Contes populaires de la Gascogne/La Marâtre

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Contes populaires de la GascogneMaisonneuve frères et Ch. Leclerctome 1 (p. 169-178).


VII

La marâtre


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Il y avait, une fois, un homme et une femme qui avaient deux enfants, une fille et un garçon. La fille s’appelait Mariette ; le garçon s’appelait Jean. Un soir, la femme tomba malade, et se mit au lit.

— « Mon homme, dit-elle, je vais mourir. Jure-moi, par ton âme, que tu ne te remarieras jamais, jamais.

— Femme, je te le jure par mon âme. » La femme mourut. Mais l’homme oublia ce qu’il avait juré par son âme. Un an plus tard, il se remariait avec une femme laide comme le péché, méchante comme l’enfer. Par elle, les deux pauvres enfants souffraient nuit et jour mort et passion. Leur père n’avait pas mot en bouche, tant il avait peur de cette carogne.

Au bout de trois ans, la marâtre n’était pas encore enceinte. Alors, elle se prit à penser :

— « Voilà déjà trois ans que je suis mariée. Certes, je ne suis pas plus mule[1] qu’une autre. Puisque mon homme ne m’aime pas, je vais lui montrer ce que je sais faire. »

Le lendemain, au point du jour, l’homme coupla ses bœufs, pour aller labourer son champ.

— « Pars, mon homme, dit la marâtre, et ne rentre qu’après le coucher du soleil. A midi, je t’enverrai ton dîner. Je t’enverrai une belle croustade[2] pleine de viande, et une jarre de bon vin vieux. »

L’homme partit. Alors, la marâtre se mit à pétrir la pâte de la croustade. Les deux enfants la regardaient faire.

— « Enfants, votre place n’est pas ici. Courez au bois. Ramassez chacun votre faix de broussailles. Pour celui de vous deux qui reviendra le premier, je vais pétrir un beau gâteau. »

Les deux enfants coururent au bois, ramasser chacun son faix de broussailles. Une heure après, Jean repartait chargé d’un gros fagot.

— « Attends-moi là, petite sœur. Tout-à-l’heure, je t’apporterai la moitié de mon gâteau. »

Jean revint à la maison.

— « Tenez, marâtre, voici mon faix de broussailles. Maintenant, marâtre, donnez-moi le beau gâteau.

— Le beau gâteau que j’ai pétri, ton père le mangera. »

Alors, la marâtre empoigna le pauvre Jean par les cheveux, le coucha dans le pétrin, le saigna comme un porc, le coupa par morceaux, en bourra la croustade, et la mit à cuire dans le four. Tout en cuisant, la croustade chantait :

— « Marâtre[3],
Pique-pâte,
Plus elle en pique, plus elle en gâte.
Autant de coups,
Autant de miettes.
Elle m’a bouilli,
Et rebouilli.

,

Riou chiou chiou,
Riou chiou chiou,
Je suis encore vivant. »

Tandis que la croustade cuisait, en chantant, la petite Mariette se lassa d’attendre, et revint à la maison.

— « Tenez, marâtre, voici mon faix de broussailles. Dites-moi, marâtre, mon frère n’est-il pas revenu du bois ?

— Non.

— Alors, c’est moi qui ai gagné le beau gâteau.

— Le gâteau est fait[4].
Le gâteau est cuit.
Mais tu n’arrives pas assez tôt.
Voici le dîner du bourreau.

— Tiens, va porter à ton père cette belle croustade, et cette jarre de bon vin vieux. Je lui souhaite bon appétit.

— Marâtre, vous serez obéie. »

La petite Mariette partit, sa corbeille sur la tête, sa jarre de bon vin vieux à la main. Il faisait chaud, et la charge était lourde. A mi- chemin, la petite Mariette posa sa corbeille et sa jarre, et s’assit un moment, à l’ombre d’une haie.

Dans la haie, chantait un Oisillon Blanc.

— « Marâtre,
Pique-pâte,
Plus elle en pique, plus elle en gâte.
Autant de coups,
Autant de miettes.
Elle m’a bouilli,
Et rebouilli.
Riou chiou chiou,
Riou chiou chiou,
Je suis encore vivant. »

L’Oisillon Blanc vint se poser sur l’épaule droite de la petite Mariette.

— « Ecoute, petite sœur. Tandis que notre père mangera la croustade, ramasse les os, et range-les à terre, en forme d’oiseau. »

Et l’Oisillon Blanc s’envola je ne sais où.

Alors, la petite Mariette s’en alla trouver son père.

— « Tenez, père, ma marâtre vous envoie cette belle croustade, et cette jarre de bon vin vieux. Elle vous souhaite bon appétit.

— Mariette, dîne avec moi.

— Merci, père. Je n’ai pas faim. »

Le père arrêta ses bœufs sous un grand arbre, s’assit derrière sa charrue, et se mit à boire et à manger de bon appétit. La croustade y passa jusqu’au dernier morceau, la jarre de bon vin vieux jusqu’à la dernière goutte. La petite Mariette ramassait les os, et les rangeait dans le sillon, en forme d’oiseau.

Enfin, le père se remit à l’ouvrage.

Une heure après, les os étaient sous terre. Le champ était labouré.

Le père et la fille retournèrent à la maison.

En repassant devant la haie, la petite Mariette regarda. L’Oisillon Blanc n’était plus là.

Tous deux arrivèrent à la maison.

— « Femme, appelle le petit Jean.

— Le petit Jean s’en est allé. Tu ne le reverras jamais, jamais. »

Alors, le père se mit à pleurer.

Le lendemain, dès la pointe du jour, la petite Mariette courut au champ.

A la cime d’un grand arbre, un Oisillon Noir chantait : <poem style="margin-left:5em">— « Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte. Autant de coups, Autant de miettes. Elle m’a bouilli, Et rebouilli. Mon père, M’a mangé derrière la charrue. Il m’a mangé, Et rongé. Ma sœurette, Mariette, M’a pleuré Et soupiré. En terre elle m’a enterré. Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant[5]. »</poem>

Alors, la petite Mariette retourna chez elle, avec son père, et l’Oisillon Noir s’alla percher tout en-haut d’un moulin à vent.

Le meunier était sur sa porte.

— « Chante, Oisillon Noir. Chante. Je te donnerai une aile de mon moulin.

— « Marâtre,
Pique-pâte,
Plus elle en pique, plus elle en gâte.
Autant de coups,
Autant de miettes.
Elle m’a bouilli,
Et rebouilli.
Mon père,
M’a mangé derrière la charrue.
Il m’a mangé,
Et rongé.
Ma sœurette,
Mariette,
M’a pleuré,
Et soupiré.
En terre elle m’a enterré.
Riou chiou chiou,
Riou chiou chiou,
Je suis encore vivant. »

Et l’Oisillon Noir repartit, emportant une aile du moulin. Il repartit, et s’alla percher tout en haut de la grande tour d’un château.

Les belles demoiselles étaient à la fenêtre. — « Chante, Oisillon Noir. Chante. Nous te donnerons une bourse pleine d’or.

<poem style="margin-left:5em">— « Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus en gâte. Autant de coups, Autant de miettes. Elle m’a bouilli, Et rebouilli. Mon père, M’a mangé derrière la charrue. Il m’a mangé, Et rongé. Ma sœurette, Mariette, M’a pleuré, Et soupiré. En terre elle m’a enterré. Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant. »</poem>

Et l'Oisillon Noir repartit, emportant l’aile du moulin et la bourse pleine d’or. Il repartit, et s’alla percher tout en haut de la cheminée de la maison de sa marâtre.

<poem style="margin-left:5em">— « Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte. Autant de coups, Autant de miettes. Elle m’a bouilli, Et rebouilli. Mon père, M’a mangé derrière la charrue. Il m’a mangé, Et rongé. Ma sœurette, Mariette, M’a pleuré, Et soupiré. En terre elle m’a enterré. Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant. »</poem>

Tandis que l’Oisillon Noir chantait, la marâtre regarda la première en-haut la cheminée.

L’Oisillon Noir lui laissa tomber l’aile de moulin sur la tête, et la gueuse tomba morte, pour aller tout droit en enfer.

Tandis que l’Oisillon Noir chantait, le père regarda le second en-haut la cheminée.

L’Oisillon Noir ne laissa rien tomber.

Tandis que l’Oisillon Noir chantait, la petite Mariette regarda la dernière en-haut la cheminée. L’Oisillon Noir laissa tomber sur sa tête la bourse pleine d’or.

Alors, l’Oisillon Noir repartit. On ne l’a revu jamais, jamais[6].

  1. Stérile.
  2. Sorte de vol-au-vent.
  3. En gascon :

    Mairastro,
    Piquo-pasto,
    Mès ne piquo, mès ne goasto.
    Tant de picquos,
    Tant de micos.
    M’a bourit,
    E rebourit.
    Riu chiu chiu,
    Riu chiu chiu,
    Soui encoèro biu.

  4. En gascon, cela forme quatre vers :

    La coquo es hèito.
    La coquo es coèito.
    Mes arribos pas prou lèu.
    Aci lou deisna dou bourrèu

  5. En gascon :

    Mairastro,
    Piquo-pasto,
    Mès ne piquo, mes ne goasto.
    Tant de piquos,
    Tant de micos.
    M’a bourit,
    E rebourit.
    Moun pai,
    M’a minjat darrè l’arai.
    M'a minjat,
    E rougagnat.
    Ma soureto,
    La Marieto,
    En terro m’a enterrat.
    Riu chiu chiu,
    Riu chiu chiu,
    Soui encoèro biu.

  6. Dicté par Hippolyte Néchut, sachant lire et écrire, présentement âgé de vingt-sept ans, et natif du Pergain-Taillac (Gers), où il fait le métier de maçon.