Contes populaires de la Gascogne/L’Homme voilé

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Contes populaires de la GascogneMaisonneuve frères et Ch. Leclerctome 1 (p. 103-125).


IV

L’homme voilé


----


Il y avait, une fois, un roi et une reine aussi riches que la mer. Le roi était un brave homme. Il avait tué tous ses ennemis à la guerre, et il maintenait la paix et la justice parmi le peuple. La reine était une femme fort pieuse. Chaque matin, après la messe, elle faisait de grandes aumônes, et veillait à ce que rien ne manquât aux pauvres et aux malades.

Le roi et la reine n’avaient qu’un fils. Jusqu’à l’âge de dix—sept ans, ce garçon mena bonne vie. Mais alors, il se perdit dans les mauvaises compagnies. Il devint joueur, ivrogne, méchant, libertin. Cela vint au point, que les chefs du pays s’assemblèrent, et s’en allèrent trouver le roi.

— « Bonjour, roi.

— Bonjour, mes amis. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Roi, depuis l’âge de dix-sept ans, votre fils s’est perdu, dans les mauvaises compagnies. Il est devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin. Quelque jour il sera notre maître. Faites-le donc châtier, pour qu’il se corrige, et pour que nous ayons un bon roi, quand vous serez mort.

— Merci, mes amis. Je me tiens pour averti. Retournez-vous-en tranquilles. »

Alors, le roi s’informa, et sut que les chefs du pays lui avaient dit la vérité. Sur-le-champ, il manda son fils et le bourreau.

— « Mauvais sujet, depuis l’âge de dix-sept ans tu t’es perdu, dans les mauvaises compagnies. Tu es devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin.

— Bourreau, donne-lui cent coups de fouet. »

Le bourreau fit son métier.

— « Et maintenant, mauvais sujet, tu vas pourrir trois ans en prison. — Bourreau, mène mon fils au geôlier. »

Ce qui fut dit fut fait. Pendant trois ans, le fils du roi pourrit en prison. Mais il ne se corrigea pas, et il sortit plus joueur, plus ivrogne, plus méchant, plus libertin que jamais. Cela revint au point, que les chefs du pays s’assemblèrent encore une fois, et retournèrent chez le roi.

— « Bonjour, roi.

— Bonjour, mes amis. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Roi, votre fils est sorti de prison, plus joueur, plus ivrogne, plus méchant, plus libertin que jamais. Quelque jour, il sera notre maître. Faites-le donc châtier encore, pour qu’il se corrige, et pour que nous ayons un bon roi, quand vous serez mort.

— Merci, mes amis. Je me tiens pour averti. Retournez-vous-en tranquilles. »

Alors, le roi s’informa, et sut que les chefs du pays lui avaient dit la vérité. Aussitôt, il s’enferma dans sa chambre, et il y resta trois jours et trois nuits, sans voir personne, et sans rien faire, que penser, pleurer et prier Dieu. Enfin, il appela un valet.

— « Valet, va dire à ma femme de venir. »

Le valet obéit.

— « Femme, dit le roi, j’ai une grande peine, et je veux te la conter. Notre fils est un mauvais sujet. Rien ne le corrigera. Je ne veux pas qu’il tourmente le peuple, quand je serai mort. Demain matin, fais confesser ce rien qui vaille. Moi, je manderai le bourreau, avec son coutelas bien affilé.

— Roi, vous serez obéi. »

La reine sortit, et s’en alla trouver son fils.

— « Écoute, malheureux. Tu en as tant fait que ton père te renie. Pour toi, il mandera demain matin le bourreau, avec son coutelas bien affilé. Sauve ta vie. Tiens. Voici des chemises. Voici mille louis d’or. Prends ton épée, descends à l’écurie. Selle et bride le meilleur cheval, et pars vite, vite, au grand galop. »

Le fils du roi fit comme sa mère avait dit. Quand il fut loin, bien loin, la reine s’en alla trouver le roi.

— « Roi, je vous ai désobéi. J’ai averti notre fils. Maintenant, il est si loin, si loin, que nul ne pourra l’atteindre.

— Femme, je ne t’en veux pas. Le pays est délivré d’un mauvais sujet. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Pendant ce temps-là, le fils du roi fuyait toujours vite, vite, au grand galop de son cheval. Au coucher du soleil, il arriva dans un bois. Là, il mit pied à terre, s’assit au pied d’un arbre, et se mit à songer.

— « Les mauvaises compagnies m’ont perdu. Je suis un mauvais sujet, un rien qui vaille. Mais, par mon âme, j’ai fini de mal faire, et je tâcherai de le prouver. »

A minuit, le fils du roi repartit à travers le bois. Le lendemain, il arriva dans une ville sept fois grande comme Bordeaux. Là, il vendit son cheval, avec la bride et la selle. Il vendit ses beaux habits, et ne garda que sou épée. Cela fait, il acheta des hardes, et une besace de pauvre. Il acheta aussi un voile noir, percé de trois trous, deux pour les yeux, et un pour la bouche. Puis il entra dans une église, et s’en alla trouver le curé.

— « Bonjour, curé.

— Bonjour, pauvre. Que me veux-tu ?

— Curé, ce que je vais te dire est secret de confession. Curé, je suis d’un grand sang. Pourtant, je ne te nommerai pas mon père et ma mère, car je ne veux pas leur faire honte. Curé, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, j’ai mené bonne vie. Alors, les mauvaises compagnies m’ont perdu. Je suis devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin. Mais, par mon âme, j’ai fini de mal faire, et je tâcherai de le prouver. Tiens, curé. Voici de l’or et de l’argent. Tu les donneras aux pauvres. Voici mon épée et un voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi quand je viendrai te les demander.

— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi partit. Pendant sept semaines, il marcha, du lever au coucher du soleil, vivant d’aumônes, couchant dans les étables, pour l’amour de Dieu. Un soir, il s’arrêta sur le seuil d’une métairie.

— « Bonsoir, braves gens. Métayer, n’aurais-tu pas besoin d’un valet ?

— Oui, mon ami. J’ai besoin d’un porcher, pour toucher, du lever au coucher du soleil, un troupeau de cent porcs, au bois, tout le long de la mer grande.

— Eh bien, métayer, prends-moi à l’épreuve. »

Le fils du roi se loua donc comme porcher. Chaque matin, il partait, toucher son troupeau de cent porcs au bois, tout le long de la mer grande. Chaque soir, il le ramenait à l’étable.

Cela dura longtemps, bien longtemps. Le fils du roi avait fini de mal faire. Dans le pays, tout le monde l’aimait, car il était fort et hardi, laborieux comme personne, et toujours prêt à faire service à chacun.

Un soir, le fils du roi ramenait son troupeau de cent porcs à l’étable. Arrivé sur le bord du bois, il entendit de grands cris. C’était un loup noir, grand comme un cheval, qui emportait la chèvre d’une pauvre vieille femme. Aussitôt, le fils du roi assomme le loup noir, à grands coups de bâton, et rend la chèvre à sa maîtresse.

— « Porcher, merci, dit la pauvre vieille femme. Porcher, je sais à quoi tu penses nuit et jour ; mais il ne me plaît pas de te le dire. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Regarde ce chêne creux. C’est là que je demeure. Quand tu seras en peine, retourne ici sur le premier coup de minuit, et crie trois fois : « Chevrière ! chevrière ! chevrière ! » Tu ne m’attendras pas longtemps, et je te tirerai de peine. »

La pauvre vieille femme repartit, avec sa chèvre, et le fils du roi recommença son travail de chaque jour.

Un soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait de ce qu’il y avait vu et entendu.

— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. Un Géant de Brume est venu, pour la perdition de ce pays, un Géant de Brume haut de cent toises, avec un œil de diamant au beau milieu du front. Du lever au coucher du soleil, le gueux court la campagne. Partout où il passe, les blés, les vignes, les arbres, sèchent pour ne reverdir jamais. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? Bien des hommes, forts et hardis, ont voulu faire bataille. Mais il faut frapper à l’œil de diamant, et les armes ne peuvent rien sur le corps du Géant de Brume. »

Le fils du roi semblait écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il fit semblant d’aller au lit, mais il sortit doucement, bien doucement, et prit le chemin du bois. Au premier coup de minuit, il était près du chêne creux :

— « Chevrière ! chevrière ! chevrière ! »

Aussitôt, parut une dame, jeune et belle comme le jour.

— « Porcher, je suis la chevrière. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Porcher, je sais ce que tu veux. Tu veux tuer le Géant de Brume, le géant haut de cent toises. Tu veux le frapper au beau milieu du front. Tu veux le frapper à l’œil de diamant. Écoute. Tant que le Géant de Brume veille, jamais, jamais tu n’atteindras où il faut. Mais quand il dort, c’est une autre affaire. Je vais te dire où il se couche chaque soir. Écoute. Va demander ton épée et ton voile noir au curé, qui l’a cachée sous le maître-autel de son église. Cela fait, tu chemineras trois jours et trois nuits, toujours tout droit vers le midi. Alors, tu seras dans le pays de la rase lande, tout proche d’un vieux château ruiné. Cache-toi, parmi les pierres et les broussailles. Regarde, et attends. Tu verras le Géant de Brume se coucher de tout son long, sur la rase lande, et s’endormir, la face tournée vers les étoiles. Méfie-toi. Le Géant de Brume a le sommeil léger, léger. Jusqu’à minuit, fais le mort. Alors, doucement, bien doucement, ôte tes souliers, tire ton épée, avance, avance, en retenant ton haleine. Hardi ! Frappe, dans l’œil, le Géant de Brume. Enfonce-s-y ton bras jusqu’au coude, et arrache l’œil de diamant. Le Géant de Brume sera mort, et il s’en ira comme une fumée. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

La dame belle comme le jour rentra dans son chêne creux, et le fils du roi s’en revint à la métairie.

— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.

— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu y seras toujours le bien reçu.

— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense une moitié de mes gages en aumônes, et l’autre à me faire dire des messes.

— Porcher, je ferai comme tu as dit.

— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.

— Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.

— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici.

— Merci, curé. »

Le fils du roi repartit. Pendant trois jours et trois nuits, il chemina toujours tout droit vers le midi. Alors, il arriva dans le pays de la rase lande, tout proche d’un vieux château ruiné. Là, il se cacha, parmi les pierres et les broussailles, regarda, et attendit.

Enfin, le Géant de Brume arriva. Il se coucha de tout son long, sur la rase lande, la face tournée vers les étoiles. Il avait le sommeil léger, léger. Mais le fils du roi se méfiait. Jusqu’à minuit, il fit le mort. Alors, doucement, bien doucement, il ôta ses souliers, et tira son épée. Il avança, il avança, en retenant son haleine.

Hardi ! L’épée était dans l’œil du Géant de Brume. Le fils du roi y enfonça le bras jusqu’au coude, et arracha l’œil de diamant.

Le Géant de Brume était mort. Il s’en alla comme une fumée.

Alors, le fils du roi couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père.

— « Bonjour, roi.

— Bonjour, Homme Voilé. Que me veux-tu ?

— Roi, j’ai tué le Géant de Brume. Voici son œil de diamant.

— Merci, Homme Voilé. Ton service et ton diamant te seront payés cent mille pistoles.

— Roi, je ne travaille pas pour de l’argent. Si ces cent mille pistoles vous gênent, il faut en faire des aumônes.

— Homme Voilé, tu fais et tu dis comme un homme de grand sang. Montre ton visage.

— Roi, c’est vrai. Je suis un homme de grand sang. Mais il m’est commandé de ne pas montrer mon visage.

— Homme Voilé, comme tu voudras. Ton père est bien heureux d’avoir un fils sage, fort, hardi comme toi. Le mien s’en est allé je ne sais où. C’est une canaille, qui ne vaut pas la corde pour le pendre.

— Roi, je connais votre fils. Ne vous pressez pas de le condamner. Depuis longtemps, il a fini de mal faire, et il tâche de le prouver.

— Homme Voilé, je ne te crois pas. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Le fils du roi salua son père, et revint trouver le curé dans son église.

— « Bonjour, curé. Voici mon épée et mon voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi, quand je viendrai te les demander.

— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi s’en retourna chez son maître, toucher, du lever au coucher du soleil, son troupeau de cent porcs, tout le long de la mer grande. Cela dura longtemps, bien longtemps.

Un jour, le fils du roi songeait, assis au pied d’un chêne. A la cime du chêne, un bel Oiseau d’Or chantait.

— « Je suis l’Oiseau d’Or, l’oiseau couleur du soleil, l’oiseau qui parle et raisonne comme un chrétien. Je suis l’Oiseau d’Or, qui vivra jusqu’au jour du jugement, si je trouve, tous les cent ans, à boire une pinte du sang d’un fils de roi. Porcher, il y aura demain cent ans que je n’ai bu. Porcher, je sais qui tu es. Assiste-moi d’une pinte de ton sang.

— Oiseau d’Or, vole à terre. »

L’Oiseau d’Or obéit. Alors, le fils du roi tira son couteau, et piqua son bras. Le sang coulait, rouge et chaud, et l’Oiseau d’Or buvait à la régalade.

— « Porcher, merci. En voilà pour cent ans. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Écoute. Arrache une plume de mon aile, et cache-la dans la doublure de ton béret. Si tu mets cette plume dans ta bouche, aussitôt tu seras changé en Oiseau d’Or comme moi. Tu voleras où tu voudras, aussi vite qu’un éclair. Si tu craches cette plume, aussitôt tu redeviendras un homme. Mais alors, mon présent aura perdu tout pouvoir. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

Et l’Oiseau d’Or s’envola, du côté de la mer grande.

Le soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait ce qu’il y avait vu et entendu.

— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. Un Serpent-Volant est venu, pour la perdition de ce pays, un Serpent-Volant couronné d’or, et long de cent toises. Nuit et jour, le gueux court la campagne, et mange les bêtes et les gens. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? A batailler contre la male bête, bien des hommes, bien des hommes forts et hardis sont morts. Mais il faut frapper au cœur, et les armes ne peuvent rien sur la peau du Serpent-Volant couronné d’or. »

Le fils du roi faisait semblant d’écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il s’en alla dans son lit ; mais il pensa toute la nuit à ce qu’avait dit le métayer.

Le lendemain, le fils du roi était debout, avant la pointe de l’aube.

— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.

— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu seras toujours le bien reçu.

— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense une moitié de mes gages en aumônes, et l’autre à me faire dire des messes.

— Porcher, je ferai comme tu as dit.

— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.

— « Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.

— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici. »

Le fils du roi repartit. Trois jours après, il vit venir à lui le Serpent-Volant, le Serpent-Volant couronné d’or, et long de cent toises.

Aussitôt, le fils du roi tira son épée, et chercha la plume de l’aile de l’Oiseau d’Or, cachée dans la doublure de son béret.

Le Serpent-Volant couronné d’or arrivait, la gueule ouverte, et grande comme une porte d’église.

Au bon moment, le fils du roi mit la plume dans la bouche. Aussitôt, il fut changé en Oiseau d’Or, et partit, aussi vite qu’un éclair, dans la gueule du Serpent-Volant couronné d’or. La plume crachée, il redevint aussitôt un homme. Hardi ! Le fils du roi frappait, à grand coups d’épée, dans les tripes et dans le cœur de la male bête.

Le Serpent-Volant couronné d’or cracha le jeune homme, rouge de sang, et tomba mort.

Alors le fils du roi arracha la couronne d’or du Serpent-Volant, couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père.

— « Bonjour, roi.

— Bonjour, Homme Voilé. Que me veux-tu ?

— Roi, j’ai tué le Serpent-Volant. Voici sa couronne d’or.

— Merci, Homme Voilé. Ton service et ta couronne d’or te seront payés deux cent mille pistoles.

— Roi, je ne travaille pas pour de l’argent. Si ces deux cent mille pistoles vous gênent, il faut en faire des aumônes.

— Homme Voilé, tu fais et dis comme un homme de grand sang. Sans doute, tu es le fils de quelque roi. Montre ton visage.

— Roi, c’est vrai. Je suis un homme de grand sang. Je suis le fils d’un roi comme vous. Mais il m’est commandé de ne pas montrer mon visage.

— Homme Voilé, comme tu voudras. Ton père est bien heureux d’avoir un fils sage, fort, hardi comme toi. Le mien s’en est allé je ne sais où. C’est une canaille, qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Écoute, Homme Voilé. Je suis vieux. Reste avec moi. Tu commanderas à ma place.

— Roi, je connais votre fils. Ne vous pressez pas de le condamner. Depuis longtemps, il a fini de mal faire, et il tâche de le prouver. Voulezvous que j’aille lui dire de revenir avec vous, pour commander à votre place ?

— Homme Voilé, je ne crois pas. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Le fils du roi salua son père, et sortit. Sur la porte du château, la reine faisait l’aumône aux pauvres.

— « Bonjour, reine. Assistez vite ces pauvres, et qu’ils s’en aillent. Je veux vous parler en grand secret. »

Les pauvres assistés et partis, le fils du roi ôta son voile noir.

— « Bonjour, reine. Me reconnaissez-vous ?

— Tu es mon fils ! Tu es mon fils !

— Silence, mère. Si, par malheur, le roi vous entendait, il me recommanderait au bourreau. Pourtant, j’ai fini de mal faire, et je tâche de le prouver. Par moi, la France est délivrée du Géant de Brume et du Serpent-Volant couronné d’or. Adieu, mère. Que le Bon Dieu et la sainte Vierge vous gardent. Mon père ne me reverra jamais, jamais. »

Le fils du roi salua sa mère, et revint trouver le curé dans son église.

— « Bonjour, curé. Voici mon épée et mon voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi, quand je viendrai te les demander.

— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi s’en retourna chez son maître toucher, du lever au coucher du soleil, son troupeau de cent porcs, sur le bord de la mer grande. Cela dura longtemps, bien longtemps.

Un jour, le fils du roi songeait, assis sur un rocher, en face de la mer grande, quand il entendit une voix qui montait du fond de l’eau, et qui criait, en latin :

— « Porcher ! porcher ! »

Le fils du roi parlait latin comme un curé.

— « Poisson de la mer grande, que me veux-tu ? »

Alors, parut au-dessus de la mer grande un homme à longue barbe, avec une queue de poisson.

— « Porcher, je sais qui tu es. Porcher, je suis le Roi des Poissons. Porcher, il fut un temps où j’étais homme comme toi. Alors, je vivais en pêcheur, au service de saint Pierre. Tous deux, nous péchions pour Notre Seigneur Jésus-Christ. Malheur ! Je refusai le baptême. Alors, saint Pierre me lança dans la mer grande, et me fit Roi des Poissons. Mais il est dit que ma peine finira. Sept ans après que je serai chrétien, je mourrai, pour aller tout droit en paradis. Porcher, va chercher de l’eau de source, et baptise-moi, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. »

Le fils du roi alla chercher de l’eau de source, et baptisa le Roi des Poissons, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.

— « Porcher, merci. Dans sept ans, je mourrai pour aller tout droit en paradis. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Écoute. Quand tu auras besoin de moi, retourne ici, avant le lever du soleil. Tourne-toi vers la mer grande, et crie trois fois : « Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! » Tu ne m’attendras pas longtemps, et je te tirerai de peine. »

Et le Roi des Poissons plongea dans la mer grande.

Le soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait de ce qu’il y avait vu et entendu.

— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. La peste noire est en ce pays. Chaque jour, les gens y crèvent par milliers, et pourrissent au soleil, mis en pièces par les chiens et les corbeaux. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? Pour chasser la peste noire, il faudrait planter, dans le parterre du roi, la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mais cette fleur, sans pareille au monde, est dans une île de la mer grande. Autour de l’île, grondent nuit et jour l’orage et la tempête. Les pauvres mariniers qui sont partis pour ce voyage, n’en sont jamais revenus. »

Le fils du roi faisait semblant d’écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il s’en alla dans son lit ; mais il pensa toute la nuit à ce qu’avait dit le métayer.

Le lendemain, le fils du roi était debout avant la pointe de l’aube.

— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.

— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu y seras toujours le bien reçu.

— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense la moitié de mes gages en aumônes, et le reste à me faire dire des messes.

— Porcher, je ferai comme tu as dit.

— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.

— « Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.

— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici. »

Le fils du roi repartit. Sept semaines après, il était au bord de la mer grande, avant le lever du soleil.

— « Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! »

Aussitôt, le Roi des Poissons parut au-dessus de la mer grande.

— « Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Porcher, je sais ce que tu veux. Tu veux aller dans une île de la mer grande, chercher la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Hardi ! Saute sur mon dos. Partons. »

Le fils du roi obéit, et le Roi des Poissons fila sur les eaux, aussi vite qu’un éclair.

— « Porcher, voici l’île que tu cherches. Saute à terre. Va chercher ce qu’il te faut, et reviens vite. J’ai d’autres affaires ailleurs. »

Le fils du roi obéit. Devant une auberge, sous la treille, au bord de la mer grande, six hommes faisaient la ribotte, attablés avec sept belles putains.

— « Hô ! l’ami ! Viens donc rire, et ribotter avec nous.

— Au large ! maquereaux. Foutez-moi le camp, salopes. J’ai fini de mal faire, et je tâche de le prouver. Pan ! pan ! »

Et le fils du roi frappait, à grands coups d’épée, sur les maquereaux et les putains.

— « A toi, cochon ! A toi, carogne ! Allez rôtir, avec les Diables de l’enfer. Pan ! pan ! »

Ainsi périt ce sale monde. Alors, le fils du roi rengaina son épée, et cueillit la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Aussitôt, il revint vite trouver le Roi des Poissons.

— « Hardi ! Saute sur mon dos. Partons. »

Le fils du roi obéit, et le Roi des Poissons fila sur les eaux, aussi vite qu’un éclair.

— « Porcher, saute à terre. Te voici revenu. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

Et le Roi des Poissons plongea dans la mer grande.

Alors, le fils du roi couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père. Tout d’abord, il courut au parterre, tira son épée, fouilla la terre, et planta la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Cela fait, il alla trouver la reine.

— « Bonjour, mère. La peste noire est chassée. Dans le parterre du roi, j’ai planté la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mère, menez-moi dans la chambre de mon père.

— Viens. »

Dans la chambre, cent cierges brûlaient. Neuf prêtres chantaient au pied du lit, neuf prêtres, en ornements blancs et noirs.

Le roi était mort.

Alors, le fils du roi s’agenouilla, et pria Dieu.

Les neuf prêtres partis, il se tourna vers sa mère.

— « Sortez, ma mère, ma pauvre mère. Jusqu’à l’heure de l’enterrement, je veux garder seul le corps de mon père. Ma mère, ma pauvre mère, envoyez-moi un beau linceul de lin, pour l’ensevelir. Envoyez-moi une aiguille d’or et un écheveau de soie, pour coudre le beau linceul de lin. Faites que tout soit prêt, à l’heure marquée, la bière, les porteurs, les prêtres, les cierges et les draps[1], les aumônes, et le dîner des Noces tristes[2]. Sortez, ma mère, ma pauvre mère. »

Encore une fois, la reine regarda son mari mort, et sortit.

Le fils du roi tint parole. Jusqu’à l’heure de l’enterrement, il garda seul le corps de son père. Avec l’aiguille d’or et l’écheveau de soie, il le cousit dans le beau linceul de lin. Cela fait, il jeta de l’eau bénite, s’agenouilla, et pria Dieu.

Le lendemain, les cloches sonnaient le glas. Neuf prêtres chantaient, sur le chemin du cimetière. En tête du deuil marchait, l’épée à la ceinture, un pauvre voilé de noir.

Les prières chantées, le pauvre arracha son voile noir, et le jeta dans la fosse.

— « Peuple, je suis le roi. Peuple, la peste noire est chassée. J’ai rapporté la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mais mon pauvre père est mort, sans me pardonner. Jeunes gens, prenez exemple. »

Le roi rentra dans son château, pour y commander selon le droit et la justice. Pendant trois ans, il porta le deuil du pauvre mort. Cela fait, il épousa une princesse belle comme le jour, et pieuse comme une sainte. Longtemps, bien longtemps, ils vécurent avec leurs enfants. Pourtant, le roi avait fini d’être heureux, car son père était mort sans lui pardonner[3].

  1. En Gascogne, les pauvres, porteurs de cierges, et rangés, dans les enterrements, de chaque côté de la bière, marchent chacun enveloppé d’un coupon de bure, que la famille du mort leur abandonne, pour payer leur présence à la cérémonie funèbre.
  2. Nos paysans gascons nomment ainsi le repas offert, en revenant du cimetière, à ceux qui sont venus de loin assister aux funérailles. Aux Noces tristes, on ne sert pas de rôti. Le repas fini, les convives s’agenouillent, et prient Dieu, la face tournée vers la chambre mortuaire.
  3. Dicté par le vieux Cazaux. Pauline Lacaze, et Catherine Sustrac, savent aussi ce conte, mais d’une façon moins complète.