75%.png

Contre Andocide

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Contre Andocide
traduit par l’abbé Auger, 1783




[1] [Le commencement du discours manque ; un fragment de phrase qui reste, et que je n’ai pas traduit, annonce que l’orateur avait cité plusieurs exemples d’impies qui avaient éprouvé de la part des dieux des punitions remarquables.]


[3] Il me semble, Athéniens, que je dois vous rappeler les discours qu’on a tenus dans la ville sur le compte d’Andocide ; je dois vous faire souvenir qu’il n’a pas seulement perdu ses amis par ses dénonciations, mais qu’il s’est dénoncé lui-même. Puis donc que vous prononcez sur un tel homme et dans une telle affaire, il ne vous est pas possible d’avoir égard à la pitié ou à la faveur. Vous ne pouvez l’ignorer, c’est vous qui êtes spécialement chargés de punir ceux qui sont évidemment coupables envers les déesses[1] ; et l’on doit croire que celui qui s’est condamné lui-même, ne sera pas innocent aux yeux des autres. [4] Or, je vous le demande, si Andocide, échappé aujourd’hui aux tribunaux, se présente pour obtenir par le sort une place des neuf archontes[2], et qu’il obtienne celle de soi des sacrifices, ne sera-ce pas lui qui sacrifiera pour nous, et qui sera les prières accoutumées, ou dans la chapelle de Cérès à Athènes, ou dans son son temple d’Eleusis[3] ? Ne sera-ce pas lui qui pendant les mystères veillera à ce que personne ne manque à la fête, et ne viole les choses saintes ? [5] Mais quels seront, croyez-vous, les sentiments ou des initiés qui feront le voyage, lorsqu’ils verront quel est le roi des sacrifices, et qu’ils se rappelleront toutes ses impiétés, ou des autres Grecs que la fête attire dans notre ville, et qui viennent pour s’acquitter d’un vœu ou pour être témoins des cérémonies ? [6] Les impiétés d’Andocide sont de telle nature qu’il n’est inconnu ni aux citoyens ni aux étrangers ; car les actions fameuses, bonnes ou mauvaises, font nécessairement connaître ceux qui en sont les auteurs. Ajoutez encore qu’il a jeté le trouble dans plusieurs pays où il a voyagé, dans la Sicile, dans l’Italie, dans le Péloponnèse, dans l’Ionie, dans l’ile de Chypre, et dans l’Hellespont.

Parmi les monarques qu’il a visités, tous ont été perdus par ses flatteries, si l’on en excepte Denys de Syracuse[4]. [7] Ce prince l’emporte, sans doute, sur les autres en bonheur ou en prudence, puisque de tous ceux qui ont eu commerce avec Andocide, il est le seul qui n’ait pas été trompé par un homme qui, sans pouvoir nuire à ses ennemis, a le talent de plonger ses amis dans un abîme de maux[5]. Il n’est donc pas facile, Athéniens, si vous ménagez ce pervers contre la justice, que votre sentence échappe à la connaissance des Grecs. [8] Il faut aujourd’hui de toute nécessité que vous prononciez sur son sort, ne pouvant garder en même temps Andocide et les lois de votre pays. Non, il n’est point de milieu, il faut abolir vos lois, ou vous délivrer de cet homme.

[9] Il pousse l’audace jusqu’à prétendre que la loi portée contre lui a été abrogée, qu’il lui est permit de reparaître dans les temples et dans la place publique, et même à présent il se montre avec une assurance effrontée dans le sénat d’Athènes. [10] Toutefois, on dit que Périclès[6] vous conseillait un jour de faire usage contre les impies non seulement des lois écrites, mais des lois non écrites, d’après lesquelles les Eumolpides[7] donnent leurs réponses : ces lois que personne ne put jamais abolir, qu’on n’osa jamais contredire, et dont on ne connaît pas même l’origine. Il pensait que les coupables satisferaient ainsi par leur punition non seulement aux hommes, mais encore aux dieux. [11] Andocide a tellement bravé les dieux, et les hommes chargés de poursuivre les sacrilèges, que, dix jours à peine après son retour dans la ville, il a intenté, devant le roi des sacrifices, un procès pour crime d’impiété. Oui, Andocide s’est fait donner action pour un délit de cette nature, après avoir offensé les dieux par des excès inouïs : et ce qui mérite encore plus d’être remarqué, il accusait Aristippe d’avoir mutilé l’Hermès[8] de la famille d’Andocide. [12] Aristippe niait le fait, et protestait que l’Hermès était sain et entier, qu’il n’avait pas été mutilé comme le reste de ces statues. Cependant, pour n’être pas inquiété par un tel homme, il lui donna quelque argent, et se délivra de lui. Mais, puisqu’il s’est cru en droit de faire punir les autres pour crime d’impiété, les autres apparemment pourront le faire punir sans manquer à la religion ni à la justice.

[13] Il dira peut-être qu’il serait étrange que le dénonciateur subît les dernières punitions, tandis que les dénoncés jouissent de tous les privilèges de citoyen : non content de ne pas se justicier, il accusera.

Voici mon avis, Athéniens. Ceux qui vous ont forcés de recevoir les autres impies, sont coupables de la même impiété, et seuls en faute ; mais si étant les maîtres, vous frustrez les déesses de la vengeance qui leur est due, ce sera vous seuls alors qui serez coupables. Évitez donc de vous charger des impiétés d’un sacrilège, lorsque vous pouvez, en le punissant, vous mettre à l’abri de tout reproche. [14] De plus, les autres dénoncés nient les faits, Andocide avoue. Or, dans l’Aréopage, ce tribunal respectable, si célèbre par son équité, un accusé qui avoue est condamné sur son aveu, tandis qu’on cherche à convaincre celui qui nie ; et l’on a vu plus d’une fois les accusés y être déclarés innocents. On doit donc agir différemment à l’égard de ceux qui nient et à l’égard de ceux qui avouent.

[15] Tout homme qui, avec un mauvais dessein en a blessé un autre à la tête, au visage, aux pieds, aux mains, ou à quelque autre partie du corps, les lois de l’Aréopage veulent qu’il s’éloigne de la ville où réside l’homme blessé ; et, supposé qu’il y revienne, il sera dénoncé et puni de mort. Et vous, vous n’empêcherez pas d’entrer dans les temples, ou vous ne punirez pas s’il y entre, un homme qui a mutilé les images des dieux ! Une telle inconséquence serait révoltante. Cependant, il est utile et juste de veiller à la conservation des choses saintes, qui peuvent faire votre bonheur ou votre malheur. [16] Nous apprenons que plusieurs peuples de la Grèce interdisent l’entrée de leurs temples à quelques citoyens d’Athènes pour les impiétés qu’ils ont commises dans cette ville : et vous, que le délit touche directement, vous vous montreriez moins fidèles que les autres au maintien de vos usages religieux !

[17] Andocide est bien plus criminel que Diagoras de Mélos[9]. Diagoras n’a violé que par des discours les choses saintes et les fêtes d’un peuple étranger : au lieu qu’Andocide a profané par des actions celles de sa propre ville. Or, sans doute, vous devez sévir avec plus de rigueur contre les citoyens que contre les étrangers qui commettent chez vous des sacrilèges. La faute des uns est comme étrangère à celle des autres est domestique. [18] Ne renvoyez pas absous les prévaricateurs que vous avez entre les mains, lorsque, cherchant à vous saisir de ceux qui ont pris la fuite, vous faites promettre un talent d’argent à quiconque leur ôtera la vie ou les arrêtera : sinon, vous paraîtrez aux Grecs ne vouloir que faire parade de sévérité, et non sincèrement punir. [19] Andocide s’est annoncé dans la Grèce comme ne croyant pas aux dieux, lui qui, sans être effrayé par ses crimes, plein d’une confiance coupable, s’est mis sur un vaisseau, et, faisant le commerce, a parcouru les mers. Les dieux l’ont ramené, afin que revenu dans le lieu même de son délit pour y trouver des honneurs, il y trouvât le supplice. [20] J’espère qu’il ne tardera pas à être puni ; sans m’étonner néanmoins qu’il ne l’ait pas encore été. Les dieux ne punissent pas sur-le-champ ; la justice divine diffère en cela de la justice humaine. Je pourrais appuyer mon opinion de plus d’un exemple. Combien d’impies n’ont subi qu’après un long intervalle la peine qui s’est prolongée même jusques sur leur postérité ! Cependant le ciel envoie aux coupables mille frayeurs et mille périls, en sorte que plusieurs d’entre eux ont désiré de mourir pour se voir délivrés de leurs maux ; mais ce n’est qu’après une vie misérable qu’ils ont enfin obtenu la mort.

Considérez, en effet, la vie d’Andocide[10] depuis ses impiétés, et voyez s’il en est une plus triste que la sienne. Aussitôt après son crime, condamné déjà à une amende, et cité devant le tribunal, il se rendit de lui-même en prison, avec promesse de livrer son complice. Il savait néanmoins qu’il ne le pourrait pas, [22] l’ayant fait mourir indignement lui-même dans la crainte d’en être dénoncé. Mais un dieu ne lui at-il pas perverti le sens, puisqu’il a cru plus facile de se rendre en prison que de déposer une somme avec le même espoir d’échapper ? [23] Il y est resté plus d’un an, et c’est là qu’il a dénoncé ses parents et ses amis. On lui promettait l’impunité pourvu toutefois que sa déposition fût trouvée véridique. Mais que penser du jugement d’un homme qui se portait à cette démarche aussi absurde que déshonorante, de dénoncer ses amis sans être assuré de se sauver lui-même ? [24] Lors donc qu’il eut porté le coup mortel à ceux qu’il disait chérir davantage, on trouva sa déposition véridique, et il fut mis en liberté. Mais vous lui défendîtes de se montrer ni dans la place publique, ni dans les temples ; en sorte que s’il était insulté par ses ennemis, il n’était pas en droit de poursuivre lui-même l’insulte. [25] Depuis que les Athéniens sont célèbres, jamais homme ne fut diffamé pour une telle cause, ni avec tant de justice, parce que jamais homme ne s’était livré à de pareils excès. Est-ce donc au hasard et non pas aux dieux, qu’il faut attribuer ces événements ?

[26] Ensuite, il se rendit par mer chez le roi des Citiens[11], qui, l’ayant surpris dans une trahison, le fit enfermer. Ce n’était pas simplement la mort qu’il appréhendait, il tremblait qu’on ne le fît mourir en le mutilant chaque jour dans quelques parties de son corps, et en lui coupant toutes les extrémités les unes après les autres. [27] Sauvé de ce danger, il revint à Athènes sous les Quatre-cents[12]. Les dieux l’aveuglèrent jusqu’à lui faire désirer de revenir chez ceux mêmes qu’il avait offensés. On le fit arrêter et punir corporellement. Il ne périt pourtant pas encore, mais il sortit de prison. [28] D’ici, il passa chez Evagoras[13], roi de Chypre, qui le fit enfermer pour une injure qu’il en avoir reçue. Il échappa des mains de ce prince : il fuyait les dieux de sa patrie, il fuyait sa ville, il fuyait tous les lieux où il s’était réfugié. Mais, je le demande, quel agrément pourrait offrir une vie traversée par des peines continuelles ? [29] De Chypre il revint de nouveau à Athènes, où le gouvernement démocratique était rétabli, et il donna de l’argent aux prytanes[14] pour lui permettre de monter à la tribune.

Vous, Athéniens, vous le chassâtes de votre ville, confirmant, pour l’honneur des dieux, les lois portées par vous-mêmes contre les impies. [30] Enfin, ni peuple, ni monarque, nul état républicain ou oligarchique, ne voulaient plus admettre ce proscrit. Depuis ses sacrilèges, il ne cesse de mener une vie errante, ayant fait tant de mal à tous ceux qui le connaissent, qu’il ne peut plus se fier qu’à des inconnus. Tout récemment encore, depuis son retour, on l’a vu accusé deux fois dans la même année. [31] Sa personne est presque toujours dans les fers, et sa fortune presque entièrement épuisée par tous les procès qu’on lui intente. Mais doit-on appeler une vie, celle qu’on met à la merci de ses ennemis et des accusateurs de profession ? Voilà comme les dieux ont perverti le sens d’Andocide ; voilà les conseils qu’ils lui ont inspirés pour le perdre en punition de ses forfaits. [32] Dernièrement, il s’est livré à la discrétion du peuple, moins appuyé sur son innocence, que poussé par une certaine fatalité du sort.

Il ne faut donc pas, j’en atteste le ciel, que les vieillards et les jeunes gens instruits des impiétés de ce pervers, et le voyant échappé à tous les périls, en aient moins de respect pour les dieux. Qu’ils pensent plutôt qu’une vie courte, exempte de peines et d’afflictions, est préférable à la plus longue vie remplie de traverses, comme est celle d’Andocide. [33] Nous le voyons aujourd’hui, par un excès d’impudence, intriguer dans la ville, se mêler des affaires publiques, haranguer le peuple ; parmi les magistrats, censurer les uns, faire rejeter les autres ; paraître au sénat, y donner des conseils sur les cérémonies sacrées, sur les sacrifices, sur les prières, sur les oracles. Mais à quels dieux, je vous prie, pourrez-vous être agréables en adoptant les avis d’un tel homme ? Car ne croyez pas que, si vous fermez les yeux sur ses crimes, les dieux les fermeront de même. [34] Quoiqu’il ait offensé grièvement la ville d’Athènes, il prétend pouvoir y signaler son audace, parce qu’il est délateur de gens qui l’ont offensée ainsi que lui. Son projet est d’être plus puissant qu’aucun de nous ; comme s’il n’eût pas échappé à la peine uniquement par grâce, et à cause des embarras où se trouvaient alors les Athéniens, qui sentent maintenant qu’il les insulte et qu’il les brave ; mais le châtiment suivra de près la conviction.

[35] Voici une raison dont il s’appuiera (car il faut vous prévenir de ce qu’il peut objecter pour sa défense, afin que, nous écoutant tous deux, vous soyez plus en état de juger) : il ne manquera pas d’alléguer l’important service qu’il a rendu à cette ville en dénonçant les coupables ; et en la délivrant des craintes et du trouble où elle était plongée[15]. Mais quel était l’auteur de tous nos maux ? n’était-ce donc pas lui-même par les excès qu’il avait commis ? Faut-il lui savoir gré du service prétendu qu’il nous rendait par ses dénonciations, lorsque vous lui accordez l’impunité pour récompense ; et s’en prendre à vous de nos maux et de nos troubles, parce que vous recherchiez les coupables ? Non, sans doute ; mais c’est lui au contraire qui a troublé la ville ; pour vous, Athéniens, vous y avez ramené le calme.

[37] J’apprends que pour se justifier il doit dire encore que les traités sont pour lui comme pour les autres : il s’imagine qu’avec cette raison spécieuse[16] il déterminera plusieurs de ses juges à l’absoudre, parce qu’ils craindront de violer les traités.

[38] Je vais donc faire voir que les traités ne regardent nullement Andocide, ni celui que vous avez fait avec les Lacédémoniens, ni celui qu’ont fait entre eux les citoyens de la ville et du Pirée[17]. En effet, aucun de vous, qui êtes en si grand nombre, n’ayant commis les mêmes crimes qu’Andocide, ni même des crimes qui approchent des siens, Andocide doit-il avoir part aux mêmes traités que vous ? [39] On ne dira pas non plus que nous étions divisés à cause de lui, et que nous nous sommes réunis lorsque nous l’avons compris dans le traité, puisque ce n’est, pas pour un seul homme, mais pour tous les citoyens, tant ceux du Pirée que de la ville, que nous avons conclu un traité scellé du serment. D’ailleurs, il serait fort étrange qu’étant éloignés de votre patrie, et manquant de tout, vous eussiez travaillé à faire oublier les crimes d’Andocide. [40] Dira-t-on que les Lacédémoniens, dans leur traité avec vous, ont fait mention de lui, parce qu’ils lui avoient quelque obligation ? Non, certes. Dira-ton que vous du moins vous vous êtes occupés de ses intérêts ? Eh ! pour quel service ? Serait ce parce qu’il s’exposa souvent pour la patrie ? [41] On ne pourrait le dire sans avancer une imposture ; et vous ne devez pas vous y laisser surprendre. Mais enfin, ce n’est pas violer les conventions réciproques que de punir Andocide pour ses fautes personnelles ; elles ne pourraient être violées que dans le cas où, sous prétexte des malheurs publics, on voudrait tirer de quelqu’un une vengeance particulière.

[42] Il inculpera peut-être Céphisius son accusateur, et, l’on doit en convenir, il ne manquera pas de sujet. Mais vous ne pouvez, Athéniens, par le même suffrage, condamner l’accusateur et l’accusé. Il n’est question aujourd’hui que de prononcer sur le compte d’Andocide selon les règles de la justice ; sauf à prononcer dans un autre temps sur la personne de Céphisius, et de chacun d’entre nous contre lesquels Andocide ne manquera pas tout-à-l’heure de se déchaîner. Ne faites donc pas grâce à un coupable parce que vous seriez animés contre d’autres.

[43] Il dira qu’il a été dénonciateur, et qu’on ne voudra plus dénoncer s’il est frustré du prix de sa dénonciation. Mais vous avez récompensé, Athéniens, la dénonciation d’Andocide en lui laissant la vie, que vous avez ôtée à tant d’autres qui étaient coupables du même crime. Il doit donc vous rendre grâce de sa conservation, et n’imputer qu’à lui seul les maux et les périls dans lesquels il s’est jeté lui-même, en s’écartant du décret où est consignée la sûreté qu’on lui donnait pour dénoncer. [44] Loin d’accorder aux dénonciateurs la liberté de commettre de nouveaux délits, lorsque c’est déjà trop des anciens, il faut les punir quand ils sont pris en faute. En général, les dénonciateurs qui se dénoncent eux-mêmes avant que d’avoir été convaincus des avions criminelles qu’on leur impute, se rendent du moins cette justice, qu’ils ne doivent pas fatiguer par leur présence ceux qu’ils ont offensés par leur conduite. Ils croient qu’en s’éloignant ils paieront dans l’esprit des étrangers pour s’être garantis de la peine, et avoir conservé tous leurs droits ; mais qu’en restant parmi leurs concitoyens ils seront regardés comme des scélérats et des pervers. [45] Aussi Batrachus[18], le plus méchant des hommes, si l’on en excepte Andocide, Batrachus qui sut dénonciateur sous les Trente, quoique compris dans les traités et dans les serments comme tous les citoyens d’Éleusis[19], se retira-t-il de lui-même dans un autre pays, par égard pour ses compatriotes qu’il avoit offensés. Et Andocide qui a offensé les dieux mêmes, a moins respecté les dieux que Batrachus ne respectait les hommes, puisqu’il a eu le front de reparaître dans leurs temples. Devez-vous donc, Athéniens, ménager quelqu’un qui est plus méchant et moins sensé qu’un Batrachus ; et n’est-ce point assez qu’on lui ait laissé la vie ?

[46] Mais enfin, par quelle considération voudriez-vous absoudre Andocide ? Serait-ce en qualité de brave guerrier ? Mais il ne sortit jamais de la ville pour aucune expédition, dans la cavalerie, ni dans l’infanterie, comme commandant de vaisseau[20], ni comme simple soldat, avant ni après nos disgrâces, quoiqu’il ait passé l’âge de 40 ans[21], [47] et quoique d’autres exilés partageaient avec nous les dépenses et les périls dans le combat de l’Hellespont[22]. Rappelez-vous, Athéniens, de quelle guerre et de quels maux vous vous délivrâtes vous et la république, par les travaux sans nombre que vous avez essuyés, par l’argent du trésor et des contributions que vous avez prodigué, par la mort d’une foule de braves citoyens qui périrent dans les combats, et que vous honorâtes d’une sépulture publique. [48] Andocide, qui a refusé de partager nos maux, qui ne contribua jamais en rien au salut d’Athènes, prétend aujourd’hui participer aux droits d’une ville qu’il a souillée par ses impiétés !

Il nous a servis, dira-t-on peut-être, par ses richesses, et par ses liaisons intimes avec des princes et des monarques : il vantera tout-à-l’heure ces liaisons quoiqu’il connaisse vos mœurs. Mais de quels services veut-on parler ? Quand ils seraient véritables, quels avantages doivent-ils procurer à un homme qui, faisant commerce avec un vaisseau, [46] voyant les troubles qui agiraient sa patrie et les extrémités où elle était réduite, n’a pas cherché à la secourir en y transportant des provisions de blé[23] ? Les étrangers cependant, domiciliés et autres, se sont crus obligés, par reconnaissance, de transporter des grains à Athènes. Mais vous, Andocide, quel bien avez-vous fait à votre ville ? par quels services avez-vous réparé vos crimes ? comment avez-vous payé à la patrie ce que lui doit chacun de ses enfants ?

[50] Rappelez-vous, ô Athéniens, rappelez-vous les sacrilèges de celui que vous allez juger ; songez à cette fête célèbre qui vous attire la considération de tant de peuples : mais à force de voir les forfaits de ce méchant, à force d’en entendre parler, vous y êtes devenus comme insensibles, en sorte que ce qui est affreux ne vous paraît plus affreux. Donnez-y plus d’attention, je vous conjure : retracez-vous le tableau de ces excès jusqu’alors inconnus ; et vous serez plus en état de porter votre sentence. [51] Revêtu des habits sacrés, contrefaisant les cérémonies saintes, il a dévoilé et manifesté à haute voix, devant des personnes non initiées, des mystères vénérables qui devaient être cachés pour eux. Des dieux que nous regardons comme des dieux, à qui nous rendons un culte, que nous honorons par des prières et des sacrifices, il les a outragés, il a mutilé leurs images. En expiation de ces horreurs, les prêtres et les prêtresses, debout, tournés du côté de l’occident[24], ont prononcé des imprécations et secoué leurs robes, suivant les usages antiques : [52] Andocide a tout avoué. Pour mettre le comble à ses crimes, bravant la loi qui l’excluait des temples comme un homme chargé de la haine des dieux, forçant toutes les barrières, il est revenu dans Athènes, a sacrifié sur les autels où il ne lui était pas permis de sacrifier ; et, assistant aux mystères qu’il avait profanés, il est entré dans la chapelle de Cérès, et s’est aspergé de l’eau lustrale. Qui peut voir sans frémir son audace sacrilège ? [53] Quel ami, quel parent, quel juge, pour favoriser secrètement Andocide, voudrait encourir la haine manifeste des dieux ? Vous devez donc croire, Athéniens, qu’en punissant ses forfaits, et en vous délivrant de sa personne, vous purgerez la ville, vous purifierez la place publique et les temples, vous repousserez un scélérat chargé du courroux céleste, qui attirerait sur vous les malheurs qui le poursuivent ; qu’enfin vous vous soustrairez au châtiment qu’il mérite, et que le ciel lui prépare.

Je vais vous rapporter à cette occasion ce que Dioclès, notre aïeul, fils de Zacorus l’hiérophante[25], vous conseillait un jour lorsque vous délibériez sur le sort d’un citoyen de Mégare qui avait profané les choses saintes. Les autres vous exhortaient à le faire mourir sur-le-champ, sans le juger : lui, il vous conseilla de le juger pour l’exemple des hommes, afin que sa condamnation qu’ils engendraient de leurs propres oreilles, et qu’ils verraient de leurs yeux, les rendît plus sages. Mais, par révérence pour la divinité, il vous conseillait de juger chacun dans vos maisons le coupable, et d’apporter au tribunal la sentence de condamnation. [55] Vous, Athéniens, suffisamment instruits de ce que vous avez à faire, ne vous laissez pas séduire par l’éloquence de l’homme que j’accuse. Vous avez entre les mains un impie avéré : ses sacrilèges vous étaient déjà connus, et vous venez d’en entendre le récit. Il emploiera les supplications et les prières ; gardez-vous de vous laisser toucher : songez que ce n’est point à ceux qui sont justement condamnés mais aux innocents qui subissent une condamnation injuste, que l’on doit de la compassion.



  1. Envers Cérès et Proserpine. Andocide était accusé d’avoir profané les mystères de Cérès.
  2. Magistrats élus tous les ans. Le premier s’appelait l’archonte, proprement dit. Le second se nommait roi, ou roi des sacrifices. Le troisième, polémarque. Les six autres s’appelaient d’un nom commun, thesmothètes.
  3. Éleusis, ville de l’Attique, où il y avait un temple fameux de Cérès. C’était là qu’on célébrait les mystères de cette déesse, qui n’avait à Athènes qu’une chapelle.
  4. Denys de Syracuse, ou Denys l’ancien, qui d’une condition obscure, s’était élevé à l’autorité souveraine dam Syracuse, et qui commandent dans la plus grande partie de la Sicile.
  5. Andocide s’était vu obligé de dénoncer ses amis, c’est à quoi Lysias fait ici allusion.
  6. Périclès, ministre d’Athènes assez connu. [note originale]
  7. Famille sacerdotale de cette même ville. Je n’ai vu nulle part quelles croient ces lois non écrites dont parle Lysias.
  8. On appelait Hermès une statue de Mercure carrée. L’Hermès de la famille d’Andocide : Eschine et Plutarque prétendent que cet Hermès passait pour appartenir à la famille d’Andocide, mais qu’il appartenait réellement à la tribu Égéide.
  9. Diagoras, originaire de Mélos, petite ville de Grèce, était venu s’établir à Athènes, où il se mit à enseigner l’athéisme. On lui intenta procès sur sa mauvaise doctrine. Il se sauva par la suite, et évita le supplice ; mais il ne put éviter la flétrissure de la sentence qui le condamnait à mort. Les Athéniens eurent tant d’horreur pour les principes impies qu’il débitait qu’ils allèrent jusqu’à mettre sa tête à prix, et à promettre un talent de récompense pour celui qui le leur livrerait mort ou vif.
  10. On voit dans ce qui suit beaucoup de faits qui ne sont connus ni par l’histoire, ni par les discours d’Andocide, ou que celui-ci rapporte autrement.
  11. Citium, selon Suidas et Diodore de Sicile, était une ville de Chypre. Mais je n’ai vu nulle part quel était le nom de ce roi des Citiens. J’ai vu seulement qu’il y avait plusieurs rois dans l’île de Chypre.
  12. Dans les troubles d’Athènes, quatre cents citoyens furent choisis pour gouverner l’état. Ils ne tardèrent pas à abuser de leur pouvoir, dont ils furent dépouillés.
  13. C’est l’Évagoras, roi de Salamine dans l’île de Chypre, dont Isocrate a écrit l’éloge funèbre.
  14. On appelait prytanes les cinquante sénateurs en tour de présider, et qui seuls avaient le droit de convoquer les assemblées du peuple.
  15. Le discours d’Andocide, et le sommaire que je mettrai à la tête, feront connaître tous ces faits dans un plus long détail.
  16. Qui a une apparence de vérité et de justice, mais qui n’en a, effectivement, que l’apparence. ([https : //fr.wiktionary.org/wiki/sp%C3%A9cieux définition du wiktionnaire])
  17. Dans les troubles d’Athènes, et sous la domination des trente tyrans, une partie des citoyens retirés au Pirée était en guerre avec ceux de la ville soutenus par les Lacédémoniens. Les deux partis se rapprochèrent, et conclurent un traité entre eux et avec Lacédémone.
  18. Batrachus n’est connu que par les discours de Lysias.
  19. Comme tous les citoyens d’Éleusis. Les Trente ayant essuyé une désastre considérable, s’étaient retirés avec un grand nombre de citoyens à Éleusis ville de l’Attique.
  20. Thucydide contredit ici l’orateur. Dans son premier livre il parle d’un Andocide, fils de Léogoras, qui commandait les vaisseaux d’Athènes envoyés au secours des Corcyréens contre les Corinthiens. Ce n’était pas l’aïeul de notre Andocide qui aurait été trop âgé ; c’était donc lui-même qui à cette époque devait avoir environ 36 ans. Plutarque dans sa vie d’Andocide est d’accord avec l’historien.
  21. Athènes on servait depuis dix-huit ans jusqu’à quarante. Andocide avait bien passé l’âge du service dans le temps où ce discours fut prononcé, puisqu’il devait avoir plus de soixante ans.
  22. Détroit dans lequel les Athéniens essuyèrent contre les Lacédémoniens, leurs rivaux, une défaite qui leur porta le dernier coup.
  23. Andocide prétend le contraire dans ses discours.
  24. Dans les prières adressées aux dieux du ciel, on se tournoie du côté de l’orient ; dans celles qu’on adressait aux dieux des enfers, et dans les imprécations, on se tournait du côté de l’occident.
  25. Prêtre chargé de faire connaître les cérémonies religieuses, et de garder les trésors des temples.