Le vieux Jean-Baptiste Rasoy s’en allait
mourant. Nous le savions ; mais il s’en
allait depuis si longtemps qu’il semblait
ne devoir jamais arriver. Cette fois pourtant,
il n’y avait pas à dire, la porte était
ouverte et son pied touchait le seuil. La
porte et le seuil de l’éternité. Vous
l’auriez sans doute deviné sans mon aide.
On était à la veille de l’Assomption, et
les gens disaient que la grande fête ne se
passerait certainement pas, sans que l’on
vît sa vieille dépouille s’échapper par une
route aérienne quelconque. Ils disaient cela par dérision, car on n’avait jamais
connu d’ailes au bonhomme. Il s’était
complu au terre à terre. Il ne prêta
jamais rien sur les promesses de la Foi,
et la Charité ne lui parut point un bon placement.
Vers le soir je me rendis auprès de lui.
Je ne suis pas un médecin, mais dans l’occasion,
je porte, comme tout le monde,
quelques petits secours aux pauvres moribonds.
Je vis qu’il baissait, et je
m’installai pour la nuit à son chevet.
D’abord, il fallait de temps en temps lui
mouiller les lèvres avec de l’eau et du vinaigre,
pour rafraîchir l’haleine brûlante.
Il avait une cuillerée de je ne sais quoi à
prendre d’heure en heure, si la chose était
possible. Il était urgent de guetter les
moments de lucidité et les retours de la
vigueur, pour lui murmurer une parole de
religion et recevoir une confidence, s’il en
avait à faire. Jusque là il s’était renfermé
dans un mutisme absolu. Il s’était un peu
habitué à la maladie et il n’en redoutait plus les suites. Il oubliait que la vieillesse
est la plus redoutable des maladies.
Son microbe, qui détruit tout, est lui-même
indestructible. Il est partout, et
le microscope ne peut le découvrir. Il
sème les ruines sur son passage ; il se
nourrit de la vie et il se cache dans la
mort.
Le père Rasoy ne s’était pas confessé
depuis… je ne sais pas au juste, mais
depuis sa première communion, peut-être.
Personne, jamais, ne l’avait vu prendre
le chemin du confessionnal, ni dans les
neuvaines, ni dans les retraites, ni dans
les quarante heures, jamais ! Il disait que
la confession est une chose aussi inutile
qu’humiliante, puisqu’on recommence toujours
les mêmes sottises et les mêmes Meâ culpâ. Maintenant il avait peur de l’Extrême-Onction.
Il croyait, je suppose,
que ce grand sacrement coupe le fil de la
vie, comme le faisaient jadis les ciseaux
de je ne sais plus quelle Parque…
Atropos ! la vieille Atropos !
Donc, Jean-Baptiste Rasoy se mourait,
et j’étais installé pour la nuit auprès de sa
couche enfiévrée. Pas inutilement, vous
allez voir. Mais auparavant il faut que je
vous parle de Séraphine Langette. Vous
savez, Séraphine cette orpheline gentille
qui a été recueillie par Louison Hardy, du
troisième rang ? Un beau brin de fille.
Chez nous, il y en a beaucoup, et c’est avec
ces brins-là que nous tissons nos chastes
et fortes générations.
Séraphine avait passé dans les pleurs
la nuit que j’avais passée dans la morne
compagnie du malade. Cela arrive souvent
que de douces et pures jeunes filles
versent en secret des larmes abondantes.
Leur sensibilité exquise les prédispose à la
souffrance comme à la joie ; l’indifférence
qui les entoure quelquefois ne détourne
point d’elles les traits grossiers qui les
blessent ; elles sont moins que les autres
à l’abri des brutales affections. Elles
versent l’arôme de leurs vertus sur les
ailes du vent qui les caresse et s’enfuit.
Un jour, une parole de tendresse, souvent
menteuse, réveillera au fond de leur
cœur un sentiment nouveau. Ce sentiment
délicieux et un peu confus, d’abord,
se fera jour bientôt par d’enivrantes et
chaudes bouffées. C’est un réveil, une résurrection.
Une heure de calme succède ;
l’esprit veut réfléchir, la conscience s’alarme,
la prudence parle. Mais tout à coup un
nouveau souffle mystérieux monte plus
doux et plus brûlant, l’âme se dilate
d’aise, l’imagination ouvre une aile hardie,
et tout l’être, ravi, se sent emporté aux
régions divines de l’amour.
Et comme la jeune fille qui aime sait
bien arranger, dans ses rêves, l’existence
du bien-aimé ! Jamais homme n’aura reçu
tant de baisers sur son front serein !…
Jamais âtre où la flamme pétille n’aura
entendu plus aimable entretien, !… Jamais
plus invitants sourires n’auront salué le
travailleur revenant de l’ouvrage !…
Jamais humble toit n’aura caché si grande félicité !… Elle sera l’esclave heureuse, il
sera le maître noble et bon.
Ô rêves bénis des jeunes filles, c’est l’inconstance
de l’homme qui vous coupe les
ailes ! Rêves bénis des jeunes filles, si
vous pouviez devenir une chose vraie, la
société deviendrait une chose sainte !
Séraphine avait passé la nuit dans les
pleurs.
L’âme ne saurait toujours souffrir, ni
jouir toujours. Elle se console par l’excès
de sa douleur, comme elle s’attriste par
l’excès de sa joie. Elle se fatigue parce
qu’elle subit l’influence nécessaire d’une
enveloppe périssable. Cependant, elle
peut trouver aussi le repos dans la peine
et la mesure dans la joie, en sortant en
quelque sorte de la prison qui l’enferme,
pour s’envoler aux régions bénies où se
cache Dieu. Elle s’élève sur les ailes de
la foi et cherche, dans l’inconnu mystérieux,
le bien-aimé qui l’attend.
Séraphine avait gémi sur les félicités
perdues. Elle se sentait descendre en un gouffre effrayant comme une fosse de
cimetière. La solitude allait se faire
autour d’elle. Ses yeux ne verraient plus,
avec le plaisir accoutumé, fleurir les marguerites
menteuses ; ses oreilles se fermeraient
aux chansons des nids ; le murmure
de la source ne lui dirait plus rien.
Une indifférence mortelle la rendrait
odieuse aux autres, étrangère à elle-même.
Il n’est pas de consolations dans le
monde pour celui qui souffre à cause du
monde.
Mais si l’amour blessé se réfugie au
pied de la croix, le sang qui tombe goutte
à goutte du bois sacré le ranime et le
guérit. Cet amour se calme comme un
flot lorsque le vent s’endort, ou bien il
prend un essor nouveau vers un nouveau
but.
La paroisse le savait, Séraphine devait
se marier avec Edmond Beaulac, du
Grand-Brûlé. La mère Durand qui
se trouve la tante d’Edmond, et qui demeure dans le même rang que lui, m’avait
affirmé que la « grand’demande » était faite.
Je le croyais bien, car j’avais vu le promis
et le père nourricier de Séraphine descendre
ensemble du champ, un soir, et parler
sérieusement, très sérieusement. Ils
étaient tellement absorbés qu’ils ne m’ont
pas vu. Cependant, les bans n’avaient pas
été publiés ; je l’aurais su. Au reste, je vais
à la grand’messe tous les dimanches, et
j’écoute les paroles qui tombent du haut
de la chaire, les annonces surtout.
Il paraît — je n’affirme pas, il se fabrique
tant de nouvelles en nos villages,
— il paraît que tout le chagrin de Séraphine
vient du retour, parmi nous, d’une
jeune fille absente depuis cinq ans. Vous
savez de qui je veux parler ? C’est de
Zulma Laron, une petite-fille au père
Rasoy, au défunt père Rasoy, je pourrais
dire, puisqu’il est mort à l’heure qu’il
est. On la disait cousue d’or. Elle
est petite, mais droite comme un I,
ce qui la fait paraître plus grande. Elle regarde devant elle, hardiment, ce
qui ne l’empêche pas de voir ailleurs, tant
ses petits mouvements de tête sont souples
et rapides.
Un œil qui flambe, une bouche
qui rit, une joue pâle, des dents blanches
qui doivent mordre ferme, des boucles
noires qui se détachent aisément, tout cela
lui compose une beauté qui s’appelle la
beauté du diable. C’est cette beauté, et le tintement des pièces d’or, qui ont séduit ce
pauvre Edmond, juste au moment où il
allait sceller son bonheur.
Et il a trahi la vertueuse Séraphine pour
cette créature, gentille assurément, mais
dont la ceinture est trop dorée peut-être.
Il aime tout ce qui luit, ce malheureux
garçon, le clinquant comme l’or ; il aime
tout ce qui fait du bruit, le grelot comme
la cloche. Il veut être riche et devenir
préfet du comté. Il n’avoue pas encore
qu’il aspire à siéger à la législature, mais
il se croit de l’étoffe dont on fait les
députés. Il ignore que ces hommes-là n’ont
pas été fabriqués d’une façon spéciale, et
que les couleurs agréables dont ils se
parent, changent souvent à la pluie de l’or
ou au soleil du pouvoir, comme les grands
ramages des indiennes à meubles.
Pendant que Séraphine, tout engoissée,
regardait ses chères espérances tomber
comme les feuilles qu’un souffle violent
détache des rameaux, Edmond, le cœur
fermé aux remords, l’esprit réveillé par la soif du lucre, Edmond se plaisait à édifier
un avenir digne d’envie. Il aurait des serviteurs
pour faire la rude besogne des
semailles et de la moisson. Il taillerait
l’ouvrage, eux, ils l’exécuteraient. Il
dirait : « Allez ! » et ils iraient, « Venez
» ! et ils viendraient. Les senteurs
écœurantes de l’étable ne s’attacheraient
plus à son vêtement. Il entrerait
dans les stalles des bêtes à cornes,
quand la pelle de « l’engagé » aurait
enlevé les immondices, et que les fétus d’or
d’une paille épaisse lui auraient fait un
tapis. Ce n’est pas Zulma qui pourrait
supporter, dans sa maison luisante et
claire, les émanations grossières de la
grange, Zulma qui fleure bon comme une
rose.
Or, cette Zulma, la petite-fille de feu le
père Rasoy, un vieux riche, très riche
même, jusqu’à la dernière minute de son
existence, Zulma venait directement de
Fall River. Sa mère était morte depuis
longtemps, et son père, qui avait convolé, s’occupait d’élever une nouvelle famille à
l’abri du drapeau étoilé. Cela lui permettait
d’économiser les billets de passage,
disait-il.
Elle était employée dans une manufacture
de laine. Depuis plusieurs années
elle avait fourni, aux bobines ronflantes
des rouets, les cardées qui, presque sans
fin, se tordent et s’allongent sous les
doigts exercés des machines humaines.
Les émanations malsaines des huiles
qui chauffent dans les rouages, les buées
nauséabondes qui flottent sous les plafonds
noircis, au-dessus des métiers
bruyants, auraient dû, ce semble, la préparer
aux odeurs peu agréables, sans
doute, mais moins dangereuses, de l’étable
et de l’écurie.
Des cousins — et des cousines avaient
attendu, comme elle, avec une impatience
bien déguisée, le départ de l’aïeul pour le
cimetière.
Cet aïeul qui venait de mourir, il s’était
montré, toute sa vie, d’une avarice sordide ; il n’avait jamais rien donné, jamais
rien promis, même. Mathurin Lefort disait
que, dans sa crainte de perdre quelque
chose, il ne laissait point de piste derrière
lui.
Il avait fait son argent dans le commerce,
et la vieille Gritoche Lafond affirmait
très sérieusement qu’il avait « déclaré
fortune » à l’âge où les autres commencent
à distinguer un sou d’un bouton.
Entré fort jeune au service d’une maison
déjà bien établie, il se fit remarquer par
son zèle et son assiduité. Il était né pour
les affaires. Son talent se développa vite.
Il sut attirer les clients et les engluer. Il
lui restait toujours de l’argent après les
griffes. Son maître se félicitait d’avoir
découvert un pareil « travailleur. » Les
ventes allaient à merveille, cependant les
profits ne semblaient pas aller en proportion.
Après dix ans le patron était en
déconfiture, et le serviteur s’installait
dans ses comptoirs. Il y serait encore, si la
vieillesse n’était venue, et, avec elle, l’affaissement,
la maladie et enfin la mort.
On savait que la conscience de ce vieux
riche n’était pas précisément une feuille
de route pour le céleste séjour. Le sermon
de la montagne et les béatitudes
n’avaient jamais eu à ses yeux la valeur
de la multiplication des pains.
Il n’avait pas été pauvre d’esprit.
Il n’avait jamais été excessivement
doux.
On ne l’avait jamais vu pleurer.
Il n’eut jamais faim ni soif de la justice.
Il n’abusa point de la miséricorde.
Son cœur n’eut point la pureté du
cristal.
Par exemple, il fut pacifique et ne
souffrit jamais de persécution… pour la
justice.
* * *
Après avoir pleuré, après avoir gémi,
Séraphine, la jeune délaissée, tourna ses
regards vers le petit Christ de cuivre qui
pendait au-dessus de son lit blanc. Elle
crut voir des gouttes de sang sur le front, sur les mains et les pieds du Divin supplicié.
Un singulier frisson courut sur
ses chairs délicates et elle tomba à
genoux. Elle ne pouvait détacher ses
yeux humides du Christ sanglant, et tremblante,
confuse, désolée, elle demanda
pardon de sa faiblesse ! Pauvre enfant !
L’amour se transformait. Le feu divin
allait s’allumer dans les cendres de
l’amour terrestre… Le doux Jésus
comptait une amante de plus, et l’homme
méprisable était oublié.
Oh ! miracle ineffable de la croix !
Quand le jour parut comme un sourire
du ciel dans la fenêtre close, Séraphine,
toute consolée, avait choisi le couvent des
tertiaires pour sa retraite. Là, aux pieds
de l’époux céleste, éternellement fidèle à
ceux qui l’aiment, elle attendrait l’heure
de l’union sans fin.
Vers la même heure, durant cette nuit
remarquable dont je ne perdrai jamais la
mémoire, je regardais avec pitié le
vieillard inconscient, pour qui les choses de la terre n’existaient plus déjà, et les choses
de l’autre vie n’existaient pas encore.
Terrible moment où, d’ordinaire, les fautes
ne se rachètent plus, les récompenses ne se
gagnent plus, la désespérance des uns et
le triomphe des autres ne s’évitent plus !
Sa barbe blanche descendait onduleuse
sur sa poitrine régulièrement soulevée par
un souffle brusque et fiévreux. Ses yeux,
fermés sous leurs sourcils épais, ne verraient
jamais plus les richesses de la
terre !… Ses oreilles closes n’entendraient
plus jamais le joyeux tintement des pièces
d’argent qui se heurtent !
Si elles pouvaient entendre les noms de
Jésus, de Marie et de Joseph, pensais-je,
l’écho de ces noms bénis réveillerait peut-être
l’esprit débarrassé des matérielles
affections. Je répétai donc à plusieurs
reprises : Jésus, Marie, Joseph ! Jésus,
Marie, Joseph !…
Le mourant parut comprendre. Sa
bouche murmura quelque chose d’insaisissable,
et ses mains, je crois, essayèrent de
On courut chercher le confesseur et le notaire.
se joindre comme dans la prière. Alors,
poussé par une inspiration soudaine, je lui
mis au cou mon scapulaire de Marie-Immaculée
et ma croix de tertiaire, puis lentement
je m’agenouillai en priant avec
toute l’ardeur dont est susceptible
l’âme inconstante d’un rêveur inquiet. De
temps en temps je me penchais sur le lit
funèbre, le visage caché dans mes mains,
et mon imagination vagabonde m’emportait
aussitôt en d’étranges régions, je
ne sais où. Je m’éveillais comme d’un
songe, et je regardais le vieillard que rien
ne paraissait troubler. J’espérais, cependant,
car l’espérance et la foi sont
ancrées sûrement dans mon âme.
J’étais là, à genoux, la tête enfouie dans
un coussin, endormi depuis assez longtemps
peut-être, quand tout-à-coup une
voix sombre et tremblante s’écria :
— Il y a du sang sur ce crucifix !
C’était la voix du moribond. Je me
lève. Ses yeux ouverts sinistrement regardaient
un point fixe sur la cloison d’en face, sa bouche s’entr’ouvrait comme dans
une surprise horrible.
— Du sang ?… Le crucifix !… dites
vous ?…
— Oui… regardez… le crucifix saigne
… balbutia-t-il.
Je ne voyais rien.
— C’est pour l’amour de vous, répliquai-je.
Demandez pardon, le bon Dieu veut
vous pardonner.
— Vous croyez ?
— Je vous le promets au nom de Dieu
lui-même.
— C’est pour elle qu’il saigne…
Je ne comprenais pas.
— Pour elle, dites-vous ?… qui, elle ?…
— La jeune fille… qui est agenouillée… à ses pieds et qui pleure…
— Il rêve, il a une hallucination, me dis-je.
Il ajouta d’une voix plus basse et comme
avec terreur :
— C’est sa petite fille… c’est à elle…
à elle… — Recommandez-vous à Jésus, à Marie,
à Joseph, je vais mander le prêtre… Le
Seigneur est miséricordieux.
Il prononça : Jésus, Marie, Joseph…
Un moment après il murmura :
— Rendre tout… tout !… tout !…
Puis un long soupir souleva sa poitrine
recouverte comme d’un suaire par sa
longue barbe argentée.
Je devinai un grand trouble, à cause
des richesses entassées depuis tant
d’années. Il fallait agir vite, sauver cette
âme, s’il en était temps encore, et rendre
aux malheureux injustement dépouillés le
bien mal acquis.
On courut chercher le confesseur et le
notaire.
Il paraissait dormir paisiblement maintenant,
et sa figure perdait cette expression
de dureté qui recouvre comme d’un
masque maudit la figure des avares.
Ses lèvres remuaient comme pour la
prière et ses mains étaient jointes.
Quand le curé entra il sourit. À la vue
du notaire, il eut un serrement de cœur indicible, son front se plissa, sa bouche se
fendit en un rictus amer, ses mains se disjoignirent,
un frémissement étrange agita
ses vieux membres engourdis.
— Le crucifix saigne, lui murmurai-je à
l’oreille.
Aussitôt la crise diabolique finit. Ses
yeux se fixèrent sur la cloison, à l’endroit
où se montrait le Christ sanglant. Il se
confessa. Le notaire eut son tour. Ce
ne fut pas aussi long que… que mon
esprit malveillant l’aurait cru.
Il mourut en paix.
Dans le doute, le vieux converti avait
exagéré ses obligations. Son testament
fut une surprise. Il donnait peu à sa
famille ; il donnait un joli denier aux nécessiteux,
il donnait beaucoup à une
étrangère. Et cette étrangère, c’était la
petite fille du maître qu’il avait dépouillé,
Séraphine, la pauvre délaissée.
En apprenant cela, Zulma, sa petite-fille
à la ceinture dorée, entra dans une
colère ridicule, congédia brutalement son amoureux intéressé, et reprit la route des
États-Unis.
Edmond, tout penaud, voulut rapporter
ses hommages aux pieds de son ancienne
amie.
— Je suis toute à Jésus, lui répondit-elle
avec un sourire d’une grâce ineffable…
Il insista, ne s’imaginant pas, dans sa
vanité, qu’elle pouvait déjà l’avoir oublié,
et jurant que sa fidélité serait éternelle.
Elle le laissa dire une foule de choses,
tout ce qu’il voulut. Et il était éloquent.
Elle était si riche aujourd’hui ! C’était cet
éblouissement de la richesse qui lui avait
fait perdre la tête. Toujours souriante, et
remplie d’un grand calme, elle lui répondit
encore :
— Celui que j’aime maintenant ne me
trahira jamais… J’ai sa parole et il a la
mienne… Adieu !
L’or du père Rasoy retomba en pluie
divinement bienfaisante sur les déshérités.