Contes populaires de Basse-Bretagne/Pierre-le-Niais

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II


PIERRE LE NIAIS
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UN jeune garçon de dix ou douze ans, sans père ni mère, quitta un jour sa paroisse, où il vivait de la charité publique, et se mit à voyager, emportant pour tout bien une poignée d’épis de froment, qu’il avait glanés dans un champ. On ne lui connaissait pas d’autre nom que celui de Pierre-le-Niais.

Le premier soir, après le coucher du soleil, il se présente à la porte d’une ferme. La bourgeoise, en l’apercevant sur le seuil de la maison, lui demanda :

— Qui es-tu, et que veux-tu ?

— Pierre-le-Niais.

— Pierre-le-Niais ? Tu n’as pas l’air fin, en effet, que veux-tu ?

— L’hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C’est bien, entre et assieds-toi, pour attendre l'heure du souper.

— Et mes glanes aussi ?

— Oui, et tes glanes aussi, répondit la femme, en souriant de tant de naïveté.

— Où les mettrai-je ?

— Sur le perchoir aux poules.

Pierre jeta ses glanes sur le perchoir aux poules, soupa, puis se coucha et dormit bien.

Le lendemain matin, il déjeuna, puis alla chercher ses glanes, sur le perchoir aux poules. Il n’en restait plus que la paille, les poules avaient mangé tout le grain.

— N’importe, dit-il, je vais emporter une poule, pour me dédommager.

Et il prit une poule et se remit en route avec elle.

Le soir venu, il se présenta dans une autre ferme pour demander à loger.

— Que cherches-tu ? lui demanda la fermière.

— L’hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C’est bien, entre.

— Et ma poule aussi ?

— Oui, et ta poule aussi.

— Où la mettrai-je, pour passer la nuit ?

— Dans la crèche aux porcs.

Pierre alla porter sa poule dans la crèche aux porcs, puis il revint, soupa, se coucha et dormit bien.

Le lendemain matin, quand il alla chercher sa poule, pour se remettre en route, les porcs l’avaient mangée.

— C’est égal, dit-il, je vais emmener un porc. Et il emmena un porc, et se remit en route.

Le soir, il se présenta à la porte d’une troisième ferme.

— Que veux-tu ? lui demanda la fermière.

— L’hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C’est bien, tu seras logé.

— Et mon cochon aussi ?

— Oui, et ton cochon aussi.

— Où le mettrai-je, pour passer la nuit.

— Dans l’écurie.

Pierre conduisit son cochon à l’écurie, puis il revint à la ferme, soupa, se coucha et dormit bien.

Le lendemain matin, il alla chercher son cochon à l’écurie, pour se remettre en route. Les chevaux l’avaient tué.

— C’est égal, dit-il, je vais emmener un cheval.

Et il prit un cheval et partit. Le soir, il se présenta à là porte d’une autre ferme.

— Que veux-tu ? lui demanda la fermière.

— L’hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C’est bien, tu seras logé.

— Et mon cheval aussi ?

— Oui, et ton cheval aussi.

— Où le mettrai-je, pour passer la nuit ?

— Dans l’écurie.

Pierre conduisit son cheval à l’écurie, puis il revint à la ferme, soupa, se coucha et dormit bien.

Le lendemain, il pensa qu’avant un cheval pour le porter, il n’avait plus besoin de se gêner, et il se leva tard. Le garçon d’écurie avait conduit ses chevaux au pâturage, de bonne heure, et n’avait laissé à l’écurie que le cheval de Pierre. La servante devait aller, ce jour-là, faire cuire au four banal. Ne trouvant à l’écurie que le cheval de Pierre, elle chargea son sac sur son dos, et partit pour le four, sans s’apercevoir du changement de cheval. Quand elle eut enfourné sa pâte, elle reprit le chemin de la ferme, en la société de plusieurs autres servantes des villages voisins. A mi-route de la maison, elle s’arrêta à causer avec elles du dernier pardon, et laissa le cheval aller seul devant, persuadée qu’il se rendrait directement à la ferme. Mais le cheval, se voyant libre, retourna chez le maître d’où il était parti la veille. Quand la servante rentra à la ferme, Pierre courut au-devant d’elle et lui demanda :

— Qu’avez-vous fait de mon cheval ?

— Ce que j’ai fait de votre cheval ?

— Oui, vous avez emmené mon cheval avec vous au four banal ; où est-il ?

— Par ma foi, j’ignorais que ce fût votre cheval. Mais, est-ce qu’il n’est pas rentré ? Je l’ai laissé aller seul devant.

— Vous m’avez perdu mon cheval ; tant pis pour vous, et je vais vous emmener à sa place.

Et arrachant à la servante un sac vide, qu’elle portait sur le pli du bras, il la fourra dedans, malgré ses cris, la chargea sur son dos et partit.

Le soir, il se présenta à la porte d’une autre ferme, avec son fardeau.

— Que veux-tu ? lui demanda la fermière.

— L’hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C’est bien, tu seras logé ; entre.

— Et mon fardeau aussi ?

— Oui, et ton fardeau aussi.

— Où le mettrai-je ?

— Dépose-le là, dans le coin, près du lit que voilà.

Pierre déposa son sac à l’endroit désigné, puis, le moment venu, il soupa et alla coucher, dans l’étable aux bœufs.

Quand il fut sorti, la pauvre servante, qui n’osait rien dire dans son sac, pendant qu’il était là, se mit à appeler au secours. On fut bien étonné d’entendre cette voix plaintive sortant on ne savait d’où.

— Qu’est-ce ? demanda la fermière ; qui est là ?

— C’est moi, ma pauvre marraine ; retirez-moi vite d’ici.

La fermière était en effet la marraine de la servante.

— Jésus mon Dieu ! mais, où êtes-vous donc ?

— Ici, dans le sac de Pierre-le-Niais.

La fermière dénoua le sac et la servante en sortit. Puis, elle raconta par suite de quelle aventure étrange elle se trouvait dans cette situation. Mais, il fallait, à présent, trouver un moyen de tromper l’idiot, qui pouvait se porter à quelque violence, s’il s’apercevait qu’on lui avait dérobé sa proie. Il y avait là, dans un coin, une chienne avec ses petits, et on les mit dans le sac.

Le lendemain matin, Pierre, ayant déjeuné, chargea son sac sur son épaule, sans s’apercevoir de rien, et partit. La chienne et ses petits se démenaient dans le sac, et Pierre, croyant toujours tenir la servante, disait :

— Ne remue pas tant, là-dedans, ou je vais te jeter dans l’étang.

Il passait en ce moment sur la chaussée d’un étang.

La chienne n’en tenait aucun compte et continuait de se démener, puis, enfin, elle le mordit.

— Ah ! du coup, s’écria-t-il, furieux, tu vas me le payer !

Et, jetant son sac à terre, il l’ouvrit et s’apprêtait à corriger la servante, lorsque s’apercevant qu’il avait affaire à une chienne et ses petits, il en resta stupéfait, la bouche ouverte.

— Tiens ! s’écria-t-il, après un moment de silence, elle s’est changée en une chienne avec ses petits ! Ces femmes ont des malices de diable !...

Et il partit là-dessus, laissant là la chienne et ses petits, avec le sac ; et depuis, je n’ai pas entendu parler de lui, et ne sais ce qu’il est devenu .


Conté par une servante de Keramborgne,
en Plouaret. — 1869.





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