Contes populaires de Basse-Bretagne/Les Trois Fils de la Veuve ou les Gardeurs de Perdrix

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IV


LES TROIS FILS DE LA VEUVE


OU LES GARDEURS DE PERDRIX
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IL y avait une fois une pauvre veuve, qui avait trois fils. Ceux-ci voulurent voyager, pour chercher fortune et ne pas rester à la charge de leur mère.

Ils partirent ensemble de la maison, et, arrivés à un carrefour, chacun d’eux prit un chemin différent.

L’aîné, nommé Fanch, arriva bientôt sous les murs d’un château, où il demanda de l’occupation.

— Oui, lui dit le maître du château, vous pouvez rester ; demain matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.

Le lendemain, au lever du soleil, le seigneur lui donna trois perdrix, dans une cage, en lui disant :

— Voilà trois perdrix, que vous garderez, sur la grande lande, et me ramènerez, ce soir, au coucher du soleil, sinon vous serez écorché vif et votre peau sera suspendue à un clou au mur, comme vous en voyez tant d’autres là.

Et il lui montra de la main plus de cent peaux humaines, suspendues aux murs, tout autour de la cour.

Fanch partit avec ses perdrix et les lâcha sur la lande. Elles prirent aussitôt leur vol et disparurent.

— Comment ferai-je pour les rattraper et les ramener à la maison ? se demanda-t-il, en les voyant partir ; mon affaire est claire, et je ferais sans doute bien de déguerpir. Et pourtant, ces perdrix doivent être dressées à revenir, chaque soir, au château, puisqu’on me les donne à garder, comme des moutons ; attendons pour voir, je serai toujours à temps pour partir, si je ne les vois pas revenir, au coucher du soleil.

A midi, une servante vint lui apporter son dîner.

— Où sont tes perdrix ? lui demanda-t-elle.

— Je ne sais pas ; elles se sont envolées, quand je les ai tirées de la cage, et depuis, je ne les ai pas revues.

— Hélas ! mon pauvre garçon, ton affaire me paraît claire, et je crains bien que ta peau n’aille bientôt augmenter le nombre de celles que tu as vues pendues autour de la cour du château.

Le seigneur vint lui-même, vers le soir, et demanda à Fanch :

— Où sont tes perdrix ?

— Je ne sais pas ; je ne les ai pas revues, depuis que je les ai mises en liberté.

— Voilà le soleil qui va se coucher ; tâche de les retrouver, sinon tu sais ce qui t’attend.

Le pauvre garçon les appela et les chercha en vain, puis il se mit à pleurer.

Le seigneur le fit écorcher, par un homme qui le suivait, armé d’un grand couteau, et sa peau alla s’ajouter aux autres, dans la cour du château.

Le lendemain, le second des trois frères, nommé Stéphan, vint frapper à la porte du même château.

Il fut reçu, et il lui arriva de point en point comme à son aîné ; il y laissa aussi sa peau.

Le plus jeune, nommé Laouic, tôt après leur séparation au carrefour, se trouva au bord d’une petite rivière, et, comme le temps était beau, il s’arrêta pour jouer avec l’eau, faire des petits étangs et poursuivre les papillons.

Deux voyageurs vinrent à passer, un vieux et un jeune. C’étaient saint Pierre et Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui voyageaient alors en Basse-Bretagne. Ils voulaient passer l’eau, et il n’y avait pas de pont [1].

Laouic, voyant leur embarras, leur dit :

— Je vous ferai passer l’eau, si vous voulez, Messeigneurs.

— Comment cela, mon garçon ? demanda saint Pierre.

— Sur mon dos.

— Y songes-tu ? Tu es bien jeune !

— Allez tout de même et ne vous inquiétez pas de mon âge.

Et il leur tendit son dos. Saint Pierre monta dessus, le premier, et il le transporta facilement sur l’autre rive. Puis, il revint prendre le second voyageur. Celui-ci lui parut beaucoup plus lourd, et peu s’en fallut qu’il ne le laissât tomber à l’eau. Il le déposa pourtant aussi sur l’autre rive, en disant :

— Je n’en puis plus ! Comme vous êtes lourd, vous !...

— Je crois bien, mon enfant, lui dit saint Pierre, tu as porté le monde sur ton dos !

— Que voulez-vous dire par ces paroles, parrain ? demanda l’enfant, étonné.

— Que tu as porté sur ton dos Celui qui a créé le monde et tout ce qui existe : Notre Sauveur Jésus-Christ lui-même !

— Vous vous gaussez de moi, parrain.

— Nullement, mon enfant, et la preuve, c’est que, si tu veux lui demander quelque chose, il te donnera tout ce que tu voudras.

— Oui, dit alors Notre Sauveur, demande-moi quelque chose pour ta peine, mon enfant, ce que tu voudras, et je te l’accorderai.

— Demande-lui le Paradis, dit saint Pierre.

— Le Paradis ! Si je le mérite, je l’aurai bien, j’espère. Je demande seulement un beau sifflet d’argent, pour m’amuser.

Notre Sauveur lui tendit un beau sifflet d’argent, et lui dit :

— Voilà, mon enfant, et si jamais tu te trouves dans l’embarras, souffle dans ton sifflet, et il te sera utile, tu verras !

Là-desssus, les deux voyageurs continuèrent leur route, et Laouic partit aussi, peu après, en sifflant et en chantant.

Il arriva, vers le soir, au château où ses deux aînés l’avaient précédé. Il y passa la nuit, et, le lendemain matin, on l’envoya aussi garder des perdrix, sur la grande lande.

— Quelle singulière occupation ! se dit-il, en marchant vers la lande, avec trois perdrix dans une cage ; allons toujours, nous verrons bien ce que cela signifie.

Arrivé sur la lande, il donna la liberté à ses perdrix, qui prirent leur vol et disparurent aussitôt.

A midi, une servante vint lui apporter son dîner.

— Où sont les perdrix ? demanda-t-elle.

— Ma foi ! je n’en sais rien ; elles sont parties, dès que j’ai ouvert la cage, et je ne les ai plus revues.

— Ah ! mon pauvre enfant, je crains bien que tu n’y laisses aussi ta peau, comme les autres, et ce serait dommage, car tu es bien gentil.

Et en même temps, elle le regardait tendrement, car il était beau garçon.

— Avez-vous bien envie de les voir ? demanda Laouic.

— Oui, je voudrais bien les voir.

Et il tira son sifflet d’argent de sa poche, y souffla trois fois, et aussitôt les perdrix arrivèrent et rentrèrent dans la cage.

— C’est toi qui as là un beau sifflet ! dit-elle, étonnée ; veux-tu me le vendre ?

— Oh ! que nenni !

— Si, vends-moi-le, et je t’en donnerai ce que tu voudras ; en veux-tu cent écus ?

— Cent écus et un baiser.

— Non, pas de baiser.

— Alors, je garde mon sifflet.

— Eh bien, je t’apporterai les cent écus, demain, et tu me donneras ton sifflet, c’est entendu.

Et elle s’en alla là-dessus. En arrivant au château, elle courut à la chambre du seigneur, où se trouvait aussi sa fille, et leur dit :

— Ah ! pour le coup, vous avez trouvé un bon gardeur de perdrix ! Celui-là a un petit sifflet d’argent, et quand il y souffle, les perdrix arrivent aussitôt et rentrent dans leur cage, accompagnées de plusieurs autres. Je l’ai vu, et vous allez le voir revenir, ce soir, avec ses perdrix dans sa cage.

— C’est donc un sorcier ? dit le seigneur ; nous verrons bien.

Au coucher du soleil, Laouic rentra avec ses perdrix, dans la cage, et d’autres avec elles. Le seigneur le félicita.

Le lendemain matin, il retourna à la grande lande, avec ses perdrix. La servante vint encore lui apporter son dîner, à midi.

— Voici les cent écus, lui dit-elle, donne-moi ton sifflet.

— Et le baiser ! il me le faut aussi.

— Puisqu’il le faut, répondit-elle, en rougissant ; et elle se laissa faire.

— Donne-moi le sifflet, à présent, reprit-elle.

— Avant de céder mon sifflet, je veux encore en prévenir le seigneur et lui dire à quel prix je vous l’ai laissé.

— Oh ! n’en dis rien, je t’en prie ; garde l’argent et le sifflet, mais que mon maître ne sache rien.

Et elle s’en alla.

Le lendemain, Laouic retourna avec ses perdrix sur la lande, et, cette fois, ce fut la fille du seigneur qui vint lui apporter à dîner, à midi, et lui marchander aussi son sifflet.

— Où sont tes perdrix ? demanda-t-elle, en arrivant.

— Elles sont allées se promener ; est-ce que vous voulez les voir ?

— Oui, je voudrais les voir.

Laouic souffla dans son sifflet d’argent, et les perdrix arrivèrent aussitôt. Il y en avait six.

— Le beau sifflet que tu as là ! Veux-tu me le vendre ?

— Oh ! que nenni !

— Vends-le-moi, je t’en donnerai ce que tu voudras.

— Eh bien, j’en veux deux cents écus et un baiser complet.

— Deux cents écus, soit, mais pas le reste.

— Il me faut aussi le baiser, ou rien.

— Eh bien, c’est entendu, donne-moi le sifflet.

— Non, pas à présent, mais, seulement quand je tiendrai l’argent et le reste.

— Tu es bien exigeant ! je reviendrai encore, demain, t’apporter à dîner, et j’aurai l’argent avec moi.

Et elle s’en alla, là-dessus.

Elle revint, le lendemain, à midi, comme elle l’avait promis, donna les deux cents écus et le baiser, et réclama le sifflet.

— Doucement, dit Laouic, il faut que j’en parle à votre père et que je lui dise à quel prix je cède mon sifflet.

— Ne lui parle que de l’argent, alors.

— Non, je lui dirai aussi le reste.

— Garde, alors, l’argent et ton sifflet, et ne dis rien.

Et elle s’en alla, fort mécontente. Le lendemain, ce fut la châtelaine elle-même qui alla marchander son sifflet à Laouic.

— Je reviendrai avec le sifflet, vous verrez, dit-elle, en partant, à sa fille et à sa servante.

— Nous verrons bien, répondirent-elles, et à quel prix !

— Où sont tes perdrix ? demanda-t-elle à Laouic.

— Elles sont allées se promener, au loin ; est-ce que voulez les voir ?

— Oui, je veux les voir.

— Rien de plus facile.

Et il donna trois coups de sifflet, et les perdrix arrivèrent aussitôt. Elles étaient huit.

— Vends-moi ton sifflet, reprit-elle.

— Si vous me le payez bien.

— Combien en veux-tu ?

— Cinq cents écus et un baiser complet.

— Va pour les cinq cents écus, mais, pas autre chose.

— Non, il me faut aussi le baiser, ou rien.

— Eh bien ! c’est entendu, donne le sifflet, et je te paierai, ce soir, quand tu rentreras.

— Ah ! non, donnant donnant ; apportez-moi d’abord l’argent, ici, demain, et puis nous verrons pour le reste.

— C’est entendu. Et elle s’en alla.

Le lendemain, elle revint avec les cinq cents écus, dans un sac, et, le jetant aux pieds de Laouic, elle dit dédaigneusement :

— Voilà l’argent, donnez-moi le sifflet.

— Ce n’est pas tout, vous savez, il me faut encore quelque chose.

— Vous y tenez donc ?

— Certainement, j’y tiens.

Et elle se laissa faire et redemanda le sifflet.

— Oui, mais il faut encore, auparavant, que je dise à votre mari pour quel prix je l’ai cédé.

— A quoi bon ? En tout cas, ne lui parlez que de l’argent.

— Non, je lui dirai tout.

— Gardez, alors, et votre sifflet et l’argent, et ne dites rien.

Et elle s’en retourna, fort mécontente. Sa fille et la servante s’empressèrent de lui demander :

— Eh bien ! avez-vous le sifflet ?

Et comme elle ne répondit pas, elles sourirent. La châtelaine alla trouver son mari et lui dit :

— Ce jeune garçon doit être magicien ; il a un petit sifflet en argent, avec lequel il rassemble les perdrix dans sa cage, comme il veut. Il faut que vous obteniez de lui de vous céder ce sifflet, à quelque prix que ce soit. Allez le trouver, demain, sur la lande, emportez beaucoup d’argent, six cents écus au moins, et ne revenez pas sans le sifflet.

Le lendemain, vers midi, le châtelain se rendit donc à la grande lande, portant un sac de six cents écus, sur son bras gauche.

— Eh bien ! mon garçon, dit-il à Laouic, tes perdrix sont-elles toujours faciles à garder ?

— Oh ! tout à fait faciles, maître, je les mène comme je veux.

— Où donc sont-elles ?

— Elles sont allées se promener, au loin ; est-ce que vous voulez les voir ?

— Oui, je serais bien aise de les voir.

Laouic souffla trois fois dans son sifflet d’argent, et les perdrix arrivèrent aussitôt. Il y en avait dix.

— Tu as là un bien joli sifflet ; veux-tu me le vendre ?

— Peut-être, si vous m’en donnez ce que je vous demanderai.

— Combien en veux-tu ?

— Six cents écus, et, de plus, trois coups d’alène que je vous donnerai dans le derrière.

— Va pour six cents écus, et qu’il ne soit pas question du reste.

— Je tiens aux trois coups d’alêne.

— C’est déraisonnable, ce que tu dis-là, je n’y consentirai jamais.

— Alors, rien ne sera fait, et vous garderez votre argent et moi mon sifflet.

— Eh bien ! puisqu’il le faut, — car j’ai bien envie d’avoir ton sifflet, — tiens, voilà les six cents écus.

Puis il se mit en posture, et Laouic lui enfonça son alêne, jusqu’au manche, dans la fesse droite.

— Aïe ! aïe ! ! aïe ! ! ! cria-t-il, en se redressant.

— Attendez donc, lui dit Laouic, ce n’est que le commencement, cela ; j’ai encore deux coups à donner.

— Garde ton sifflet et ton argent, et va-t’en au diable !

Et il courut à la maison, en gémissant et en se grattant le derrière.

— C’est à merveille, jusqu’à présent, se disait Laouic, et je gagne beaucoup d’argent avec peu de peine ; pourvu que ça ne se gâte pas, à la fin...

Le seigneur et sa femme passèrent la nuit à chercher le moyen de mettre la science et la finesse de Laouic en défaut.

— Il faut, dit la femme, lui dire de remplir un sac de vérités, sinon il sera mis à mort.

— C’est cela, dit le seigneur, jamais il n’en viendra à bout.

Le lendemain matin donc, au moment où Laouic se disposait à se rendre avec ses perdrix sur la lande, comme les jours précédents, le châtelain lui dit :

— Aujourd’hui, tu n’iras pas garder mes perdrix, sur la lande, j’ai une autre occupation à te donner. Tu me rempliras un sac de vérités, sinon, il n’y a que la mort pour toi.

— Je le ferai, monseigneur, répondit Laouic tranquillement. Seulement, préparez-moi un grand sac, car j’y veux mettre de grosses vérités.

— C’est bien ; sois prêt pour après dîner, devant tous les gens de ma maison réunis.

— Je serai prêt, n’en doutez pas, monseigneur. Vers deux heures, tous les gens du château, maîtres et serviteurs, étaient réunis dans la grande salle. Le seigneur jeta un grand sac aux pieds de Laouic, en lui disant :

— Remplis-moi ce sac de vérités.

— A l’instant, répondit-il.

Puis, se tournant vers la servante qui lui avait porté son dîner, le premier jour, sur la grande lande, il lui demanda :

— N’est-il pas vrai, servante jolie, que, lorsque vous m’avez apporté à dîner, sur la grande lande, vous avez voulu avoir mon petit sifflet d’argent et m’avez donné, en échange, cent écus et...

— C’est bien vrai ! interrompit vivement la servante.

— Première vérité ! Entrez dans ce sac. — Et il la mit dans le sac.

Puis, s’adressant à la fille du châtelain :

— N’est-il pas vrai, Mademoiselle, que vous êtes aussi venue me voir, sur la grande lande, et que vous m’avez donné pour mon sifflet deux cents écus et...

— C’est vrai ! N’achevez pas, dit-elle vivement.

— Seconde vérité ! Entrez dans mon sac.

Et il la mit aussi dans le sac. Se tournant alors vers la mère :

— N’est-il pas vrai, Madame...

— Ne dites pas un mot de plus ! interrompit-elle, furieuse ; sortez d’ici ! partez et qu’on ne vous revoie plus ! Vous êtes le Diable !...

— J’avais pourtant deux grosses vérités à mettre encore dans mon sac, comme vous savez... Mais, je ne demande pas mieux que de m’en aller, à présent, voir ma vieille mère, qui doit m’attendre avec impatience. J’emporte mon sifflet et votre argent, et je vous dis grand merci !...

Et il salua ironiquement et partit.

Il s’en revint tout droit chez sa mère, lui bâtit une belle maison neuve, acheta des terres, et devint un des grands propriétaires de son canton.

Et, depuis, je n’en ai plus entendu parler.


Conté par Guillaume Geffroy, domestique. —
Plouaret, 1869.




  1. L’introduction de l’élément chrétien dans ce conte doit être une altération de la fable primitive, et, comme dans le conte précédent, c’était une fée qui devait faire échouer ou réussir les trois frères, selon l’accueil reçu de chacun d’eux.


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