Contes populaires de la Gascogne/Le Jeune homme et la Grand’Bête à tête d’homme

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I

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme


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Il y avait, une fois, à Crastes[1], un jeune homme, qui n’avait ni père ni mère, et qui vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu’il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :

— « Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres. Mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne[2], il y a une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives. Regarde si tu veux tenter fortune. »

Le jeune homme répondait :

— « Merci. Je n’ai pas envie d’être mangé tout vif. »

En ce temps-là, vivait, au château de Roquefort[3], un seigneur qui avait deux fils, et une fille, honnête comme l’or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit. Sur-le-champ, il en tomba amoureux à perdre la tête. Un soir, il s’en alla frapper à la porte du château de Roquefort.

— « Bonsoir, Demoiselle.

— Bonsoir, mon ami. Qui demandes-tu ?

— Demoiselle, je demande votre père.

— Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n’est pas encore rentré. Que veux-tu dire à mon père ?

— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous à perdre la tête, et que je vous veux pour femme.

— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me marierai jamais. Par malheur, mon père n’est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi, j’entre demain dans un couvent d’Auch.

— Demoiselle, entrez au couvent d’Auch. Mais ne vous engagez pas avant sept jours. Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j’aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays.

— Mon ami, je ferai comme tu as dit.

— Adieu, Demoiselle. Je pars content.

— Adieu, mon ami. »

Le jeune homme salua la Demoiselle, et s’en alla sur-le-champ trouver l’Archevêque d’Auch.

— « Bonsoir, Archevêque d’Auch.

— Bonsoir, mon ami. Qu’y a-t-il pour ton service ?

— Archevêque d’Auch, je suis amoureux d’une Demoiselle, belle comme le jour, et honnête comme l’or. Jamais elle ne sera ma femme, si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. Avant de partir, je suis venu vous consulter.

— Parle, mon ami.

— Archevêque d’Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu’il y a, du côté de la Montagne, une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives.

— Mon ami, on t’a dit la vérité.

— Archevêque d’Auch, je veux tenter fortune. Cette nuit même, je partirai pour la Montagne, et j’irai trouver, dans sa grotte, la Grand’Bête à tête d’homme, pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la Grand’Bête à tête d’homme me donnera la moitié de son or, et j’épouserai la Demoiselle que j’aime.

— Mon ami, tu es amoureux. Rien ne t’empêchera de faire comme tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d’aucun conseil. Sur la Grand’Bête à tête d’homme, on t’a dit ce qu’on savait ; mais ce n’est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds bien, la Grand’Bête à tête d’homme aura perdu son pouvoir, et te dira : « Prends la moitié de mon or. » Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n’as pas pu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or.

— Merci, Archevêque d’Auch. »

Le jeune homme cacha le couteau d’or sous ses habits, pour ne le tirer qu’au bon moment, salua l’Archevêque d’Auch, et partit, la nuit même, pour la Montagne, à la recherche de la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n’y peuvent voler, et que la neige n’y fond jamais.

Là, demeurait la Grand’Bête à tête d’homme.

Le jeune homme entra dans la grotte, sans peur ni crainte.

— « Hô ! Grand’Bête à tête d’homme ! Ho ! hô ! hô !

— Que me veux-tu ?

— Grand’Bête à tête d’homme, je veux répondre à tes trois questions, et gagner la moitié de ton or. Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif. »

Pendant que la Grand’Bête à tête d’homme se préparait à l’embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Je te donne la mer à boire.

— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.

— Je te donne la lune à manger.

— Mange la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.

— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.

— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre, Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme pensa qu’elle avait perdu son temps, en commandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes, et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu’elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.

— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.

— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant, ils ne meurent jamais.

— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais.

— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.

— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme dit :

— « Prends la moitié de mon or. »

Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »

Cela pensé, le jeune homme parla.

— « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place.

— Qu’y a-t-il au premier bout du monde ?[4] »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d’or, qui se tient prêt à combattre, et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer. Mais le roi couronné ne voit rien venir. — Grand’Bête à tête d’homme, qu’y a-t-il à l’autre bout du monde ? »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « À l’autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d’une montagne. Il sait et voit tout ce qui s’est fait, et tout ce qui se fera. Mais le grand corbeau, vieux de sept mille ans, ne veut pas parler. — Grand’Bête à tête d’homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint. Dis-moi ce qu’il chante le Samedi saint. Dis-moi ce qu’il chante, au soleil levant, le jour de la fête de Pâques. »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « Le Vendredi saint, le rossignolet sauvage chante la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ trahi par Judas. Le Samedi saint, le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la sainte Vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme s’accroupit. Le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or. »

Au bon moment, le jeune homme tira donc, de sous ses habits, le couteau d’or donné par l’Archevêque d’Auch. Cela fait, il prit, par les cheveux, la Grand’Bête à tête d’homme, et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Écoute. Je vais mourir. Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi, tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur. Porte-le à ta maîtresse, et fais-le-lui manger tout cru, le soir de vos noces. Ainsi, elle te fera sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux. Quand elles seront d’âge, elles épouseront des rois. »

La Grand’Bête à tête d’homme mourut. Alors, le jeune homme lui coupa la tête. Il but son sang. Il suça ses yeux et sa cervelle. Il lui arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis, il enterra la Grand’Bête à tête d’homme, sans prier Dieu, parce que les bêtes n’ont pas d’âmes.

Ce travail fini, le jeune homme partit, au grand galop, pour la ville la plus proche, où il loua cent chevaux, qu’il revint charger, à la grotte, de tout l’or laissé par la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il frappait à la porte du château de Roquefort.

— « Bonjour, seigneur de Roquefort. J’arrive, avec cent chevaux chargés d’or. Je viens épouser ta fille, qui est entrée dans un couvent d’Auch.

— Mon ami, je te la donne. Mariez-vous sans tarder. »

Sept jours après, on faisait la noce. Le soir, quand la mariée fut au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.

— « Femme, lève-toi, et mange cela tout cru. »

La femme se leva, et mangea, tout cru, le cœur de la Grand’Bête à tête d’homme. Plus tard, elle fît sept enfants, trois garçons, et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre filles, étaient belles comme le jour. Elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d’âge, elles épousèrent des rois[5].

  1. Village du canton d’Auch (Gers).
  2. Les Pyrénées.
  3. Commune de l’arrondissement d’Auch (Gers).
  4. Mes narrateurs, nommés à la fin de ce conte, sont unanimes sur les trois questions posées à la Grand’Bête à tête d’homme. Ils le sont aussi (moins Anna Dumas) sur les réponses, dont le sens est pourtant inintelligible.
  5. Écrit, en 1865, à Montestruc, canton de Fleurance (Gers), sous la dictée d’un homme dont j’eus le tort de ne pas prendre le nom, mais qui était certainement du pays. Cadette Saint-Avit, morte à moins de cinquante ans, savait le même conte ; mais elle le localisait au Castéra-Lectourois (Gers), sa commune natale. J’ai aussi obtenu des narrations moins précises de deux femmes encore vivantes, Marianne Bense, et Anna Dumas, toutes deux du Passage-d’Agen (Lot-et-Garonne). La première a soixante-quinze ans passés, et la seconde plus de trente. Anna Dumas a seule reçu l’instruction primaire.