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Contre Verrès (traduction Auger)/2/2

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Seconde action contre Verrès : 1. Sur sa préture de Rome, Texte établi par NisardGarnier2 (p. 149-170).

SECONDE ACTION CONTRE VERRÈS.

DISCOURS SEPTIÈME.

ARGUMENT.


Dans le second livre l’orateur arrive au fond même de la cause, aux crimes que Verrès a commis en Sicile. Il accuse le préteur d’avoir, contre toutes les lois, exigé de grandes sommes d’argent pour rendre la justice. Ce discours est intitulé de jurisdictione Siciliensi, parce que le principal objet, sinon le seul que l’orateur y traite, est la manière même dont Verrès a rendu la justice en Sicile.

Cicéron commence par un magnifique éloge de la Sicile dont il vante la fidélité, l’attachement au peuple romain, la fécondité et la richesse, si utiles à Rome. Scipion l’Africain, Marcellus ont toujours respecté cette province qui aida Rome à détruire Carthage : un Verrès ose l’opprimer. Il a exercé d’odieuses rapines même envers les citoyens romains établis dans l’île pour y faire le commerce.

La Sicile tout entière, à l’exception des Mamertins, envoie aujourd’hui des accusateurs contre Verrès. Après s’être appuyé sur des témoignages aussi imposants que nombreux, l’orateur raconte la manière injuste, arbitraire et cruelle, dont il a jugé Dion d’Halèse, Sosippe, Épicrate d’Argyrone, Héraclius de Syracuse, Épicrate de Bidis. Dans la condamnation de Sopater et de Sthénius, il a poussé le mépris de toutes les lois jusqu’à mériter lui-même la peine capitale. Ces narrations remplissent et animent la première partie du discours.

Suivent d’autres accusations contre Verrès. L’argent qu’il tirait de l’élection des sénateurs, des pontifes et des censeurs ; la contribution pour les statues ; ses vols, ses gains usuraires, de complicité avec les fermiers publics, et surtout avec Carpinatius, dont les registres décèlent ses malversations : telle est la matière de la seconde partie de ce discours, où l’on remarque surtout le portrait de Timarchide, un des principaux agents de Verrès.

La péroraison, qui accable Verrès sous le poids de ses crimes, se termine par une insinuation contre le désintéressement d’Hortensius, qui n’a pas dû prêter gratuitement son éloquence à un tel homme.


LIVRE SECOND.

SUR SA PRÉTURE EN SICILE.

I. Juges, il me faudra passer bien des faits sous silence, si je veux enfin remplir la tâche qui m’a été confiée. Car je me suis chargé de la cause de la Sicile, qui m’a engagé à prendre sa défense. Toutefois en m’imposant ce fardeau, en acceptant cette cause, j’ai embrassé un plus grand objet c’est la cause d’un ordre tout entier, celle du peuple romain que j’ai entrepris de défendre, persuadé qu’on pourrait enfin obtenir des juges un arrêt équitable le jour où on leur dénoncerait un vrai coupable, et où la voix d’un accusateur ferme et zélé se ferait entendre devant eux. Je me hâterai donc d’en venir à la cause de la Sicile, sans parler de tous les vols et de toutes les infamies commis ailleurs par cet homme ; de cette manière j’y appliquerai toutes mes forces, et j’aurai plus de temps pour la mieux exposer.

Mais, avant de vous faire connaître les malheurs de la Sicile, je crois devoir dire quelques mots sur l’illustration, l’antiquité, l’utilité de cette province. Car si vous devez à tous les alliés, à toutes les provinces et vos soins et votre intérêt, il n’en est pas qui y aient plus de droits que la Sicile. De toutes les nations étrangères, c’est la première qui se soit réfugiée dans l’amitié et dans la foi du peuple romain ; la première qui ait porté le nom de province, ce titre si honorable pour nous ; la première qui ait fait connaître à nos ancêtres la gloire de commander aux peuples étrangers. Elle est la seule qui ait gardé une fidélité à toute épreuve au peuple romain : de toutes les cités qui la composaient, les premières qui soient entrées dans notre alliance ne s’en sont jamais détachées depuis ; les autres, les plus nombreuses et les plus illustres, nous ont toujours montré la même amitié. Aussi est-ce de la Sicile que nos ancêtres se sont élancés en Afrique. Certes nous ne l’aurions pas détruite si aisément, cette Carthage, si puissante et si redoutable, sans ce grenier ouvert à nos approvisionnements, sans cet asile ouvert à nos flottes.

II. Dans sa reconnaissance, P. Scipion l’Africain, après la ruine de Carthage, décora les villes siciliennes de statues et de monuments magnifiques ; voyant que c’était la Sicile qui se réjouissait le plus de la victoire du peuple romain, c’est en Sicile qu’il voulut multiplier les trophées de notre victoire. Enfin ce M. Marcellus lui-même, qui dans cette province fit connaître aux ennemis sa valeur, aux vaincus sa clémence, sa loyauté à tous les Siciliens, ne se contenta pas, pendant cette guerre, de ménager les alliés, il épargna même les ennemis dont il avait triomphé. Il venait de réduire par la force de ses armes et la sagesse de ses mesures cette ville si bien fermée du côté de la terre et de la mer, cette ville que l’art et la nature ont fortifiée, la superbe Syracuse ; loin de la dépouiller, il la laissa si magnifiquement ornée, qu’elle devint à la fois un monument de sa victoire et de sa modération, et qu’on put y voir en même temps ce qu’il avait emporté par la force, ce qu’il avait épargné, et ce qu’il avait laissé aux habitants. Il crut devoir rendre cet hommage â la Sicile, de ne pas faire disparaître, même une ville ennemie d’une île alliée. Qu’en est-il arrivé ? la Sicile a toujours été notre domaine : tout ce qu’elle pouvait produire paraissait moins croître sur son territoire, qu’être déjà remis entre nos mains. Quand n’a-t-elle pas fourni au jour marqué le blé qu’elle nous devait ? Quand ne s’est-elle pas empressée de nous en offrir, suivant nos besoins ? Quand a-t-elle refusé celui que nous exigions ? M. Caton, cet illustre citoyen, surnommé le Sage, appelait la Sicile le grenier de la république, la nourrice du peuple romain. Quant à nous, la guerre d’Italie, une des plus grandes et des plus difficiles, nous a appris que la Sicile était pour nous, non pas un grenier, mais cet antique et riche trésor de nos aïeux : car en nous fournissant ses cuirs, ses tuniques, ses blés, sans que nous eussions à faire aucune dépense, elle a vêtu, nourri, équipé nos plus grandes armées.

III. Que dirai-je des services continuels qu’elle nous a rendus, et dont nous ne sentons peut-être pas toute l’importance ? Elle enrichit un grand nombre de nos citoyens, qui trouvent en elle une province voisine, fidèle, productive ; où ils peuvent se rendre facilement, ou ils font volontiers des affaires : elle renvoie les uns chargés de marchandises dont ils tirent des profits immenses ; elle retient les autres chez elle pour qu’ils s’y enrichissent par l’agriculture, les troupeaux ou le commerce ; et ils trouvent une seconde patrie : avantage inappréciable pour nous, qu’un si grand nombre de citoyens soient retenus près de Rome par des occupations si fructueuses. Les provinces et les contrées soumises au tribut sont pour ainsi dire les terres du peuple romain ; et comme vous aimez surtout les terres les plus voisines, la proximité d’une province, qui est pour ainsi dire à nos portes, doit nous la rendre plus chère encore. Telle est d’ailleurs la vie laborieuse, simple et frugale des habitants, qu’elle semble se rapprocher beaucoup de nos mœurs, mais de nos mœurs antiques, et non de celles d’aujourd’hui. Ils ne ressemblent en rien aux Grecs ; ils n’en ont ni le luxe ni l’indolence ; ils se distinguent au contraire par une application infatigable dans les affaires publiques et particulières, par beaucoup d’économie et d’activité. Ils ont tant d’affection pour nos compatriotes, que ce sont les seuls qui ne haïssent ni nos fermiers publics, ni nos commerçants. Quoiqu’ils eussent déjà souffert des injustices de plusieurs de vos magistrats, c’est pour la première fois aujourd’hui qu’ils invoquent nos tribunaux, qu’ils se réfugient à l’autel sacré des lois. Cependant ils avaient déjà subi cette année désastreuse, qui les aurait anéantis, si quelque destin propice ne leur eût envoyé C. Marcellus, afin que la Sicile fût deux fois rétablie par la même famille ; ils avaient ensuite gémi sous le pouvoir sans bornes de Marcus Antonius. Mais le peuple romain, comme ils le savaient par leurs ancêtres, leur avait rendu de si grands services, qu’ils croyaient devoir supporter même les injustices de nos magistrats. Aucun préteur, avant Verrès, n’a été poursuivi par un témoignage public de leurs cités. Ils l’auraient enfin supporté lui-même, si ses excès n’avaient été que ceux d’un homme, si ses forfaits ne dépassaient pas toute imagination ; mais ne pouvant plus tolérer ses débauches, sa cruauté, son avarice, son insolence ; tous les avantages, tous les droits, tous les bienfaits qu’ils tenaient du peuple romain leur étant ravis par les crimes et le caprice d’un seul, ils ont résolu, ou de poursuivre et de venger par vos arrêts les injustices qu’ils ont essuyées, ou, s’ils vous paraissaient indignes de votre protection, d’abandonner leurs villes et leurs demeures, puisque aussi bien les persécutions de Verrès leur ont déjà fait déserter leurs campagnes.

IV. C’est dans ce dessein que toutes leurs députations ont supplié L. Métellus de venir au plus tôt remplacer Verrès ; c’est dans cet esprit qu’ils ont tant de fois déploré leurs infortunes auprès de leurs protecteurs ; c’est pénétrés de cette douleur qu’ils ont présenté aux consuls une requête, ou plutôt une accusation contre Verrès. Moi-même, dont ils avaient éprouvé la fidélité et la modération, ils ont trouvé moyen, à force de larmes et de gémissements, de me faire manquer, pour ainsi dire, aux règles que je m’étais toujours imposées en me contraignant d’accuser Verrès, malgré mes principes et mes répugnances, et, quoique mon rôle dans cette cause soit, après tout, celui d’un défenseur plutôt que d’un accusateur. Enfin, les personnages les plus distingués, les premiers de toute la province sont venus en leur nom et au nom de leurs villes ; les cités les plus importantes et les plus honorables ont poursuivi leurs injures avec le plus d’ardeur. Mais comment, juges, sont-ils venus ? Ici, je crois déjà devoir vous parler pour les Siciliens plus librement qu’ils ne désireraient peut-être ; je consulterai plutôt leur intérêt que leur volonté. Croyez-vous que jamais dans aucune province on ait employé tant de moyens, et montré tant de passion pour soustraire un accusé absent aux recherches d’un accusateur ? Les questeurs de l’un et l’autre département sous sa préture, m’ont sans cesse opposé leurs faisceaux. Leurs successeurs eux-mêmes, jaloux de prouver leur reconnaissance à Verrès, qui leur avait fait généreusement part des provisions de sa table, n’ont pas été moins acharnés contre moi. Voyez quel était son pouvoir, puisqu’il a trouvé dans les quatre questeurs d’une province des défenseurs, des champions aussi ardents ; un préteur et toute sa cohorte, si pleins de zèle pour lui, qu’on eût cru qu’ils regardaient comme leur province, non la Sicile qu’ils avaient trouvée dévastée, mais Verrès lui-même, qui en était sorti chargé de dépouilles. Ils menaçaient ceux des Siciliens qui voulaient envoyer des députations pour déposer contre lui, ceux des députés qui voulaient partir. Ils faisaient aux autres de grandes promesses pour les engager à témoigner en sa faveur : enfin ils arrêtaient et tenaient enfermés ceux qui avaient été témoins de délits particuliers et auxquels j’avais fait personnellement des sommations.

V. Malgré toutes ces violences, la cité des Mamertins est la seule, sachez-le bien, qui ait envoyé en son nom des députés pour faire l’éloge de Verrès. Eh bien ! le chef de cette députation, le plus distingué de ses citoyens, C. Héïus, a déposé devant vous, sous la foi du serment, qu’un immense vaisseau de transport avait été construit pour Verrès à Messine, par les ouvriers de la ville. Et ce même député des Mamertins, cet apologiste officiel de Verrès, a dit encore que celui-ci, non content de lui ravir ses biens, avait enlevé de sa maison tous les objets sacrés, et les dieux pénates qu’il tenait de ses ancêtres. Belle apologie, que celle où les députés chargés d’une seule fonction en remplissent deux, celle de louer le préteur et celle de l’accuser de concussion ! Quant à l’amitié de cette ville pour Verrès, j’en expliquerai la nature dans un autre moment, et je vous ferai voir que les motifs de l’affection des Mamertins pour lui ne sont que des motifs de condamnation. Juges, aucune autre cité n’est venue ici le défendre en vertu d’une délibération publique. Ces violences de l’autorité n’ont pu ébranler qu’un petit nombre d’hommes sans effrayer les villes ; tout ce qu’elles ont produit, c’est que dans les lieux les plus misérables et les plus abandonnés, quelques individus de réputation assez équivoque sont partis sans l’ordre du sénat et du peuple ; ou encore que des députés envoyés par leurs cités pour témoigner contre Verrès, ont été retenus par la force et par la crainte. Qu’il en ait été ainsi chez quelques-uns de ces peuples, je n’en suis nullement fâché ; le témoignage des autres cités, si nombreuses, si considérables, si imposantes, de toute la Sicile en un mot, n’en aura que plus d’autorité auprès de vous, quand vous verrez qu’aucune puissance n’a pu les retenir, qu’aucun péril n’a pu les empêcher d’éprouver ce que peuvent sur vous les plaintes de vos plus anciens et de vos plus fidèles alliés. Quant à cet éloge de Verrès, dont vous avez tous entendu parler, et qui a été fait au nom de leur ville par les Syracusains, vous avez su dans la première action, par le témoignage du Syracusain Héraclius quel en était le caractère ; toutefois je dirai ailleurs ce qu’on doit penser de tout ce qui regarde cette ville. Vous verrez que jamais homme n’a excité autant de haine chez aucun peuple que Verrès chez les Syracusains.

VI. Mais, dira-t-on, les Siciliens seuls le poursuivent ; les citoyens romains qui commercent dans la Sicile, le défendent, le chérissent, le veulent voir absous. Et quand cela serait, dans une affaire de concussion, devant un tribunal établi en faveur des alliés, ce sont les plaintes des alliés qu’on doit écouter. Mais vous avez pu voir, dans la première action, qu’un grand nombre de citoyens, établis en Sicile, et des plus honorables, déposaient des injustices les plus graves qu’ils avaient éprouvées eux-mêmes ou qu’ils savaient avoir été faites à d’autres. Pour moi, je le pense et je l’affirme, si je crois avoir bien mérité des Siciliens en poursuivant leurs injures à mes risques et périls, sans craindre ni la fatigue ni les inimitiés ; je ne crois pas moins fortement que mes concitoyens me sauront gré de ma conduite, persuadés, comme ils le sont, que la conservation de leurs droits, de leur liberté, de leurs intérêts et de leur fortune dépend de la condamnation de cet homme. En conséquence, et je consens que vous vous décidiez sur cette épreuve, si Verrès dans sa préture de Sicile a eu pour lui quelque espèce d’hommes que ce soit, Siciliens, citoyens romains, pacagers ou commerçants ; s’il n’a pas été pour eux tous un déprédateur, un ennemi ; enfin, si jamais il en a épargné aucun dans quelque affaire, je ne m’y oppose plus, qu’on l’épargne lui-même. À peine eut-il obtenu du sort la province de Sicile, qu’à Rome et aux portes de Rome il se mit à chercher en lui-même, et à examiner avec ses amis par quels moyens il pourrait, en une seule année, tirer de cette province le plus d’argent. Ce n’était pas par la pratique qu’il voulait s’instruire, quoiqu’il ne fût pas novice dans l’art d’exploiter une province ; mais il désirait arriver en Sicile avec des plans arrêtés de déprédation. Ô l’admirable présage tiré par le peuple contre cette administration, et répété par le bruit public, lorsque, par manière de raillerie, on tira de son nom un sûr présage de sa conduite en Sicile ! Pouvait-on, en effet, en se rappelant sa fuite et ses vols lors de sa questure, en songeant au pillage des villes et des temples pendant sa lieutenance, en voyant dans le forum la trace des brigandages de sa préture ; pouvait-on douter des malversations qui devaient signaler le quatrième acte de ce drame ?

VII. Et, pour que vous compreniez qu’il s’est inquiété à Rome même, non seulement des espèces de vols, mais des noms propres, voici qui vous prouvera sans réplique sa rare impudence. Le jour qu’il mit le pied en Sicile (voyez s’il était assez préparé, selon le présage qu’on en avait tiré à Rome, à balayer la Sicile), il écrit de Messine à Halèse ; il avait fait, je pense, la lettre en Italie ; car à peine débarqué, il eut soin que Dion d’Halèse comparût au plus tôt devant lui : il voulait connaître, disait-il, d’une succession laissée au fils de cet homme par un parent, Apollodore Laphiron. Il y avait là, juges, des sommes immenses. C’est ce même Dion, qui est devenu citoyen romain par le bienfait de Q. Métellus. C’est celui dont il s’agissait dans l’action précédente, où les nombreux témoignages de personnes du premier rang, et quantité de registres, vous ont pleinement démontré qu’il a compté onze cent mille sesterces pour obtenir de Verrès le gain d’une cause qui n’offrait pas le moindre doute, mais que Verrès instruisait ; qu’ainsi, outre des troupes de ses plus belles cavales, outre tout ce qu’il avait chez lui d’argenterie, et de tapis, ce Q. Dion, par la seule raison qu’une succession lui était échue, a perdu onze cent mille sesterces. Quoi donc ! sous quel préteur le fils de Dion aurait-il hérité ? la même année que la fille du sénateur P. Annius, la même année que le sénateur M. Ligur, c’est-à-dire, sous le préteur C. Sacerdos. Eh bien ! quelqu’un alors avait-il inquiété Dion ? pas plus que Ligur, sous le préteur Sacerdos. Comment donc ? Qui l’a dénoncé à Verrès ? personne, à moins que vous ne pensiez qu’il se soit trouvé des délateurs tout prêts à son entrée dans le détroit.

VIII. Il était encore aux portes de Rome, lorsqu’il apprit qu’un certain Dion de Sicile venait de faire un riche héritage ; et que le testateur lui avait ordonné de placer des statues dans la place publique, sous peine, s’il y manquait, de payer une amende à Vénus Erycine. Bien que les statues eussent été posées en vertu du testament, Verrès crut que le nom seul de Vénus lui fournirait moyen de tirer quelque profit de cette affaire. Il aposte donc un homme qui réclame cette succession au nom de Vénus Érycine ; car elle fut réclamée, non, comme le voulait l’usage, par le questeur du mont Éryx, mais par un Névius Turpion, un éclaireur, un émissaire de Verrès, le plus pervers de tous les délateurs de sa troupe, condamné, sous le préteur C. Sacerdos, pour violences et voies de fait. Telle était, en effet, la nature de la cause, que le préteur lui-même, cherchant un calomniateur, n’en pouvait trouver de mieux famé que celui-là. Verrès acquitte Dion de sa dette envers Vénus, mais le condamne à la lui payer à lui-même. Il pensait que s’il devait y avoir un coupable dans cette affaire, il valait mieux que ce fût un homme qu’un dieu ; et plutôt que de voir Vénus s’emparer de ce qui ne lui était pas dû, il préférait enlever à Dion ce qu’il n’avait pas le droit de lui prendre. Qu’est-il besoin de faire lire la déposition de Sextus Pompéius Chlorus, qui a assisté à tous ces débats, et qui même a plaidé la cause de Dion ? Pompéius Chlorus est, comme vous le savez, un des hommes les plus honorables ; et quoique citoyen romain depuis longtemps, il est toujours regardé par les Siciliens comme le plus illustre et le premier d’entre eux. Qu’est-il besoin aussi de rappeler la déposition de Dion lui-même, ce citoyen si estimé ; celle de L. Vétécillius Ligur, de C. Manlius, de L. Calénus, qui tous ont rendu témoignage de cette spoliation ? M. Lucullus s’accorde également à dire que les malheurs de Dion, son hôte, lui sont depuis longtemps connus. Eh quoi ! Lucullus, qui était alors en Macédoine, a-t-il été mieux instruit de ces faits que vous, Hortensius qui étiez à Rome ? vous à qui Dion a eu recours ? vous qui, dans une lettre â Verrès, vous plaigniez si vivement de l’injustice faite à Dion ? Ne le saviez-vous pas ? le grief est-il nouveau pour vous ? est-ce la première fois que vous en entendez parler ? n’en avez-vous rien appris de Dion, rien de votre belle-mère, Servilia, cette femme du premier rang, unie anciennement à Dion par l’hospitalité ? N’est-il pas dans cette affaire bien des choses que vous savez, et que mes témoins ignorent ? Et vous-même ne seriez-vous pas un de mes témoins pour ce chef d’accusation, si vous ne m’étiez enlevé non par l’innocence de l’accusé, mais par l’exception de la loi ? Dépositions de M. Lucullus, de Chlorus, de Dion.

IX. La somme que ce champion de Vénus a gagnée au nom de Vénus, en sortant des bras de sa Chélidon pour se rendre dans sa province, vous paraît être assez forte, Romains. Voici, à propos d’une succession moins importante, un trait de cupidité non moins odieux : Sosippe et Épicrate sont deux frères de la ville d’Argyra. Leur père est mort il y a vingt ans ; il avait déclaré dans son testament que si ses fils manquaient à certaines conditions qu’il leur imposait, ils devraient payer une amende à Vénus. C’est la vingtième année même, lorsque, dans l’intervalle, la province avait vu tant de préteurs, tant de questeurs, tant de délateurs, qu’on réclame cette succession au nom de Vénus. Verrès prend connaissance de cette affaire : il reçoit des deux frères, par l’entremise de Volcatius, une somme d’environ quatre cent mille sesterces. Vous avez entendu un grand nombre de témoins. Les frères d’Argyra ont gagné leur cause, mais ils sont ruinés.

X. Verrès, dit-on, n’a pas touché la somme. Quelle défense ? Est-ce sérieusement qu’on l’emploie ou pour en essayer ? Je la trouve nouvelle ! Verrès apostait des délateurs, Verrès faisait comparaître, Verrès connaissait de l’affaire, Verrès siégeait comme juge ; on donnait de grandes sommes ; ceux qui les donnaient gagnaient leur cause ; et vous me dites que Verrès n’a pas touché l’argent ! Je me joins à vous : mes témoins aussi disent la même chose : ils sont bien d’accord que c’est à Volcatius qu’on a remis la somme. Et quelle autorité avait Volcatius pour enlever à deux hommes quatre cent mille sesterces ? Volcatius ! mais s’il fut venu en son propre nom, qui lui aurait donné seulement un as ? Qu’il vienne maintenant ; qu’il essaye : personne ne le recevra chez soi. Mais je dis de plus : Je vous accuse, Verrès, d’avoir reçu contre les lois quarante millions de sesterces. Je conviens en même temps qu’on ne vous a pas compté une seule pièce d’argent ; mais lorsque, pour prix de vos décisions, de vos ordonnances, de vos arrêts, on donnait des sommes, il n’était pas question de savoir dans les mains de qui on les comptait, mais par qui elles étaient extorquées. Vos mains, c’étaient ces compagnons de votre choix ; vos mains, c’étaient vos préfets, vos scribes, vos médecins, vos huissiers, vos aruspices, vos crieurs : plus on vous touchait de près par le sang, par alliance ou par quelque liaison, plus on passait pour être la main de Verrès ; toute cette bande de vos gens qui a fait à la Sicile plus de mal que cent cohortes d’esclaves fugitifs, c’étaient vos mains. Tout ce qui a été pris par chacun d’eux, non seulement vous a été donné, mais a été compté entre vos mains ; il est impossible de ne pas le penser. En effet, juges, si vous approuvez cette défense : « Verrès n’a rien reçu », supprimez alors tous les procès de concussion. On ne vous amènera jamais d’accusé, de coupable, qui ne puisse se servir de ce moyen. Et puisqu’il y a recours, on ne trouvera pas un accusé, si abandonné qu’on se l’imagine, qui ne puisse rappeler l’intégrité de Q. Mucius, si on le compare à Verrès. Je le répète, on me semble bien moins défendre Verrès, qu’essayer, à l’occasion de Verrès, un moyen de défense. Prenez-y bien garde, juges ; cette question intéresse la prospérité de la république, l’honneur de votre ordre, le salut des alliés. Voulons-nous passer pour intègres, non seulement nous devons montrer notre probité, mais en exiger dans ceux qui nous entourent.

XI. Songeons surtout à n’emmener avec nous que des hommes qui veillent à notre réputation et à notre gloire : ensuite, si, dans nos choix, les illusions de l’amitié nous ont déçus, punissons, éloignons les coupables ; conduisons-nous sans cesse en hommes persuadés que nous aurons à rendre compte de notre conduite. Voici un trait de Scipion l’Africain, le plus généreux des hommes ; mais de cette générosité qui n’est digne de louanges que lorsqu’elle ne met point notre honneur en péril. Un de ses anciens amis, attaché depuis longtemps à sa personne, ne pouvait obtenir de lui qu’il l’emmenât comme officier en Afrique, et supportait ce refus avec peine : « Ne soyez pas étonné, lui dit Scipion, si vous n’obtenez pas de moi ce que vous me demandez. Je prie longtemps un homme à qui ma réputation, je crois, sera chère, de m’accompagner comme officier, et jusqu’à ce moment, je n’ai pu vaincre sa résistance. » En effet, si nous tenons à notre sûreté et à notre honneur, nous devons bien plutôt demander qu’on nous suive dans notre province, que d’accorder cette permission comme une faveur. Mais vous, Verrès, quand vous invitiez vos amis à vous suivre dans votre province pour en partager les dépouilles ; quand vous exerciez vos rapines et avec eux et par eux ; quand, en pleine assemblée, vous les honoriez d’anneaux d’or ; ne songiez-vous pas qu’il vous faudrait rendre compte et de votre conduite et de leurs actions ?

Tels étaient les gains énormes que lui offraient les affaires dont il avait résolu de connaître avec son conseil, c’est-à-dire, avec sa cohorte ; mais il avait en outre imaginé une infinité d’autres manières d’extorquer des sommes immenses.

XII. Personne ne doute que toutes les fortunes des particuliers ne soient au pouvoir de ceux qui règlent les jugements et de ceux qui les rendent ; que nul d’entre nous ne saurait conserver ses maisons, ses terres, son patrimoine, si, lorsqu’ils lui sont contestés, un préteur injuste nomme le juge qu’il veut ; et si ce juge, corrompu et indifférent, prononce au gré du préteur. Que sera-ce si le préteur emploie une formule telle, que même un L. Octavius Balbus, notre juge, qui connaît si bien et le droit et son devoir, ne puisse la modifier ? par exemple : L. Octavius sera notre juge ; s’il apparaît que la terre de Capène dont il s’agit appartient par le droit Quiritaire à P. Servilius, et que cette terre ne soit pas restituée à Q. Catulus : n’y aura-t-il pas nécessité pour le juge L. Octavius de forcer P. Servilius à restituer la terre à Q. Catulus, ou de condamner celui qu’il ne devrait pas condamner ? Telle a été toute la jurisprudence prétorienne, telle a été toute l’administration de la justice en Sicile pendant trois ans, sous la préture de Verrès. Voici ses décrets : Si le créancier n’accepte pas la somme que vous déclarez lui devoir, accusez-le ; s’il demande davantage, faites-le conduire en prison. Et il y a fait conduire C. Fuficius, demandeur ; L. Suétius, L. Bacilius. Voici comment il composait ses tribunaux : de citoyens romains, quand les parties étaient des Siciliens, auxquels, d’après leurs lois, on devait donner des juges siciliens ; de Siciliens, quand c’étaient des citoyens romains. Mais pour connaître de quelle manière il rendait la justice, voyez d’abord les droits des Siciliens, et ensuite ses ordonnances.

XIII. Voici le droit qui régit les Siciliens : Si deux citoyens de la même ville sont en procès, ils seront jugés suivant leurs lois ; si un Sicilien plaide contre un Sicilien qui ne soit pas de la même ville, le préteur, en vertu du décret de P. Rupilius, porté sur l’avis de dix députés, et appelé en Sicile loi Rupilia, tirera des juges au sort. Si un particulier fait une demande contre un peuple, ou un peuple contre un particulier, on choisira pour juge le sénat d’une autre cité, quand les sénats des deux villes intéressées auront été récusés. Si la demande est faite par un citoyen romain contre un Sicilien, on choisira pour juge un Sicilien ; et un Romain, si c’est un Sicilien qui attaque un citoyen romain : dans les autres affaires, on prend pour juges des citoyens romains établis dans le lieu même. Entre les laboureurs et les fermiers du dixième, c’est la loi Frumentaria, appelée loi d’Hiéron, qui règle les jugements. Tous ces droits ont été non seulement bouleversés sous la préture de Verrès, mais entièrement ravis aux Siciliens et aux citoyens romains. D’abord, quant à leurs lois : dans les procès de citoyen à citoyen, il nommait pour juge à son gré, son aruspice, son crieur, son médecin ; ou, si le jugement était réglé par les lois, si les parties avaient un de leurs concitoyens pour juge, ce juge n’était pas libre. Écoutez en effet l’édit de cet homme, édit par lequel il disposait de tous les jugements : Si quelqu’un juge mal, j’en prendrai connaissance, et je sévirai. Ce langage ne permettait à personne de douter qu’un juge, averti que sa décision serait soumise à un autre juge, et qu’il courrait lui-même les risques d’une accusation capitale, ne se conformât à la volonté de celui qui bientôt prononcerait sur son sort. Aussi ne choisissait-on aucun juge parmi les chevaliers ou les citoyens romains. Cette troupe de juges dont je parle se composait d’hommes, non pas de la cohorte d’un Q. Scévola, qui lui-même n’aurait jamais choisi parmi ceux de sa suite, mais des compagnons d’un C. Verrès ! Et quelle était, croyez-vous, cette cohorte sous un pareil chef ? Elle était comme son édit : Si un sénat juge mal, je… Car je vais faire voir que lorsqu’on choisissait un sénat pour juge, ses jugements n’étaient pas plus libres. Point de tirage au sort, selon la loi Rupilia, si ce n’est quand l’affaire n’intéressait pas ce préteur. Les jugements rendus d’après la loi d’Hiéron dans un grand nombre de contestations furent tous supprimés par son édit ; les citoyens, les chevaliers romains ne fournissaient plus de juges. Vous voyez quelle était sa puissance ; apprenez l’usage qu’il en a fait.

XIV. Héraclius est fils d’Hiéron et l’un des plus illustres citoyens de Syracuse. Il était le plus riche de ses compatriotes avant la préture de Verrès ; il en est maintenant le plus pauvre par la cupidité et les injustices de Verrès. Une succession d’au moins trois millions de sesterces lui échut par le testament d’Héraclius, son proche parent ; Héraclius lui léguait encore une maison garnie d’une riche argenterie, de tapisseries précieuses, d’esclaves du plus haut prix ; et qui ne sait jusqu’où va pour ces sortes de choses la fureur de sa convoitise ? On ne parlait que de l’immense fortune léguée par Héraclius ; de ces meubles, de cette argenterie, de ces esclaves qui allaient lui appartenir. Verrès en est informé ; et, d’abord, il a recours à sa ruse favorite : il fait demander à Héraclius, pour les voir, des objets qu’il ne lui rendra pas. Deux Syracusains l’avertissent ensuite, Cléomène et Eschrion, ses amis ou plutôt ses alliés, car il a toujours traité leurs femmes comme la sienne. Vous verrez par la suite quel était leur crédit auprès du préteur, et le motif honteux de ce crédit. Tous deux, dis-je, l’avertissent ; c’était une excellente affaire ; tous les biens y abondaient : quant à Héraclius, il était déjà âgé, peu actif, n’ayant, à l’exception des Marcellus, aucun protecteur sur lequel il pût compter. Il lui était ordonné par le testament de placer des statues dans le Gymnase. Nous ferons en sorte, ajoutaient-ils, que les gymnasiarques se plaignent que les statues n’ont pas été placées et qu’ils réclament la succession, soutenant qu’elle doit leur être adjugée. L’expédient plut à Verrès : il prévoyait qu’une si riche succession étant contestée et revendiquée en justice, il était impossible qu’il n’en tirât pas quelque butin. Il approuve donc le conseil : il est d’avis qu’on agisse, ou plutôt qu’on surprenne, par une attaque soudaine, cet homme âgé qui n’entendait rien aux procès.

XV. On assigne Héraclius. Tout le monde est surpris d’une accusation aussi odieuse. De tous ceux qui connaissaient Verrès, les uns soupçonnaient qu’il avait jeté les yeux sur la succession ; les autres en étaient persuadés. Cependant vient le jour où, d’après le règlement et la loi Rupilia, il devait tirer au sort les causes qu’on avait à juger ; il était venu tout préparé : Héraclius lui représente qu’il n’est pas encore temps de lui donner des juges ; qu’aux termes de la loi Rupilia on ne peut lui en donner que trente jours après la sommation : or, les trente jours n’étaient pas écoulés. On attendait vers le même temps Q. Arrius, désigné pour successeur à Verrès. Héraclius espérait, s’il pouvait échapper ce jour-là, voir arriver le nouveau préteur avant l’époque d’un second tirage. Verrès ajourna toutes les causes jusqu’au jour où il pourrait choisir des juges pour celle d’Héraclius. Le jour venu, il annonce qu’il va tirer au sort, comme s’il en avait réellement l’intention. Héraclius, accompagné de ses avocats, vient le trouver ; il demande à soutenir sa cause contre les gymnasiarques, c’est-à-dire, contre le peuple de Syracuse, suivant les lois de sa patrie. Ses adversaires, de leur côté, demandent qu’on leur donne des juges pris dans les villes qui ressortissaient au tribunal de Syracuse ; ceux que Verrès voudra nommer. Héraclius persiste à demander qu’on lui donne des juges d’après la loi Rupilia ; qu’on respecte les règlements antérieurs, l’autorité du sénat, le droit de tous les Siciliens.

XVI. Qu’est-il besoin de vous prouver la partialité de cet homme dans l’administration de la justice ? Qui de vous n’a pas su de quelle manière il la rendait à Rome ? Qui donc sous sa préture a pu se faire rendre justice sans l’agrément de Chélidon ? Ce n’est pas la province qui l’a gâté, comme tant d’autres ; il s’y est montré tel qu’il était à Rome. Héraclius représentait, chose connue de tout le monde, que les Siciliens avaient une jurisprudence consacrée, d’après laquelle ils devaient vider entre eux leurs différends ; qu’il existait une loi Rupilia, donnée par P. Rupilius, en vertu d’un sénatus-consulte, sur l’avis de dix députés ; jurisprudence observée en Sicile par tous les consuls et les préteurs : Verrès déclara qu’il ne tirerait point les juges au sort, comme le voulait la loi Rupilia ; il en donna cinq, choisis à sa commodité. Et maintenant que ferez-vous de cet homme ? Comment trouver un supplice égal à ses forfaits ? Quoi ! lorsque l’on avait prescrit (ô le plus pervers et le plus audacieux des hommes ! ) les règles que vous deviez suivre dans le choix des juges ; lorsqu’on invoquait l’autorité d’un général du peuple romain, la dignité de dix députés illustres, un décret du sénat, d’après lequel P. Rupilius avait établi des lois en Sicile, de l’avis des dix députés ; lorsque vos prédécesseurs avaient observé en toutes circonstances les lois de Rupilius, et principalement en ce qui touche les tribunaux : vous avez osé, dans votre cupidité, compter pour rien tant de choses si saintes ! Rien ne vous a retenu, nulle religion, nul respect de l’opinion, nulle crainte d’un jugement, nulle autorité imposante, nui exemple à suivre. Oui, Verrès a nommé cinq juges sans avoir égard aux lois et aux règlements, sans les avoir tirés au sort, sans permettre qu’on les récusât, uniquement dans l’intérêt de sa passion ; il a nommé cinq juges non pour examiner la cause, mais pour la juger comme il leur serait ordonné. Il ne fut rien fait ce jour-là ; mais on leur commanda de s’assembler le lendemain.

XVII. Cependant Héraclius, voyant tous les piéges que le préteur lui tendait, prend, de l’avis de ses parents et de ses amis, la résolution de ne pas comparaître devant le tribunal : il s’enfuit pendant la nuit de Syracuse. Le lendemain matin, Verrès s’étant levé beaucoup plus tôt qu’il ne l’avait jamais fait, donne l’ordre de convoquer les juges ; et voyant qu’Héraclius ne se présentait pas, il veut les contraindre à le condamner. Ceux-ci l’avertissent alors de se conformer, s’il le trouve bon, à son propre édit, et de ne pas les forcer de prononcer contre l’absent en faveur du présent avant la dixième heure. Verrès se rend ; mais il était tout déconcerté, ainsi que ses amis et ses conseillers ; la fuite d’Héraclius les tourmentait. Il leur paraissait plus odieux de condamner un homme pendant son absence, surtout pour des sommes aussi considérables, que s’il eût été présent. Comme les juges n’avaient pas été choisis d’après les dispositions de la loi Eupilia, ils sentaient que le jugement paraîtrait bien plus inique ; et en voulant dissimuler cette violation de la loi, Verrès ne fit que rendre son avarice et sa perversité plus évidentes. En effet, il déclare qu’il ne veut point se servir des cinq juges, et ordonne, ce qu’il aurait dû faire dès le commencement, d’après la loi Rupilia, de citer Héraclius et ceux qui l’avaient assigné : il veut, dit-il, tirer les juges au sort, conformément à la loi Rupilia. Ce qu’Héraclius n’avait pu obtenir la veille, malgré ses larmes, ses prières, ses supplications, lui vient à l’esprit le lendemain ; et il décide lui-même qu’il fallait tirer des juges au sort, d’après la loi Rupilia. Il prend dans l’urne les noms de trois juges ; leur commande de condamner Héraclius absent : ils le condamnent. Misérable ! quel était donc votre égarement ? Ne songiez-vous pas que vous deviez un jour rendre compte de votre administration, et qu’il vous faudrait répondre de pareils actes devant un tribunal composé de juges intègres ? Ainsi donc, on réclamera comme la proie du préteur une succession sur laquelle on n’aura aucun droit ! On fera intervenir le nom d’une cité ! On imposera à cette cité honorable le rôle le plus honteux, le rôle de calomniateur ! Et ce n’est pas tout encore. on ne cherchera pas même à se donner les apparences de l’équité ! Par les dieux immortels qu’importe à l’opprimé que par l’autorité de sa place un préteur le contraigne à abandonner tous ses biens, ou rende un jugement qui lui fera perdre sa fortune sans être entendu ? et quelle différence y a t-il, je le demande ?

XVIII. Vous ne pouvez pas nier, Verrès, que vous n’ayez dû tirer des juges au sort, ainsi que l’ordonnait la loi Rupilia, surtout lorsque Héraclius le demandait. Direz-vous que si vous vous êtes écarté de la loi, c’est du consentement d’Héraclius ? Mais alors vous vous embarrassez vous-même et vous vous prenez dans vos piéges. Pourquoi donc Héraclius n’a-t-il pas voulu se présenter, lorsqu’on avait choisi les juges comme il le demandait ? Pourquoi, après sa fuite, avez-vous tiré au sort d’autres juges, si les premiers avaient été choisis du consentement des deux parties ? J’ajouterai que, dans les autres affaires, c’était le questeur M. Postumius qui tirait les juges au sort dans ce département ; celle d’Héraclius est la seule où vous l’ayez fait vous-même. On dira peut-être qu’il a abandonné cette succession au peuple de Syracuse. En fussé-je d’accord, vous devriez n’en pas moins le condamner car il n’est pas permis d’enlever à quelqu’un ce qui lui appartient pour le donner à un autre. Mais vous verrez qu’il s’est approprié la plus grande partie de la succession, sans daigner même cacher son vol ; qu’il en a recueilli le fruit tandis que le peuple de Syracuse en portait la honte ; enfin que ces Syracusains, qui se disent aujourd’hui envoyés par leurs citoyens pour faire son apologie, ont partagé sa proie, et que s’ils sont venus, c’est bien moins pour le défendre que pour faire estimer les pertes de leur ville.

Héraclius ayant donc été condamné, on remit au gymnase de Syracuse, c’est-à-dire, aux Syracusains, non seulement la succession qu’on lui avait contestée, et qui se montait à trois millions de sesterces, mais encore tout son patrimoine, qui ne s’élevait pas à une moindre somme. Quelle préture que la vôtre, Verrès ! Vous enlevez à un héritier une succession qu’il tenait d’un proche parent, qu’il tenait d’un testament, qu’il tenait des lois ; des biens dont le testateur lui avait donné, avant de mourir, la jouissance et la possession ; la succession d’un homme mort avant votre préture, succession jusque-là incontestable, et que personne n’avait songé à réclamer !

XIX. Mais soit ; arrachez une succession aux proches parents, donnez-la aux gymnasiarques ; faites votre proie du bien d’autrui, au nom d’une ville ; renversez les lois, les volontés des morts, les droits des vivants : fallait-il encore chasser Héraclius de son patrimoine ? Avec quelle impudence, quelle publicité, quelle cruauté, ô dieux immortels ! ne pilla-t-on pas ses biens dès qu’il eut pris la fuite ? Quel désastre pour lui ! quel gain pour Verrès ! quelle honte pour les Syracusains ! quel malheur pour toute la Sicile ! On a soin de faire porter aussitôt chez Verrès tout ce qu’il y avait dans la succession de vases d’argent ciselé ; nul ne doutait qu’il ne fallût aussi lui abandonner tout ce qu’il y avait de vases de Corinthe et de tapis magnifiques, non seulement dans la maison d’Héraclius, cette maison emportée d’assaut, mais dans toute la province. Quant aux esclaves, il emmène ceux qui lui plaisent, et distribue les autres. On fit une vente ; la cohorte du préteur, cette troupe invincible, y eut toujours la victoire. Mais voici le plus admirable : les Syracusains, chargés en apparence de recueillir la succession, mais en effet de la distribuer, rendaient compte de cette opération dans leur sénat : ils lui apprenaient combien de coupes, d’aiguières d’argent, de tapis précieux, d’esclaves de prix avaient été donnés à Verrès ; combien d’argent on avait compté à chacun par son ordre. Les sénateurs gémissaient, et toutefois ils le souffraient. On lit tout à coup pour un seul article, une somme de deux cent cinquante mille sesterces donnée par ordre du préteur. Un cri s’élève de toutes parts : non seulement les plus vertueux, ceux qui avaient toujours regardé comme une chose infâme qu’on dépouillât un particulier au nom du peuple ; mais les auteurs même de cette infamie qui en partageaient le fruit, se mirent à crier qu’il gardât pour lui la succession : il se fit un si grand tumulte dans le sénat, que le peuple accourut.

XX. Le bruit du scandale, répandu au dehors, parvint bientôt jusqu’au palais du préteur. Irrité à la fois et contre ceux qui avaient fait cette lecture, et contre ceux qui s’étaient récriés, il s’abandonne à sa colère. Toutefois, son caractère se démentit ; et malgré son impudence, malgré l’audace que vous lui connaissez, les clameurs du peuple, et l’évidence d’un vol si considérable, le troublèrent. Dès qu’il se fut remis, il fit venir devant lui les Syracusains qui avaient fait le rapport au sénat : et, ne pouvant nier qu’il en eût reçu de l’argent, il ne chercha pas bien loin, car il n’aurait pu se faire croire ; il prit un de ses proches, l’homme qu’il devait regarder comme un autre fils ; et l’accusant d’avoir pris cet argent, il déclara qu’il le forcerait de le rendre. Se voyant accusé, le gendre de Verrès n’oublia pas ce qu’il devait à sa jeunesse, à son rang, à sa naissance. Il se défendit devant le sénat, et montra qu’il n’avait eu aucune part dans cette affaire. Quant à la conduite de Verrès, il s’en expliqua sans aucun détour, disant ce que tout le monde savait. Aussi, par la suite, les Syracusains lui érigèrent-ils une statue ;  : et lui-même, dès qu’il le put, il quitta la province et abandonna le préteur. On dit cependant que Verrès se plaint d’être accusé non pour ses fautes, mais pour les fautes des siens. Vous avez administré la province pendant trois ans, Verrès ; le jeune homme que vous aviez choisi pour gendre n’a été qu’un an avec vous ; ceux de vos amis et de vos lieutenants qui avaient de la droiture se sont aussi séparés de vous dès la première année ; P. Tadius, le seul qui fût demeuré, n’est pas resté longtemps : s’il eût toujours été auprès de vous, il aurait du moins ménagé soigneusement votre réputation, et surtout la sienne. Pourquoi donc accuser les autres ? Pensez-vous pouvoir rejeter vos fautes sur quelqu’un, et même les partager avec un autre ? On rendit donc aux Syracusains ces deux cent-cinquante mille sesterces ; mais des témoins et des pièces vous prouveront, juges, comment ils sont revenus à Verrès par une voie secrète.

XXI. C’est cette iniquité, juges, c’est ce partage de la succession d’Héraclius, malgré le sénat et le peuple de Syracuse, qui ont produit tous les crimes commis au nom de Verrès par Théomnaste, Eschrion, Dionysodore et Cléomènes, et que la ville a vus avec tant d’indignation : la ville entière fut spoliée, comme je vous le prouverai tout à l’heure. Verrès enleva toutes les statues, tout l’ivoire des édifices sacrés, tous les tableaux ; et cela par les mains des mêmes agents que je viens de signaler, et qui, pour comble d’impudence, dans le sénat de Syracuse, près de la statue d’airain de M. Marcellus, dans ce lieu si célèbre et si respecté qu’il rendit aux Syracusains, quand il eut pu le leur enlever par le droit de la victoire, osèrent ériger deux statues dorées à Verrès et à son fils, comme s’ils avaient voulu que les sénateurs de Syracuse ne pussent pas se rassembler sans gémir et sans verser des pleurs tant qu’ils verraient au milieu d’eux l’image de cet homme. C’est encore par ces misérables complices de ses crimes, de ses rapines et de ses débauches, qu’il fit abolir la fête de Marcellus, malgré les plaintes de la cité, qui célébrait cette fête avec joie autant pour reconnaître les services récents de Caïus Marcellus, que pour honorer le nom même des Marcellus et de toute cette illustre famille. Mithridate, devenu maître de l’Asie, n’abolit pas la fête de Mucius. Un ennemi, quel ennemi ! respecta le culte rendu à un mortel, culte consacré par la religion même des dieux ; et vous, Verrès, vous n’avez pas voulu que les Syracusains donnassent un seul jour à la fête de ces Marcellus auxquels ils devaient de pouvoir célébrer d’autres fêtes. Il est vrai que vous les avez dédommagés en leur fixant un jour pour célébrer la fête de Verrès, jour glorieux pour lequel vous avez fait assigner les fonds nécessaires, pendant de longues années, pour les festins et les sacrifices. N’est-il pas permis de rire de cette incroyable impudence ? faut-il toujours nous indigner, toujours gémir ? Le jour, la voix, les forces me manqueraient, si je voulais faire comprendre, comme je le voudrais, combien il est déplorable, combien il est indigne qu’il y ait une fête de Verrès chez des peuples qui ne voient en lui que l’auteur de leurs désastres. Quelle fête admirable ! dans quel pays avez-vous été où vous n’ayez pu l’établir ? quelle maison, quelle ville, quel temple avez-vous visités, sans que les richesses qui s’y trouvaient n’aient disparu tout à coup ? Que ces fêtes soient donc appelées « Verrea », j’y consens, puisqu’elles rappellent, avec votre nom, votre caractère et vos rapines.

XXII. Voyez, juges, avec quelle facilité se propage l’injustice, quelle force peut prendre l’habitude du mal et combien il est difficile de les réprimer ! Il existe une petite ville près de Syracuse, une ville peu considérable, nommée Bidis. Épicrate est sans contredit le premier de ses habitants. Une succession de cinq cent mille sesterces, lui avait été laissée par une parente, si proche que, fût-elle morte sans testament, Épicrate, d’après les lois de Bidis, devait être son héritier. L’affaire dont je viens de parler était toute récente. On savait qu’Héraclius n’aurait pas perdu son patrimoine, s’il n’eût fait un héritage. Épicrate venait aussi d’hériter. L’idée vint à ses ennemis que, sous la préture de Verrès, on pourrait le dépouiller de sa fortune, tout aussi bien qu’Héraclius. Ils commencent leurs intrigues, et avertissent Verrès par l’entremise de ses agents : on convient que les gymnasiarques de Bidis revendiqueront la succession contre Épicrate, comme les gymnasiarques de Syracuse contre Héraclius. Jamais vous n’avez vu de préteur si favorable aux gymnasiarques ; mais en soutenant leurs intérêts, il n’oubliait pas les siens. Il commence par lui-même, et fait compter à un de ses amis quatre-vingt mille sesterces. Le secret ne put être gardé. Épicrate est informé par un de ceux qui étaient présents. Il négligea d’abord cet avis : il n’y avait rien dans sa cause qui pût faire douter de son droit. Ensuite, réfléchissant au sort d’Héraclius, et connaissant la perversité de Verrès, il pensa que le mieux à faire était de quitter secrètement la province, et c’est ce qu’il fit. Il partit pour Rhégium.

XXIII. À cette nouvelle, l’agitation de ceux qui avaient donné l’argent fut grande. Que pouvait-on faire en l’absence d’Épicrate ? Héraclius était présent la première fois qu’on lui donna des juges ; mais comment agir contre un homme qui s’était enfui avant qu’on eût paru en justice, avant qu’il eût été question de procès ? Ils partent pour Rhégium ; ils vont trouver Épicrate ; ils lui représentent, ce qu’il savait déjà, qu’ils avaient donné quatre-vingt mille sesterces, et le prient de leur rendre cette somme, qu’ils ont perdue à cause de lui ; qu’il prenne contre eux les sûretés qu’il voudra, nul d’entre eux ne lui contestera la succession. Épicrate les renvoie sans vouloir les entendre. Ils se rendent à Syracuse, et se plaignent à beaucoup de monde, comme c’est l’usage, d’avoir donné inutilement quatre-vingt mille sesterces. La chose se répand, elle court de bouche en bouche, et devient le sujet de tous les entretiens. Verrès joue le même rôle qu’à Syracuse ; il veut, dit-il, connaître de ces quatre-vingt mille sesterces : il cite un grand nombre de personnes. Les Bidiens disent qu’ils ont donné la somme à Volcatius, sans ajouter que c’est par l’ordre de Verrès. Celui-ci fait venir Volcatius, lui ordonne de rapporter l’argent ; Volcatius l’apporte sans hésiter, lui qui n’y perdait rien ; il le rend à la vue de nombreux témoins. Les Bidiens emportent la somme.

Quoi donc ! dira-t-on, blâmez-vous ici Verrès, lui qui, loin d’être un voleur, n’a pas même souffert qu’un autre le fût ? Écoutez, et vous comprendrez bientôt que cet argent, qui avait paru s’éloigner de Verrès par la grande route, lui est revenu par un chemin détourné. En effet, que devait faire le préteur, lorsque, après avoir examiné l’affaire dans son conseil, il eut reconnu que, soit en recevant cette somme, soit en la donnant pour corrompre les juges, vendre ou acheter la justice, un officier de sa suite et des citoyens de Bidis avaient compromis son honneur et son rang ? Ne devait-il pas sévir et contre celui qui avait reçu et contre ceux qui avaient donné ? Vous, Verrès, qui aviez résolu de punir ceux qui auraient mal jugé, ce qui souvent arrive sans qu’on le veuille, vous laissez impunis ceux qui, pour vendre ou acheter vos décrets et vos jugements, ont cru de-voir donner ou recevoir de l’argent ! Et depuis, Volcatius a toujours eu la même influence auprès de vous, Volcatius, un chevalier romain flétri d’une telle ignominie !

XXIV. Eh ! quoi de plus honteux pour un homme bien né, quoi de plus indigne d’un homme libre que d’être forcé par un magistrat, devant une assemblée nombreuse, de restituer le fruit d’un vol ? Si Volcatius avait eu l’âme, je ne dis pas d’un chevalier romain, mais de tout homme libre, aurait-il pu seulement vous regarder ? il eût été votre ennemi, et un ennemi déclaré, après avoir reçu de vous un si cruel affront, à moins qu’il ne se fût entendu avec vous, qu’il n’eût servi votre réputation de préférence à la sienne. Au contraire, il a été votre ami pendant tout le temps qu’il est resté avec vous dans la province ; il l’est encore aujourd’hui que vos autres amis vous ont délaissé, vous le savez, et nous pouvons en juger par nous-même. Mais de ce que Volcatius n’a pas eu de haine contre lui, ou de ce que Verrès n’a sévi ni contre Volcatius ni contre les Bidiens, est-ce la seule preuve que rien ne s’est fait à son insu ? C’est une grande preuve ; mais voici la plus forte de toutes. Verrès devait être irrité contre les Bidiens ; il avait découvert que, ne pouvant poursuivre Epicrate en justice, eût-il été présent, ils avaient essayé d’obtenir un décret à prix d’or ; cependant il ne se contenta pas n’adjuger aux Bidiens la succession échue à Épicrate ; mais, ainsi qu’il avait fait pour Héraclius, et plus injustement encore, puisqu’il n’y eut pas de sommation, il leur livra la fortune et le patrimoine d’un absent. Il déclara, ce qui était sans exemple, que si l’on faisait des réclamations contre un absent, il les accueillerait. Les Bidiens se présentent, ils réclament la succession. Les chargés d’affaires d’Épicrate demandent à Verrès de les renvoyer à leurs lois, ou d’instruire la cause d’après la loi Rupilia. Les adversaires n’osaient rien opposer ; on ne trouvait aucun expédient. Ils accusent Épicrate d’être parti pour frustrer ses créanciers ; ils demandent à être envoyés en possession de ses biens. Épicrate n’avait aucune dette ; ses amis s’engageaient, si on réclamait quelque somme, à subir un jugement, et à fournir caution suffisante.

XXV. Comme l’affaire languissait, les adversaires, d’après le conseil de Verrès, accusent Épicrate d’avoir falsifié des actes publics : un pareil soupçon ne pouvait atteindre Épicrate. Ils demandent à le traduire en justice pour ce crime. Ses amis ne veulent pas qu’on lui fasse subir un nouveau jugement, qu’on prononce en son absence, sur ce qui touche son honneur ; ils continuent à demander qu’on les renvoie à leurs lois. Verrès, ravi de voir qu’il se trouvait un point sur lequel les amis d’Épicrate refusent de le défendre en son absence, déclare aussitôt qu’il autorise l’accusation, et principalement sur ce chef. Il était évident pour tout le monde que la somme qu’il avait eu l’air de laisser sortir de ses mains y était revenue, et qu’il en avait même extorqué depuis une beaucoup plus forte : aussi les amis d’Épicrate cessèrent-ils de le défendre ; Verrès adjugea aux Bidiens la possession et la propriété de toute la fortune. Ainsi, aux cinq cent mille sesterces de la succession, se joignirent les quinze cent mille autres, , qu’Epicrate possédait de son chef. L’affaire a-t-elle été conduite de telle manière, la somme est-elle si faible, et Verrès est-il d’un caractère si honorable qu’on puisse supposer qu’il a agi sans intérêt dans cette circonstance ? Apprenez maintenant, juges, l’infortune des Siciliens. Héraclius de Syracuse, Épicrate de Bidis, dépouillés de tous leurs biens, vinrent à Rome : revêtus d’habits de deuil, la barbe longue, et les cheveux incultes, ils y restèrent environ deux ans. Lorsque Métellus partit pour la province, ils partirent avec lui munis des meilleures recommandations. À peine arrivé à Syracuse, Métellus cassa les deux décrets rendus contre Épicrate et contre Héraclius : mais il ne restait des biens de l’un et de l’autre que ce qui n’avait pu être déplacé.

XXVI. C’était agir noblement, que de réparer autant qu’il était possible, dès son arrivée, toutes les injustices de Verrès. Métellus avait ordonné de réintégrer Héraclius dans ses biens : mais la réintégration n’ayant pas lieu, tous les sénateurs de Syracuse que faisait assigner Héraclius étaient conduits en prison ; un grand nombre y furent conduits. Pour Épicrate, il fut aussitôt réintégré. On cassa d’autres jugements soit à Lilybée, soit à Agrigente, soit à Palerme. Métellus avait déclaré qu’il ne maintiendrait pas le cens au taux fixé sous la préture de Verrès ; quant aux dîmes, quecelui-ci avait affermées contrairement à la loi d’Hiéron, il avait annoncé qu’il les affermerait d’après cette loi. Tels étaient tous les actes de Métellus, qu’il semblait réformer toute la préture de Verrès. Aussitôt que j’eus mis le pied en Sicile, Métellus changea entièrement. Il lui était venu depuis deux jours un certain Létilius, homme dont l’esprit ne manquait pas de culture ; aussi Verrès en fit-il toujours son messager. Il avait apporté plusieurs lettres : entre autres, une de Rome, qui avait entièrement changé Métellus. Soudain, celui-ci se prit à dire, qu’il voulait tout ce qui était dans l’intérêt de Verrès ; qu’il était son ami, et même son parent. On s’étonnait que cette idée ne lui fût venue qu’après lui avoir, partant d’actes et de décrets, mis le couteau sous la gorge. Quelques-uns pensaient que Létilius lui avait été député par Verrès pour lui rappeler leurs relations, leur amitié, leur parenté. Depuis ce moment, il demandait aux villes des apologies ; non content d’effrayer les témoins par des paroles, il les retenait de force. Et si, à mon arrivée, je n’eusse un peu arrêté ses entreprises ; si je n’eusse fait valoir auprès des Siciliens, non pas des lettres de Métellus, mais des lettres de Glabrion, mais la loi elle-même, je n’aurais pu appeler ici tant de témoins.

XXVII. Mais, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, apprenez l’infortune des Siciliens. Héraclius et Épicrate vinrent bien loin à ma rencontre avec tous leurs amis ; à mon entrée à Syracuse, ils me remercièrent les yeux pleins de larmes ; ils voulurent m’accompagner à Rome. Comme il me restait encore beaucoup de villes à visiter, j’arrêtai avec eux le jour où ils me retrouveraient à Messine. Là ils me firent savoir qu’ils étaient retenus par le préteur ; alors je les assignai comme témoins, et je fis donner leurs noms à Métellus : eh bien ! malgré leur désir de se rendre à Rome, et les injustices dont ils ont à se plaindre, ils ne sont pas encore venus. Tels sont les droits de nos alliés, qu’il ne leur est même pas permis de déplorer leurs malheurs ! Vous avez déjà entendu la déposition d’un autre Héraclius de Centorbe, jeune homme distingué par son mérite et sa naissance. Au moyen de fausses et malveillantes imputations, on lui avait réclamé cent mille sesterces. Verrès, à l’aide d’un compromis où les deux parties consignèrent une amende, vint à bout de lui en extorquer trois cent mille. Un jugement favorable à Héraclius ayant été rendu sur le compromis par un citoyen de Centorbe, juge entre deux de ses concitoyens, il le déclara nul ; il décida que le juge avait mal jugé ; il lui défendit de siéger au sénat, de paraître dans les lieux publics ; il déclara qu’il ne l’autoriserait pas à poursuivre pour injures quiconque l’aurait frappé ; que, s’il était lui-même poursuivi, il lui nommerait un juge parmi les officiers de sa suite ; qu’enfin il ne lui donnerait action pour aucune affaire. Telle fut l’autorité de Verrès, que personne ne frappa ce citoyen, quoiqu’un préteur le permît en termes exprès, et y engageât réellement ; personne ne le poursuivit, quoique Verrès eût autorisé par son édit la licence de la calomnie. Mais cette dégradation ignominieuse pesa sur la victime tant que Verrès resta en Sicile. Une fois les juges effrayés par ces rigueurs nouvelles et sans exemple, croyez-vous qu’il y ait eu en Sicile un seul jugement qu’il n’ait dicté ? Vous semble-t-il qu’il n’ait eu que le dessein d’enlever, comme il l’a fait, une somme à Héraclius ? ou ne voulait-il pas, ce qui lui offrait un butin immense, devenir, sous prétexte de rendre la justice, seul maître des biens et de la fortune de tous ?

XXVIII. Quant aux jugements pour crime capital, qu’est-il besoin de recueillir chaque fait et chaque cause ? Dans une foule de traits de même nature, je choisirai ceux qui m’offriront la perversité la plus signalée. Un certain Sopater d’Halicye, un des citoyens les plus riches et les plus distingués de cette ville, est accusé d’un crime capital par ses ennemis devant le préteur C. Sacerdos ; il parvient sans peine à se justifier, et il est absous. Les mêmes ennemis dénoncèrent à C. Verrès, qui avait succédé à Sacerdos, le même Sopater, et pour la même cause.. Celui-ci croyait l’affaire peu embarrassante, et parce qu’il était innocent, et parce qu’il ne pensait pas que Verrès osât infirmer un jugement de Sacerdos. L’accusé est cité : la cause se plaide à Syracuse : l’accusateur reproduit les griefs, déjà détruits par la défense et par un jugement. Sopater avait pour défenseur Q. Minucius, chevalier romain, fort distingué et fort honorable, et qui ne vous est pas inconnu. Rien, dans la cause, ne semblait devoir inspirer des craintes, ou même le moindre doute. Cependant l’affranchi de Verrès, ce même Timarchide, son agent, et, comme vous l’avez appris de beaucoup de témoins dans la première action, son entremetteur, son ministre pour toutes ces sortes d’affaires, va trouver Sopater ; il l’avertit de ne pas trop compter sur le jugement de Sacerdos, ni sur la bonté de sa cause ; il ajoute que ses accusateurs et ses ennemis ont dessein de donner de l’argent au préteur ; mais que celui-ci préfère en recevoir pour le sauver, et qu’il tient également, si cela est possible, à ne pas annuler le jugement. Sopater, à ce coup imprévu, laisse voir du trouble ; il ne peut rien répondre sur le moment à Timarchide, sinon qu’il va réfléchir à ce qu’il doit faire ; en même temps il lui déclare que sa situation pécuniaire est fort gênée. Ensuite, il rend compte du fait à ses amis. Sur leur conseil qu’il devait se racheter, il vient trouver Timarchide, lui expose les difficultés de sa situation, l’amène à se contenter de quatre-vingt mille sesterces, et lui compte cette somme.

XXIX. Lorsqu’on vint à plaider la cause, oh ! alors plus de crainte, plus d’inquiétude pour les défenseurs de Sopater : l’accusation était sans fondement ; l’affaire, jugée ; Verrès avait reçu l’argent. Qui pouvait douter du succès ? On ne termine pas les plaidoiries ce jour-là ; on ajourne le tribunal. Timarchide vient de nouveau trouver Sopater : les accusateurs, lui dit-il, offrent au préteur une somme beaucoup plus forte ; qu’il avise donc, s’il est sage, à ce qui lui reste à faire. Sopater ; quoique Sicilien et accusé, c’est-à-dire, avec des droits méconnus et une situation mauvaise, ne put ni supporter, ni écouter plus longtemps Timarchide. Faites, lui dit-il, ce qu’il vous plaira, je ne donnerai pas davantage. C’était l’avis de ses amis et de ses défenseurs ; et ils y tenaient d’autant plus que Verrès, quelles que fussent ses dispositions dans cette cause, avait dans son conseil d’honorables citoyens romains établis à Syracuse, lesquels avaient fait partie du conseil de Sacedors lors que Sopater fut absous. Il leur paraissait impossible que, sur la même accusation, avec les mêmes témoins, on fit condamner Sopater par les mêmes hommes qui auparavant l’avaient absous. Dans cette confiance, on se présente au tribunal. Ceux qui formaient ordinairement le conseil, y étaient venus en grand nombre ; et toute la défense de Sopater reposait sur cette même espérance, sur ce grand nombre, sur la considération des membres du conseil, et, je le répète, sur la présence de ces mêmes juges qui avaient déjà renvoyé Sopater de la même accusation. Mais voyez, juges, l’iniquité et l’audace de Verrès : il ne les couvre ni d’une apparence de raison ni du moindre voile qui en dissimule l’effronterie. Il ordonne à M. Pétillas, chevalier romain, membre du conseil, d’aller s’occuper d’une cause particulière dont il était le principal juge. Pétilius refuse, disant qu’il veut avoir pour assesseurs ses amis que retenait Verrès. Celui-ci, en homme généreux, dit qu’il ne retient aucun de ceux qui voudraient assister Pétilius. Ainsi les juges se retirent tous : car les autres obtiennent aussi de n’être pas retenus ; ils voulaient, disaient-ils, se trouver à cette cause, dans l’intérêt de l’une ou de l’autre partie. Verrès est laissé seul avec sa bande. Minucius, qui défendait Sopater, ne doutait point que Verrès, ayant congédié son conseil, ne jugerait pas l’affaire ce jour-là : tout à coup il reçoit l’ordre de parler. Devant qui ? répondit-il. Devant moi, dit Verrès, si je vous semble capable de juger un Sicilien, un misérable Grec. Vous en êtes capable, reprend Minucius ; mais je voudrais voir ici ceux qui se sont déjà trouvés à la cause et qui l’ont examinée. Parlez, dit le préteur ; ils ne peuvent s’y trouver. Eh bien ! dit alors Q. Minucius, moi aussi, j’ai été prié par Pétilius d’être son assesseur. Et il se prépare à quitter l’audience. Verrès irrité lui adresse des paroles violentes, et même des menaces, disant qu’il expose le préteur à la haine et à une grave accusation.

XXX. Minucius qui, tout en faisant la banque à Syracuse, n’avait oublié ni ses droits, ni sa dignité, et qui sentait que le soin d’augmenter sa fortune dans la province ne devait lui rien faire perdre de sa liberté, répondit au préteur ce qu’il crut de son honneur, et ce que demandaient sa cause et la circonstance : il persiste à dire que, puisque le conseil a été congédié, il ne plaidera pas. Il quitta donc le siège des avocats ; tous les autres amis et défenseurs de Sopater, à l’exception des Siciliens, en firent autant. Verrès, malgré son incroyable audace, se voyant seul, se troubla et sentit quelque crainte. Que faire ? de quel côté se tourner ? il l’ignorait. Si, en ce moment, il remettait la cause, Sopater, jugé par ceux qui venaient d’être éloignés, ne manquerait pas d’être absous ; s’il condamnait un homme malheureux et innocent, s’il osait, lui préteur, en l’absence de son conseil, du patron et des défenseurs de l’accusé, annuler un jugement de C. Sacerdos, il ne pourrait tenir contre l’odieux d’une pareille conduite. En proie à toutes les angoisses de l’incertitude, les agitations de son esprit se trahissaient jusque dans les mouvements de son corps, au point que tous ceux qui étaient présents purent voir quel combat la crainte et la cupidité se livraient dans son âme. L’assemblée était fort nombreuse ; le silence profond : on était impatient de savoir comment éclaterait sa cupidité : de temps à autre, son officier Timarchide se penchait à son oreille. Enfin Verrès : Allons, parle ; dit-il à Sopater. Celui-ci le supplie, au nom des dieux et des hommes, de juger avec l’assistance de son conseil. Verrès ordonne de citer les témoins. Un ou deux déposent en peu de mots : on ne les interroge pas : l’huissier annonce que la cause est entendue. Verrès, comme s’il eût craint que Pétilius, après avoir jugé ou remis la cause qui l’avait appelé au dehors, ne revînt avec quelques autres au conseil, s’élance de son siège, : un homme innocent, absous par C. Sacerdos, sans avoir été défendu, sans autres juges que le greffier, le médecin et l’aruspice de Verrès, est ainsi condamné.

XXXI. Gardez, juges, gardez un tel homme parmi vos concitoyens ; épargnez-le, conservez-le, afin que nous ayons un collègue qui juge avec nous ; qui, dans le sénat, donne sans passion son avis sur la guerre et sur la paix. Toutefois, nous devons peu nous mettre en peine, nous et le peuple romain, de l’avis qu’il donnera dans le sénat. Quelle sera en effet son autorité ? Quand osera-t-il, quand pourra-t-il opiner ? À quelle époque, si ce n’est au mois de février, un homme aussi dissolu, aussi lâche, paraîtra-t-il au sénat ? Mais soit : qu’il y paraisse ; qu’il décide la guerre contre les Crétois ; qu’il affranchisse les Byzantins ; qu’il proclame roi Ptolémée ; que la volonté d’Hortensius lui dicte ses paroles et ses pensées : cela nous touche peu, et ne met en péril ni nos personnes ni nos fortunes.

Voici, Romains, le danger capital, le danger vraiment à craindre et qui doit épouvanter tout homme de bien ; c’est que si Verrès échappe, par je ne sais quelle puissance, à ce tribunal, il sera nécessairement au nombre des juges ; il prononcera sur la vie des citoyens romains ; il sera le porte-étendard dans l’armée de celui qui veut exercer l’empire des tribunaux. C’est là ce que repousse le peuple romain, ce qu’il ne peut souffrir : Si vous aimez, vous crie-t-il, de tels hommes, si vous choisissez des gens de cette espèce pour donner du lustre à votre ordre, et faire l’ornement de vos assemblées, permis à vous ; oui, ayez-le pour sénateur ; ayez-le, si vous le voulez ainsi, pour vous juger vous-mêmes ; mais tous ceux qui ne sont pas de votre ordre, tous ceux à qui les admirables lois Cornélia ne permettent pas de récuser plus de trois juges, ne veulent pas qu’un homme si cruel, si odieux, si infâme ait le droit de les juger.

XXXII. En effet, s’il est honteux (et pour moi c’est le comble de la bassesse et de l’infamie) de recevoir de l’argent pour juger, de mettre à l’enchère sa conscience et sa religion, combien n’est-il pas plus honteux, plus pervers, plus indigne, quand on a reçu d’un homme de l’argent pour l’absoudre, de le condamner, en sorte qu’un préteur n’ait pas même dans ses engagements la bonne foi des pirates ! C’est un crime de recevoir de l’argent de l’accusé : combien n’en est-ce pas un plus grand d’en recevoir de l’accusateur ? Mais quel crime plus énorme d’en recevoir de tous les deux ? Vous avez affiché, Verrès, dans votre province, que vous étiez à vendre, et celui-là l’a emporté auprès de vous, qui vous a donné le plus d’argent ! Eh bien ! je vous le passe ; peut-être quelque autre a-t-il fait comme vous. Mais après avoir engagé à l’un votre parole et votre religion pour une somme d’argent, vous les prostituerez à l’autre pour une somme plus considérable ! vous les tromperez tous les deux ! Vous donnerez gain de cause à qui vous voudrez ; et à celui que vous aurez trompé, vous ne lui rendrez même pas son argent ! Que me parle-t-on d’un Bulbus, d’un Stalénus ? Avons-nous jamais entendu citer, avons-nous jamais vu un monstre, un prodige de cette espèce, qui s’arrange avec l’accusé, et qui ensuite compose avec l’accusateur ? qui, entouré d’hommes honorables et déjà instruits de la cause, les éloigne et les renvoie de son conseil ? qui, resté seul juge d’un accusé précédemment absous, d’un accusé dont il a reçu de l’argent, le condamne et ne lui rend pas son argent ? Et nous aurions un pareil homme au nombre des juges ! Il siégera comme juge dans l’une des deux commissions sénatoriales ! Il prononcera sur la vie d’un homme libre ! C’est à lui que l’on confiera la tablette judiciaire, pour qu’il la marque non seulement avec de la cire, mais, s’il lui en prend envie, avec du sang !

XXXIII. Lequel de ces crimes en effet niera-t-il avoir commis ? un seul sans doute, et il n’y manquera pas, celui d’avoir reçu de l’argent. Pourquoi ne le nierait-il pas ? Mais un chevalier romain qui a défendu Sopater, qui l’a secondé dans toutes ses résolutions et dans toutes ses démarches, Q. Miuucius, nous dit, sous la foi du serment, qu’on a donné de l’argent ; sous la foi du serment, il affirme avoir entendu dire à Timarchide que les accusateurs en offraient davantage : c’est ce que vous diront tous les Siciliens, ce que diront les habitants d’Halicye, ce que dira le jeune fils de Sopater, celui qui a été privé par cet homme sans pitié d’un père innocent et de la fortune paternelle. Mais, quand je n’aurais pu prouver par des témoins que vous avez reçu de l’argent, auriez-vous pu nier, nieriez-vous aujourd’hui, qu’après avoir congédié votre conseil, après avoir éloigné des hommes du premier rang, qui avaient été du conseil de C. Sacerdos, et qui étaient ordinairement du vôtre, vous avez jugé une affaire déjà jugée ? Nierez-vous que le même homme que C. Sacerdos avait absous dans son conseil, après l’avoir entendu, vous, sans votre conseil, vous l’avez condamné sans l’entendre ? Quand vous aurez avoué ces faits, qui se sont passés en plein forum, publiquement, à Syracuse, à la face et sous les yeux de toute la province, niez alors, si vous le voulez, que vous ayez reçu de l’argent, et trouvez quelque homme qui, voyant ce qui s’est passé en public, doute encore de ce que vous aurez fait en secret, et hésite s’il doit plutôt croire mes témoins que vos défenseurs. J’ai déjà déclaré, juges, que je ne détaillerais pas toutes les actions de Verrès en ce genre, mais que je choisirais les plus remarquables.

XXXIV. Apprenez maintenant un autre exploit de Verrès, exploit célèbre en Sicile et ailleurs, et qui me semble renfermer à lui seul tous les crimes. Écoutez avec une attention soutenue : vous trouverez que ce forfait est né de la cupidité, s’est accru par l’adultère, a été achevé et consommé par la cruauté. Sthénius, assis près de nous, citoyen de Thermes, connu auparavant de beaucoup de personnes pour sa rare vertu et sa haute noblesse, doit aujourd’hui à son infortune et aux insignes injustices de Verrès d’être connu de tout le monde. Verrès, quoique lié avec lui par les droits de l’hospitalité, quoique souvent reçu dans sa maison de Thermes, qu’il avait même habitée, en enleva tout ce qui pouvait exciter l’attention ou attirer les regards. En effet, Sthénius, dès sa jeunesse, avait rassemblé avec beaucoup de soin et de goût divers objets d’art, en airain de Délos et de Corinthe, des tableaux, et même assez de belle argenterie pour la fortune d’un habitant de Thermes. Voyageant en Asie dans sa jeunesse, il avait, comme je viens de le dire, mis tous ses soins à rassembler ces objets précieux, moins pour son plaisir, que pour celui de nos concitoyens, ses amis et ses hôtes, qu’il invitait à sa table, ou dont il voulait fêter l’arrivée. Lorsque Verrès lui eut tout enlevé, soit en demandant, soit en exigeant, soit en prenant, Sthénius supporta ces pertes le mieux qu’il put. Il ne laissait pas de ressentir une vive peine : sa maison, si bien décorée, si bien fournie de tout, Verrès venait de la laisser nue et vide. Toutefois il ne faisait part de son chagrin à personne : il croyait devoir tout souffrir d’un préteur sans se plaindre, et d’un hôte avec patience. Cependant Verrès, avec cette passion si connue, et dont on parle chez tous les peuples, ayant vu de fort belles statues antiques placées dans les lieux publics de Thermes, en fut épris : il demanda à Sthénius de lui promettre ses services pour les enlever, et lui prêter son secours. Sthénius non seulement refusa, mais il lui déclara qu’il était impossible que des statues de cette antiquité,