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Contrastes et impressions de voyage

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ESPAGNE ET ANGLETERRE.




Je n’ai point cherché à établir un parallèle entre ces deux pays. Ce parallèle ou plutôt ce contraste s’est offert à moi de lui-même. Je venais de visiter l’Espagne. Cet état de l’ame, naturel après un grand malheur, qui vous pousse en avant parce qu’on craint le retour, le fit monter à Cadix sur un bateau à vapeur qui partait, pour Lisbonne, et qui, de Lisbonne, me conduisit à Southampton. Ainsi je fus, sans dessein, transporté brusquement du sud de la Péninsule en Angleterre. Jamais, dans mes différens voyages, aussi soudaine et aussi complète opposition ne m’avait frappé. Ai-je dû à ce hasard de sentir plus vivement le caractère de deux pays si contraire, comme on apprécie mieux l’intensité de deux couleurs diverses par leur juxtaposition ? je ne sais ; mais j’ai cru bien faire en consacrant quelques pages à reproduire l’impression que j’ai ressentie de cette diversité ; peut-être en jaillira-t-il un jour plus vif sur la nature des deux contrées et des deux peuples, et les observations que leur étude m’a suggérées emprunteront-elles à ce contraste quelque nouveauté.

Avant le contraste, un mot sur les ressemblances. Elles ne sont pas nombreuses ; mais on ne doit pas les omettre, si l’on veut être vrai.

L’Espagne et l’Angleterre sont isolées de l’Europe, celle-ci par l’Océan, celle-là par les Pyrénées ; mais l’Océan rapproche encore plus qu’il ne divise, et de nos jours surtout on doit dire, au rebours d’Horace Oceanus sociabilis. On va en neuf heures de Paris à Londres ; il faut plus de temps pour franchir les monts qui s’élèvent entre la France et l’Espagne. La Péninsule ibérique est véritablement une île, et l’île de Bretagne est comme une péninsule que la vapeur rattache au continent. Les deux royaumes, si l’on excepte d’une part l’Andalousie et de l’autre l’Irlande, sont habités par un peuple grave et fier, calme et réservé, qui montre un égal sentiment de dignité contenue. Un singulier rapport existe entre ces deux pays : chacun d’eux a transporté« sa civilisation et sa nationalité dans le Nouveau-Monde ; une partie de l’Amérique est anglaise, l’autre est espagnole.

Les États-Unis, c’est une moitié de l’Angleterre, c’est l’Angleterre industrielle et commerçante, de laquelle on aurait retranché l’Angleterre aristocratique et féodale. Abattez la Tour et Westminster, ne laissez à Londres que la Cité et les docks ; renversez les antiques cathédrales ; déracinez les chênes séculaires de. Windsor et les cèdres de Blenheim ; abattez les murs des châteaux de Warwick et d’Arundel, et remplacez-les par des usines et des manufactures ; que les vieilles villes au caractère historique, York, Durham, Chester, Oxford, disparaissent ; que Manchester, Birmingham, Leeds, Sheffield, s’enveloppant de leur atmosphère de fumée, que Liverpool, étalant l’incroyable mouvement de, son commerce cosmopolite, restent seules debout, et vous aurez les États-Unis.

Au fond, les mœurs politiques des États-Unis ne diffèrent pas essentiellement des mœurs politiques de l’Angleterre. Le self-government précéda en Amérique le gouvernement républicain, qui n’en fut qu’un développement et une transformation. C’est le vieil esprit saxon qui règne encore de l’autre côté de l’Atlantique, sur ces bords où l’Angleterre projette son image à la fois élargie et diminuée. De même l’Espagne américaine offre une contre-épreuve fidèle de l’Espace d’Europe. Mon excellent compagnon de voyage, le docteur Roulin, qui avait vu la Nouvelle-Grenade avant de voir l’ancienne, était frappé à tout moment de cette ressemblance, et, dans un pays nouveau pour lui, retrouvait un pays connu. L’Espagne et l’Angleterre ont donc eu toutes deux le privilège de se reproduire et de se redoubler pour ainsi dire sur le sol du Nouveau-Monde, destinée commune qui les rapproche par un endroit, tandis, que tant de différences les séparent.

C’est de ces différences que je voudrais donner au lecteur le vif sentiment, tel que je l’ai éprouvé à chaque pas. Les plaines poudreuses et nues de la Castille et de la Manche ressemblent peu aux grasses prairies du Hampshire, les rives arides du Mançanarez aux bords verdoyans de l’Avon, et le soleil africain de l’Andalousie à cet astre si souvent dépouillé de rayons qui éclaire de son disque pâle une terre brumeuse. On voit l’Espagne à travers un nuage de poussière et l Angleterre, à travers un voile de brouillard.

La manière de voyager n’est pas moins différente que l’aspect des lieux : ici, de lourdes diligences traînées par huit mules chamarrées de panaches et retentissantes de grelots, que presse de ses cris et de ses jappemens le zagal qui court à côté d’elles ; un quart d’heure perdu à chaque relais ; une couchée toutes les nuits, qui parfois, il est vrai, commence à dix heures pour finir à minuit ; des routes détestables des qu’on s’éloigne des grandes lignes de communication ; là, dans toutes les directions, le prosaïque et rapide wagon avec son odieux fracas de ferrailles en mouvement, la locomotive qui hurle et siffle comme une bête furieuse, mais emporte le voyageur sans s’arrêter ni jour ni nuit. Nul pays n’est plus propre à l’établissement des chemins de fer que l’Espagne centrale, formée, comme on sait, d’immenses plateaux ; mais quand y aura-t-il des chemins de fer en Espagne ?… On a entrepris d’en conduire un de Madrid à Aranjuez, c’est-à-dire à huit lieues ; cette vaste conception n’a pu encore être menée à fin. En Angleterre, le voyageur voit partout des villes opulentes, de beaux villages, de magnifiques châteaux d’élégans cottages, des haies bien entretenues, des arbres… les plus beaux arbres du monde ! En Espagne, les champs cultivés eux-mêmes ont l’aspect du désert, les villages sont rares, presque point de châteaux, peu de maisons de campagne, peu de fermes, et les Espagnols semblent être tous de l’opinion d’un vieux paysan qui me disait, avec un accent que je n’oublierai pas : — Des champs inhabités, c’est ce que j’aime ! (Campos sin poblacion es mi passion !)

Les souvenirs de mes deux voyages s’opposent sans cesse dans mon esprit. Je me rappelle, par exemple, mon arrivée à Baylen, vers midi, par un jour brûlant de juin : un palmier, le premier que j’eusse rencontré, m’annonçait l’Andalousie ; des lauriers-roses, comme en Grèce et en Asie mineure s’élevaient parmi les rochers ; des marchandes d’oranges et des marchands d’eau entouraient la voiture en criant. Tout était blanc de poussière, tout donnait au toucher une sensation de vive chaleur, tout était aride, éblouissant, ardent. Au même instant, je me retrace les prairies de Windsor ; je me vois revenant, par une calme soirée, le long des rives vertes et fraîches de la Tamise, qui serpentait dans le crépuscule et sur laquelle voguaient tranquillement de beaux cygnes, tandis que des groupes de promeneurs paisibles apparaissaient errans sur les gazons ou assis sous des hêtres magnifiques. Entre ces deux tableaux que j’aperçois simultanément dans ma pensée, il y a une distance infinie : ils se rapportent à deux zones, ils appartiennent à deux mondes.

Sans doute ; il se trouve en Espagne des régions boisées et verdoyantes, les montagnes de la partie septentrionale de la Péninsule, près de Grenade le cours du Darro et du Xenil, la herta de Valence ; sans doute aussi, on trouve en Angleterre des régions dénuées de végétation : telle est la graille plaine de Salisbury, qu’on traverse en allant à Stone-Henge et qui fait penser à la campagne romaine ; mais ce sont des exceptions qui ne changent pas le caractère général du pays. La configuration géographique des deux contrées est profondément distincte l’Espagne est traversée par des chaînes abruptes et hérissées qu’on appelle sierras, ce qui veut dire scie ; ces sierras la partagent nettement en plusieurs bassins assez profonds. Il n’y a de division pareille dans la Grande-Bretagne que celle qui sépare l’Écosse méridionale de l’Écosse du nord. L’Angleterre même, sauf le pays de Galles, placé à la circonférence, et quelques parties un peu montueuses du centre, comme le Derbyshire, l’Angleterre n’offre guère à l’œil du voyageur que des collines arrondies et peu élevées ; les diverses parties du sol ne sont point séparées par des barrières difficiles à franchir : aussi l’unité nationale, qui a eu besoin d’un si long temps pour s’établir en Espagne, et encore imparfaitement, s’est-elle établie de bonne heure en Angleterre. Tandis que les Espagnes ne sont pas encore bien fondues en un même royaume, les sept royaumes saxons étaient déjà réunis dans les mains d’Egbert au IXe siècle.

Les rivières anglaises n’opposent pas non plus d’obstacle aux communications. Ce sont pour la plupart des cours d’eau d’une médiocre étendue, peu larges, peu profonds, qui glissent à fleur de terre dans un lit, qu’ils remplissent. Les fleuves, en Espagne, sont des torrens, en Angleterre des canaux.

L’aspect des populations ne diffère pas moins que l’aspect et la configuration des deux contrées. J’étais à Chester pendant les courses de chevaux ; je me retraçais, à cette occasion, ces divertissemens qu’en Espagne on appelle les courses et que nous appelons les combats de taureaux. Tout à coup, sur les verts pelouses de Chester, m’apparut l’amphithéâtre de Cadix, avec la voûte d’un ciel africain pour coupole et une foule ardente, tapageuse, bariolée de mille couleurs, échelonnée sur les mille gradins, cette foule qui, long-temps avant que le spectacle commence, s’agite et s’émeut du moindre incident, et, quand le spectacle a commencé, y prend part et y joue son rôle avec tant de passion. Je croyais entendre les rires, les sifflets, les cris d’admiration ou de rage à chaque phase du terrible drame. Je revoyais aussi le côté repoussant du tableau, le sang, ruisselant au soleil, les entrailles des chevaux traînées par eux dans la poudre, les picadores écrasés sous le poids de leurs montures ou lancés dans l’air par le taureau, contre lequel il ne leur est pas permis de se défendre sérieusement, car l’égorgement de la victime est réservé au toréador ; enfin cet égorgement renouvelé sept ou huit fois de suite, boucherie que, pour ma part, je goûte peu, mais qui transporte d’admiration une multitude enivre, Cette multitude elle-même forme la partie la plus curieuse de ce tableau, qui repousse et attache tout ensemble, dans lequel l’horrible et le gracieux se confondent, et qui laisse l’ame comme éblouie par le sourire des femmes, la splendeur du soleil et l’éclat du sang.

Au pied des vieux remparts de Chester, sur une verte et fraîche prairie, dans une brume légère, étaient paisiblement assis ou se promenaient sans bruit des hommes et des femmes dont le costume n’avait rien de pittoresque. Cette foule attendait patiemment que le moment fût venu de jouir sans trouble de l’élégant et innocent spectacle qui se préparait. Ce moment venu, quand les chevaux passaient comme l’éclair devant les spectateurs, il y avait bien parmi ceux-ci un mouvement d’intérêt pour le concurrent qui dépassait les autres ou pour celui qui était distancé par un rival plus heureux ; mais cette émotion disparaissait presque aussi vite que l’objet qui l’avait fait naître. La véritable émotion était ailleurs, et elle ne se trahissait par aucun signe : c’était celle des parieurs, qui, impassibles, perdaient ou gagnaient des sommes considérables. Un intérêt d’argent était au fond de ce plaisir, comme de presque tout en Angleterre. Un autre signe de l’Angleterre, c’était le chemin de fer passant sur un viaduc qui bordait une extrémité de l’hippodrome. On vit les trains courir à travers les airs et lutter avec les locomotives animées qu’ils remplacent presque partout. Cette fois, la vapeur n’avait pas l’avantage ; elle n’égalait point la vitesse des rivaux qu’elle est accoutumée à devancer. Il est vrai qu’elle ne cherchait pas à l’atteindre. Si la vapeur l’eût voulu, elle eût gagné le prix.

Mieux encore que dans les plaisirs, la diversité des deux peuples se manifeste dans ce qu’il y a chez l’homme de plus profond, de plus intime, dans la religion.

Entrez dans une église espagnole, et vous serez ébloui du luxe d’ornementation qui frappera vos regards. Partout vous serez ébloui du luxe d’ornementation qui frappera vos regards. Partout des tableaux dont le coloris chaud, riche, puissant, même lorsqu’ils n’ont pas un grand mérite, rappelle l’école à laquelle ils appartiennent. Parmi ces peintures vulgaires, on rencontre des chefs-d’œuvre de Murillo ou de Zurbaran. D’admirables sculptures en bois révèlent un talent qu’on ne peut guère admirer ailleurs ; on est surtout frappé de la magnificence des retablos qui sont placés au-dessus des autels, immenses tableaux composés à la fois de figures peintes et de figures sculptées, dans lesquels la dorure étincelle au milieu des couleurs, où l’architecture mêle l’effet de ses saillies et de ses profils à l’éclat des peintures et au relief des statues : décoration d’une incoryable richesse, souvent surchargée, toutjours splendide.

Passez de l’église espagnole à l’église anglaise, que voyez-vous ? Des murs nus et froids à regarder. Nulle peinture, si ce n’est parfois un tableau isolé au fond du chœur, laissé là comme par grace, et que j’ai été étonné de trouver dans plusieurs cathédrales, notamment à Lincoln et à Winchester. Du reste, nul autre ornement que des tombaux, et en général quels tombeaux ! Rien de plus médiocre que les trois quarts au moins des tombes de Westminster et des monumens funèbres de Saint-paul. Dans cette dernière église, combien l’on sent ce froid dont je parlais tout à l’heure ! combien la nudité des murailles, l’absence de tout tableau « de tout ornement, oppresse le cœur ! Les tombeaux rangés alentour n’ont rien de religieux ; rien ne rappelle la religion : ses mystères, ses souvenirs, ses personnages, sont absens. C’est un musée, et un musée dénué de chefs-d’œuvre ; c’est un temple de la gloire humaine, ou mieux de la gloire anglaise, dans lequel elle s’entoure de ses saints et de ses martyrs, c’est-à-dire de ses magistrats et de ses capitaines. Je me sentais en vérité moins de dévotion pour cette invisible et orgueilleuse divinité que pour l’humble et populaire madone espagnole, toute parée qu’elle était de taffetas, de pompons et de dentelles. L’aspect glacial du chef-d’œuvre de Wren me faisait regretter les chapelles ornées à l’excès, j’en conviens, de Burgos, de Séville et surtout de Tolède. Ce qu’on pourrait opposer en Angleterre aux merveilleuses cathédrales des villes que je viens de nommer, ce sont les miracles de l’architecture gothique, les cathédrales de Lincoln, d’York, de Durham, de Salisbury, de Winchester, de Glasgow, qui offrent toutes des types si variés et si remarquables. Sur le terrain de l’architecture du moyen-âge, l’Angleterre ne craint nulle comparaison. Je reviendrai tout à l’heure à la question de l’art en lui-même, je ne parle en ce moment que du rapport des édifices sacrés avec le sentiment religieux.

Cette froideur du style employé dans la décoration des églises se retrouve dans le culte, surtout dans le culte officiel. Autre chose sont les sermons populaires, tels qu’on les entend le dimanche dans les promenades publiques à Londres et tels que je les ai entendus, au milieu des rues d’Édimbourg, prêchés avec un singulier mélange d’exaltation et de bouffonnerie par les successeurs directs des puritains de Walter Scott ; mais le service divin, tel qu’il s’exécute dans les églises, et surtout dans les églises épiscopales, est ce que je connais de plus glacé. Il me revient encore à ce sujet un souvenir qu’on me permettra de citer parce qu’il peut donner une idée de la physionomie du culte anglican.

Je me trouvais à Durham un dimanche. Au moment où je venais de visiter la cathédrale, je m’aperçus que le service divin allait commencer. J’eus la pensée d’y assister ; mais, voyant que toutes les places semblaient avoir un propriétaire, je m’adressai à un monsieur qui portait un petit manteau noir, et lui demandai où je devais me placer. Il se mit à marcher devant moi, et, m’ayant conduit dans le chœur, m’indiqua une stalle dans laquelle je m’établis. Comme la hiérarchie est partout en Angleterre, il y avait pour le premier rang un livre de prières in-folio, un livre in-quarto pour le second rang, un livre in-douze pour le troisième, tous du reste magnifiquement reliés en maroquin rouge. On m’avait mis au second rang, à l’in-quarto. Le service commença ; on lut des prières et des passages de l’Ecriture. Au lieu des beaux et simples chants qui se font entendre ordinairement dans les églises protestantes, c’était une psalmodie nasillarde très désagréable. Tous les assistans offraient l’aspect d’un grand, recueillement extérieur : chacun était immobile ; sans tourner la tête, sans lever les yeux. Au bout d’un certain temps, j’avoue que je commençais à être frappé de la monotonie du service anglican. Les prières, les psaumes, les passages de l’Ancien et du Nouveau-Testament, se succédaient sans motif apparent. L’office catholique forme un ensemble, et si j’osais le dire, un drame sacré qui marche et se développe, qui a un commencement, un milieu et une fin ; mais ici il n’y avait nulle raison pour que cette série d’exercices pieux sans lien et sans but final eût un terme. Aussi ne se terminait-elle pas. Elle ne fut interrompue que par la lecture d’une dissertation sur un point d’histoire ecclésiastique. Cette froide lecture remplace notre sermon. Du reste, une fois pris au piége de ma dévote curiosité, il me fallut aller au bout du service, qui dura deux heures et demie. Là où tout le monde est immobile, où l’on est confus de tousser, où se moucher est presque un scandale, se lever et sortir est impossible. L’évêque seul, ce qui m’étonna un peu, prit cette permission et disparut pendant une heure environ pour ne reparaître qu’à la fin de la cérémonie, ce qui me sembla un singulier, mais fort enviable privilège de sa dignité. Du reste, je n’aperçus dans l’église ni un homme ni une femme du peuple ; je ne sais si on leur permettrait d’entrer. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils n’y viennent pas. Les méthodistes recueillent dans leurs chapelles les classes inférieures, pour lesquelles, à en juger par Durham, il n’y a point de place dans les cathédrales.

Les églises espagnoles sont ouvertes à tous : le mendiant y coudoie le grand seigneur ; là c’est l’excès contraire. Le laisser aller y domine comme le formalisme en Angleterre, et je crois qu’il y a plus de piété chez ces jeunes Anglaises qui, sans faire un mouvement, se levant ou s’asseyant comme par ressort, pendant deux heures ne détournent pas les yeux de leur livre de prières, que chez les belles Espagnoles vêtues de la mantille noire le voile noir rejeté en arrière de la tête, que je voyais assises par terre, dans des églises de Cadix, entendre ainsi la messe en jouant constamment de l’éventail et du regard.

Chez les deux peuples, le sentiment religieux existe, seulement chacun d’eux le ressent et le manifeste à sa manière ; mais, hélas ! il faut le reconnaître, il se trouve, des deux parts, beaucoup d’habitude, de routine, d’apparence extérieure. En Angleterre, le sentiment religieux est souvent remplacé par le respect religieux, et l’on traite Dieu un peu comme un souverain constitutionnel, devant lequel on plie le genou dans les circonstances solennelles et dont on s’occupe médiocrement dans le cours de la vie ordinaire, comme un souverain pour lequel on éprouve un attachement rationnel parce qu’on voit en lui le garant de l’ordre public plutôt qu’on ne ressent une tendresse émue et presque amoureuse à la manière de Sainte Thérèse. Je n’oublierai jamais un Anglais avec lequel je me trouvais dans une voiture publique. C’était le dimanche. Il tira sa montre et me dit : — A cette heure, ma femme est à l’église. Elle prie pour vous, lui dis-je. Il parut étonné de ma conjecturé sentimentale, et me répondit froidement : — Monsieur, c ’est l’usage (T’is a custom, sir).

Du reste, dans un tout autre genre, il y a place, aussi dans la religion, telle que la pratiquent les Espagnols, pour les convenances, et un culte tout extérieur : J’ai vu une magnifique procession défiler dans les rues de Madrid ; les autorités civiles et militaires marchaient en tête. La partie officielle et matérielle de la cérémonie était très imposante, mais rien de moins édifiant que l’attitude et les discours de la foule. Même au moment où passa le saint-sacrement, je n’observai point cette émotion électrique qui, en Italie, dans un pareil instant, traverse soudain une foule rieuse et la précipite à genoux. À peine donnait-on une marque convenable de respect ; mais la distraction et la gaieté générales n’étaient pas réellement interrompues, et je crois que dans cette foule plus d’un aurait pu me dire comme l’Anglais : C’est l’usage.

Une autre ressemblance qui ne fait honneur à aucun des deux pays, c’est que l’un et l’autre ont donné à l’Europe, — hélas ! la France a bien quelque chose à se reprocher sur ce chapitre, le plus odieux exemple d’intolérance et de persécution religieuse. Si les atrocités de l’inquisition déshonorent les annales de l’Espagne, les barbaries de Henri VIII, qui brûlait impartialement sur un même bûcher des protestans et des catholiques, ont quelque chose de plus horrible et de plus complet, et les cruautés religieuses ont souillé le pouvoir glorieux d’Élisabeth, comme le règne détesté de Marie. C’est seulement de nos jours que les incapacités politiques qui frappaient les papistes ont été supprimées, au grand scandale des dévots, et la législation anglaise conserve encore des dispositions pénales contre les catholiques, dispositions que certes on ne craint pas de voir appliquer, mais que le parlement a récemment refusé d’agroger par un vieux respect pour ce principe d’intolérance qui a tant de peine à sortir des cœurs, quand une fois il y est entré.

Les Anglais appellent les Espagnols une nation bigote ; mais je n’ai rien trouvé en Espagne qui approche en ce genre de la fureur avec laquelle un parti religieux vient d’accueillir une mesure qui a pour but, non d’autoriser la distribution des lettres à Londres le dimanche, pourrait admettre un moment la pensée d’une telle énormité ! — mais d’employer quelques commis à expédier plus loin les lettres qui, ce jour-là, passent par Londres. Pendant que j’étais dans cette ville, je voyais les murs couverts d’immenses placards sur lesquels on lisait les protestations furibondes de ceux qui, voyant dans cette mesure le plus grand des malheurs, la desécration du sabbat (ce n’étaient pas des Juifs), dénonçaient à d’indignation publique, ce qu’ils appelaient avec modération le crime gigantesque. Quand la superstition est encore aussi florissante dans la capitale d’un peuple éclairé, ce peuple ne doit pas se montrer trop sévère pour les superstitions plus poétiques au moins d’un autre peuple ; car il n’en est pas de plus contraire à la lettre comme à l’esprit du Nouveau-Testament, non pas certes que l’observation raisonnable du dimanche, mais que le fanatisme du sabbat.

Quant aux capitales des deux royaumes, ce serait méconnaître Londres que de lui comparer Madrid. On ne peut comparer à Londres que Paris. Paris l’emporte certainement sur Londres par ses quais, ses boulevards, ses monumens ; mais il offre moins de grandeur, moins d’espace, des rues moins larges, un aspect moins imposant. Paris, quand on vient de Londres, fait un peu l’effet d’une charmante ville de province. Pour Madrid, c’est une capitale moderne où il n’y a guère à admirer que des collections, d’abord un merveilleux musée de peinture, qui renferme à la fois les chefs-d’œuvre de l’école espagnole et beaucoup de chefs-d’œuvre des grands maîtres de toutes les écoles, à commencer par Raphaël ; ensuite, le musée d’histoire naturelle, très pauvre à certains égards, mais possesseur d’un trésor unique, le squelette antédiluvien du mégatherium, et d’une collection de minéraux qui, pour la beauté et la grandeur des échantillons n’a pas, je crois, d’égale dans le monde. Pourtant ces richesses sauf les tableaux, ne sont rien auprès de celles que renferme le M usée britannique. Là, sous le même toit, sont réunis les chefs-d’œuvre dont Phidias avait orné le Parthénon et qui montrent ce qu’était, dans Athènes, l’art grec, à l’époque de sa plus haute perfection ; les bas-reliefs du temple arcadien de Phigalie, qui font voir ce qu’était dans le même temps l’art grec en province ; les bas-reliefs du monument consacré à Mausole par Artémise ; le musée lycien, unique en Europe ; le musée assyrien qui m’a paru inférieur à celui de Paris, ce qui lui permet d’être encore infiniment remarquable ; le musée égyptien, très riche et admirablement arrangé sous la direction savante de M. Birch ; .la collection des antiquités grecques, si bien confiée aux soins de M. Newton ; les collections d’histoire naturelle, d’une incroyable magnificence. Grace à leurs colonies, à leur commerce, à leurs flottes, les Anglais ont en oiseaux et en coquilles, des trésors aussi éblouissans pour l’œil du curieux qu’intéressans pour l’étude du savant, et tout cela se tient. Le public, admis trois fois par semaine, l’été pendant neuf heures, l’hiver pendant six, et toujours très nombreux, passe d’une richesse à l’autre. Il ne faut pas oublier que la bibliothèque est placée dans le même édifice. Le Musée britannique, c’est le Louvre, la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu [1] et le Muséum du jardin des Plantes. Je ne connais aucun endroit du monde où l’on puisse, passer plus d’heures intéressantes et profitables qu’au Musée britannique. Sauf le musée et l’Armeria, qui contient une collection d’armes plus curieuse que tout ce qu’on voit en ce genre à la Tour de Londres, Madrid n’offre pas un grand intérêt ; la nature, aux environs, est laide, le climat rude, la ville sans caractère. On ne trouve guère le cachet espagnol que dans la physionomie et le costume de la partie féminine de la population.

Cette population et celle de Londres sont comme on peut croire, loin de se ressembler. Pour sentir vivement ce contraste, je n’ai qu’à me transporter en esprit de la Puerta del Sol dans le Strand : ce sont les quartiers les plus animés des deux capitales. Là une foule d’oisifs de toute condition, les uns couchés sur les marches d’une église, les autres devisant par petits groupes l’indolente cigarette à la bouche, et respirant paisiblement l’air et le soleil ; ici, une multitude pressée, affairée, qui ne s’arrête point, qui ne fume point, qui ne forme point de groupes pour causer paresseusement, mais qui roule rapide et muette comme un fleuve dont le lit est plein. Si vous prenez le pas du flâneur, immédiatement vous recevez un coup de coude. Vous avez arrêté celui qui vous suivait et qui vous heurte en vous dépassant. Joignez à ce courant humain des cabriolets de place qui vont comme le vent, une file d’omnibus qui se touchent de si près, qu’il n’arrive presque jamais de les attendre, et qu’il s’en trouve toujours un à votre portée quand il vous prend la fantaisie d’y monter. Voila le spectacle que présente une grande partie de la ville. Imaginez enfin un large fleuve sillonné d’Omnibus à vapeur partant toutes les minutes d’un point ou d’un autre, se croisant sans cesse, quais mobiles, pour ainsi dire, qui remplacent les quais véritables, d’où l’on voit la ville se dérouler à droite et à gauche comme une décoration, et, si l’on descend la Tamise au-dessous de Londres, s’élever ce qu’on est convenu d’appeler une forêt de mâts : je le veux bien ; mais alors il faut que, comme dans Macbeth, ce soit une forêt qui marche. Imaginez tout cela, si vous le pouvez sans l’avoir vu, et vous aurez une idée du mouvement incessant et incroyable de cette Babylone et vous comprendrez les tableaux de Martins, et ces foules immenses ces processions interminables dont il remplit ses toiles. On ne flâne pas dans les rues de Londres. Le beau monde fait le tour d’Hyde-Park, en voiture ou à cheval ; la classe moyenne va voir passer les voitures et les chevaux, on mène les enfans à la promenade mais il n’y a rien qui ressemble aux promeneurs de la grande allée des Tuileries ou du boulevard des Italiens. Comparez enfin au mot pasear, qui semble, se prélasser paresseusement, ce monosyllabe presse, walk.

À Londres on peut appliquer à la puissance du peuple anglais ce qu’on lit à Saint-Paul sur le tombeau de l’architecte qui l’a élevé : si vous cherchez le monument de sa gloire, regardez autour de vous. Partout des rues larges comme la rue Royale et longues comme la rue Saint-Denis ; des places renfermant un jardin : c’est ce qu’on appelle un square ; partout de l’espace, partout le sentiment de l’étendue, de l’immensité. Pas de barrières, pas de limites à cette vaste agrégation d’homme qui s’étend indéfiniment des deux côtes d’un grand fleuve touche à quatre comtés, a englouti vingt villages, et compte aujourd’hui deux millions et demi d’habitans ; et ce prodigieux accroissement ne s’arrête point, car en dix ans, de 1839 à 1849, la population s’est augmentée de quatre cent mille ames, et pendant le seul mois de juillet on a bâti quatre cents maisons.

Les personnes qui n’ont pas vu Londres dans ces dernières années ont peine à se figurer, ce mouvement démesuré, que l’introduction des omnibus a augmenté considérablement, et que l’usage des chemins de fer étend à toute l’Angleterre. Maintenant tout le monde est en mouvement, tout le monde se déplace d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre ; rien n’est plus curieux que de voir emporté par ce mouvement perpétuel un peuple dont la physionomie demeure si tranquille, et dont cette impétuosité ne dérange pas le flegme. On va en seize heures à Edimbourg, en quatorze heures à Dublin. Quand la mer se rencontre sur la route, on trouve un bateau à vapeur au débarcadère et l’on passe la mer. Pour pouvoir faire franchir à un chemin de fer le détroit qui sépare le pays de Galles de l’île d’Anglesey, on élève en ce moment, à 100 pieds au-dessus des plus hautes marées, un tunnel aérien qu’on appelle un pont tubulaire. Les tours qui soutiennent ce miracle de hardiesse ressemblent aux pylônes de Thèbes : on dirait l’œuvre d’un peuple de Titans civilisés. Jusqu’ici, il fallait toujours soutenir un pont par des arches ou le suspendre par des liens de fer ; le principe des ponts tubulaires est autre : on fait le pont, on le hisse à 100 pieds ; on pose une de ses extrémités sur une rive, l’autre sur l’autre rive du bras de mer à franchir, comme un enfant place une planche, en travers d’un ruisseaux ; puis les wagons passent dedans et les vaisseaux passent dessous. À Conway, où un semblable pont est déjà exécuté, il n’a, en effet, d’autre appui que les deux bords du détroit ; près de Bangor, on a élevé des tours sur les rochers qui s’élèvent au milieu et des deux côtés du détroit de Menai. Le pont total se compose de quatre pont, qui ont chacun 460 pieds de long : c’est à peu près la hauteur de la grande pyramide.

Londres n’est pas l’Angleterre, comme Paris est la France. Si nous sortons de Londres, nous trouvons Manchester, qui ne désespère pas, avec Ie tems d’égaler la capitale, et qui commence à se comparer avec elle ; Birmingham, qui, par ses industries variées, se suffit à soi-même, et, sans vouloir le disputer à la métropole, se borne à n’en tenir nul compte ; Liverpool, dont les docks, plus étonnant que les docks de Londres, donnent encore mieux le sentiment du contact avec tous les points du globe. C’est là ce que devrait être Cadix, placé sur le chemin de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Asie, mais Cadix, charmante ville assise sur son rocher, est une aimabe morte endormie sous ses palmiers, et dont le blanc linceul est baigné par l’Océan. Je n’ai pas vu Barcelone, mais j’ai peine à croire qu’on trouve là cette activité cyclopéenne de Manchester, de Leeds, de Sheffield surtout, Sheffield, cette grande forge aux millier cheminées, où incessamment la meule tourne et le marteau frappe, et qu’obscurcit une atmosphère de fumée, tandis qu’à deux pas les vertes prairies brillent au soleil.

C’est à Sheffield qu’il faut aller chercher ces bonnes lames auxuqelles même en anglais Tolède a donné son nom ; car la manufacture d’armes de cette ville est aujourd’hui dans un état déplorable, ou plutôt il faut s’adresser au duc de Luynes, qui a retrouvé le secret des vrais damas, et qui est une preuve vivante de l’inconvénient des situations héréditaires ; car, érudit du premier ordre et doué de la dextérité pratique des artisan inventeurs, s’il n’eût été duc et bien des fois millionnaire, il eût conquis par son savoir une position sociale élevée ou eût fait sa fortune comme ouvrier.

Presque autant que les usines et les fabriques, les vieilles cathédrales et les vieux châteaux couvrent l’Angleterre. C’est le contraste de cette Angleterre monumentale du moyen-âge avec l’Angleterre industrielle de nos jours, qui donne un si grand intérêt à ce pays pour le voyageur dont l’ame est ouverte à plus d’un genre d’impression. Je me trouvai à Birmingham pendant une exposition de l’industrie, admirant les produits de cette industrie si multiple, m’ébahissant devant les manufactures de tout genre, dans lesquelles j’allais contempler des machines qui coupent le fer comme du beurre, l’aplatissent comme du coton ou le crèvent comme du papier, ces intelligentes machines qui semblent changer de rôle avec l’homme en exécutant tout ce qui est difficile ou compliqué et ne lui laissant faire que ce qui est purement mécanique, présenter, par exemple ; un billot à la roue ingénieuse qui doit y tailler une poulie ou rattacher les fils brisés pendant, que la mule-jenny va et vient comme une ouvrière habile et diligente. Quand j’eus assez admiré tout cela, je pris le chemin de fer, et en deux heures me voilà à Kenilworth, en présence d’un des plus grands, d’un des plus beaux débris du moyen-âge, parmi les gigantesques ruines du château de Leicester tout plein des souvenirs historiques d’Élisabeth, et des souvenirs romanesques de la pauvre Amy Robsart, à plusieurs siècles de la mule-jenny et de la vapeur, bien que je n’en fusse qu’à quelques lieues. Un quart d’heure de plus, et le chemin de fer me conduisit à Warwick : c’était encore un château du moyen-âge, empreint de toute la grandeur de la féodalité ; mais ici le moyen-âge était debout, le château n’est pas en ruines, il est habité. Ces tours tapissées de lierre ; ces murs massifs et crénelés abritent les meubles les plus précieux et les tableaux des plus grands maîtres. Entre deux chefs-d’œuvre, on s’approche de la fenêtre, et l’on voit que le château, entouré d’un parc magnifique, est suspendu au sommet d’un rocher pittoresque, au-dessus du cours charmant de l’Avon, qui, à quelques lieues de là, vit naître Shakspeare ; dans cette serre qu’on aperçoit là-bas est le plus grand vase antique, le fameux vase de Warwick. Tout cela est réuni, art, nature, souvenirs, antiquités, et tout cela est à une heure et demie des prodiges industriels de Birmingham.

Le même jour, on peut voir ce Sheffield, le Saint-Étienne de l’Angleterre, York et Lincoln avec leurs superbes cathédrales. Après s’être promené sous les beaux ombrages de Durham, avoir vu la paisible ville épiscopale élever au-dessus du feuillage les tours d’une église si curieuse par son architecture de différens âges, on peut visiter Newcastle, le grand magasin de charbon de terre, son curieux musée géologique, le pont colossal qu’elle élève en ce moment à travers les airs, et finir la journée à Édimbourg, sous les arceaux brisés d’Holyrood, dans la chambre à coucher de Marie Stuart. S’il vous reste deux heures, vous pourrez visiter Abbotsford, le château créé et immortalisé par Walter Scott, qui l’appelait son meilleur roman ; — saluer sa tombe, poétiquement placée sous une arcade solitaire de l’abbaye en ruine de Dreyburg, vous asseoir sur une pierre où il avait coutume de s’asseoir parmi les débris de l’incomparable Melrose, ou suivre sa poésie à travers les singuliers ornemens des colonnes de la chapelle de Roslin.

Le moyen-âge et les monumens qu’il a enfantés sont donc toujours à côtés du temps présent et de l’activité industrielle qui le caractérise : cette opposition a son charme ; mais il faut avouer qu’il y a aussi un grand charme en Espagne à oublier entièrement le présent, à se transporter complètement au sein du moyen-âge en gravissant les rues tortueuses de Tolède, au règne de Philippe II en pénétrant dans le monastique palais de l’Escurial, ou au sein des mœurs de l’Orient en contemplant, pour employer une phrase que Mme de Staël trouvait un charme poétique à prononcer, les orangers de Grenade et les vieux palais des rois maures.

Il n’est rien en Angleterre qui ressemble aux trois localités que je viens de nommer. Tolède, vieille ville aux rues étroites, inclinées, tortueuses, perchée sur un rocher que le Tage ceint de flots rougeâtres, Tolède avec ses remparts, ses portes arabes, ses mosquées, ses synagogues, son étonnante cathédrale, Tolède, c’est le moyen-âge espagnol encore vivant. Rien, en Angleterre ni ailleurs, ne ressemble à l’Escurial, à cet édifice moitié couvent, moitié palais, que Philippe II pouvait seul créer : sombre et morne comme lui-même ; rien ne m’a laissé un souvenir plus profond qu’une journée passée à errer dans les cloîtres muets et déserts de l’Escurial. J’éprouvais un sentiment d’incroyable mélancolie ; quand je montais les longs escaliers de granit, quand entendais les pas de mon guide retentir sur les dalles des corridors abandonnés, quand je regardais les jardins symétriques les petits bassins emprisonnés entre de hautes murailles. Là, je me figurais voir Philippe II pensif et malade, épouvantant les hommes et effrayé de Dieu. Puis j’entrais dans l’église, où, au fond de la nef obscure, des deux côtés d’un immense escalier de porphyre rouge, sont agenouillées les statues d’or de Philippe II et de Charles V. Je me sentais comme accablé de stupeur en considérant cet édifice si majestueux et si triste, si splendide et si sombre.

Quelques jours après, j’étais dans la cathédrale ou plutôt dans la mosquée de Cordoue. Sans l’odieux chœur qu’on a imaginé de planter au milieu et que le sacristain voulait me faire admirer, j’aurais pu me croire au Caire, dans la mosquée de Touloun. Celle-ci cependant ne présente pas un nombre si prodigieux de colonnes. Du moins on a épargné le Mirhab tourné vers la Mecque ; et les mosaïques arabes ont conservé toute leur fraîcheur. Un musulman pourrait y faire ses dévotions comme un chrétien pourrait faire sa prière dans Sainte-Sophie. Singulier spectacle et les deux cultes ennemis ont emprunté à l’art d’un peuple qu’ils maudissent le plus étonnant de leurs sanctuaires.

Certes j’ai admiré souvent en Angleterre ce qui manque presque toujours en France : les libres abords d’une cathédrale plantés d’arbres et verdoyans de gazons. La flèche de Salisbury gagne beaucoup à s’élancer du milieu de la verdure. En France, je ne me rappelle guère que Saint Ouen à Rouen qui soit de la sorte entouré de beaux arbres, et encore Saint-Ouen n’a point à ses pieds ce tapis de verdure veloutée (velvet green) sur lequel est posée l’église de Salisbury. Il en est à peu près de même à Winchester, à Durham et ailleurs ; mais combien ces alentours des cathédrales anglaises, tout aimables qu’ils sont, restent loin pour moi de la cour qui précède la cathédrale de Cordoue, comme toutes les autres mosquées, avec ses orangers et son palmier près de la fontaine !

Pour Grenade, c’est le lieu incomparable. Beauté, des arbres, fraîcheur des eaux, tout ce qui manque si souvent à l’Espagne ; vue admirable sur cette mer de verdure qu’on appelle la Vega, et sur les ravins pittoresques au fond desquels coulent d’un coté le Darro, de l’autre le Xenil, si fameux dans les ballades moresques ; champs de cactus, végétation africaine tapissant le flanc des montagnes que couronnent les blancs sommets de la Sierra-Nevada, les plus beaux sites de l’Angleterre et de l’Écosse ne sauraient offrir cette opposition merveilleuse de la puissance et de la grace réunies ; elles n’offrent rien non plus qu’on puisse comparer à l’Alhambra.

Je ne décrirai pas l’Alhambra La parole n’a rien à faire avec les mille caprices de l’art moresque ; ces ornemens infiniment variés dont la fantaisie la plus libre et la plus gracieuse a semé les murs et les voûtes de l’Alhambra, et que l’immortel auteur du Dernier des Abencerrages a si poétiquement comparés à ces étoffes de l’Orient que brode dans l’ennui du harem le caprice d’une femme esclave. Cependant je ne puis nommer l’Alhambra sans donner un souvenir à cette merveilleuse soirée à la fin de laquelle je vis la lune descendre dans la cour des Abencerrages, frapper tour à tour comme d’une tache mobile de lumière les portiques élégans, les sveltes colonnes, les lions bizarres de la fontaine, pénétrer dans la salle des Ambassadeurs ; que la nuit remplissait, et faire jaillir de cette nuit comme un feuillage lumineux les ornemens les plus délicats, les plus finement fouillés de ce monument sans pareil. Quelles heures dans une vie que les heures passées, à épier la lune se glissant dans le petit jardin de l’infante Lindaraxal à regarder d’en haut les grands arbres qui montaient vers nous du sein de la nuit, et venaient blanchir leur tête dans la clarté de la lune répandue à nos pieds, tandis qu’au-dessous Grenade étalait ses lumières dispersées et que brillait en même temps un feu allumé dans la montagne pour éclairer une danse de bohémiens, et la petite lumière qui précédait un prêtre allant porter, à travers la foule agenouillée, le viatique à un mourant !

Oserai je dire quel monument, en Angleterre, a éveillé en moi un souvenir de l’Alhambra ? C’est le château de Windsor. Il est bien entendu que les différences sont énormes ; mais Windsor est composé, comme l’était l’Alhambra, d’un certain nombre de tours liées par des murs entre elles et avec un palais fortifié, placé au sommet d’un escarpement. En se promenant sur la terrasse de Windsor, on voit monter vers soi les cimes des arbres plantés au bas de cette terrasse, comme, en regardant par la fenêtre de la salle des Ambassadeurs, on se penche vers les sommets des grands arbres dont la racine plonge dans la base de la colline escarpée qui porte le palais des rois de Grenade. Toute ressemblance s’arrête là. Je dois ajouter cependant que la chapelle de Saint George à Windsor est d’un gothique fleuri presque aussi léger et presque aussi délicat que les décorations féeriques de l’Alhambra.

L’architecture, et l’architecture du moyen-âge, est, comme je l’ai dit, le seul art dans lequel l’Angleterre excelle. Le genre de la sculpture me paraît lui avoir été refusé ; il n’a pas non plus été donné à l’Espagne, sauf le talent indigène, en ce pays, de la sculpture en bois. Mais, pour la peinture, quelle différence ! L’école espagnole est une grande école. Certainement elle a reçu l’inspiration de l’Italie, elle s’est inspirée aussi de la Flandre, mais elle n’en offre pas moins un caractère particulier et profondément original. Murillo a sa lumière, Velasquez a son coloris, Zurbaran a ses moines. Ce pays des contrastes en littérature, qui a produit les Amadis et les romans picaresques, pleins d’histoires de filous et de mendians ; qui a opposé dans le don Quichotte l’idéal exalté jusqu’à la folie et la plus prosaïque réalité ; qui, dans ses drames profanes ou sacrés, place toujours la bouffonnerie à côté du lyrisme, ce pays, en peinture, a produit les ineffables gloires de Murillo et ces mendians, ces teigneux au milieu desquels resplendit de pureté et de charité l’idéale figure de sainte Élisabeth. Ne cherchez point de telles merveilles chez les peintres anglais. Hogarth est un peintre ingénieux, un satiriste comme Swift, un moraliste et un prosateur comme Addison. Reynolds a de la science, du coloris, de la pensée ; il peut être mâle, il sait être gracieux : il a bien écrit sur l’art, et sa peinture est bien écrite. Flaxman possède le secret d’une simplicité pleine d’effet, qui n’est ni sans grandeur ni sans manière ; mais que tout cela est loin de Murillo et de Velasquez !

Aujourd’hui, les arts sont le côté faible des Anglais. Leur langue met la mélodie en fuite, et ils nous rendent le service d’avoir une oreille encore plus barbare que la notre. En architecture, ils vont du grec au gothique, copiant tantôt l’antiquité, tantôt le moyen-âge (celui-ci plus heureusement), et n’inventant rien ; mais qui invente en architecture ? Leur peinture a quelque mérite de couleur. Cette couleur est bien parfois fantastique et impossible, mais il faut reconnaître aussi qu’en passant sur les ponts de Londres, quand le soleil perce, à demi une brume jaunâtre et la fumée qui flotte au-dessus de l’immense chaudron, pour parler comme lord Byron, on voit certains effets, certains caprices de lumière qui ne ressemblent à rien, si ce n’est à des effets bizarres qu’on a rencontrés chez les peintres anglais. On croit voir dans le ciel des fragmens de la palette de Gainsborough. Quant à la sculpture anglaise, il m’est impossible de l’admirer beaucoup ; elle me semble presque toujours ou molle, ou sèche ; ou insignifiante, ou affectée. Un des groupes les plus vantés est celui qui s’élève sur la place de la bourse à Liverpool, et qui représente la mort de Nelson. Comme Nelson a remporté quatre grandes victoires, le sculpteur a placé au-dessus de la tête du héros, dans la main de la gloire, quatre couronnes qui se tiennent par un fil de fer.

Si les Anglais produisent peu de chefs-d’œuvre d’art, ils en achètent beaucoup. M. Waagen, juge si compétent, estime que la moitié des beaux tableaux qui existent se trouve en Angleterre ; l’autre moitié est dispersée dans le reste du monde. Grace à lord Elgin, que je bénis pour son forfait, et qui a sauvé de mille chances de destruction les marbres du Parthénon, les Anglais possèdent les plus belles œuvres du ciseau humain. Ils ont accueilli Haendel, qui, dans l’histoire de l’art, figure presque comme un compositeur anglais. Nulle part la grande musique de Palestrina, de Haydn, de Beethoven, de Mendelsohn, n’est plus souvent exécutée qu’en Angleterre.

Malgré cella vraie vie de l’Angleterre, ce n’est pas l’art, c’est la politique. En Angleterre, plus que partout ailleurs, les affaires de la nation sont les affaires de chacun, et l’intérêt général se confond avec l’intérêt privé ; de plus, rien n’étant centralisé, chaque ville, chaque bourg, chaque commune, peuvent s’occuper de ce qui les concerne. De là cette vie politique qui est partout active et présente en Angleterre.

En Espagne, j’ai été frappé de l’absence de la vie politique, des sentimens et des passions politiques. Il y a à Madrid une assemblée où l’on fait des discours et des lois, il y a aussi des cafés où on lit les journaux ; mais, dans tout le reste de l’Espagne, le gros de la population m’a paru fort indifférent aux discours : et aux journaux. Il y a plus, je n’ai jamais pu surprendre, dans le langage des Espagnols que le hasard m’a fait rencontrer, la trace d’un sentiment politique quelconque. Dans les diligences, on me parlait souvent de la révolution de février, jamais des nombreux bouleversemens que l’Espagne a subis depuis vingt ans. En arrivant à Séville, on me montrait jusqu’où avaient porté les bombes d’Espartero, mais il m’était impossible de découvrir si mes interlocuteurs étaient pour ou contre Espartero. Ce n’est pas qu’ils craignissent de manifester leur opinion, car on s’exprimait en toute liberté, et souvent avec beaucoup de verve, sur la conduite privée de la reine ; mais, à ma grande surprise, l’esprit de parti semblait anéanti. Je n’y pouvais rien comprendre, et je finissais par croire que les querelles en apparence si acharnées des partis étaient nées d’une agitation superficielle qui n’atteignait pas le cœur de la nation, que l’on avait joué à la guerre civile, les masses par désoeuvrement et par goût des aventures ; et les chefs pour gagner l’enjeu de la partie, c’est-à-dire le pouvoir : si bien que le pays long-temps le plus agité de l’Europe était devenu le plus tranquille depuis qu’une vigoureuse avait comprime les ambitions individuelles qui le doublaient à la surface.

Voilà pour les différences politiques, voici pour les diversités sociales. Le Castillan et l’Anglais sont fiers tous deux, et respectent dans leur personne, l’un le gentleman, l’autre le caballero mais chacun peut se direct se croire caballero, tandis que pour être gentleman il faut avoir de l’argent. En Espagne, tout le monde est noble A Grenade, mon cicérone, qui s’appelait Ximenès, ne doutait point qu’il ne fût parent du cardinal de ce nom. Les formes du langage sont pompeuses et aristocratiques : on s’adresse à un décrotteur ou à un mendiant en employant la troisième personne et l’expression consacrée votre merci, qui correspond à votre seigneurie. En Angleterre, sauf les lords et les évêques, sir est adressé à tout le monde, comme en français monsieur ; mais le rapport des classes n’en est pas moins un rapport d’inégalité : seulement c’est une inégalité consentis qui ne blesse personne et dont tout le monde s’arrange à merveille. En toute circonstance, chacun se place naturellement d’après sa situation sociale. Sur l’impériale des voitures publiques, il n’est interdit à personne de prendre place sur la banquette de devant ; mais, en fait, il arrive que presque toujours cette banquette est occupée par des gentlemen. La place à côté du cocher, qui est réputée la meilleure, est en général donnée, d’un consentement tacite, au personnage le plus considérable, et on ne la lui dispute point. J’ai observé que celui-ci ne manque jamais d’adresser plusieurs fois la parole au cocher, qui m’a paru répondre constamment, sans familiarité et sans obséquiosité, comme à un supérieur, non comme à un maître. En Espagne, c’est autre chose : là règnent la liberté, l’égalité, la fraternité… du cigare. Un mendiant s’arrête devant un grand d’Espagne en disant : Haciame el favor de su candela, ou en ne disant rien du tout. Le grand d’Espagne prête son cigare au mendiant, qui allume le sien. Du reste, le mendiant a l’air aussi noble et souvent plus noble que le grand d’Espagne ; il n’y a nulle effronterie dans sa requête, que l’usage autorise, et son geste en rendant le cigare est plein de courtoisie. L’égalité n’est point arrogante en Espagne ; l’inégalité n’est ni basse ni insolente en Angleterre.

Le contraste que je poursuis entre les deux peuples que je compare est aussi grand dans leurs langues et dans leur littérature que dans tout le reste. L’Espagnol est le plus plein, le plus sonore des idiomes néo-latins. L’anglais est le plus contracté, le plus bref des idiomes germaniques. L’un est une langue d’oisifs superbes, de gens qui n’ont rien autre chose à faire qu’à écouter leur parole retentissante ; l’autre est la langue d’un peuple énergique et affairé, qui n’a point de temps à perdre ; et à qui un monosyllabe suffit pour exprimer rapidement sa pensée, ou traduire sa volonté dans le moindre délai possible. Quelle magnifique langue que celle où des mouchettes s’appellent despabilladeras, et un éteignoir apagador ! Quelle langue expressive et prompt que celle où, dog veut dire suivre quelqu’un à la trace, comme un chien suit sa proie, et où, dans l’usage familier, cut veut dire sembler ne pas reconnaître quelqu’un pour rompre une fâcheuse connaissance !

La littérature anglaise et la littérature espagnole sont profondément nationales, bien que toutes deux aient subi une influence étrangère et conquérante : la première, l’influence des Normands ; la seconde, celle des Arabes. L’une et l’autre ont un théâtre purement indigène, et qui ne doit rien à l’imitation de l’antiquité ; mais Shakspeare est le poète de la passion, et Calderon le poète de la fantaisie : le premier est un grand peintre d’histoire et de portraits, le second un musicien merveilleux qui a produit d’admirables symphonies dramatiques ; l’un dessine fortement des caractères vrais, l’autre se joue avec des événemens invraisemblables, et se plaît parmi des personnages impossibles ; l’un enfin, a exprime avec une profondeur que nul n’a surpassée tous les sentimens de l’ame, hormis un seul, le plus intime et le plus puissant, le sentiment religieux ; l’autre, dans les Autos sacramentales, a symbolisé tous les sujets dramatiques qu’il empruntait tour à tour à l’histoire et à la fable, pour y retrouver et y reproduire le mystère fondamental du christianisme, l’incarnation, le dogme souverain du catholicisme, la présence réelle. Cervantes est un génie de la même famille que Shakspeare ; mais le romancier méridional a représenté la vie humaine par deux types qui la contiennent, et, comme on dit aujourd’hui assez pédantesquement, la résument tout entière, par don Quichotte et par Sancho, c’est-à-dire par l’idéal et par le réel. Il a concentré et condensé, pour ainsi dire, tout l’enseignement moral que l’observation de notre nature lui avait fourni dans une œuvre classique. Le poète du Nord a dispersé les trésors qu’il devait à une observation encore plus profonde et infiniment plus variée dans une foule de créations romantiques, admirables, sans doute, mais dont aucune peut-être n’offre un tout aussi achevé que Don Quichotte.

La littérature anglaise est plus inhérente au sol natal que la littérature espagnole, on y retrouve mieux son empreinte. Sans parler de l’Écosse, où l’on va de Walter Scott à Ossian, et des champs cultivés et décrits par Burns, le fermier-poète, à la Bruyère maudite, immortalisée par Shakspeare, il y a cent localités en Angleterre auxquelles sont liées les créations de la poésie nationale. L’aspect de la falaise de Douvres rappelle la peinture que Shakspeare trace, dans le Roi Lear, des effets d’un escarpement immense, d’où l’œil plonge d’en haut sur la grève, peinture qui donne au lecteur aussi bien qu’à Edgar. Les chênes et les verdoyantes retraites de Windsor évoquent le souvenir du début harmonieux de la muse de Pope. Les bords de la Saverne ont la fraîcheur des inspirations que leur demandait Milton, jeune encore, avant que les orages politiques lui eussent révélé l’enfer. En mémoire de Shakspeare, on va visiter les bords de l’Avon, dont il fut le cygne, et, en contemplant cette nature si douce, si paibile, si reposée, on s’étonne d’abord qu’elle ait vu naître l’auteur d’Hamblet, de Macbeth, d’Othello, mais on se rappelle bientôt que nul entre les auteurs dramatiques n’a plus que Shakspeare fait vivre les personnages de leur vie propre et n’a moins parlé par leur bouche. On se souvient d’ailleurs qu’il a aussi crée Desdémone, Juliette, Imogène, qu’il a composé des sonnets pleins de délicatesse, et que ses contemporains l’ont appelé le cygne de l’Avon avant moi, qui le nommais ainsi tout-à-l’heure peut-être à l’étonnement de mon lecteur. En apercevant de la terrasse de Windsor les tours et les clochers d’Eton, à l’horizon le voyageur reconnaît que c’est de là que Gray les contemplait quand il murmura le premier vers de son ode mélancolique.

Ye distant spire, ye antique towers !

À chaque pas, en Angleterre, on trouve une localité que la poésie ou le roman ont consacrée. À Londres, il n’est pas un quartier où ne soit présent le souvenir d’un grand écrivain de l’Angleterre. On montre à l’étranger la place où était le théâtre du Globe, sur lequel fut joué Shakspeare, et le café littéraire où Johnson rendait ses arrêts.

La terre d’Espagne a aussi ses souvenirs poétiques. Les passages des Pyrénées s’appellent encore aujourd’hui des ports comme dans les romances chevaleresques ; Burgos montre le coffre sur lequel, suivant une de ces romances, le Cid emprunta mille maravédis à des Juifs qui croyaient le coffre plein de pierres précieuses Le Cid, ayant payé les Juifs, fit ouvrir le coffre devant eux, il était plein de sable, et comme ils s’étonnaient, le Cid leur dit : Ce coffre contenait mieux que des pierres précieuses, il contenait la parole, ou, selon l’énergique expression de la romance, la vérité du Cid, langage altier et chevaleresque s’il en fut ; mais cette application de la chevalerie aux affaires eût de nos jours mené le Cid en cour d’assises.

Cependant il y a bien moins de lieux consacrés par cette popularité, que dispensent les grands écrivains en Espagne qu’en Angleterre. C’est un Français qui n’est jamais sorti de son pays, c’est Le Sage auquel on pense plus qu’à nul autre auteur en traversant les villes de l’Espagne, tant il s’était empreint de l’a couleur espagnole par son contact avec les romanciers de la Péninsule, à la famille desquels il appartient sans cesser jamais d’être Français par l’art et le style, et qu’il a tous surpassés. Il ne leur doit point Gil Blas comme a voulu le faire croire l’orgueil castillan, c’est aujourd’hui chose démontrée. Mais que les Espagnols aient songé à soutenir cette thèse et pu la soutenir avec quelque apparence de vérité, c’est une forte preuve et un grand éloge fidélité des tableaux de Le Sage.

Pour les étrangers, la littérature espagnole est presque tout entière dans Don Quichotte. C’est don Quichotte et Sancho Pança que l’on cherche sans cesse et que parfois je croyais apercevoir quand passait un maigre officier le casque en tête, chevauchant sur une rossinante qui galopa tout au plus une fois dans sa vie, ou un paysan de la Manche se dandinant sur un descendant du précieux grison. Il n’est pas une auberge qui ne fasse songer à celles que l’ingénieux hidalgo prenait pour des châteaux, pas une fille d’auberge qui n’éveille le gracieux souvenir de Maritorne, pas un moulin à vent qui ne fasse un peu l’effet d’un géant, pas un troupeau de moutons qu’on ne soit tenté de prendre, à travers le nuage de poussière qu’il soulève, pour l’armée du grand roi Alifanfaron. Ce qui est plus sérieux, la folie que Cervantes prête à son héros semble moins invraisemblable dans ce pays, où l’on marche si long-temps sans rencontrer un homme ou une maison, où rien ne ramène à la vie réelle, où l’amant de Dulcinée pouvait se livrer à toutes ses rêveries chimériques sans en être réveillé par le spectacle de la vie quotidienne ou troublé par les moqueries des passans. Placez don Quichotte en France ou en Angleterre ; il n’aura pas fait cent pas qu’il y aura foule autour de lui, et il sera conduit chez le maire ou le juge de paix ; mais, dans les déserts de la Manche, il pouvait se croire tout à son aise en pays de romancerie, dans les lieux infréquentés parcourus par les chevaliers errans, au fond du royaume de Micomicon, jusqu’a ce qu’il rencontrât un lieu habité, ce qui, dans le centre de l’Espagne, même pour ceux qui ne sont pas atteints de la folie de don Quichotte, est toujours presque une aventure.

Voilà assez de rapprochemens entre les deux pays que je compare ; le lecteur pourrait se lasser avant moi de voyager ainsi, un pied en Espagne et l’autre en Angleterre ; je finirai par un mot sur leur avenir.

Tous deux sont, en ce moment, avec la Belgique, la hollande et la Russie, les seuls en Europe qui n’aient pas été atteints par le dernier cataclysme politique. Sont-ils pour cela garantis de tout bouleversement futur ? On n’oserait l’affirmer pour l’Espagne ; sa tranquillité actuelle tient à l’énergie d’un homme, à la lassitude des partis. Cette facilité à se jeter dans les soulèvemens et les pronunciamientos peut entraîner encore les populations désoeuvrés et aventureuses de la Péninsule. L’avenir de la Grande-Bretagne est-il plus assurés ? Il semble, à voir cette société si sensée, si régulière, avec son patriotisme égoïste, son ambition prudente, son respect pour les traditions et la loi, qu’elle est assise sur une base inébranlable, et que, retranchée dans son île, derrière le rempart de ses mers, elle peut, — comme disait superbement Canning, — Eole politique, déchaîner les tempêtes sur le monde sans être ébranlée ; mais, en y regardant de près, on aperçoit bien des fentes qui lézardent l’édifice séculaire, si majestueux au premier coup d’œil et si solide en apparence. Il n’y a pas, je le crois, de danger prochain pour l’Angleterre ; mais n’y a-t-il pas un danger éloigné et un danger formidable ? Cette puissance extérieure à laquelle sa grandeur commerciale est liée est-elle bien assise ? Cet empire de l’Inde, déjà si démesuré et qu’une fatalité invincible agrandit toujours davantage, ne finira-t-il pas par rencontrer à l’Occident un autre empire que la fatalité semble pousser vers l’Orient. Ces populations nombreuses que l’Angleterre contient par la force, mais dont elle n’a pu entamer ni la religion ni les mœurs, aidées d’un appui étranger, ne peuvent-elles se soulever du cap Comorin jusqu’a l’Himalaya ? La révolte de Vélore, qui mit en péril la domination anglaise dans l’Inde, est-elle si ancienne ? Voici que le Cap repousse, les convicts que lui envoie la métropole, voici que les îles Ioniennes ne sont contenues que par les supplices, voici que le Canada commence à demander l’annexion aux États-Unis. Depuis l’invention de la vapeur, l’envahissement de l’Angleterre, que, sans ce secours, Napoléon avait cru possible, l’est devenu bien davantage, et, en cas d’invasion, trois millions d’affamés se lèveraient en Irlande ; cette Irlande est une plaie sans remède. Le peuple anglais fait chaque jour de généreux efforts pour guérir le mal qu’il a causé, mais il semble que ses anciens torts sont inexpiables. En Angleterre même, à Londres et dans les villes manufacturières, il existe des misères qui surpassent toutes nos misères. Les classes supérieures font beaucoup pour les combattre, et me préserve le ciel de leur refuser cette justice qu’on ne leur rend pas toujours ! mais pourront-elles faire assez ? L’abîme que le prolétariat a creusé sous la société britannique pourra-t-il être comblé par les sommes énormes qu’on enfouit chaque jour ? Rien ne donne une plus haute idée du génie de la civilisation que les quartiers opulens de Londres ; mais il y a aussi à Londres les quartiers de la peste et de la faim. Le choléra a forcé de fouiller dans cette fange empoisonnée, et il en est sorti de terribles menaces et de formidables leçons. Chaque jour, des enquêtes courageusement faites par l’état ou entreprises par les particuliers, dans ce pays de publicité, révèlent des douleurs inouies. Un soir, après avoir visité dans la matinée les docks de Londres, encore ébloui de ce mouvement incroyable, de cette activité gigantesque ; j’ouvris le journal, et j’y lus l’histoire d’un homme qui venait de se pendre après avoir étranglé sa femme et ses trois enfans, parce qu’il n’avait pas de pain à leur donner. Autre danger moins redouté, mais aussi réel ! Un parti se forme en Angleterre, qui, bien qu’éloigné des idées de bouleversement, leur prépare peut-être la voie : c’est un parti bourgeois, hostile à l’aristocratie, ce qui est très nouveau en Angleterre. Ce parti aspire à faire prévaloir en toute chose les intérêts de l’industrie sur ceux de la terre, c’est l’école de Manchester. Aujourd’hui il demande la réforme par une agitation à laquelle s’associe le chartiste O’Connor. Une révolution s’opère sourdement dans une portion de la classe moyenne. Cette classe moyenne, jusqu’à présent si respectueuse pour l’aristocratie, et qu’on voit encore en général si occupée de tout ce que fait celle-ci, cette classe moyenne qui, dans les voitures publiques, s’enquiert du nom du nobleman qui habite le château devant lequel on passe, du moment où il y viendra chasser, des hôtes qu’il y doit recevoir ; cette classe moyenne est, sur plusieurs points de l’Angleterre, insensiblement remplacée par une autre qui n’est point en respect devant l’aristocratie, qui n’a point le goût du passé, qui, en toute chose, aime le nouveau, que ce nouveau s’appelle libre échange, hydrothérapie, église indépendante, société de tempérance, orthographe phonétique, en un mot, est rationnelle et non traditionnelle. C’est principalement à Birmingham que ce mouvement m’a été signalé par des personnes, qui connaissaient le pays depuis plus long-temps que moi. J’en ai été frappé moi-même. J’ai entendu un jeune ministre dissident d’une grande éloquence, d’une renommée populaire et d’un caractère respecté, tonner contre l’aristocratie, et prophétiser l’avènement de la république en Angleterre. Je l’ai entendu en chaire prêcher contre le jeûne national devant un public choisi, appartenant aux familles les plus honorables de Birmingham. Ce sont là, si je ne me trompe, des signes précurseurs d’un changement radical dans les formes de la société anglaise.

L’édifice religieux, qui est le soutien de l’édifice politique, offre encore une façade parfaitement intacte. Personne n’élève la voix contre le christianisme. Lord Byron pour l’avoir attaqué, a perdu sa place dans le Panthéon des grands hommes, qui s’ouvre pour Addison ; le poète Shelley, qui avait le travers de se croire athée, a vu l’état lui enlever ses enfans. Les hommes les moins croyons sont prêts à combattre pour l’observation du dimanche ; mais cet édifice est lui-même composé de matériaux bien divers, bien incohérens. Il y à dans la toiture plus d’une poutre vermoulue, et dans les fondations plus d’une pierre rongée par le temps. L’église anglicane veut être protestante sans laisser à l’esprit aucune liberté. Les doctrines historiques des théologiens allemands, de ceux que, dans leur patrie, on accuse de pietisme, terrifient les docteurs d’Oxford et leur semblent l’abomination de la désolation. Cette prétention à l’omnipotence de l’église sur la raison, hors du catholicisme, est une gageure insoutenable ; bien que soutenue avec un aplomb extraordinaire, et l’incrédulité absolue ne saurait être loin de cette foi aveugle qu’on veut, contre toute logique, tuer au sein de la religion du libre examen. Le protestantisme anglais, entre le puseysme, qui le pousse vers le catholicisme, et l’unitairianisme, qui le pousse vers la philosophie, s’efforce en vain de se cramponner à la tradition qu’il a rejetée. Tiraillé en tout sens, divisé en sectes qui se subdivisent elles-mêmes, comme en ce moment le méthodisme, il chancelle, et avec lui la société politique ; dont il est le plus sûr fondement.

Sans doute toutes ces agitations sont le produit de la vie, sinon de la santé, et la tranquillité religieuse de l’Espagne, qui a sacrifié ses moines, et dont la philosophie est encore à naître, cette tranquillité tient au sommeil de l’ame et de l’intelligence. Cependant cette nation n’est pas morte, depuis vingt ans, elle a accompli une grande évolution ; elle est sorties du moyen-âge. La chrysalide engourdie pendant que s’opérait la transformation, la transformation accomplie, va peut-être se réveiller et déployer ses ailes. Déjà un grand progrès économique s’est réalisé. Qui nous dit qu’une ère de renaissance ne viendra pas pour cette race héroïque qui, durant huit siècles, a combattu à l’avant-garde de la chrétienté ? Ni l’intelligence, ni le courage ne lui manquent. Il lui manque une impulsion et un but ; le but peut se présenter : qu’il se présente, et l’impulsion sera donnée. Du reste, dans le sein de la nation espagnole, il n’y a point de haines sérieuses de classes et de partis ; la mendicité au soleil n’atteint jamais à l’affreuse misère des tristes climats du Nord. Il se passera bien du temps avant que la population croissante et l’industrie développée outre mesure fassent naître pour l’Espagne les dangers qui menacent les autres pays. À la fois protégée contre l’Europe par les Pyrénées, et communiquant par la mer avec l’Amérique et l’Orient, sa situation est incomparable. On peut donc ne pas désespérer de ce noble peuple, qui fut si grand, qui ne porte sur son front la marque d’un peuple condamné. L’Espagne a eu, comme l’Angleterre, le passé ; elle n’a pas, comme elle, le présent ; à qui sera l’avenir ?


JEAN-JACQUES AMPERE.

  1. Celle-ci contient, il est vrai, bien plus de livres et de manuscrits, et au Musée britannique il n’y a point de tableaux.