et son mari se rendit à la mer et lui en rapporta un cancre. Mais, le cabinet secret occupait toujours sa pensée, et ne lui laissait aucun repos.

Un jour, en l’absence de son mari, elle dit à sa femme de chambre, en lui montrant du doigt la porte défendue :

— Pourquoi donc mon mari ne veut-il pas que j’entre dans ce cabinet, et que peut-il y avoir là-dedans ?

— Je n’ai jamais vu ouvrir la porte de ce cabinet, lui répondit la femme de chambre, et j’ignore ce qu’il y a dedans.

Enfin, n’y tenant plus, Lévénès ouvrit la porte du cabinet défendu... Mais, aussitôt elle s’évanouit et tomba sur le seuil, à la vue du spectacle horrible qui s’offrit à ses yeux. Neuf femmes, toutes enceintes, étaient là, pendues à une grosse poutre par des crocs de fer, qui les prenaient sous le menton.

Quand elle revint à soi, elle se hâta d’écrire une lettre, qu’elle attacha avec un ruban noir au cou d’un petit chien, qui était venu avec elle de chez son père ; puis, elle lui dit d’aller vite porter cette lettre à son père et à sa mère, qu’elle priait de venir la chercher, car elle était en danger de perdre la vie.

Le petit chien s’acquitta fidèlement de la commission. Le père et la mère de Lévénès étaient à se promener, dans leurr jardin, quand il arriva chez eux.

— Des nouvelles de Lévénès qui nous arrivent ! s’écrièrent-ils en le voyant.

Et ils prirent la lettre, la lurent, et éclatèrent en cris de douleur. Une couleuvre sortit d’un buisson, auprès d’eux, et leur parla ainsi :

— Partez, vite, et faites-vous accompagner par tous les gens de votre maison, car Lévénès est en danger de mort !

Puis, elle disparut dans le buisson.

Ils se mirent aussitôt en route, avec tous les gens de leur maison, et aussi le petit chien.

Au moment où ils entraient dans la cour du château du mari de Lévénès, celui-ci traînait leur fille par les cheveux, et il avait le sabre levé, prêt à la frapper, quand une couleuvre arriva, furieuse, et le mordit au talon. Il poussa un cri, lâcha prise, tomba à terre et gonfla instantanément, comme un tonneau. La couleuvre se jeta sur lui, lui arracha les yeux et il mourut.

Cette couleuvre était la sœur de Lévénès.

Lévénès, qui était enceinte et arrivée au terme, accoucha sur la place d’un fils.

Une grande foule était accourue pour voir le seigneur mort, car c’était la terreur de la contrée, et nul ne le regrettait, bien au contraire. Et l’on criait au grand-père :

— Il ne faut pas baptiser l’enfant, mais, faites-le mourir sur-le-champ, de peur qu’en le laissant vivre, il ne ressemble à son père.

Ce qui fut fait.

Après quoi, le peuple dit encore :

— Il faut baptiser la couleuvre, qui a tué le tyran, car il doit y avoir là-dessous de la magie ou de la sorcellerie.

Mais les prêtres se refusaient à donner le baptême à une couleuvre.

Si le maître du château avait tué Lévénès, comme c’était son intention, c’aurait été sa douzième, et en tuant douze, il en aurait tué vingt-quatre, car toutes étaient enceintes, et il serait devenu sorcier ; mais Dieu ne le permit pas.


Conté par Anne Le Levrien, de Prat.


Cette fin parait incomplète et altérée, il semble que la couleuvre devait être baptisée, et, en recouvrant la forme humaine, perdue sans doute par le maléfice de quelque magicien, devenir une belle jeune fille, sinon une princesse. L’enfant aussi ne devait pas être mis à mort.

Dans Straparole, où se trouve le même conte, avec de grandes différences (Nuit III, fable 3), au moyen de simples recueillis dans le bois où avait été abandonnée Blanchebelle, par ordre de sa marâtre, qui lui avait fait couper les poignets et arracher les yeux, la couleuvre rend à la martyre ses mains et la vue, et devient elle-même une belle princesse.

Rapprocher la seconde partie de ce conte de la première partie du Prince turc Frimalgus, dans notre premier volume, page 25.



  1. Lévénès, en breton, signifie joie, lætitia. Ce nom était très répandu autrefois, en Basse-Bretagne.
  2. A partir d’ici, le conte primitif se perd dans une autre fable, qui n’est qu’une variante du Barbe-Bleue de Ch. Perrault.


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