Contes populaires de Basse-Bretagne/Le Laboureur, le Prêtre et le Clerc

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



II


LE LABOUREUR, LE PRÊTRE ET LE CLERC


OU


LA BOURSE, LA SERVIETTE ET LE MANTEAU
_____



Selaouit holl, mar hoc'h eus c’hoant,
Hag e cleofot eur gaozic koant.
Ha na eûs en-hi netra gaou
Mes, marteze, eur gir pe daou :
Écoutez tous, si vous voulez,
Et vous entendrez un joli petit conte,
Dans lequel il n’y a pas de mensonge,
Si ce n’est peut-être un mot ou deux.



IL y avait une fois un vieux paysan Breton, qui avait trois fils. Il avait fait un prêtre de l’aîné, un cultivateur du second, et le troisième était clerc. A son lit de mort, il les appela près de lui et leur parla de la sorte :

« — Mes chers enfants, Dieu m’appelle, mon heure est venue et je vais vous quitter. Je ne suis pas riche, vous le savez bien, et il m’a fallu travailler pour vous élever et vous donner de l’instruction. Je ne m’en irai pourtant pas de ce monde sans vous faire à chacun un présent.

« A toi, mon fils clerc, qui es le plus jeune, et qui auras souvent besoin d’argent, je donne ma vieille bourse. Elle n’est pas belle, mais, elle est bonne, et, chaque fois que tu y mettras la main, tu en retireras cent écus.

« A toi, mon fils le cultivateur, qui auras besoin de beaucoup d’hommes, pour défricher tes terres incultes et labourer tes champs, je donne cette serviette, — et il lui présenta une serviette, — qui te sera utile, pour les nourrir. En effet, il te suffira de l’étendre sur une table, ou même par terre, et de dire : Par la vertu de ma serviette, je désire un repas pour tant d’hommes, composé de tels et tels plats ! et aussitôt tu verras ton souhait accompli.

« Et toi, mon fils le prêtre, que les devoirs de ton ministère obligent à voyager souvent de nuit, pour voir les malades et administrer les agonisants, et qui, par conséquent, cours souvent des dangers, je te donne ce manteau (et il lui présenta un manteau), qui possède cette vertu que, quand tu le mettras sur tes épaules, tu deviendras invisible ; de plus, il te transportera à volonté par les airs, partout où tu voudras aller. »

Les trois fils reçurent en pleurant les présents de leur père, et le vieillard mourut. Ils lui rendirent les derniers devoirs, honorablement, puis ils se séparèrent, et chacun d’eux alla de son côté.

Suivons d’abord le plus jeune, le clerc, lequel avait la bourse merveilleuse qui donnait cent écus, chaque fois qu’on y mettait la main.

Il se rendit à Paris. Il descendit dans un des meilleurs hôtels de la ville, et, comme il avait de l’argent à discrétion, il faisait de grandes dépenses. Il acheta de beaux habits, des bijoux, des chevaux, et, au train qu’il menait, on le prenait pour un prince. Il finit même par croire qu’il l’était réellement, et l’idée lui vint d’aller faire visite au roi, dans son palais.

Il mit donc ses plus beaux habits, se para de ses bijoux et de ses diamants et alla frapper à la porte du palais royal.

— Qu’y a-t-il pour votre service, mon prince ? lui demanda le portier.

— Je désire parler au roi, répondit-il.

— Veuillez me dire votre nom, et je vais lui demander s’il veut vous recevoir.

— Pas tant de cérémonies, portier ; prenez ceci et laissez-moi passer.

Et il donna cent écus au portier. Celui-ci s’inclina, jusqu’à terre, en demandant excuse, et le laissa passer. Il pénétra dans la cour, entra dans la première porte qu’il trouva ouverte, monta un escalier et se trouva face à face avec un soldat, qui était en faction à une porte.

— Où allez-vous ? lui demanda le soldat.

— Voir le roi, répondit-il.

— On ne pénètre pas ainsi jusqu’à Sa Majesté ; dites votre nom d’abord, on le lui portera, et, s’il veut bien vous recevoir, vous passerez.

— Bah ! trop de cérémonies, soldat ; prenez ceci et laissez-moi passer.

Et il lui offrit aussi cent écus.

— C’est ma consigne, répondit le soldat, en repoussant l’argent, et je ne vous laisserai pas passer comme cela.

— Vous trouvez que ce n’est pas assez, sans doute ; qu’à cela ne tienne, tenez !

Et il lui offrit trois fois cent écus.

Le soldat ne put rester insensible à tant de générosité ; il prit l’or et laissa passer le prince inconnu. Celui-ci arriva alors jusqu’au roi, sans autre obstacle. Il se montra si aimable, si spirituel et surtout si flatteur, que le monarque l’invita à revenir, le lendemain. Il n’eut garde d’y manquer, et, partout où il passait, il distribuait des poignées d’or aux valets, aux femmes de chambre, aux cuisiniers. Si bien qu’il n’était bruit que de lui, dans le palais, et tout le monde chantait ses louanges, vantant sa beauté, son esprit et sa générosité.

La femme de chambre de la princesse, fille unique du roi, avait aussi reçu quelques poignées d’or, et elle fit un tel éloge du prince inconnu à sa maîtresse, que celle-ci désira le voir. Le roi l’invita à dîner, et la princesse fut charmée par son esprit et son amabilité, comme tout le monde. Le roi ne pouvait plus se passer de sa société, et, presque tous les jours, il le retenait à dîner. Il distribuait toujours l’or autour de lui, avec une prodigalité étonnante. La femme de chambre de la princesse, qui l’observait avec curiosité, soupçonna quelque magie ou sorcellerie là-dessous. Un jour, elle dit à sa maîtresse :

— Ce prince possède une bourse enchantée, qui lui fournit de l’or à discrétion ! Il faudrait lui dérober cette bourse.

— Mais comment s’y prendre pour cela ? demanda la princesse.

— Il est ordinairement à côté de vous, à table ; versez-lui dans son verre, sans qu’il s’en aperçoive, un soporifique ; il s’endormira, et nous lui enlèverons sa bourse.

La princesse trouva le moyen bon, et elle promit de le mettre en pratique.

Elle s’y prit si adroitement, que personne ne se douta de rien. Vers la fin du repas, notre homme fut pris d’un sommeil si irrésistible, que sa tête tomba lourdement sur la table, et il s’endormit. Les convives, étonnés, se levèrent de table et quittèrent la salle à manger. Alors, la femme de chambre de la princesse s’approcha de lui, sur la pointe du pied, prit la bourse, dans sa poche et courut la porter à sa maîtresse.

Quand le dormeur s’éveilla, il fut étonné de se trouver ainsi où il était. Il courut, tout honteux, à son hôtel, et ce ne fut que là qu’il s’aperçut que sa bourse lui avait été dérobée.

— Je suis pris ! se dit-il, et il ne me reste plus qu’à m’en retourner dans mon pays, au plus vite ; mais, je reviendrai.

Il conta son aventure à son hôte, et, bien qu’il lui dût quelque argent, celui-ci le laissa partir, sans difficulté, car il promettait de revenir, sans tarder, pour payer ses dettes et prendre sa revanche.

Il se rendit tout droit chez son frère le laboureur.

— Te voilà donc de retour, mon frère ? lui dit celui-ci.

— Oui, mon frère, je viens te voir.

— Je suis heureux de te revoir ; tu me raconteras tes voyages et tes aventures. Et ta bourse, tu l’as toujours ?

— Hélas ! non, je ne l’ai plus.

— Qu’en as-tu donc fait, malheureux ?

— Je me la suis laissé prendre sottement, mon frère.

Et il lui raconta comment le tour avait été joué,

— C’est bien fâcheux, reprit le laboureur ; mais, puisque la chose est faite et que nous n’y pouvons rien, reste avec moi, ici, où tu seras comme chez toi.

— Il faut que je recouvre ma bourse ; je n’aurai de repos que lorsque je la tiendrai de nouveau, et tu peux m’y aider beaucoup.

— Comment cela, mon frère ?

— En me prêtant ta serviette.

— Te prêter ma serviette ! Mais, songe donc qu’elle m’est indispensable, pour nourrir mes gens.

— Rends-moi ce service, je t’en prie ; prête-la-moi, pour quelques jours seulement, et sois sans inquiétude, je te la rendrai, sûrement.

Le laboureur donna sa serviette au clerc, et celui-ci partit aussitôt pour Paris.

Il descendit au même hôtel que la première fois. Il fit merveille avec sa serviette, et, grâce à lui, son hôte n’eut plus besoin de s’occuper de sa cuisine, ni de sa cave, la serviette merveilleuse pourvoyait à tout.

Au bout de quelques jours, le clerc manifesta l’intention de retourner au palais du roi.

— N’allez pas commettre cette imprudence, lui dit son hôte, ou du moins laissez-moi votre serviette.

— Non, répondit-il, j’irai et j’emporterai ma serviette.

Et il alla, en effet, non pas vêtu comme un prince, cette fois, mais, comme un cuisinier qui cherche condition.

Il demanda au portier :

— N’a-t-on pas besoin d’un bon cuisinier, au palais ?

— Ma foi si ! répondit le portier, qui ne le reconnut pas ; il en est parti un, ce matin même, et je pense qu’on ne demande pas mieux que de le remplacer promptement. Allez parler au maître cuisinier.

Il se rendit à la cuisine, parla au chef et fut reçu à l’essai. On le mit à l’épreuve immédiatement, et on n’était guère content de lui. On allait même le congédier, quand un jour qu’il devait y avoir un grand repas au palais, et que tout le monde était sur les dents et perdait la tête, dans les cuisines royales, il dit au chef et à tous ses employés, jusqu’aux simples marmitons :

— Allez tous vous promener, et laissez-moi seul ; je me charge de tout, et le repas que je servirai n’en sera pas plus mauvais, croyez-m’en.

— Pauvre imbécile ! répondit le chef, en haussant les épaules.

Mais, comme il insistait :

— Réponds-tu de tout, sur ta tête ? lui demanda-t-il.

— Je réponds de tout, sur ma tête.

— Eh bien ! soit, et tire-toi d’affaire comme tu pourras.

Et chefs et marmitons allèrent se promener en ville, et le laissèrent seul à la cuisine.

Un peu avant l’heure du dîner, le clerc se rendit à la salle à manger, étendit sa serviette sur la table et dit :

— Serviette, fais ton devoir ! Je désire voir, à l’instant, sur cette table, un repas magnifique et dont le roi et ses convives seront émerveillés.

Ce qui fut fait aussitôt que dit. La table se couvrit par enchantement d’une profusion de mets exquis, qui répandaient dans la salle et tout le palais un parfum délicieux, et des meilleurs vins et liqueurs de tous les pays. Jamais le roi ne dîna aussi bien que ce jour-là. Aussi, fit-il venir son maître d’hôtel, pour le féliciter, devant tout le monde. Celui-ci reçut les compliments, comme s’ils lui étaient dus, et désormais, il abandonna au nouveau venu le soin de la table royale, puisqu’il s’en tirait si bien, et lui en laissait tout le mérite. Ce fut alors, tous les jours, des festins copieux et exquis, si bien que le roi et toute la cour mangeaient énormément, sans avoir jamais d’indigestion, pourtant.

Cependant, la femme de chambre de la princesse avait cru reconnaître l’homme à la bourse enchantée dans le nouveau cuisinier. Elle l’observa de près et, s’étant cachée, un jour, dans la salle à manger, elle le vit servir la table et surprit son secret. Elle courut faire part de sa découverte à sa maîtresse.

— L’homme à la bourse est encore dans le palais ! lui dit-elle.

— Est-ce vrai ?

— Oui, je l’ai vu, et c’est à lui que vous devez tous ces excellents repas que vous faites, depuis quelque temps. Il a, cette fois, une serviette merveilleuse, et il lui suffit de l’étendre sur la table et de dire : « Serviette, fais ton devoir ! » pour que aussitôt la table soit magnifiquement servie, sans qu’il s’en mêle autrement.

— En vérité ?... Il faut lui dérober aussi sa serviette.

— Je m’en charge, car je sais où il la met. La nuit, quand tout le monde fut couché et dormait, au palais, la femme de chambre descendit tout doucement dans la salle à manger, prit la serviette magique, dans un tiroir où le clerc l’enfermait, en mit une autre à sa place, et la porta à sa maîtresse. Alors, pour s’assurer de leur réussite, les deux femmes étendirent la serviette sur une petite table, et demandèrent qu’on leur servît un petit souper fin pour deux. Ce qui fut fait, aussitôt que dit. Le tour était encore bien joué, et leur joie était extrême.

Le lendemain matin, à l’heure du déjeûner le clerc, qui ne se doutait de rien, vint, comme à l'ordinaire, pour préparer la table. Mais, il eut beau dire : « Serviette, fais ton devoir !... » rien ne venait.

— Hélas ! se dit-il, en voyant cela, je suis encore joué ! Ma foi, tant pis ! Le roi déjeûnera ou ne déjeûnera pas, aujourd’hui, peu m’importe, et je vais déguerpir, au plus vite.

Et il partit, sans rien dire à personne, et se rendit, cette fois, chez son autre frère, le prêtre.

— Bonjour, mon frère le prêtre, lui dit-il, en arrivant chez lui.

— Bonjour, mon frère le clerc, je suis bien aise de te revoir ; as-tu réussi, dans tes voyages et reviens-tu riche ?

— Hélas ! non, mon frère ; jusqu’à présent, je n ai pas eu de chance, et je viens te prier de me venir en aide.

— Que puis-je pour toi, mon frère ?

— J’ai été à la cour du roi, et on m’y a volé ma bourse, d’abord, puis, la serviette de notre frère le laboureur, qui avait bien voulu me la prêter. Je viens te prier de me prêter aussi ton manteau, afin de reconquérir avec lui et ma bourse et la serviette de notre frère.

— Je ne te prêterai pas mon manteau ; tu te le ferais aussi prendre, comme la bourse et la serviette. Je l’ai reçu de notre père, à son lit de mort, comme tu le sais, et je ne m’en dessaisirai pas, pendant que je serai en vie.

Mais, le clerc insista et pria si bien le prêtre, que celui-ci finit par lui confier son manteau, en lui faisant promettre de le lui rendre, sans tarder.

Il se rend encore à Paris, et va tout droit au palais du roi. Cette fois, il n’a pas besoin de la permission du portier, pour entrer. Il met son manteau sur ses épaules, et, devenu aussitôt invisible, il pénètre jusqu’à la chambre de la princesse. Celle-ci était seule. Il lui met un pan de son manteau sur la tête et dit :

— Par la vertu de mon manteau, je désire que nous soyons transportés tous les deux dans une île, au milieu de la mer, à cinq cents lieues d’ici.

Et aussitôt ils partent, à travers l’air, plus vite que le vent, et sont déposés dans une île, au milieu de la mer.

La princesse, se voyant jouée, à son tour, feignit de se résigner à son sort et même de se plaire en la société de son ravisseur ; mais, c’était afin de pouvoir le trahir plus facilement. Elle remarqua qu’il ne se séparait jamais de son manteau, et qu’il le plaçait toujours sous sa tète, quand il dormait. Elle pensa que ce manteau devait être un manteau magique, comme la bourse et la serviette, et que c’était par sa vertu qu’ils avaient été transportés dans cette île. Elle conçut le projet de le lui dérober aussi et de retourner chez son père, par la même voie qu’elle était venue. Une nuit donc qu’il dormait profondément, elle enleva le manteau de dessous sa tête, se le mit sur les épaules, et dit :

— Par la vertu de mon manteau, je désire être transportée, sur-le-champ, au palais de mon père.

Et aussitôt elle s’éleva en l’air, et fut bientôt rendue dans sa chambre, au palais de son père.

Quand le clerc s’éveilla et se vit seul et ne retrouva pas son manteau, sous sa tête :

— Hélas ! s’écria-t-il, elle m’a encore joué !... Pour cette fois, je suis perdu !...

Et il se mit à pleurer.

Il passa trois mois dans cette île, qui était inhabitée, n’ayant pour toute nourriture que quelques fruits sauvages et les coquillages qu’il recueillait sur le rivage.

Un jour, en parcourant son île, il trouva des pommiers, qui portaient des fruits rouges, d’un aspect fort appétissant. Il cueillit une pomme et la mangea. Mais aussitôt, deux longues cornes lui poussèrent sur le front.

— Que signifie ceci ? se dit-il, en tâtant ses cornes ; me voici un joli garçon, à présent !

Il était très contrarié. Cependant, comme il avait trouvé les pommes bonnes, il en cueillit une autre, à un autre arbre, la mangea aussi, et ses cornes disparurent.

— Voici qui est à merveille ! se dit-il, tout joyeux, et ces pommes pourront me servir, un jour.

Et il en cueillit quatre de chacun des deux arbres, et les mit dans ses poches. Puis, il retourna au rivage. Il aperçut un bâtiment, qui passait, sous ses voiles. Il monta sur un rocher élevé, attacha son mouchoir au bout d’un bâton et l’agita en l’air, pour faire signe au bâtiment d’approcher. Son signal fut aperçu et compris. Le bâtiment se dirigea sur l’île, et le capitaine prit notre homme à son bord, et le débarqua à Brest. Il s’empressa de se rendre encore à Paris, et descendit au même hôtel que précédemment.

Le lendemain de son arrivée, qui était un dimanche, il fit placer une petite table près du porche de l’église où la princesse avait l’habitude d’aller à la messe, la couvrit d’une serviette blanche et posa dessus quatre des pommes qu’il avait rapportées de l’île, celles qui faisaient pousser des cornes. C’étaient des pommes magnifiques, et telles qu’on n’en avait jamais vu d’aussi belles, à Paris. Quand la princesse vint à passer, accompagnée de sa femme de chambre, elle les remarqua et les admira ; mais, elle ne reconnut pas le marchand. Elle entra sous le porche et dit à sa femme de chambre :

— Allez m’acheter ces pommes ; je n’en ai jamais vu de semblables.

La femme de chambre alla au marchand et lui demanda :

— Combien vos pommes, marchand ?

— Quatre cents écus.

— Combien dites-vous ?

— Quatre cents écus.

— Quatre cents écus pour quatre pommes ! Est-ce que vous vous moquez de moi ?

— Nullement, mais, je ne les donnerai pas à moins ; c’est à prendre ou à laisser, comme vous voudrez.

La femme de chambre revint vers sa maîtresse :

— Eh bien ! lui demanda celle-ci, avez-vous les pommes ?

— Non, il en demande beaucoup trop cher,

— Qu’en demande-t-il donc ?

— Quatre cents écus ! II faut qu’il soit fou.

— C’est déraisonnable, en effet, et ce n’est pas moi qui donnerai jamais quatre cents écus de quatre pommes.

Et elles entrèrent dans l’église.

Durant toute la messe, la princesse ne fit que songer aux pommes. En sortant, elle s’arrêta encore pour les admirer, puis elle s’éloigna un peu et dit à sa femme de chambre :

— Allez m’acheter les quatre pommes, pour quatre cents écus.

La femme de chambre revint et dit au marchand :

— Donnez-moi les pommes, marchand, voici quatre cents écus.

— Excusez-moi, Madame, ce n’est plus quatre cents écus, mais bien huit cents, qu’il m’en faut, à présent.

— Comment, mais vous me les aviez laissées pour quatre cents, et c’est déjà bien cher, je pense.

— Il fallait les prendre, alors, car, à présent, vous ne les aurez pas pour moins de huit cents écus.

La femme de chambre revint vers sa maîtresse et lui dit :

— Voilà qu’il ne veut plus donner ses pommes, à présent, pour moins de huit cents écus !

— Huit cents écus, pour quatre pommes ! Il se moque de nous, cet homme.

— Donnez-les-lui, ma maîtresse ; qu’est cela pour vous ? N’avez-vous pas votre bourse enchantée, qui vous fournit de l’argent à discrétion ?

— Eh bien ! voilà huit cents écus ; portez-les-lui, vite, et revenez avec les pommes.

Et la princesse tira huit cents écus de sa bourse et les remit à la femme de chambre. Celle-ci alla les porter à notre homme et lui dit :

— Voici les huit cents écus, marchand ; donnez-moi les pommes.

— Je suis bien fâché. Madame, répondit le marchand, mais c’est mille écus qu’il me faut de mes pommes.

— Vous m’avez dit huit cents écus, tout à l’heure.

— Il fallait les prendre, quand je vous les laissais pour huit cents écus ; à présent, j’en veux mille.

Cette fois, la femme de chambre prit sur elle de conclure le marché, sans plus consulter sa maîtresse, et elle donna les mille écus et emporta les pommes.

Pendant le dîner, au palais, les pommes étaient sur la table, et faisaient l’admiration de tout le monde. Au dessert, le roi en prit une, en donna une autre à la reine, une autre à sa fille, et la quatrième il ne savait à qui la donner, quand la princesse la réclama pour sa femme de chambre. On attaqua les pommes aussitôt et on les trouva délicieuses. Mais, voici bien une autre affaire. On s’aperçut bientôt que deux cornes poussaient, à vue d’œil, sur le front de chacun des mangeurs de pommes, et elles montaient si rapidement, qu’elles atteignirent bientôt le plafond de la salle. Les cornards se regardaient d’abord avec étonne-ment et en riant les uns des autres ; puis, ils s’inquiétèrent, ils pleurèrent et poussèrent des cris. Ce ne fut qu’avec peine et en baissant la tête, qu’ils purent passer par la porte de la salle à manger, pour se rendre chacun dans sa chambre. On fit venir des médecins ; mais, ils ne comprenaient rien à un pareil phénomène. On publia alors, par toute la ville, que quiconque guérirait la famille royale et ferait disparaître les cornes obtiendrait la main de la princesse, ou une très forte somme d’argent, s’il était déjà marié. Les médecins, les chirurgiens, les magiciens, les sorciers, arrivaient de tous côtés, mais, tous y perdaient leur latin et leurs remèdes.

Le clerc avait, à dessein, laissé passer tout le monde avant lui. Il se présenta aussi, quand il jugea à-propos, ayant au bras un panier recouvert d’une serviette blanche et rempli d’orties et d’autres herbes. Il dit au portier :

— Je m’engage à guérir le roi et les autres porteurs de cornes.

— Entrez, entrez, vite ! lui dit le portier.

On le conduisit d’abord dans la chambre du roi et de la reine. Ils faisaient pitié à voir.

— C’est vous, docteur, lui demanda le roi, qui promettez de nous guérir ?

— Je l’ai promis, sire, répondit-il, et je le ferai, si vous me payez comme le mérite une pareille cure.

— Que demandez-vous ?

— Une barrique d’argent pour chaque cure.

— Vous l’aurez ; commencez par moi, et sans perdre de temps.

— A l’instant même, sire, car j’ai ici mes remèdes.

Il pria le roi de mettre bas culotte et chemise, puis, de sa main droite, qui était gantée, prenant dans son panier une poignée d’orties, il se mit à l’en fouetter, à tour de bras, par derrière et par devant. Le pauvre sire criait et trouvait le remède étrange ; mais, le médecin n’en prenait cure et frappait toujours. Au bout d’une demi-heure de cette médication, il s’occupa aussi de la reine, et la traita de la même manière.

— Assez ! assez ! grâce ! criait-elle ; mais, il frappait toujours, à tour de bras.

Quand il eut terminé cette première partie de son traitement, il prit deux pommes dans sa poche et les présenta à ses malades, en leur disant :

— Mangez ceci.

Mais, ils détournèrent la tête, et firent une horrible grimace, en voyant ces fruits maudits, cause de leur malheur.

— Mangez, vous dis-je, reprit le médecin, et ne craignez rien.

Ils prirent les pommes et y mirent les dents, en tremblant. Mais, à peine y eurent-ils mordu, qu’ils sentirent leurs cornes diminuer, et quand ils eurent fini de les manger, il n’en restait plus trace sur leurs fronts.

Les voilà bien contents, et de remercier le médecin, avec effusion.

— Allez, à présent, traiter notre fille, lui dirent-ils.

— Assez, pour aujourd’hui, répondit-il, car la princesse et sa femme de chambre seront plus difficiles à traiter, et je suis fatigué. Je reviendrai demain, et je m’occuperai d’elles.

— Guérissez ma fille, avant sa femme de chambre, dit le roi.

— Je ne puis ; la princesse doit passer la dernière, car c’est avec elle que j’aurai le plus de mal et qu’il me faudra passer le plus de temps.

Il retourna là-dessus à son hôtel.

Le lendemain, il revint au palais, avec son panier rempli d’ortie. Il se fit conduire auprès de la fille de chambre et demanda qu’on le laissât seul avec elle. Bientôt on entendit des gémissements et des cris. Le traitement commençait. Le médecin la fouetta avec de l’ortie, pendant une demi-heure, puis il s’en alla, en disant qu’il reviendrait le lendemain, pour la continuation du traitement.

Il revint, en effet, comme il l’avait dit, et bientôt tout le palais retentit de cris : — Assez !... Grâce !... Vous me tuerez !...

C’était la continuation du traitement de la femme de chambre, et le médecin cinglait à tour de bras le corps nu de sa malade.

Quand il l’eut assez battue, il lui présenta une pomme en disant :

— Mangez cette pomme.

Elle détourna la tête, avec horreur.

— Mangez, vous dis-je, reprit-il ; c’est indispensable.

Elle prit la pomme, y mordit en tremblant, et sentit aussitôt ses cornes diminuer ; quand elle finit de la manger, les cornes avaient complètement disparu.

Le médecin s’en alla alors, bien que le roi et la reine insistassent pour qu’il commençât immédiatement le traitement de la princesse.

— Cela m’est impossible, pour aujourd’hui, répondit-il, mais, je m’occuperai d’elle, demain !

Le lendemain donc il se fit conduire à la chambre de la princesse, et demanda qu’on le laissât seul avec elle. Il la fouetta, pendant une demi-heure, avec de l’ortie, puis il s’en alla, en disant qu’il reviendrait, le lendemain. Il revint, en effet, et continua le traitement avec un nerf de bœuf, dont il cingla le corps nu de la princesse, pendant une autre demi-heure. Le sang coulait, à chaque coup, et la princesse poussait des cris à fendre l’âme. Le roi et la reine, qui l’entendaient, ne pouvaient retenir leurs larmes et disaient :

— Il la tuera ! il faut lui dire de cesser... Quand le médecin sortit de la chambre, il les trouva tous les deux dans l’escalier, qui montaient.

— Est-ce terminé, docteur ? lui demandèrent-ils.

— La princesse est très difficile à traiter, répondit-il ; cependant, je ne désespère pas d’elle. Je reviendrai, dans trois jours, pour terminer le traitement.

Et il s’en alla.

II laissait la princesse dans un état pitoyable.

La veille du jour où il devait retourner au palais, notre médecin alla trouver un prêtre, qu’il connaissait, et lui dit :

— Demain, vous irez au palais, pour confesser la princesse, qui est bien malade.

— Je n’ai pas l’honneur d’être le confesseur de la princesse, répondit le prêtre.

— Cela n’y fait rien, c’est vous que l’on demande ; présentez-vous au palais, à midi juste.

Le prêtre promit.

Le médecin retourna au palais, au bout de trois jours, comme il l’avait dit. Il alla d’abord trouver le roi et la reine et leur dit :

— C’est aujourd’hui que je dois terminer le traitement de la princesse, et, comme elle pourrait succomber...

— Jésus, mon Dieu ! interrompit la reine.

— Je ne crois pas, reprit le médecin, que nous ayons à déplorer un pareil malheur ; mais, enfin, je ne puis répondre de rien, et, par mesure de prudence, j’ai dit à un prêtre de venir la confesser ; il arrivera, à midi ; en attendant, je vais encore administrer un remède à la malade.

Et il monta à la chambre de la princesse. Elle faisait pitié à voir. Il lui dit :

— Je vais vous administrer aujourd’hui le dernier remède ; mais, comme j’en crains les suites, j’ai dit à un prêtre de venir vous confesser.

La pauvre princesse frémit de frayeur et dit qu’elle aimait mieux porter ses cornes, toute sa vie, que de voir continuer le traitement de cette façon.

Le prêtre arriva, en ce moment. Le médecin se retira dans un cabinet, à côté, et lui dit d’y venir le trouver, quand il aurait rempli son devoir.

La princesse se confessa, et le confesseur se rendit ensuite près du médecin, qui lui dit :

— Il faut me céder, pour un moment seulement, votre soutane et votre surplis.

— Je ne ferai pas cela, répondit le prêtre.

— Bah! laissez-moi donc là vos scrupules ; il le faut, pour compléter la cure de la princesse; tenez, prenez ceci.

Et il lui glissa cent écus dans la main.

Le prêtre prit l’argent et donna sa soutane et son surplis. Le médecin les revêtit, se rendit auprès de la princesse et lui parla de la sorte :

— Je crains que vous n’ayez oublié quelque chose, princesse, et, avant de me retirer, je viens vous prier de compléter votre confession, si vous avez encore quelque chose sur la conscience ; songez que vous êtes peut-être sur le point de paraître devant votre Juge suprême.

La princesse sanglotait.

— Voyons, reprit le faux prêtre, je vais vous aider : N’avez-vous rien dérobé, rien volé, quelque petite chose ?...

— Oui, mon père, répondit-elle, tout bas, j’ai dérobé sa bourse à un prince étranger, qui vint à la cour, il y a quelque temps.

— Il faut la restituer ; confiez-moi-la, et je la rendrai à son propriétaire.

Elle prit la bourse dans une cassette, et la remit au confesseur.

— C’est bien, dit celui-ci, mais, est-ce tout ? N’avez-vous pas encore dérobé quelque autre chose ?...

— Oui, une serviette.

— Donnez-moi aussi la serviette, pour que je la restitue à son propriétaire.

Et la princesse prit la serviette, dans la même cassette, et la donna aussi au faux prêtre.

— Continuez... et après ?... demanda encore le confesseur.

— C’est tout, mon père, répondit la princesse.

— Cherchez bien... N’auriez-vous pas encore dérobé quelque objet pareil... un manteau, par exemple ?...

— Oui, répondit-elle, après un assez long silence.

— Il faut me rendre encore ce manteau, pour le restituer.

Et elle lui donna aussi le manteau.

— C’est bien, dit alors le confesseur ; prenez cette pomme, à présent, et mangez-la, cela vous fera du bien.

Et il lui présenta une pomme.

A la vue de ce fruit, cause de tout son malheur, elle détourna d’abord la tête et fit une grimace. Mais, sur l’insistance de son confesseur, elle la prit et y mordit, à belles dents. Ses cornes disparurent aussitôt, par enchantement, et en même temps, les plaies de son corps se cicatrisèrent aussi. Alors, le faux prêtre, se dépouillant de sa soutane et de la perruque dont il s’était affublé, lui dit :

— Regardez-moi, ne me reconnaissez-vous pas ? La princesse se jeta à ses pieds, en criant :

— Grâce ! grâce ! Je suis assez punie.

Le roi et la reine, qui étaient à la porte de la chambre, ayant entendu leur fille crier grâce, entrèrent subitement, et, voyant que ses cornes avaient disparu, comme les leurs :

— Je vous donne la main de ma fille ! s’écria le roi, en se jetant au cou du médecin, pour l’embrasser.

— Merci ! sire, répondit celui-ci ; je la connais trop bien, pour en vouloir pour femme ; donnez-moi les quatre barriques d’argent que vous m’avez promises, et gardez votre fille.

Le vieux monarque eût préféré donner sa fille et garder son argent ; il s’exécuta pourtant d’assez bonne grâce et vida ses caisses, parce qu’il craignait le retour des cornes.

Le clerc donna une de ses barriques d’argent à son hôte, qui s’était toujours montré bienveillant et complaisant pour lui, et une autre, aux pauvres de la ville de Paris. Puis, il revint dans son pays, et rendit sa serviette à son frère le laboureur et son manteau à son frère le prêtre. Il leur donna encore les deux barriques d’argent qui lui restaient, en reconnaissance du] service qu’ils lui avaient rendu.

Ensuite, il alla voyager au loin. Il avait gardé sa bourse, qui lui donnait toujours cent écus, chaque fois qu’il y mettait la main ; nous n’avons donc pas d’inquiétude à avoir à son endroit,... à moins qu’il ne se la laisse encore dérober.

Ah ! si je pouvais, un jour, trouver une bourse semblable !...


Conté par Hervé Colcanab, maçon,
à Plouaret. — 1869.





Sommaire