Contre Verrès (traduction Auger)/2/5

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Seconde action contre Verrès : Des statues, Texte établi par NisardGarnier2 (p. 312-378).

SECONDE ACTION CONTRE VERRÈS.

DISCOURS DIXIÈME.

INTRODUCTION.

Ce Discours, qui est la cinquième et dernière section du plaidoyer contre Verrès, peut être divisé en quatre parties.

L’orateur examine la conduite du préteur sous le rapport militaire ; il examine, 1° ce qu’il a fait pour assurer la tranquillité de la Sicile pendant la guerre de Spartacus ; 2° quelles précautions il a prises contre les incursions des pirates ; 3° il retrace la cruauté atroce et réfléchie du préteur, qui, pour cacher l’infamie de sa lâcheté, envoie au supplice les capitaines de sa flotte ; 4° il lui reproche d’avoir fait battre de verges et livré à la mort des citoyens romains. C’est à cause de ces deux dernières parties qu’on a donné à ce Discours le titre de Suppliciis.

Tout le début n’est qu’une ironie assez longtemps prolongée : mais comment parler sérieusement des talents militaires d’un Verrès ? L’orateur ne trouve dans toutes ses actions que les preuves de son apathie, de son imprévoyance, et de son insatiable cupidité.

Son devoir était de prévenir et de réprimer le soulèvement des esclaves. Plusieurs lui sont dénoncés ; ils sont convaincus et envoyés au supplice : mais au moment de l’exécution, les maîtres les rachètent ; et, pour de l’argent, le magistrat leur remet ces esclaves que lui-même a condamnés comme conspirateurs.

Chargé d’entretenir la flotte armée pour protéger la Sicile contre les pirates, il n’a vu, dans les moyens que le gouvernement a mis à sa disposition, qu’une facilité de plus pour exercer des vexations et assouvir son avarice. Toutes les villes maritimes devaient, conformément aux traités, concourir â l’équipement de la flotte : Messine, une des plus fortes cités de la Sicile, construit à ses frais un vaisseau de commerce, qu’elle donne à Verrès ; à ce prix, elle est dispensée de rien fournir pour le service public.

L’usage était que chaque ville s’occupât elle-même de l’approvisionnement de son vaisseau et de l’entretien de son équipage. il se fait remettre l’argent destiné à cet emploi, et se charge des détails : cependant il vend publique. ment des congés aux soldats et aux matelots, sans pourvoir aux besoins de ceux qui sont restés, et la flotte romaine est mise sous les ordres d’un Syracusain dont la femme est la maîtresse du préteur. Cette flotte, sans moyens de résistance, est brûlée par les pirates à la vue de Syracuse. Ils osent même entrer dans le port de cette ville, et braver impunément le préteur et la puissance de Rome.

Verrès, effrayé de l’indignation publique qui avait éclaté non seulement dans la Sicile, mais encore à Rome, imagine d’accuser de trahison les capitaines des vaisseaux, et les condamne à mort. Cicéron demande vengeance de cette atrocité ; il en détaille toutes les horreurs. On verra que dans cette troisième partie, ainsi que dans la quatrième, les plus étendues et les plus importantes du Discours, l’orateur a déployé toutes ses forces. Son âme, pleine de son sujet et profondément pénétrée, répand avec impétuosité les sentiments dont elle est remplie, et fait passer dans toutes les âmes ses rapides émotions.

Mais Verrès ne s’est pas contenté de verser le sang des Siciliens, un grand nombre de Romains ont été, par son ordre, jetés dans les cachots, étranglés dans la prison, battus de verges et frappés de la hache sur la place publique. C’est le plus grand des crimes de Verrès. L’orateur l’a réservé pour la fin de son plaidoyer. Ce n’est plus ici le défenseur des Siciliens qui va se faire entendre ; c’est un citoyen, c’est un magistrat qui veut venger l’outrage fait à la majesté romaine.

Il s’attache surtout au supplice de Gavius ; et là, par le développement des faits et par l’accumulation des circonstances, il achève de démontrer que Verrès est un monstre indigne de pitié. Il s’abandonne à toute sa véhémence ; ses mouvements deviennent plus violents, et sa passion semble s’accroître à mesure qu’elle s’exhale. Quels effets cette éloquence impétueuse devait-elle produire sur les auditeurs ! Qu’on se rappelle combien le nom de Rome était respecté et révéré chez toutes les nations ; à quel point le peuple romain était jaloux de sa liberté et fier de ses droits.

S’il est possible que les autres crimes du préteur trouvent grâce devant un tribunal corrompu, du moins cet exécrable attentat ne restera pas impuni. Cicéron déclare que l’accusé, que les juges et ceux qui les auront corrompus, seront traduits par lui au tribunal du peuple romain. Son édilité va commencer, et dès qu’il entrera en fonction, il usera du droit que lui donne sa nouvelle magistrature il convoquera l’assemblée, et du haut de la tribune il accusera Verrès et ses complices, et il appellera sur eux la vengeance de la nation entière, intéressée à les punir. S’il n’a pas manqué d’ardeur, de fermeté, de persévérance contre Verrès, dont il n’est l’ennemi que parce que Verrès est l’ennemi des Siciliens, qu’on s’attende â trouver en lui plus de chaleur encore et plus d’énergie contre des hommes dont il aura bravé la haine pour l’intérêt du peuple romain. Il tâchera de mériter de plus en plus la confiance et les suffrages de ces concitoyens, par la fermeté qu’il oppose à l’orgueil et aux mépris des nobles, par le courage avec lequel il déclare une guerre éternelle aux méchants, par son respect pour les lois, et son dévouement pour les intérêts et la gloire du peuple. Il termine le plaidoyer entier par une apostrophe brillante et pathétique aux divinités dont Verrès à dépouillé les temples.


LIVRE CINQUIÈME.

DES SUPPLICES.

I. Juges, je ne vois personne parmi vous qui ne soit convaincu que Verrès a dépouillé ouvertement dans la Sicile tous les édifices, tant sacrés que profanes, tant publics que privés, et que, sans pudeur comme sans remords, il s’est rendu coupable de tous les genres de vol et de brigandage. Mais on m’annonce pour sa défense un moyen imposant, merveilleux, auquel je ne puis répondre qu’après avoir mûrement réfléchi. On se propose de prouver que, dans les circonstances les plus difficiles et les plus effrayantes, sa valeur et sa rare vigilance ont préservé la Sicile des dangers de la guerre et de la fureur des esclaves révoltés.

Que faire ? de quel côté diriger mes efforts ? À toutes mes attaques on oppose, comme un mur d’airain, le titre de grand général. Je connais ce lieu commun ; je vois la carrière qui s’ouvre à l’éloquence d’Hortensius. Il vous peindra les périls de la guerre et les malheurs de la république ; il parlera de la disette des bons généraux ; puis, implorant votre clémence, que dis-je ? réclamant votre justice, il vous conjurera de ne pas souffrir qu’un tel général soit sacrifié à des Siciliens, et de ne pas vouloir que de si beaux lauriers soient flétris par des allégations d’avarice.

Je ne peux le dissimuler, j’appréhende que ses talents militaires n’assurent à Verrès l’impunité de tous ses forfaits. Je me rappelle l’effet prodigieux que produisit le discours d’Antonius dans le procès d’Aquillius. Après avoir développé les moyens de sa cause, cet orateur, qui joignait à la plus pressante logique l’impétuosité des mouvements les plus passionnés, saisit lui-même Aquillius ; il l’offrit aux regards de l’assemblée, et lui déchirant sa tunique, il fit voir au peuple romain et aux juges les nobles cicatrices dont sa poitrine était couverte ; mais surtout il déploya toutes les forces de son éloquence, en leur montrant le coup terrible que le chef des rebelles avait frappé sur la tête de ce brave guerrier. Telle fut l’impression de ce discours sur tous ceux qui devaient prononcer dans la cause, qu’ils craignirent que la fortune, en arrachant ce généreux citoyen à la mort qu’il avait affrontée avec tant d’intrépidité, ne semblât avoir conservé une victime à la rigueur impitoyable des juges. Des adversaires veulent essayer aujourd’hui le même moyen : ils vont suivre la même marche ; ils tendent au même but. Que Verrès soit un brigand, qu’il soit un sacrilège, un monstre souillé de tous les crimes, flétri de tous les vices ; ils l’accordent. Mais, disent-ils, c’est un grand général, c’est un guerrier heureux, un héros qu’il faut réserver pour les besoins de la république.

II. Avec vous, Verrès, je ne procéderai pas à la rigueur : je ne dirai pas, quoique peut-être je m’en dusse tenir à ce seul point, que, l’objet de la cause étant déterminé par la loi, il ne s’agit pas de nous entretenir de vos exploits guerriers, mais qu’il faut prouver que vos mains sont pures. Non, ce n’est pas ainsi que je veux en user ; je me prêterai à vos désirs, et je chercherai quels sont donc ces éminents services que vous avez rendus dans la guerre. Direz-vous que, par votre valeur, la Sicile a été délivrée de la guerre des esclaves ? Rien de plus glorieux sans doute, rien de plus honorable. Cependant de quelle guerre parlez-vous ? car nous savons que, depuis la victoire d’Aquillius, il n’a existé aucune guerre d’esclaves en Sicile. Mais il y en avait une en Italie ; cela est vrai, et même une très vive et très sanglante. Prétendez-vous en tirer quelque honneur, et vous associer à la gloire de Crassus et de Pompée ? Une telle impudence de votre part ne m’étonnerait pas. Peut-être avez-vous empêché les révoltés de passer d’Italie en Sicile ? En quel lieu ? dans quel temps, de quel côté ? Lorsqu’ils se disposaient à le faire sur des vaisseaux ou sur des radeaux ? Car rien de tout cela n’est parvenu jusqu’à nous : ce qu’on nous a dit, c’est que la prudence et l’activité de Crassus les empêchèrent de passer à Messine sur les radeaux qu’ils avaient rassemblés. Cette tentative n’eût pas donné autant d’inquiétude, si l’on eût pensé qu’il y avait alors en Sicile des forces suffisantes pour s’opposer à la descente des rebelles.

III. Mais, dites-vous, on faisait la guerre en Italie, et la Sicile, qui en est si voisine, a toujours été en paix. Qu’y a-t-il d’étonnant ? On a fait aussi la guerre en Sicile, sans que la paix ait été troublée en Italie : la distance est pourtant la même. Dans quelle intention alléguez-vous la proximité ? prétendez-vous que l’accès était facile, ou que la contagion de l’exemple était à craindre ? D’abord les révoltés n’avaient point de vaisseaux : ainsi, non seulement ils étaient séparés de la Sicile, mais le passage même leur était absolument fermé ; en sorte que, malgré cette proximité dont vous parlez, il aurait été plus facile pour eux d’arriver par terre aux rivages de l’Océan, que d’aborder à Pélore. Quant à la contagion de l’exemple, pourquoi vous prévaloir de cette raison plutôt que tous ceux qui gouvernaient les autres provinces ? Serait-ce parce que les esclaves avaient déjà fait la guerre en Sicile ? Mais la Sicile, par cette raison même, était, comme elle l’est encore, à l’abri de tout danger ; car depuis que M. Aquillius en est sorti, tous les édits, toutes les ordonnances des prêteurs ont constamment défendu aux esclaves de porter des armes. Je vais citer un fait assez ancien, et qui, vu la sévérité de cet exemple, n’est peut-être ignoré d’aucun de vous. On avait apporté un sanglier énorme à L. Domitius, préteur en Sicile. Surpris de la grosseur de cet animal, il demanda qui l’avait tué. On lui nomma le berger d’un Sicilien. Il ordonna qu’on le fît venir. Le berger accourt, s’attendant à des éloges et à des récompenses. Domitius lui demande comment il a tué cette bête formidable. Avec un épieu, répond-il. À l’instant le préteur le fit mettre en croix. Peut-être cet ordre vous semblera plus que sévère. Je ne prétends ni le blâmer ni le justifier ; tout ce que je veux y voir, c’est que Domitius aima mieux paraître cruel en punissant, que trop relâché en pardonnant cette infraction de la loi.

IV. Grâce à ces règlements, C. Norbanus, qu’on ne citera pas comme le plus actif et le plus brave des hommes, a joui d’une tranquillité parfaite, pendant que le feu de la guerre embrasait l’Italie. En effet, la Sicile a chez elle tout ce qui peut la garantir de ces fatales explosions : l’union la plus intime règne entre nos commerçants et ceux de cette île ; l’habitude, l’intérêt, les affaires, la conformité des sentiments, tout les rapproche. Dans leur situation présente, les Siciliens trouvent leur avantage personnel dans le repos général : attachés de cœur au gouvernement romain, ils seraient fâchés d’y voir porter atteinte, ou de passer sous d’autres lois. Enfin les ordonnances des préteurs et la vigilance des maîtres s’accordent pour prévenir toute espèce de désordres. Il est donc impossible qu’on voie éclater une révolte dans cette province.

Quoi donc ! n’y a-t-il eu sous la préture de Verrès aucun mouvement, aucun soulèvement d’esclaves en Sicile ? Non, aucun du moins qui soit parvenu à la connaissance du sénat et du peuple romain ; aucun dont il ait informé le gouvernement. Toutefois je soupçonne qu’il y a eu quelque part un commencement de fermentation. Je le conjecture d’après les ordonnances et les arrêtés du préteur. Voyez jusqu’où va ma générosité : moi-même, son accusateur, je vais révéler des faits qu’il cherche, et dont vous n’avez jamais entendu parler. Dans le territoire de Triocala, qui fut autrefois occupé par les révoltés, les esclaves d’un Sicilien nommé Léonidas furent soupçonnés de conspiration. On les dénonça. Fidèle à son devoir, Verrès les fait arrêter et conduire aussitôt à Lilybée. Le maître est assigné ; on instruit le procès ; ils sont condamnés.

V. Ici, vous attendez quelque vol, quelque nouvelle rapine. Et quoi ! partout les mêmes répétitions ? Dans un moment de guerre et d’alarme, songe-t-on à voler ? D’ailleurs, si l’occasion s’en est présentée, Verrès n’en a pas profité. Il pouvait tirer quelque argent de Léonidas, lorsqu’il l’avait assigné devant son tribunal. Il pouvait, et ce n’eût pas été la première fois, composer avec lui pour le dispenser de comparaître. Il pouvait encore se faire payer pour absoudre les esclaves ; mais les voilà condamnés : quel moyen de rien extorquer ? Il faut de toute nécessité qu’ils soient exécutés : les assesseurs de Verrès connaissent l’arrêt ; il est consigné dans les registres publics ; toute la ville en est instruite ; un corps nombreux et respectable de citoyens romains en est témoin. Il n’est plus possible, il faut qu’ils soient conduits au supplice. On les y conduit ; on les attache au poteau.

Il me semble qu’à présent encore vous attendez le dénouement de cette scène. Il est vrai que Verrès ne fit jamais rien sans intérêt. Mais ici qu’a-t-il pu faire ? quel moyen s’offre à la cupidité ? Eh bien ! imaginez la plus révoltante infamie : ce que je vais dire surpassera votre attente. Ces esclaves condamnés comme conspirateurs, ces esclaves livrés à l’exécuteur, attachés au poteau, tout à coup on les délie, sous les yeux d’une foule immense ; on les rend à ce Léonidas leur maître. Que direz-vous, ô le plus insensé des hommes ! sinon une chose que je ne demande pas, dont personne ne peut douter, et que, dans une action aussi honteuse, il serait superflu de demander, quand même on aurait encore quelque doute, savoir, ce que vous avez reçu, de quelle manière vous avez été payé ? Je vous fais grâce de ces questions, je vous épargne le soin de répondre. En effet, à qui pourra-t-on persuader que vous ayez voulu commettre gratuitement un crime, dont nul autre que vous, à quelque prix que ce fût, n’aurait jamais osé se rendre coupable ? Mais je ne parle pas ici de vos talents pour le vol et le brigandage ; je n’examine que votre mérite militaire.

VI.' Répondez, gardien vigilant, zélé défenseur de la province : des esclaves ont été reconnus par vous coupables d’avoir voulu faire la guerre en Sicile ; vous les avez condamnés de l’avis de votre conseil : et ces esclaves, déjà conduits au supplice, déjà même attachés au poteau, vous osez les arracher à la mort et les mettre en liberté ! Ah ! cette croix dressée pour des esclaves condamnés, la réserviez-vous dès lors pour des citoyens, pour des Romains qui n’auraient pas été jugés ? Quand un État penche vers sa chute, et que ses maux sont à leur comble, voici les signes avant-coureurs de sa ruine et de sa destruction. Les condamnés sont rétablis, les prisonniers sont mis en liberté, les bannis rappelés, et les jugements annulés. Il n’est personne alors qui ne reconnaisse qu’une cité est perdue sans ressource ; personne qui ose conserver encore un reste d’espoir. Cependant, si cette violation de toutes les formes a eu lieu quelquefois, c’était pour affranchir de la mort ou de l’exil des nobles ou des hommes populaires ; ce n’étaient pas les juges eux-mêmes qui les délivraient ; ce n’était pas au moment où ils venaient d’être condamnés ; ils n’étaient pas coupables d’attentats qui missent en danger la vie et les biens de tous les citoyens. Ici le crime est d’une espèce nouvelle : pour le rendre croyable il faut en nommer l’auteur. Ceux qu’on délivre, sont des esclaves ; celui qui les délivre, est le juge qui les a condamnés ; c’est à l’instant du supplice ; et le forfait dont ils sont coupables menace la vie de tous les hommes libres. Admirable général ! non, ce n’est plus au brave Aquillius, c’est aux Paul-Émile, aux Scipion, aux Marius qu’il faut le comparer. Quelle prévoyance au milieu des dangers et des alarmes de la province ! Il voit que la guerre des esclaves en Italie va soulever les esclaves de la Sicile ; comme il a su les contenir par la terreur ! Il ordonne qu’on arrête les séditieux : tous ont dû trembler. Il cite les maîtres à son tribunal : quoi de plus effrayant pour les esclaves ? Il prononce que le crime lui paraît constant : c’est avec un peu de sang éteindre un incendie. Ensuite, les fouets, les lames ardentes, tout cet appareil de supplice pour les uns, de terreur pour les autres, les tortures, les croix. Il leur fait grâce de tout cela. Sans doute les esclaves durent tressaillir de frayeur, quand ils virent un préteur assez complaisant pour vendre, par l’entremise du bourreau lui-même, la grâce de ces hommes qu’il venait de condamner comme conspirateurs. Mais quoi ! vous êtes-vous conduit autrement avec Aristodamus d’Apollonie ? avec Léonte de Mégare ?

VII. Ce mouvement des esclaves, ces soupçons de révolte ont-ils enfin excité votre vigilance, ou plutôt n’ont-ils pas fourni de nouveaux prétextes à vos déprédations ? Euménidas d’Halicye, Sicilien d’une naissance et d’une fortune distinguées, avait un fermier pour régir ses vastes possessions. Des gens apostés par vous accusèrent ce fermier, et vous reçûtes du maître soixante mille sesterces. C’est lui-même qui, dans sa déposition, nous a instruits de cette manœuvre. C. Matrinius, chevalier romain, était à Rome. En son absence, vous avez extorqué de lui cent mille sesterces, parce que vous disiez avoir des soupçons sur ses fermiers et ses pasteurs. L. Flavius, son intendant, qui vous a compté la somme, a déposé de ce fait ; Matrinius l’a déclaré lui-même ; et leur déposition sera confirmée par le censeur Cn. Lentulus, qui, dans le temps de cette affaire, vous écrivit et vous fit écrire en faveur de Matrinius. Passerai-je sous silence votre conduite avec Apollonius de Palerme, fils de Dioclès, et surnommé Géminus ? Est-il un fait plus notoire dans toute la Sicile ? une action plus indigne ? une prévarication plus avérée ? Verrès arrive à Palerme ; à l’instant il mande Apollonius ; il le cite à son tribunal en présence d’une foule de citoyens romains. Chacun aussitôt de faire ses réflexions, de s’étonner qu’Apollonius, possesseur de tant de richesses, ait échappé si longtemps au préteur. Verrès, disent-ils, médite quelque projet ; on ne peut prévoir quel crime il va lui supposer ; mais, à coup sûr, ce n’est pas sans dessein que cet homme si riche est cité brusquement au tribunal du préteur. Ils attendent avec impatience, lorsqu’on voit Apollonius, pâle de frayeur, accourir avec son fils à peine sorti de l’enfance : son père, accablé de vieillesse, était depuis longtemps retenu dans son lit. Le préteur lui nomme un esclave qu’il prétend être l’inspecteur de ses troupeaux ; il dit que cet homme a conspiré et soufflé la révolte dans les autres ateliers. Or cet esclave n’existait point parmi ceux d’Apollonius. Le préteur exige qu’il le représente à l’instant. Apollonius assure qu’il n’a jamais eu d’esclave de ce nom. Verrès ordonne qu’on l’arrache du tribunal, et qu’on le traîne en prison. Je n’ai rien fait, s’écrie ce malheureux, je suis innocent : j’ai beaucoup de billets chez moi ; mais pour le moment, je n’ai pas d’argent comptant. Tandis qu’il proteste ainsi, en présence d’une assemblée nombreuse, de manière à faire connaître à tous qu’il ne reçoit ce cruel outrage que parce qu’il n’a point donné d’argent ; tandis qu’il appuie surtout sur ce fatal argent, on le jette dans la prison.

VIII. Admirez la conduite conséquente du préteur, de ce préteur que ses défenseurs n’excusent pas comme un magistrat peu capable mais qu’ils vantent comme un excellent général. Dans un temps où l’on craint un soulèvement d’esclaves, il punit des maîtres qu’il n’a pas entendus, et délivre des esclaves qu’il a condamnés. Apollonius, riche propriétaire, perdait une fortune immense si les esclaves se révoltaient en Sicile : Verrès, sous prétexte d’une révolte d’esclaves, le fait jeter dans les fers, sans l’entendre ; et des esclaves que lui-même, de l’avis de son conseil, a déclarés convaincus de conspiration, il les délivre de sa seule autorité, sans prendre l’avis de son conseil.

Mais quoi ! si Apollonius a mérité d’être puni, ferai-je un crime à Verrès de l’avoir jugé sévèrement ? Non, je n’userai pas de tant de rigueur. Je sais qu’il est ordinaire aux accusateurs de présenter un acte de clémence comme un excès de mollesse, et de donner à la sévérité les couleurs odieuses de la cruauté. Ce langage ne sera pas le mien. Verrès, je souscrirai à vos jugements, je soutiendrai vos arrêts aussi longtemps que vous le voudrez. Mais du moment où vous aurez commencé vous-même à les enfreindre, ne trouvez pas mauvais que je ne les respecte plus ; car alors j’aurai droit de soutenir qu’un homme qui s’est condamné lui-même, ne peut être absous par les juges.

Ainsi donc, par respect pour votre jugement, je ne défendrai pas la cause d’Apollonius, mon hôte et mon ami ; je ne dirai rien de sa frugalité, de sa probité, de son exactitude à remplir ses devoirs ; je ne répéterai pas, ce que j’ai déjà dit, que sa fortune consistant en esclaves, en troupeaux, en métairies, en billets, un soulèvement ou une guerre en Sicile lui était plus préjudiciable qu’à tout autre. Je n’observerai pas même que, fût-il coupable, il fallait au moins l’entendre, et ne pas traiter avec cette dureté un des premiers citoyens d’une ville aussi distinguée. Je ne rendrai point votre personne odieuse, en apprenant aux juges que, tandis que cet homme respectable languissait dans la nuit des cachots, vos ordres tyranniques ont interdit à son père accablé de vieillesse, à son fils à peine dans l’adolescence, la liberté de mêler leurs larmes avec les siennes : je ne rappellerai pas même, qu’autant de fois que vous êtes venu à Palerme, pendant le reste de cette année et les six mois suivants (car Apollonius a été tout ce temps en prison), autant de fois le sénat de Palerme s’est présenté à vous avec les magistrats et les prêtres publics, pour vous prier, pour vous conjurer de mettre enfin un terme aux souffrances de ce citoyen malheureux et innocent. Si je voulais me prévaloir de tous ces faits, je montrerais sans peine que votre cruauté envers les autres vous a fermé tout accès à la pitié de vos juges.

IX. Je les supprimerai : aussi bien prévois-je déjà tout ce que doit répondre Hortensius. Il avouera que la vieillesse du père, que la jeunesse du fils, que les larmes de l’un et de l’autre ont eu moins de pouvoir sur Verrès que l’intérêt et le salut de la province. Il dira que la crainte et la sévérité sont nécessaires dans l’administration. Il demandera pourquoi ces faisceaux et ces haches qu’on porte devant les préteurs ? pourquoi on a construit des prisons ? pourquoi tant de supplices ont été décernés par les lois contre les coupables ? Après qu’il aura fait toutes ces questions d’une voix imposante et sévère, je demanderai à mon tour pourquoi tout à coup, sans information nouvelle, sans aucune procédure, sans motif quelconque, ce même Verrès a remis en liberté ce même Apollonius ? Cette conduite fait naître les soupçons les plus forts, et sans ajouter aucune réflexion, je laisserai les juges conjecturer eux-mêmes à quel point une telle extorsion est criminelle, à quel point elle est infâme, et quels profits immenses elle doit rapporter à celui qui l’exerce.

En effet, connaissez en peu de mots combien de vexations Apollonius a essuyées ; approfondissez-en l’horreur, évaluez-les en argent, et vous verrez qu’elles n’ont été accumulées sur la tête d’un homme riche que pour intimider tous les autres par la perspective des mêmes dangers. D’abord, une assignation subite pour un crime capital et odieux : voyez ce que cela peut valoir, pensez combien de gens ont payé, afin de s’en préserver. Puis, une accusation sans dénonciation, un jugement sans tribunal, une condamnation sans procédure : fixez un tarif pour chacune de ces iniquités, et ne perdez pas de vue que, si Apollonius en a seul été victime, beaucoup d’autres sans doute s’en sont garantis en donnant de l’argent. Enfin les ténèbres, les fers, la prison, le secret, le supplice de ne voir plus ni ses parents ni ses enfants, de ne plus respirer un air pur, ni contempler la douce clarté des cieux… tous ces maux, si cruels qu’on s’en rachèterait au prix de la vie, je ne sais pas les évaluer en argent. Apollonius s’en est délivré bien tard, accablé déjà sous le poids de la douleur et des souffrances mais du moins il avait appris à ses concitoyens à prévenir l’avarice et la scélératesse du préteur. Car sans doute vous ne pensez pas qu’un homme très opulent ait été choisi, sans aucun motif d’intérêt, pour être l’objet d’une accusation aussi incroyable ; que sans aucun motif d’intérêt, il ait été soudainement remis en liberté ; ou qu’enfin Verrès ait exercé ce genre de vexation sur lui seul, sans vouloir que cet exemple fût une leçon pour tous les riches habitants de la Sicile.

X. Puisque je parle de ses talents militaires, je le prie de me rappeler les faits qui peuvent échapper à ma mémoire. Je crois avoir rapporté tout ce qui est relatif à cette prétendue fermentation des esclaves : du moins, je n’ai rien omis volontairement. Vous connaissez donc la prudence de notre préteur, son activité, sa vigilance, ses soins pour la défense de la province. Mais il est plusieurs classes de généraux : il importe que vous sachiez dans laquelle il doit être placé. Il ne faut pas que, dans un siècle aussi stérile en grands hommes, vous ignoriez plus longtemps le mérite d’un tel général. Vous ne retrouverez pas en lui la circonspection de Fabius, l’ardeur du premier des Scipions, la sagesse du second, l’exactitude et la sévérité de Paul-Émile, l’impétuosité et la valeur de Marius : son mérite est d’un autre genre, et vous allez sentir combien il est précieux, avec quel soin vous devez le conserver.

Les marches sont ce qu’il y a de plus pénible dans l’art militaire et de plus indispensable dans la Sicile : apprenez à quel point il a su, par une sage combinaison, les rendre faciles et agréables pour lui. D’abord, voici la ressource admirable qu’il s’était ménagée, pendant l’hiver, contre la rigueur du froid, contre la violence des tempêtes et les débordements des fleuves. Il avait choisi pour sa résidence la ville de Syracuse, dont la position est si heureuse et le ciel si pur, que, dans les temps les plus orageux, le soleil n’a jamais été un jour entier sans se montrer à ses heureux habitants. Cet excellent général y passait toute la saison, de manière que personne à peine ne pouvait l’apercevoir, je ne dis pas hors du palais, mais hors du lit. La courte durée du jour était donnée aux festins, et la longueur des nuits se consumait dans les dissolutions de la débauche la plus effrénée. Au printemps, et son printemps à lui ne datait pas du retour des zéphyrs ou de [l’]entrée du soleil dans tel ou tel signe, il ne croyait l’hiver fini que lorsqu’il avait vu des roses : alors il se mettait en marche, et soutenait la fatigue des voyages avec tant de courage et de force, que jamais personne ne le voyait à cheval.

XI. À l’exemple des anciens rois de Bithynie, mollement étendu dans une litière à huit porteurs, il s’appuyait sur un coussin d’étoffe transparente et tout rempli de roses de Malte. Une couronne de roses ceignait sa tête, une guirlande serpentait autour de son cou ; il tenait à la main un réseau du tissu le plus fin, à mailles serrées, et plein de roses dont il ne cessait de respirer le parfum. Lorsque après cette marche pénible il arrivait dans quelque ville, cette même litière le déposait dans l’intérieur de son appartement. Les magistrats des Siciliens, les chevaliers romains se rendaient auprès de lui, comme vous l’avez appris d’une foule de témoins. Les procès étaient soumis à ce tribunal secret. Bientôt les vainqueurs emportaient ouvertement les décrets qu’ils avaient obtenus ; et quand il avait employé quelques moments à peser dans sa chambre l’or et non les raisons des parties, il croyait que le reste du jour appartenait à Vénus et à Bacchus. Ici je ne dois pas omettre une preuve de la prévoyance merveilleuse de notre incomparable général : sachez donc que, dans toutes les villes de la Sicile où les préteurs ont coutume de séjourner et de tenir les assises, il y avait toujours en réserve pour ses plaisirs quelque femme choisie dans une famille honnête. Plusieurs de ces beautés complaisantes venaient publiquement se placer à sa table ; celles qui conservaient un reste de pudeur ne se rendaient chez lui qu’à des heures convenues : elles évitaient le grand jour et les assemblées. Au surplus, dans de pareils festins, n’exigez pas ce silence respectueux que commande la présence d’un préteur on d’un général, cette décence qui préside ordinairement à la table d’un magistrat ; c’étaient des cris confus, c’étaient des clameurs horribles. Plus d’une fois même on en vint aux mains, et la scène fut ensanglantée. Car ce préteur exact et scrupuleux, qui n’avait jamais obéi aux lois du peuple romain, se soumettait religieusement aux lois que prescrivait le roi du festin. Aussi voyait-on, à la fin du repas, ici un blessé qu’on emportait de la mêlée, plus loin un champion laissé pour mort ; la plupart restaient étendus sans connaissance et sans aucun sentiment. A la vue de ces tristes effets de la débauche, le spectateur eût méconnu la table d’un préteur, il aurait cru errer parmi les débris d’une autre bataille de Cannes.

XII. Vers la fin de l’été, saison que tous les préteurs de la Sicile ont toujours employée aux voyages, parce qu’ils croient devoir choisir, pour visiter la province, le moment où les blés sont dans les aires : alors les esclaves sont rassemblés ; il est aisé d’en connaître le nombre, de juger du produit des récoltes ; les vivres sont abondants, et la saison n’oppose aucun obstacle : dans ce temps donc où les autres préteurs sont en course et en voyage, ce général, d’un genre nouveau, établissait son camp dans le plus délicieux bosquet de Syracuse. A l’entrée même du port, dans le lieu où la mer commence à s’enfoncer vers le rivage pour former le golfe, il faisait dresser des tentes du lin le plus fin. Alors il quittait le palais prétorial qui fut jadis celui du roi Hiéron, et de ce moment, il n’était plus possible de le voir hors de cet asile voluptueux. L’accès en était fermé à tout ce qui n’était pas ou le complice ou le ministre de ses débauches. Là se rendaient toutes les femmes avec lesquelles il avait des liaisons : et vous ne sauriez croire combien le nombre en était grand dans Syracuse. Là se rassemblaient les hommes dignes de son amitié, et qui méritaient d’être associés à la honte de sa vie et de ses festins. C’était parmi de tels hommes, c’était au milieu de ces femmes scandaleuses, que vivait son fils déjà parvenu à l’adolescence, en sorte que, si même la nature lui inspirait de l’aversion pour les vices paternels, l’habitude et l’exemple le forçaient de ressembler à son père. La fameuse Tertia, furtivement enlevée à un musicien de Rhodes, excita les plus grands troubles dans ce camp. L’épouse du Syracusain Cléomène, fière de sa noblesse, celle d’Eschrion, d’une famille honnête, s’indignaient qu’on leur donnât pour compagne la fille du bouffon Isidore. Mais dans le camp de cet autre Hannibal, le mérite et non la naissance assignait les rangs ; et telle fut sa prédilection pour cette Tertia, qu’il l’emmena avec lui lorsqu’il sortit de la Sicile.

XIII. Tandis que le préteur, vêtu d’un manteau de pourpre et d’une tunique longue, se livrait aux plaisirs au milieu de ses femmes, les Siciliens ne montraient aucun mécontentement : ils enduraient sans peine que le magistrat ne parût point sur son tribunal, que le barreau fût désert, que la justice fût muette ; ils ne se plaignaient pas du bruit des instruments, des voix de tant de femmes qui remplissaient toute cette partie du rivage, pendant que le silence régnait autour des tribunaux. Ce n’étaient pas en effet la justice et les lois qui s’en étaient éloignées, mais la violence, mais la cruauté, et les déprédations les plus iniques et les plus atroces.

Et c’est là, Hortensius, celui que vous présentez comme un excellent général ? les vols, les brigandages, l’avarice, la cruauté, le despotisme, la scélératesse, l’audace de cet homme, vous voulez que tout soit effacé par l’éclat de ses exploits, que tout disparaisse dans les rayons de sa gloire ? Ah ! sans doute je dois craindre qu’à la fin de votre plaidoyer, heureux imitateur de l’éloquent Antonius, vous ne fassiez paraître Verrès, et que, découvrant sa poitrine, vous ne comptiez, sous les yeux du peuple romain, ces morsures de femmes passionnées, monuments irrécusables du libertinage et de la débauche la plus effrénée.

Fassent les dieux que vous osiez parler de ses talents pour la guerre ! Je ferai connaître alors tous ses anciens services ; on verra quel il a été non seulement comme général, mais comme soldat ; je rappellerai ses premières armes, le temps où il était, non pas, comme il se plaît à le dire, conduit au forum pour son instruction, mais emmené du forum pour des occupations bien différentes ; je parlerai de ce camp de joueurs, où, toujours présent dans les rangs, il se vit pourtant privé de sa paye ; je citerai bien des pertes essuyées dans ses premières campagnes, mais réparées par le trafic de sa jeunesse. Est-il besoin de dire ce qu’il a été dans l’âge viril, cet homme endurci de si bonne heure à la honte et à l’opprobre, et dont les excès avaient lassé tout le monde, excepté lui seul ? faut-il vous le montrer forçant par sa violence et son audace toutes les résistances que lui opposaient l’innocence et la pudeur ? associerai-je à l’infamie de ses désordres les familles qui en ont été les victimes ? Non : je tirerai le voile sur ses anciens scandales. Je citerai seulement deux faits récents qui ne compromettront personne, et qui suffiront pour vous donner une idée du reste. L’un, public et généralement connu, c’est que de tous les habitants de la campagne qui, sous le consulat de Lucullus et de Cotta, sont venus à Rome pour quelque procès, il n’en était pas un qui ne sût que les caprices et la volonté de la courtisane Chélidon dictaient tous les arrêts du préteur civil. Voici l’autre. Déjà Verrès était sorti de Rome, revêtu des habits militaires ; déjà il avait prononcé les vœux solennels pour le succès de son administration et pour la prospérité de l’empire : la nuit, pour satisfaire une passion criminelle, bravant et la religion et les auspices, et tout ce qu’il y a de sacré dans le ciel et sur la terre, il rentrait dans la ville en litière, et se faisait porter chez une femme qui, l’épouse d’un seul homme, avait tous les hommes pour maris.

XIV. Dieux immortels ! quelle différence entre les pensées et les sentiments des hommes ! Puisse votre estime, citoyens, puissent les suffrages du peuple romain accueillir mon zèle et combler mes espérances, comme il est vrai qu’en recevant les dignités que le peuple romain a daigné m’accorder jusqu’ici, j’ai cru contracter avec lui les obligations les plus indispensables et les plus sacrées ! Nommé questeur, j’ai regardé cette magistrature, non pas comme un don, mais comme un dépôt dont je devais compte à la patrie. Lorsque j’en ai rempli les fonctions en Sicile, je pensais que tous les yeux étaient fixés sur moi ; que, placées sur un grand théâtre, ma personne et ma questure étaient en spectacle à tout l’univers ; et, loin de me livrer à ces passions que la raison condamne, je me suis même refusé les douceurs que la nature semble exiger.

En ce moment, je suis édile désigné ; je sens toute l’importance des devoirs qui me sont imposés par le peuple romain : célébrer avec le plus grand appareil les jeux consacrés à Cérès, à Bacchus et à Proserpine ; rendre la déesse Flora favorable à l’empire et à l’ordre du peuple, par la pompe des jeux institués en son honneur ; faire représenter avec la majesté la plus auguste et la plus religieuse, au nom de Jupiter, de Junon et de Minerve, ces jeux solennels, les plus anciens de Rome et les premiers qu’on ait appelés romains ; veiller à l’entretien des temples, étendre mes soins sur Rome entière : telles sont mes fonctions ; je le sais, citoyens, et je sais aussi que, pour prix de tant de travaux, on m’accorde le droit d’opiner avant les simples sénateurs, la toge bordée de pourpre, la chaise curule, le droit d’image pour perpétuer mon existence dans la postérité.

Ces distinctions honorables remplissent mon âme de la joie la plus vive : mais que tous les dieux cessent de m’être propices, si je ne suis pas moins sensible encore au plaisir de les avoir obtenues, que je ne suis occupé du soin de me montrer digne d’une si haute faveur, et de prouver que ce choix n’est pas tombé sur moi, parce qu’il était nécessaire de nommer quelqu’un des candidats, mais que le peuple, en me donnant ce témoignage de son estime, n’a pas été trompé dans son attente.

XV. Et vous, lorsque vous avez été proclamé préteur, n’importe par quels moyens, je ne rappelle point ce qui s’est fait alors ; mais enfin, lorsque vous avez été proclamé, la voix du héraut qui répéta tant de fois que les centuries des vieillards et celles des jeunes gens vous décernaient cette dignité, la voix du héraut ne vous a pas tiré de votre assoupissement ! Vous n’avez pas réfléchi qu’une portion de la république était confiée à vos soins ; que cette année du moins il faudrait vous interdire la maison d’une courtisane ! Quand le sort vous eut nommé chef de la justice, vous n’avez pas songé à l’importance de vos devoirs ! vous n’avez pas senti, si toutefois votre léthargie vous permettait de sentir quelque chose, que cette partie de l’administration où la sagesse la plus rare, l’intégrité la plus scrupuleuse, ne garantissent pas toujours des écueils, était abandonnée au plus insensé comme au plus scélérat des hommes ! Aussi, pendant votre préture, votre demeure n’a pas été fermée à Chélidon ; au contraire, vous avez transporté votre préture tout entière dans la demeure de Chélidon. Vous fûtes ensuite envoyé en Sicile ; et là, jamais il ne vous est venu dans la pensée, qu’en vous donnant les haches, les faisceaux, l’autorité, et tout l’appareil d’un si grand pouvoir, la république ne prétendait pas vous livrer des armes pour briser toutes les barrières des lois, de la pudeur et du devoir ; pour faire du bien des peuples la proie de votre cupidité ; pour que les fortunes, les maisons, la vie des hommes et l’honneur des femmes n’opposassent qu’une résistance inutile à votre avarice et à votre audace ! Telle a été l’infamie de votre conduite, qu’aujourd’hui, pressé, investi de toutes parts, vous cherchez un refuge dans la guerre des esclaves. Vous voyez à présent que, loin de servir à votre défense, elle prête une force nouvelle à votre accusateur, à moins que vous ne nous parliez de cette poignée de fugitifs rassemblés à Temsa. C’était une occasion favorable que la fortune vous présentait, si vous aviez été capable de quelque courage et de quelque activité. Mais vous fûtes alors ce que vous aviez toujours été.

XVI. Les Valentins étaient venus vous trouver, et M. Marins, parlant en leur nom, vous conjurait de vous charger de cette expédition ; il représentait que, conservant encore le titre et l’autorité de préteur, c’était à vous de marcher à leur tête pour exterminer cette poignée d’ennemis. Non seulement vous les refusâtes, mais dans ce temps même, cette Tertia que vous emmeniez avec vous, était à vos côtés sur le rivage, bravant tous les regards. Les Valentins, c’est-à-dire les habitants d’une de nos premières villes municipales, accourus pour un objet aussi important, remportèrent, au lieu de réponse, l’étonnement d’avoir vu un magistrat romain, vêtu d’une tunique brune et d’un manteau grec. Qu’a-t-il dû faire, à son départ de Rome et dans son gouvernement, cet homme qui, sortant de sa province, non pour triompher, mais pour subir un jugement, n’a pas même évité un scandale qui ne lui procurait aucun plaisir ?

Oh ! qu’il fut bien inspiré par les dieux ce murmure du sénat assemblé dans le temple de Bellone ! Vous ne l’avez pas oublié, citoyens. La nuit approchait ; on venait de vous informer de ce rassemblement auprès de Temsa ; comme on n’avait personne qui, revêtu du commandement militaire, pût être envoyé dans cette contrée, quelqu’un observa que Verrès n’était pas loin de Temsa. Quel frémissement s’éleva de toutes les parties de la salle ! avec quelle chaleur les chefs du sénat repoussèrent cette idée l Et cet homme, chargé de tant d’accusations, convaincu par tant de témoignages, ose compter encore sur les suffrages de ceux dont les voix l’ont condamné ouvertement, avant même que sa cause eût été instruite !

XVII. Eh bien ! dira Hortensius, Verrès n’a pas eu la gloire de terminer ou de prévenir la guerre des esclaves, parce qu’en effet cette guerre n’a pas existé, qu’on n’a pas eu lieu de la craindre en Sicile, qu’enfin il n’a rien fait pour l’empêcher. Mais du moins il a opposé aux pirates une flotte très bien équipée, et dans cette guerre, il a donné des preuves d’une vigilance incomparable. Aussi, pendant sa préture, la province a-t-elle été parfaitement garantie. Juges, avant de vous parler de la guerre des pirates et de la flotte sicilienne, j’ose affirmer que cette partie de son administration est celle qui renferme ses plus monstrueux attentats. Avarice, lèse-majesté, extravagance, débauche, cruauté, tout y est porté aux plus affreux excès. Daignez me continuer votre attention : je n’abuserai pas de votre patience. Je soutiens d’abord, qu’en équipant une flotte sous prétexte de défendre la province, il n’a eu d’autres vues que de gagner de l’argent. Ses prédécesseurs avaient toujours exigé, de chaque ville, des vaisseaux et un nombre déterminé de matelots et de soldats. Verrès, vous n’avez rien exigé de Messine, une des plus grandes et des plus opulentes cités de la Sicile. On verra par la suite quelle somme les Mamertins ont payée en secret pour obtenir une telle exemption : j’examinerai leurs registres ; j’interrogerai leurs témoins. En attendant, j’affirme que le Cybée, superbe navire de la grandeur d’une trirème, construit publiquement aux frais de la ville, sous le regard de la Sicile entière, vous a été offert en pur don par les magistrats et le sénat de Messine. Ce vaisseau, chargé du butin de la Sicile, dont lui-même faisait partie, quitta la province en même temps que le préteur. Il vint aborder à Vélie, portant une infinité de richesses et les effets que Verrès n’avait pas voulu envoyer à Rome avec ses autres vols, parce que c’était ce qu’il avait de plus précieux et de plus cher. Il est encore à Vélie. Je l’ai vu dernièrement ; beaucoup d’autres l’ont vu comme moi. Il est très beau, parfaitement équipé. Il semblait à tous ceux qui le regardaient, attendre déjà l’exil de son maître et se disposer à seconder sa fuite.

XVIII. Ici, que répondrez-vous, sinon une chose qui ne peut vous excuser, que cependant il est nécessaire de dire dans un procès de cette nature : c’est que ce vaisseau a été construit à vos frais. Osez du moins soutenir une imposture qui vous est nécessaire ; et ne craignez pas, Hortensius, que je demande de quel droit un sénateur s’est fait construire un vaisseau. Les lois qui le défendent sont vieilles ; elles sont mortes, comme vous l’avez dit tant de fois ; et le temps n’est plus où la morale publique, ou la sévérité des tribunaux autorisait un accusateur à placer un tel délit au nombre des grands crimes. En effet, qu’aviez-vous besoin de vaisseau ? Si l’intérêt public vous obligeait de voyager, l’État vous en fournissait pour le transport et la sûreté de votre personne. Quant à vos affaires personnelles, vous ne pouviez ni sortir de votre province, ni rien envoyer par mer hors des pays où toute acquisition et tout genre de trafic vous étaient interdits par la loi.

Et pourquoi acquérir quand les lois le défendent ? Ce délit aurait suffi pour vous perdre dans les temps heureux de Rome vertueuse et sévère. Aujourd’hui, loin d’en faire la base d’une accusation, je n’en fais pas même la matière d’un reproche. Mais enfin, avez-vous pensé que, dans le lieu le plus peuplé d’une province où vous commandiez, vous pourriez vous faire construire publiquement un vaisseau de transport sans vous dévouer à l’infamie, à la vengeance des lois, à l’indignation des citoyens ? Qu’ont pu dire et penser ceux qui l’ont vu, ceux qui l’ont entendu ? que votre intention était de le conduire vide en Italie ? de faire le commerce de mer après votre retour à Rome ? Qui que ce soit ne pouvait même soupçonner que vous eussiez en Italie des propriétés voisines de la mer, et qu’il fût destiné à transporter vos récoltes. Vous avez voulu qu’on dît hautement que vous prépariez un vaisseau pour emporter le butin de la Sicile, et venir à diverses reprises recueillir le reste du pillage.

Au surplus, si vous prouvez qu’il a été construit à vos frais, je vous fais grâce de toutes ces réflexions. Mais, ô le plus insensé des hommes ! ne sentez-vous pas que, dans la première action, les Mamertins eux-mêmes, vos propres panégyristes, vous ont ravi cette ressource ? Héius, le premier citoyen de cette ville, le chef de la députation envoyée pour vous louer, Héius a déclaré qu’un vaisseau a été construit pour vous par les ouvriers publics de Messine, et qu’un sénateur a été nommé pour surveiller ce travail. Quant aux bois de construction, comme les Mamertins n’en ont pas, vous avez intimé aux habitants de Rhége l’ordre de les fournir. Ils le disent eux-mêmes, et certes nous n’avons pas besoin de leur témoignage.

XIX. Si les matériaux et la main-d’œuvre ne vous ont coûté qu’un ordre, où donc est l’argent que vous prétendez avoir dépensé ? Mais, dites-vous, on ne trouve aucune trace de ces frais dans les registres de Messine. D’abord, il est possible qu’on n’ait rien tiré du trésor de la ville. Chez nos ancêtres, le Capitole lui-même a été bâti sans rien coûter à l’État : les ouvriers furent commandés et ne reçurent point de salaire. Ensuite, j’aperçois par les registres, et je le démontrerai quand je ferai entendre les Mamertins, que de grandes sommes ont été accordées à Verrès pour des entreprises supposées. Et faut-il s’étonner qu’ils n’aient pas voulu compromettre par leurs registres un bienfaiteur, qui s’était montré bien plus leur ami que celui du peuple romain ? Mais si, du silence de leurs registres, vous concluez que les Mamertins ne vous ont pas donné d’argent, je conclurai aussi que le vaisseau ne vous a rien coûté, puisque vous ne prouvez par aucun écrit que vous ayez rien payé, ni pour les matériaux, ni pour le salaire des ouvriers.

Mais, direz-vous, si je n’ai pas exigé un vaisseau des Mamertins, c’est qu’ils sont nos confédérés. Grâce au ciel, nous avons un préteur élevé à l’école des Féciaux, un saint et scrupuleux observateur de la foi des traités ! Hâtons-nous de livrer aux Mamertins tous vos prédécesseurs qui ont exigé d’eux un vaisseau contre la teneur du traité. Toutefois, homme intègre et religieux, les Taurominiens sont aussi nos confédérés : pourquoi exiger d’eux un vaisseau ? Nous ferez-vous croire que, les droits des deux peuples étant égaux, vous n’avez pas mis un prix à cette variation de principes, à cette inégalité de traitement ? Eh ! si je fais voir, par le texte même des traités conclus avec l’un et avec l’autre, que les Taurominiens sont expressément dispensés de fournir un vaisseau, que les Mamertins y sont formellement obligés, que Verrès a doublement enfreint le traité, en imposant les uns, en exemptant les autres, pourrez-vous douter que, sous sa préture, le Cybée n’ait été un titre plus puissant en faveur des Mamertins, que le traité d’alliance en faveur des Taurominiens ? Qu’on lise les traités. Traité d’alliance des Mamertins et des Taurominiens avec le peuple romain.

XX. Par cette exemption que vous nommez bienfait, et qui n’est dans la réalité que le fruit du trafic le plus honteux, vous avez porté atteinte à la majesté de la république, sacrifié les secours dus au peuple romain, et les ressources que le courage et la sagesse de nos ancêtres lui avaient assurées, anéanti son droit de souveraineté, les conditions des alliances et le souvenir des traités. Des hommes qui, d’après une cause expresse, devaient, à leurs frais et périls, conduire un vaisseau armé en guerre, même jusqu’à l’Océan, si nous l’avions ordonné, ont acheté de vous, au mépris des traités et des droits de notre empire, la dispense de naviguer dans le détroit, à la vue de leurs maisons, et de défendre leur port et leurs propres murailles. À quels travaux, à quels services, à quelle taxe enfin ne se seraient-ils pas soumis, pour que cette obligation ne leur fût pas imposée par le traité ? Outre que cette clause était onéreuse pour eux, elle semblait imprimer à leur alliance la tache de la servitude. Eh bien ! ce que nos ancêtres refusèrent à leurs sollicitations, lorsque leurs services étaient récents, lorsque l’usage n’était pas encore établi, lorsque le peuple romain n’éprouvait aucun besoin pressant, ces mêmes peuples, sans aucun nouveau service, après un si long espace de temps, quand notre droit avait été consacré chaque année par une possession constante, quand nous avions le plus grand besoin de vaisseaux, ces mêmes peuples l’ont obtenu de Verrès pour une somme d’argent. Et cette faveur n’est pas la seule. En effet, pendant les trois années de sa préture, les Mamertins ont-ils fourni un matelot, un soldat pour le service de la flotte ou des garnisons ?

XXI. Enfin, lorsqu’un décret du sénat et la loi Térentia-Cassia vous ordonnaient d’acheter dans toutes les villes de la Sicile une quantité de blé proportionnée à leurs moyens, vous avez encore dispensé les Mamertins de cette charge légère et commune. Vous direz qu’ils ne doivent point de blé. Comment l’entendez-vous ? est-ce à dire qu’ils sont dispensés de nous en vendre ? car je ne parle ici que du blé qui doit être acheté. Ainsi, d’après votre interprétation, ils n’ont pas dû même nous ouvrir leurs marchés, et vendre des vivres au peuple romain.

Quelle ville y était donc obligée ? Le bail des censeurs détermine ce que doivent rendre à l’État les cultivateurs de nos domaines. Pourquoi leur avoir imposé des redevances d’un autre genre ? Aux termes de la loi d’Hiéron, les cantons soumis à la dîme doivent-ils autre chose que le dixième de leurs blés ? Pourquoi les avoir taxés aussi pour leur part du blé acheté par la république ? Certes les pays exempts ne doivent rien ; et cependant vous les avez imposés, même au delà de leurs moyens, en les surchargeant de soixante mille boisseaux dont vous aviez fait remise aux Mamertins. Je ne dis pas que vous ayez eu tort d’exiger des autres villes, mais je soutiens que vous avez mal fait d’exempter Messine, dont la cause était la même, à qui tous vos prédécesseurs avaient imposé cette obligation, et payé le prix réglé par le sénatus-consulte et par la loi. Afin d’affermir son bienfait sur une base solide, il examine l’affaire dans son conseil, et prononce que, de l’avis de son conseil, il n’exige point de blé des Mamertins.

Écoutez le décret de ce préteur mercenaire, tel qu’il est consigné dans son registre, et voyez quelle dignité règne dans la rédaction, et combien est imposante l’autorité par qui cette question a été décidée. Extrait du registre de Verrès. Il dit qu’il le fait avec plaisir. Ce sont les termes du décret. Sans ces mots, avec plaisir, nous aurions pu croire que c’est malgré lui qu’il gagne de l’argent. De l’avis de notre conseil. On vous a lu, citoyens, la liste des membres de ce conseil respectable : de bonne foi, pensiez-vous entendre alors les noms des assesseurs d’un magistrat, ou ceux des associés du plus infâme brigand ?

Voilà donc les hommes chargés d’interpréter les alliances, de saisir l’esprit des traités et d’en assurer les droits augustes et sacrés ! Avant que Verrès se fût adjoint ce conseil si éclairé, si bien choisi, pour se faire autoriser à recevoir l’argent des Mamertins, et à ne pas démentir son caractère, jamais la république n’avait acheté de blés en Sicile, que Messine n’eût fourni son contingent. Aussi le décret n’eut pas plus de durée que le pouvoir de l’homme qui avait vendu des exemptions à ceux dont il avait dû acheter les blés ; car à peine Métellus eut-il été installé dans la province, qu’ils furent taxés conformément au règlement et aux registres de Sacerdos et de Péducéus. Ils comprirent alors que c’est toujours faire un mauvais marché que d’acheter d’un homme qui n’a pas droit de vendre.

XXII. Dites-nous donc, scrupuleux interprète des traités, pourquoi avez-vous exigé du blé de Taurominium et de Nétum ? Ces deux villes sont nos confédérées. Il est vrai que les Nétiniens ne s’oublièrent pas. Dès que vous eûtes prononcé que vous faisiez avec plaisir cette remise aux Mamertins, ils vinrent à vous, et montrèrent que les conditions de leur alliance étaient absolument les mêmes. Dans une cause toute pareille, vous ne pouviez décider d’une manière différente. Vous prononcez que les Nétiniens ne doivent pas de blé : et cependant vous leur enjoignez d’en fournir. Lisez les registres du préteur et ses ordonnances concernant l’imposition et l’achat des blés. Ordonnances de Verrès concernant L’IMPOSITION ET L’ACHAT DES BLÉS. Que prouve une inconséquence aussi manifeste, aussi honteuse ? Une seule idée se présente nécessairement à nous, c’est que les Nétiniens ne lui ont pas donné la somme qu’il demandait, ou qu’il a voulu faire sentir aux Mamertins qu’ils avaient bien placé leur argent et leurs présents, puisque avec les mêmes droits, les autres n’obtenaient pas la même faveur. Et cet homme osera se prévaloir encore de l’éloge des Mamertins ? Qui de vous ne voit pas sous combien de rapports cet éloge même lui devient fatal ? D’abord, un accusé qui ne peut produire en sa faveur les témoignages de dix villes, fait plus pour son honneur, de n’en présenter aucun que de ne pas compléter le nombre prescrit par l’usage. Or, Verrès, de tant de villes que vous avez gouvernées pendant les trois années de votre préture, le plus grand nombre vous accuse ; quelques-unes, et ce sont les moins considérables, quelques-unes se taisent parce qu’elles n’osent se plaindre ; une seule vous loue : n’est-ce pas assez nous dire que vous sentez le prix d’un véritable éloge, mais que votre conduite dans l’administration de la province vous a nécessairement enlevé cet avantage ? En second lieu, et j’en ai déjà fait l’observation, quelle idée peut-on avoir de cet éloge, quand les chefs de la députation déposent que la ville vous a fait construire un vaisseau, et qu’eux-mêmes personnellement ont été victimes des vexations les plus atroces ? Enfin lorsque, seuls de tous les Siciliens, ils louent votre conduite, que prouvent-ils ? que vous les avez gratifiés de tout ce que vous ôtiez à la république. Citez dans l’Italie entière une colonie, une ville municipale, quelque privilégiée qu’elle puisse être, qui, dans ces dernières années, ait joui d’autant d’exemptions que les Mamertins durant toute votre préture. Seuls, ils n’ont point fourni ce qu’ils devaient aux termes mêmes de leur traité ; seuls, ils ont été affranchis de toute charge ; seuls, on les a vus ne rien donner au peuple romain, ne rien refuser à Verrès.

XXIII. Mais c’est avoir trop longtemps perdu la flotte de vue. Vous avez, malgré les lois, reçu un vaisseau des Mamertins ; et, malgré les traités, voies les avez exemptés d’un vaisseau. C’est avoir été doublement prévaricateur à l’égard d’une seule ville, d’abord en lui faisant remise de ce qu’il fallait exiger, ensuite en recevant ce qu’il ne vous était pas permis d’accepter. Votre devoir était d’exiger un vaisseau pour combattre les pirates, et non pour transporter vos rapines ; pour empêcher que la province ne fût dépouillée, et non pour enlever les dépouilles de la province. Les Mamertins vous ont fourni une ville pour y rassembler tout votre butin, et un vaisseau pour l’emporter de la Sicile. Messine a été l’entrepôt de vos brigandages ; ses habitants en ont été les confidents et les gardiens ; ils ont recélé la proie, et donné les moyens de la conduire à Rome. Aussi, lorsque vous eûtes perdu votre flotte par votre avarice et par votre lâcheté, vous n’osâtes pas requérir le vaisseau qu’ils devaient, que même, sans le devoir, ils auraient accordé aux besoins pressants de la république et aux malheurs de la province. Mais ce magnifique Cybée donné au préteur, au détriment du peuple romain, ne vous laissait ni le droit de commander ni la hardiesse de prier. Les droits de l’empire, les secours qui nous étaient dus, qu’ils nous avaient constamment fournis, que les traités nous assuraient, tout cela est devenu le prix du Cybée. Vous voyez les ressources que nous pouvions espérer d’une ville puissante, perdues pour nous et vendues au profit du préteur. Connaissez à présent une nouvelle invention de Verrès dans l’art du vol et de la rapine.

XXIV. C’était l’usage que chaque cité remît au capitaine de son vaisseau l’argent nécessaire pour le blé, pour la paye et les autres frais d’entretien. La crainte d’être accusé par les matelots était un frein pour cet officier. D’ailleurs il était tenu de rendre compte : il ne trouvait dans cette fonction que de la peine et des dangers. Tel était l’usage observé de tout temps, non seulement dans la Sicile, mais dans toutes les provinces, même chez nos alliés latins, lorsqu’ils nous servaient comme auxiliaires. Verrès est le premier, depuis la fondation de Rome, qui ait ordonné que cet argent lui serait remis par les villes, et que l’emploi en serait confié au préposé qu’il aurait choisi. On voit clairement pourquoi, le premier de tous, il a changé l’ancien usage ; pourquoi il a négligé l’avantage qu’il trouvait à laisser à d’autres l’emploi de ces fonds ; pourquoi il s’est chargé d’une multitude de soins et de détails qui ne pouvaient que l’exposer aux reproches et aux soupçons. Et remarquez combien d’autres profits encore il savait tirer de cette seule partie de l’administration. Recevoir de l’argent des villes pour ne pas fournir des matelots, vendre aux matelots des congés à prix fixe, garder pour lui la paye de ceux qu’il avait licenciés, ne rien donner à ceux qui restaient ; voilà ses opérations de finances, et voilà ce que prouvent les dépositions des villes : on va vous en faire lecture. DÉPOSITIONS DES VILLES.

XXV. Quel homme ! quelle impudence ! quelle audace ! Taxer les villes en raison du nombre de soldats ! fixer à six cents sesterces[1] les congés des matelots ! Quiconque en achetait était dispensé du service. Mais ce que la ville payait pour le blé de cet homme, Verrès en faisait son profit. Ainsi chaque congé lui procurait un double gain ; et c’était au moment où les pirates inspiraient tant d’effroi, où tant de dangers menaçaient la province, qu’il faisait ces honteux marchés avec une telle publicité, que les pirates eux-mêmes en étaient instruits, et que toute la province en était témoin. Ainsi donc son insatiable avarice n’avait laissé en Sicile qu’un fantôme de flotte, c’est-à-dire, quelques vaisseaux vides, plus propres à porter le butin du préteur qu’à réprimer les efforts des pirates. Cependant Césétius et Tadius, qui étaient en mer avec dix de ses vaisseaux mal équipés, prirent, ce n’est pas le mot, emmenèrent un vaisseau des pirates hors d’état de se défendre, et presque submergé par le butin dont il était chargé. Il portait un grand nombre de jeunes esclaves d’une belle figure, une immense quantité d’argenterie, d’argent monnayé, d’étoffes précieuses. Ce seul vaisseau fut pris, ou pour mieux dire, fut trouvé par notre flotte, dans les eaux de Mégaris, non loin de Syracuse. La nouvelle en arrive à Verrès. Il était alors sur le rivage, étendu ivre au milieu de ses femmes. Il se réveille, et, sans perdre de temps, il envoie à son questeur et à son lieutenant des hommes affidés pour que tout lui soit présenté le plus tôt possible et sans aucune distraction.

Le vaisseau aborde à Syracuse : l’impatience est générale ; on jouit d’avance du supplice des prisonniers ; mais lui, qui dans cette prise ne voit qu’une proie qu’on lui amène, ne répute ennemis que les hommes vieux ou difformes. Il met en réserve tous ceux qui ont de la figure, de la jeunesse ou des talents. Il en distribue quelques-uns à ses secrétaires, à son fils, à ses favoris. Six musiciens sont envoyés à Rome, à un de ses amis. Toute la nuit se passe à vider le vaisseau. Mais personne ne voit le chef des pirates, qu’il était de son devoir de livrer au supplice. Aujourd’hui tous les Siciliens pensent, et vous pouvez vous-mêmes conjecturer ce qui en est, que Verrès a reçu de l’argent des pirates pour sauver leur chef.

XXVI. La conjecture est permise, et de bons juges ne peuvent rejeter des soupçons aussi bien fondés. Vous connaissez le personnage : vous savez l’usage de tous les autres généraux. Quand ils ont pris un chef de pirates ou d’ennemis, avec quel plaisir ils le livrent aux regards publics ! Cette fois-ci, les Syracusains accoururent avec l’empressement ordinaire : tous les yeux cherchaient ce pirate, tous désiraient le voir. Eh bien ! citoyens, parmi cette foule immense de curieux, je n’ai trouvé personne qui m’ait pu dire, Je l’ai vu. Par quelle fatalité cet homme a-t-il été si bien caché que personne ne l’ait aperçu, même par hasard ? Les marins de Syracuse qui l’avaient entendu nommer tant de fois, que tant de fois il avait fait trembler, qui se promettaient d’assouvir leur haine et de repaître leurs yeux du spectacle de son supplice, ne sont pas même parvenus à le voir.

P. Servilius a pris lui seul plus de pirates que tous les généraux qui l’avaient précédé. Refusa-t-il jamais à personne le plaisir de voir un pirate dans les fers ? Au contraire, partout où il passait, il offrit aux regards des peuples cette longue suite d’ennemis enchaînés. Aussi l’on accourait de toutes parts ; et non seulement des villes qui se trouvaient sur la route, mais de tous les lieux circonvoisins, on s’empressait pour jouir de ce spectacle. Et pourquoi son triomphe a-t-il été, pour le peuple romain, le plus flatteur et le plus agréable de tous les triomphes ? C’est qu’il n’y a rien de plus doux que la victoire, et qu’il n’est point de preuve plus irrécusable de la victoire, que de voir chargés de chaînes et conduits au supplice des ennemis qu’on a longtemps redoutés.

Et vous, pourquoi ne pas agir de même ? pourquoi soustraire ce pirate, aux yeux de tous, comme si l’on n’eût pu le regarder sans offenser les dieux ? pourquoi ne pas l’envoyer au supplice ? dans quel dessein le gardiez-vous ? Jamais un chef de pirates a-t-il été pris en Sicile, sans que sa tête soit tombée sous la hache ? Citez un seul fait qui vous excuse ; produisez un seul exemple. Peut-être vous conserviez ce pirate vivant, afin de le conduire devant votre char, le jour de votre triomphe. En effet, après la perte d’une aussi belle flotte et la dévastation de la province, il ne restait plus qu’à vous décerner le triomphe naval.

XXVII. Eh bien, soit ; Verrès s’est fait un système à lui. Il a mieux aimé garder ce chef en prison que de le frapper de la hache. Or, dans quelle prison, chez quels peuples, de quelle manière ce chef a-t-il été gardé ? Vous avez tous entendu parler des Latomies de Syracuse ; plusieurs de vous les ont vues. Cette carrière immense, prodigieuse, ouvrage des rois et des tyrans, a été tout entière taillée dans le roc, et la main des hommes l’a creusée à une profondeur effrayante. Il est impossible de construire, d’imaginer même une prison aussi exactement fermée, aussi forte, aussi sûre. On y conduit, même des autres villes de la Sicile, tous les prisonniers dont le gouvernement veut s’assurer. Comme Verrès avait entassé dans ces Latomies un grand nombre de citoyens romains, et qu’il avait donné l’ordre d’y jeter les autres pirates, il sentit que, s’il y faisait entrer l’homme qu’il substituait au véritable chef, la supercherie serait bientôt découverte. Ainsi donc cette prison et si forte et si sûre ne l’est pas assez pour lui. D’ailleurs Syracuse entière lui est suspecte. Il éloigne cet homme ; mais où l’envoie-t-il ? à Lilybée peut-être ? En ce cas, il n’est donc pas vrai qu’il redoute si fort les gens de mer. Mais ce n’est pas à Lilybée ; c’est donc à Palerme ? à la bonne heure. Toutefois je pourrais observer que le pirate ayant été pris dans les dépendances de Syracuse, il devait être exécuté, ou du moins détenu à Syracuse. Au surplus, ce n’est pas encore à Palerme. Où donc enfin ? Chez les hommes qui sont le plus à l’abri des pirates, le moins à portée de les connaître, chez des hommes tout à fait étrangers à la mer et à la navigation, chez les Centorbiens, placés au milieu des terres, uniquement occupés du labourage, qui de leur vie n’avaient craint les pirates, et qui, sous la préture de Verrès, n’ont redouté que les courses d’Apronius, ce fameux écumeur de terre ferme. Afin que personne n’ignore qu’il a tout fait pour engager le faux pirate à bien jouer son rôle, il ordonne aux Centorbiens de lui fournir en abondance tous les besoins et toutes les commodités de la vie.

XXVIII. Cependant les Syracusains qui ont de l’usage et de l’esprit, qui savent fort bien voir ce qu’on leur montre et deviner encore ce qu’on leur cache, tenaient un registre exact des exécutions qui se faisaient chaque jour. Ils calculaient le nombre des pirates d’après la grandeur du vaisseau pris et la quantité des rames. Verrès avait mis à l’écart tous ceux qui avaient de la figure et des talents. Faire exécuter tous les autres à la fois, comme c’est l’usage, c’était s’exposer à une réclamation universelle, lorsqu’on verrait qu’il en manquait plus de la moitié. Il prit le parti de les envoyer au supplice en détail, et en des temps différents. Mais dans une ville aussi peuplée, il n’était personne qui ne tînt un registre fidèle ; tous savaient combien il en restait encore ; ils les demandaient, et même avec importunité. Dans cet embarras, cet homme abominable imagina de substituer aux pirates, qu’il avait retirés chez lui, les citoyens romains dont il avait rempli la prison. À l’entendre, les uns étaient des soldats de Sertorius, qui avaient abordé en Sicile, lorsqu’ils fuyaient d’Espagne ; les autres qui avaient été pris par les pirates, pendant qu’ils naviguaient pour leur commerce, ou pour d’autres affaires, s’étaient, disait-il, volontairement associés aux pirates. Les étaient traînés de la prison à la mort, la tête voilée, afin qu’ils ne fussent pas reconnus ; d’autres, quoique reconnus par un grand nombre de citoyens, quoique réclamés par tous, n’en périssaient pas moins par le fer des bourreaux. Je peindrai l’horreur de leur mort et l’atrocité de leur supplice, lorsque je parlerai des Romains qu’il a fait périr ; ma voix s’élèvera pour vous dénoncer des cruautés inouïes, pour réclamer vengeance contre le bourreau de mes concitoyens ; et si, dans l’excès de ma douleur et de mes plaintes, les forces et la vie même viennent à m’abandonner, je m’applaudirai, en expirant, de mourir pour une si belle cause. Ainsi donc un brigantin pris aux pirates ; leur chef délivré ; des musiciens envoyés à Rome ; ceux à qui l’on avait trouvé de la figure, de la jeunesse et des talents, emmenés chez le préteur ; à leur place, et en pareil nombre, des citoyens romains traités en ennemis et livrés à la mort ; les étoffes, l’or, l’argent saisis, détournés au profit de Verrès : tels sont les exploits de ce grand guerrier ; telle est cette étonnante victoire.

XXIX. Quel fatal aveu lui est échappé dans la première action ! M. Annius venait de déposer qu’un chevalier romain avait péri sous la hache : il certifiait que le chef des pirates n’avait pas été mis à mort. Verrès qui, depuis tant de jours, gardait le silence, se réveilla tout à coup ; pressé par sa conscience, tourmenté par le souvenir de ses forfaits, il dit qu’il ne l’avait pas fait mourir, parce qu’il savait qu’on l’accuserait d’avoir reçu de l’argent et de n’avoir pas envoyé le véritable chef au supplice ; qu’au surplus, il avait deux chefs de pirates dans sa maison. Ô clémence ! disons mieux, ô patience admirable du peuple romain ! Annius dépose qu’un citoyen de Rome a été exécuté par votre ordre ; vous gardez le silence : qu’un chef des pirates ne l’a pas été ; vous en faites l’aveu. Des cris de douleur et d’indignation s’élèvent contre vous. Cependant le peuple romain commande à sa juste fureur ; il modère ses premiers transports, et remet le soin de sa vengeance à la sévérité des juges. Comment saviez-vous qu’on vous accuserait ? pourquoi le saviez-vous ? pourquoi en aviez-vous le soupçon ? Vous n’aviez pas d’ennemis ; et quand vous en auriez eu, votre conduite intègre et pure ne devait pas vous faire redouter l’examen des tribunaux. Était-ce votre conscience qui vous rendait craintif et soupçonneux ? Un cœur criminel est sujet à s’alarmer. Mais si, dans le temps même où vous étiez armé du pouvoir, vous redoutiez déjà l’accusation et les tribunaux, aujourd’hui que, mis en jugement, vous êtes convaincu par une foule de témoins, pouvez-vous douter encore de votre condamnation ? Vous craigniez, dites-vous, qu’on ne vous accusât d’avoir fait mourir un faux pirate ; mais pensiez-vous que votre justification serait bien complète, quand vous viendriez si longtemps après, forcé par ma sommation formelle, présenter aux juges un homme qu’ils n’auraient jamais vu ? Ne valait-il pas mieux le faire exécuter sur-le-champ à Syracuse où il était connu, et sous les yeux de la Sicile entière ? Voyez quelle différence : alors on ne pouvait rien vous reprocher ; aujourd’hui vous ne pouvez rien répondre. Aussi tous les généraux ont pris le premier parti ; vainement j’en cherche un seul qui, jusqu’à vous, ait agi comme vous. Vous avez gardé un pirate vivant : combien de temps ? jusqu’à la fin de votre préture. Dans quel dessein ? par quel motif ? d’après quel exemple ? pourquoi si longtemps ? pourquoi, dis-je, faire périr si vite des citoyens pris par les pirates, et laisser aux pirates une si longue jouissance de la vie ?

J’accorde que vous ayez pu le faire, tant qu’a duré votre préture. Mais simple particulier, mais accusé et presque condamné, garder chez vous, dans une maison privée, des chefs ennemis ! Et ces pirates y sont restés un mois, deux mois, une année presque entière ; ils y seraient encore sans moi, je veux dire, sans M. Acilius Glabrion qui, sur ma réquisition expresse, a ordonné qu’ils fussent représentés et conduits dans la prison publique.

XXX. Quelle loi, quel usage, quel exemple, autorisent votre conduite ? Garder dans sa maison l’ennemi le plus acharné, le plus implacable du peuple romain, disons mieux, l’ennemi commun de tous les pays, de toutes les nations, quel mortel, s’il n’est qu’un simple citoyen, peut jamais avoir ce singulier privilège ?

Mais si, la veille du jour où je vous forçai d’avouer que des citoyens romains avaient péri sous la hache, qu’un chef des pirates vivait encore, et qu’il était chez vous ; si, dis-je, la veille de ce jour, il s’était échappé, et qu’il eût armé quelque troupe contre le peuple romain, vous viendriez donc nous dire : Il logeait dans ma maison, il était chez moi ; je lui conservais la vie, afin que sa présence confondit mes accusateurs. Eh quoi ! pour vous affranchir d’un péril, vous compromettrez le salut de l’État ! votre intérêt personnel, et non celui de la patrie, fixera l’heure du supplice pour nos ennemis vaincus ! l’ennemi du peuple romain sera sous la garde d’un homme privé ! Les triomphateurs prolongent la vie des chefs ennemis, afin de les conduire devant le char triomphal, et d’offrir au peuple romain le spectacle le plus beau, la plus douce jouissance de la victoire ; mais au moment où le char se détourne pour monter au Capitole, ils les font conduire dans la prison, et le même jour voit finir le pouvoir du vainqueur et la vie des vaincus.

Ah ! Verrès, on n’en peut plus douter, surtout quand on sait par votre propre déclaration que vous vous attendiez à être accusé : si vous n’aviez rien reçu, vous ne vous seriez pas hasardé à conserver ce pirate, au risque évident de vous perdre vous-même. Car enfin, s’il était mort, vous qui déclarez craindre une accusation, à qui le feriez-vous croire ? Il était constant qu’à Syracuse, tous avaient cherché à le voir, et que nul ne l’avait vu ; personne ne doutait qu’il ne se fût racheté à prix d’argent ; on disait hautement que vous aviez supposé un homme, afin de le produire à sa place ; vous êtes convenu vous-même que depuis longtemps vous redoutiez cette accusation : si donc vous veniez nous dire, Il est mort, on ne vous écouterait pas ; aujourd’hui que vous présentez un homme que personne ne connaît, prétendez-vous qu’on vous croie davantage ?

Et s’il s’était enfui, s’il avait brisé ses fers, comme a fait Nicon, ce fameux pirate que P. Servilius reprit avec autant de bonheur qu’il l’avait pris une première fois, que pourriez-vous dire ? Mais voici le mot de l’énigme : si le véritable chef avait péri sous la hache, vous n’auriez pas reçu le prix de sa rançon ; si le pirate supposé était mort, ou qu’il se fût échappé, il n’était pas difficile d’en substituer un autre. J’en ai dit plus que je ne voulais sur ce chef de pirates ; et pourtant je n’ai pas produit mes preuves les plus convaincantes. Je réserve cette accusation tout entière. Il est des lois spéciales contre cette espèce de crime ; il est un tribunal établi pour en connaître.

XXXI. Maître d’une proie aussi opulente, enrichi, d’esclaves, d’argenterie et d’étoffes précieuses, il n’en fut pas plus empressé à équiper la flotte, à rassembler les soldats et à pourvoir à leur entretien, quoique ces soins, nécessaires pour la défense du pays, pussent aussi devenir un moyen de plus pour de nouvelles rapines. Au milieu de l’été, lorsque les autres préteurs ont coutume de parcourir et de visiter la province, et même de s’embarquer dans ces moments où les pirates inspirent tant de craintes ; Verrès n’ayant pas assez du palais prétorial, de l’ancien palais d’Hiéron, pour ses plaisirs et ses débauches, fit dresser des tentes du tissu le plus fin, ainsi qu’il le faisait toujours dans le temps des chaleurs, sur cette partie du rivage qui est derrière la fontaine d’Aréthuse, à l’entrée même du port, dans un lieu délicieux et retiré. Ce fut là que le préteur du peuple romain, le gardien, le défenseur de la province, vécut deux mois entiers. Autant de jours, autant de festins où tous les convives étaient des femmes. Pas un seul homme parmi elles, excepté Verrès et son fils encore vêtu de la prétexte ; mais c’est leur faire trop d’honneur que de mettre une exception pour eux. Quelquefois aussi l’affranchi Timarchide était admis. Or toutes ces femmes étaient mariées ; elles appartenaient à des familles honnêtes, si ce n’est la fille du bouffon Isidore, que Verrès, qui s’était épris de cette femme, avait enlevée à un joueur de flûte de Rhodes. On remarquait dans ce nombre une certaine Pippa, épouse du Syracusain Eschrion, fameuse par une infinité de chansons qui ont divulgué dans toute la Sicile ses amours avec le préteur.

On y voyait aussi l’épouse du Syracusain Cléomène, Nice, qu’on vante comme un prodige de beauté. Cléomène aimait sa femme ; mais il n’avait ni le pouvoir, ni le courage de la disputer au préteur. D’ailleurs il était enchaîné par la reconnaissance. Verrès, malgré toute l’effronterie que vous lui connaissez, ne pouvait, sans je ne sais quel scrupule, garder auprès de lui, pendant tant de jours, une femme dont le mari était à Syracuse. Voici l’expédient qu’il imagine. Il donne à Cléomène le commandement des vaisseaux qui jusqu’alors avaient été sous les ordres de son lieutenant. Il ordonne que la flotte du peuple romain soit commandée par le Syracusain Cléomène. Il voulait par ce moyen éloigner le mari en l’envoyant sur mer, lui rendre même son éloignement agréable, en lui confiant une fonction honorable et lucrative, et pendant ce temps, garder la femme et se procurer, non pas une jouissance plus libre, car jamais ses passions n’éprouvèrent d’obstacle, mais une propriété plus assurée, en écartant Cléomène, moins comme époux que comme rival. La flotte de nos alliés et de nos amis est donc aux ordres du Syracusain Cléomène.

XXXII. Par où commencerai-je mes reproches ou mes plaintes ? Le pouvoir, le titre, l’autorité de lieutenant, de questeur, de préteur, remis aux mains d’un Sicilien ? Ah ! si vos festins et vos femmes occupaient tous vos moments, n’aviez-vous pas des questeurs et des lieutenants ? pourquoi receviez-vous de l’État ce blé si chèrement évalué par votre avarice, ces mulets, ces tentes, et tous ces équipages que le sénat et le peuple romain accordent aux magistrats et à leurs lieutenants ? qu’étaient devenus enfin vos préfets et vos tribuns ? Si nul citoyen romain n’était digne d’un tel emploi, ne trouviez-vous personne dans les cités qui furent de tout temps les amies et les alliées de Rome, dans Ségeste, dans Centorbe, que leurs services, leur fidélité, l’ancienneté de leur alliance, et même une espèce d’affinité, ont associées à la gloire de notre empire ? Grands dieux ! les soldats de ces cités elles-mêmes, leurs vaisseaux et leurs capitaines ont été soumis aux ordres d’un Syracusain ! N’est-ce pas avoir tout à la fois méconnu la dignité de la république, violé les droits de la justice, et trahi ceux de la reconnaissance ? Mon dessein n’est pas d’humilier Syracuse ; je ne veux que rappeler la mémoire des faits anciens. Mais qu’on me cite une seule de nos guerres en Sicile, où nous n’ayons eu les Centorbiens pour alliés, et les Syracusains pour ennemis. Aussi M. Marcellus, qui joignait aux talents du guerrier toutes les vertus du citoyen, Marcellus, qui soumit Syracuse par sa valeur, comme il la conserva par sa clémence, ne permit pas qu’aucun Syracusain habitât dans la partie de la ville qu’on nomme l’Ile. Oui, citoyens, aujourd’hui encore il est défendu à tout Syracusain de résider dans cette partie de la ville. C’est un poste qu’une poignée de soldats peut défendre. Il ne voulut donc pas le confier à des hommes dont la fidélité n’était pas à toute épreuve : d’ailleurs, c’est par ce lieu que les vaisseaux arrivent de la mer. Il ne crut pas devoir laisser la garde de cette barrière importante à ceux qui l’avaient fermée si longtemps à nos armées.

Voyez, Verrès, quel contraste entre vos caprices et la prudence de nos ancêtres, entre les décrets dictés par votre passion et les oracles émanés de leur sagesse ! Ils interdirent aux Syracusains l’accès même du rivage, et vous leur confiez le commandement de la mer ! Ils ne voulurent pas qu’un Syracusain habitât dans le lieu où les vaisseaux peuvent aborder, et vous mettez nos vaisseaux à la merci d’un Syracusain ! Vous donnez une portion de notre empire à ceux qu’ils privèrent d’une partie de leur ville, et les alliés qui nous aidèrent à soumettre Syracuse, vous les avez soumis au commandement des Syracusains !

XXXIII. Cléomène quitte le port ; il montait le vaisseau de Centorbe : c’était une galère à quatre rangs de rames. A la suite marchent les vaisseaux de Ségeste, de Tyndare, d’Herbite, d’Héraclée, d’Apollonie, d’Haluntium : belle flotte en apparence, mais faible en réalité, et, grâce aux congés, dégarnie de soldats et de rameurs. Le vigilant magistrat ne la perdit pas de vue, tout le temps qu’elle mit à côtoyer la salle de ses honteux festins ; invisible depuis plusieurs jours, il daigne paraître un moment aux yeux des matelots. Le préteur du peuple romain, appuyé sur une courtisane, se fait voir sur le rivage, en sandales, en manteau de pourpre, en tunique longue. Déjà une foule de Siciliens et même de nos citoyens l’avaient vu plusieurs fois vêtu de cette manière.

Le cinquième jour enfin, la flotte arrive à Pachynum. Les matelots, pressés par la faim, ramassaient des racines de palmiers sauvages, qui sont en abondance dans ces lieux, comme dans la plus grande partie de la Sicile. Ces malheureux dévoraient ces tristes aliments. Cléomène, qui croyait devoir représenter Verrès par son luxe et sa débauche, ainsi qu’il le représentait par son autorité, fit, comme lui, dresser une tente sur le rivage, et il passait les jours entiers à s’enivrer.

XXXIV. Tout à coup, et tandis que Cléomène était ivre, et que les autres mouraient d’inanition, on annonce que les pirates sont au port d’Odyssée. Notre flotte était toujours à Pachynum. Comme il y avait dans ce lieu une garnison, sans soldats il est vrai, Cléomène crut d’abord pouvoir en tirer de quoi compléter ses équipages ; mais l’avarice du préteur ne s’était pas moins exercée dans les garnisons que sur la flotte ; il n’y restait qu’un très petit nombre d’hommes ; les autres avaient acheté leur congé. Sans attendre personne, Cléomène commande à ses Centorbiens de redresser le mât, de déployer les voiles, de couper les câbles, et donne à la flotte le signal et l’exemple de la fuite. Le vaisseau de Centorbe était un excellent voilier ; car de savoir ce que chaque vaisseau pouvait faire à l’aide des rames, c’est ce qui n’était pas possible sous la préture de Verrès. Celui-ci pourtant, par une faveur spéciale, avait, à peu de chose près, ses soldats et ses rameurs. Il part, il fuit : déjà il avait disparu, lorsque les autres encore manœuvraient avec effort pour se mettre en marche.

Le courage ne manquait pas au reste de la flotte : malgré leur petit nombre, malgré leur situation déplorable, ils criaient qu’ils voulaient combattre, et perdre sous le fer ennemi le peu de sang et de force que la faim leur avait laissé. La résistance eût été possible, si Cléomène eût moins précipité sa fuite. Son vaisseau, le seul qui fût ponté, était assez grand pour servir de rempart aux autres : dans ce combat contre les pirates, il eût semblé une ville flottante au milieu de leurs chétifs brigantins. Mais, sans moyens, délaissés par leur général, ils furent contraints de tenir la même route.

Ils se dirigèrent comme lui vers Élore, moins pour fuir les pirates que pour suivre leur commandant. Celui qui restait le plus en arrière se trouvait le plus près du péril ; les pirates attaquaient toujours le dernier. Ils prennent d’abord le vaisseau d’Haluntium, commandé par Philarque, un des citoyens les plus distingués de cette ville, et que les Locriens ont racheté depuis aux frais de leur trésor. C’est lui qui, dans la première action, vous a instruits de ces détails. Le vaisseau d’Apollonie fut pris le second : Anthropinus, qui en était capitaine, fut tué.

XXXV. Cependant Cléomène était déjà parvenu au rivage d’Élore ; déjà il s’était élancé à terre, abandonnant son vaisseau à la merci des flots. Les autres capitaines qui le voient débarque, ne pouvant en aucune manière ni se défendre ni se sauver par mer, se jettent aussi à la côte et le suivent. Héracléon, chef des pirates, étonné d’une victoire qu’il doit, non à son courage, mais à l’avarice et à la lâcheté de Verrès, devenu maître d’une si belle flotte poussée et jetée sur le rivage, ordonne, à la fin du jour, qu’on y mette le feu et qu’on la réduise en cendres.

Ô nuit désastreuse ! nuit horrible pour la province ! malheur déplorable et funeste à bien des têtes innocentes ! Ô honte éternelle pour l’infâme Verrès ! Dans la même nuit, au même instant, le préteur brillait des feux d’un amour criminel, et les flammes des pirates consumaient la flotte du peuple romain ! Cette affreuse nouvelle arrive à Syracuse au milieu de la nuit. On court au palais, où le préteur venait d’être ramené par ses femmes, au bruit des voix et des instruments. Cléomène, malgré l’obscurité de la nuit, n’ose rester hors de sa maison ; il se renferme chez lui ; et sa femme n’y était pas pour le consoler dans sa disgrâce. Admirez la sévère discipline que notre grand général avait établie dans son intérieur même pour un événement de cette importance, pour une nouvelle aussi terrible, nul n’est admis à lui parler ; nul n’est assez hardi pour l’éveiller, s’il dort ; pour l’interrompre, s’il ne dort pas. Cependant l’alarme est répandue partout. Une multitude immense s’agite dans tous les quartiers de la ville ; car ce n’étaient pas, comme en d’autres occasions, les feux allumés sur des hauteurs qui annonçaient l’arrivée des pirates ; la flamme des vaisseaux embrasés publiait elle-même la perte que nous avions faite et les dangers qui restaient à craindre.

XXXVI. On cherchait le préteur, et lorsqu’on apprend qu’il ignore tout, la multitude furieuse court au palais et l’investit. Enfin on l’éveille. Timarchide l’informe de ce qui se passe, il prend un habit de guerre. Déjà le jour commençait à paraître ; il sort appesanti par le vin, le sommeil et la débauche. On le revoit avec des cris de rage, et la scène de Lampsaque se retrace à son âme épouvantée. Le danger lui cause d’autant plus d’effroi qu’ici la fureur est la même, et le nombre des mécontents beaucoup plus considérable. Il s’entend reprocher son séjour sur le rivage et ses orgies scandaleuses ; on cite par leurs noms les femmes qui vivent avec lui ; on lui demande à lui-même ce qu’il a fait, ce qu’il est devenu pendant tant de jours où personne ne l’a vu ; on veut qu’il produise ce Cléomène qu’il a nommé commandant de la flotte ; enfin peu s’en faut que Syracuse ne renouvelle cet acte de vengeance exercé par Utique sur le préteur Adrianus ; et deux tombeaux auraient attesté dans deux provinces la perversité de deux préteurs romains. Verrès dut son salut aux circonstances, à l’effroi que causaient les pirates, aux égards et au respect de la multitude pour ce grand nombre de citoyens romains qui, dans cette province, soutiennent dignement l’honneur de notre république.

Comme le préteur, encore à peine réveillé, n’était capable de rien, les habitants s’encouragent les uns les autres; ils s'arment et remplissent le forum et l'île qui forme la plus grande partie de la ville. Les pirates, sans s'arrêter plus d'une nuit à Elore, laissent les débris de la flotte encore fumants, et s'approchent de Syracuse. Sans doute ils avaient ouï dire que rien n'égale la beauté de ses murs et de son port, et ils sentaient bien qu'ils ne les verraient jamais, s'ils ne les voyaient pas sous la préture de Verrès.

XXXVII. Et d'abord ils s'approchent du rivage, où, ces jours mêmes, le préteur avait dressé ses tentes et fixé son camp de plaisance: ils trouvent le poste évacué; le préteur avait disparu; nul obstacle, nulle résistance. Ils entrent hardiment dans le port. Quand je dis dans le port, je parle ainsi pour ceux qui ne connaissent pas les lieux ; je veux dire que les pirates entrèrent dans la ville, dans l'intérieur même de la ville. Remarquez, en effet, que Syracuse n'est pas fermée par le port; c'est le port lui-même qui est renfermé dans la cité, et la mer, au lieu de baigner les dehors et l'extrémité des murs, s'enfonce jusque dans le centre de la place.

C'est là que, sous votre préture, Héracléon, un chef des pirates, avec quatre brigantins, a navigué sans obstacle. Dieux immortels! l'autorité, le nom, les faisceaux du peuple romain sont au milieu de Syracuse! un pirate s'avance jusqu'au forum, et se promène devant tous les quais de Syracuse. Et les flottes triomphantes de Carthage, lorsque Carthage régnait sur les mers, firent toujours d'inutiles efforts pour y pénétrer; et nos forces navales, invincibles avant votre préture, ne purent jamais, pendant tant de guerres contre les Carthaginois et les Siciliens, briser cette barrière insurmontable. Telle est sa force, que les Syracusains verraient l'ennemi vainqueur dans leurs murs, dans leur ville, au milieu de leur forum, avant que de voir un seul de ses vaisseaux dans leur port. Sous votre préture, des barques de pirates se sont promenées avec sécurité dans ce lieu où périrent autrefois trois cents vaisseaux d'Athènes, seule flotte qui, dans toute la durée des siècles, en ait pu forcer l'entrée; et dans ce port même, la nature et la situation des lieux triomphèrent de cette flotte formidable. Oui, le port de Syracuse fut le premier écueil de la grandeur d'Athènes; le sceptre de sa gloire y fut brisé, et le naufrage de ses vaisseaux fut en même temps le naufrage de sa puissance.

XXXVIII. Un pirate a donc pénétré dans un lieu où il ne pouvait arriver sans laisser à côté de lui et derrière lui la plus grande partie de la ville! Il a fait le tour de l'île qui forme en quelque sorte une cité séparée dans l'enceinte même de Syracuse, de l'île où nos ancêtres ont défendu qu'aucun Syracusain établît sa demeure, parce qu'ils savaient que quiconque occuperait cette partie de la ville serait aussi le maître du port. Mais jusqu'où les pirates ont-ils porté le mépris et la dérision! Ils jetaient sur le rivage les racines de palmiers sauvages qu'ils avaient trouvées dans nos vaisseaux, afin que tous connussent et la perversité du préteur et les calamités de la Sicile. Des soldats siciliens, des fils de laboureurs, des jeunes gens dont les pères tiraient, de la terre fécondée par leurs sueurs, assez de blé pour nourrir le peuple romain et l'Italie entière; des des hommes nés dans l’île de Cérès, où fut inventé l’usage du blé, étaient réduits à ces aliments sauvages dont leurs ancêtres ont fait perdre l’habitude au reste des humains ! Sous votre préture, les soldats siciliens vivaient de racines de palmiers ; et les pirates se nourrissaient du plus pur froment de la Sicile ! Spectacle honteux et déplorable ! la gloire de Rome, le nom romain, sont avilis en présence d’un peuple nombreux. Une barque de pirates triomphe de la flotte du peuple romain, dans le port de Syracuse, et ses rameurs font jaillir l’onde écumante jusque sur les yeux du plus pervers et du plus lâche des préteurs !

Après que les pirates furent sortis du port (et ce ne fut pas la crainte qui les en chassa, ils avaient satisfait leur curiosité), les Syracusains commencèrent à raisonner sur la cause d’un si grand désastre. Faut-il s’étonner ? disait-on hautement quand la plupart des soldats et des rameurs avaient été congédiés, quand ceux qui restaient périssaient de misère et de besoin, quand le préteur passait des jours entiers à s’enivrer avec des femmes, pouvait-on attendre autre chose que la honte et le malheur ? Ces reproches flétrissants étaient encore appuyés par les capitaines qui s’étaient réfugiés à Syracuse, après la perte de la flotte : chacun nommait les hommes de son équipage, qu’il savait avoir obtenu leur congé. La preuve était sans réplique ; et l’avarice du préteur, déjà démontrée par les raisonnements, l’était encore plus par des témoignages irrécusables.

XXXIX. On l’avertit que, dans les réunions et au forum, on passe les jours entiers à questionner les capitaines sur la manière dont la flotte a été perdue ; que ceux-ci répondent à qui veut les entendre qu’il faut tout attribuer aux congés des rameurs, au manque de vivres, à la lâcheté et à la fuite de Cléomène. Sur cet avis, il prend ses mesures. Il vous a dit lui-même, dans la première instruction, que dès lors il s’attendait à être accusé. Il voyait que, s’il avait contre lui le témoignage des capitaines, il ne pourrait jamais résister à cette accusation : il prend une résolution folle et ridicule, mais qui du moins n’avait rien de cruel.

Il mande Cléomène et les capitaines. Ils viennent : il se plaint à eux des discours qu’ils se sont permis sur lui ; il les prie de cesser de pareils propos, et de dire que leur équipage était complet, et qu’il n’a pas été accordé un seul congé. Ils se montrent disposés à faire tout ce qu’il voudra. Sans remettre au lendemain, Verrès fait entrer ses amis, demande à chaque capitaine combien il avait de matelots. Tous font la réponse qui leur a été dictée. Verrés enregistre leurs déclarations. En homme prévoyant, il y appose le sceau de ses amis, afin de produire au besoin ces certificats honorables. Il est à croire que ses conseillers lui firent sentir le ridicule de cette opération, et l’avertirent que ces registres ne pourraient lui être utiles ; que même cet excès de précaution ne ferait qu’aggraver les soupçons. Déjà il avait eu plusieurs fois recours à ce misérable expédient ; on l’avait vu faire effacer ou écrire ce qu’il voulait, même sur les registres publics. Il sent combien cette ressource est vaine, aujourd’hui qu’il est convaincu par des titres certains, par des témoins irréprochables, par des pièces authentiques.

XL. Dès qu’il voit que ces attestations ne lui seront d’aucun secours, il prend une autre résolution digne, non d’un magistrat inique, on pourrait encore le supporter, mais du plus fou, du plus atroce de tous les tyrans. Afin d’atténuer les preuves de ses prévarications (car il ne se flattait pas de les détruire entièrement), il se décide à faire périr les capitaines qui en ont été les témoins. Mais que faire de Cléomène ? Cette réflexion l’embarrassait. « Pourrai-je sévir contre des hommes à qui j’avais enjoint d’obéir, et absoudre celui à qui j’ai remis le commandement et l’autorité ? pourrai-je envoyer au supplice ceux qui ont suivi Cléomène, et faire grâce à Cléomène qui leur a donné l’ordre et l’exemple de la fuite ; déployer toute la rigueur des lois contre des gens qui n’avaient que des vaisseaux dégarnis et sans défense, et réserver toute mon indulgence pour le seul qui eût un vaisseau ponté et à peu près pourvu de matelots ? Que Cléomène périsse avec les autres… Mais la foi jurée à Nicé ! mais tant de serments ! mais tant de gages d’une tendresse réciproque ! mais tant de campagnes faites avec elle sur ce rivage délicieux ! » Il était impossible de ne pas sauver Cléomène. Il le fait venir, il lui dit qu’il a résolu de sévir contre tous les capitaines : que son intérêt le veut, que sa sûreté l’exige. Je ferai grâce à toi seul, et dût-on m’accuser d’inconséquence, je me charge de tout plutôt que d’être cruel envers toi, ou de laisser vivre tant de témoins qui me perdraient. Cléomène remercie le préteur ; il l’approuve, et dit qu’il n’a pas d’autre parti à prendre : cependant il l’avertit d’une chose qui lui était échappée ; c’est que Phalargue de Centorbe était sur le même vaisseau que lui, et ne peut par conséquent être compris dans la proscription générale. Quoi donc ! ce jeune homme d’une ville si considérable, d’une famille si distinguée, je le laisserai vivre, pour qu’il dépose contre moi ? Oui, pour le moment, il le faut, reprend Cléomène ; mais bientôt on saura lui ôter les moyens de nuire.

XLI. Ce plan ainsi arrêté, il sort du palais, le crime, la fureur, la cruauté empreinte sur tous les traits de son visage ; il arrive au forum, et fait appeler les capitaines. Ils viennent sans crainte et sans défiance. Soudain il ordonne qu’ils soient chargés de fers. Ces malheureux implorent la justice du peuple romain ; ils demandent la raison de ce traitement barbare. La raison ? dit Verrès ; vous avez livré la flotte aux pirates. On se récrie ; on s’étonne qu’il soit assez impudent, assez audacieux pour imputer à autrui un malheur dont sa propre avarice a été la cause ; que soupçonné lui-même d’intelligence avec les pirates, il accuse tes autres de trahison ; qu’enfin l’accusation n’éclate que le quinzième jour après la perte de la flotte. Tous les yeux cherchaient Cléomène, non que l’on crût devoir rendre cet homme, quel qu’il fût, responsable de ce désastre. En effet, qu’avait pu faire Cléomène ? car je ne veux accuser personne sans de justes raisons : je le répète, qu’avait-il pu faire avec des vaisseaux désarmés par l’avarice de Verrès ? Voici qu’au même instant on l’aperçoit assis à côté du préteur, lui parlant à l’oreille aussi familièrement qu’il avait coutume de le faire. Alors l’indignation fut générale. On était révolté de voir dans les fers des hommes honnêtes, l’élite de leurs concitoyens, tandis que Cléomène, parce qu’il s’était associé aux infamies de Verrès, jouissait de toute la familiarité du préteur. Cependant on aposte pour les accuser un certain Névius Turpion, qui, sous la préture de Sacerdos, avait été flétri par un jugement : homme en effet digne de servir l’audace de Verrès ; c’était son émissaire, son agent fidèle dans l’exaction des décimes, dans les accusations capitales, dans toutes les affaires qu’il suscitait à ceux qu’il voulait perdre.

XLII. À cette affreuse nouvelle, les parents et les proches de ces malheureux jeunes gens accourent à Syracuse. lis voient leurs fils courbés sous le poids des fers, et portant les peines dues à l’avarice de Verrès. Ils se présentent, ils les défendent, ils les réclament, ils implorent votre justice, c’est-à-dire, une vertu que vous n’avez jamais connue. Parmi ces pères infortunés était Dexion, l’un des premiers citoyens de Tyndare, chez qui sous aviez logé, que vous aviez nommé votre hôte. Vous le vites à vos pieds sans respecter ses titres, sans plaindre sa misère ! Ses larmes, sa vieillesse, le nom, les droits de l’hospitalité ne purent un moment ramener votre âme atroce au sentiment de la pitié ! … Hélas ! je parle d’un monstre, et je réclame les droits de l’hospitalité ! Est-ce à celui qui, après avoir pillé et dévasté la maison de Sthénius, dans le temps qu’il logeait chez lui, intenta une accusation capitale contre ce même Sthénius absent, et le condamna à mort sans l’avoir entendu ? est-ce à lui que je rappellerai les saints nœuds de l’hospitalité et les devoirs qu’elle impose ? Car enfin ce n’est pas un homme ! cruel, c’est un monstre féroce que je combats ici. Les larmes d’un père tremblant pour les jours de son fils innocent n’ont point amolli votre âme ! Barbare ! vous aviez votre père à Rome, votre fils était auprès de vous ; et la présence de ce fils n’a pas réveillé dans votre cœur les douces émotions de la nature ? et le souvenir de votre père absent n’a pas rendu plus touchants pour vous les accents de la tendresse paternelle ?

Aristée, votre hôte, le fils de Dexion, était chargé de chaînes. Pourquoi ? quel était son crime ? — Il avait livré la flotte, il avait abandonné l’armée. — Et Cléomène ? — Il avait été lâche. — Pourtant vous aviez honoré sa valeur d’une couronne d’or. — Il avait licencié les matelots. — Mais vous aviez reçu de tous le prix de leurs congés. D’un autre côté se présentait un autre père, Eubulide d’Herbite, distingué dans sa patrie par ses vertus et par sa naissance. Eubulide eut le malheur, en défendant son fils, de compromettre Cléomène : peu s’en fallut qu’on ne le dépouillât pour le battre de verges. Que dire ? comment se justifier ? Je ne veux pas que Cléomène soit nommé. — Mais ma cause l’exige. — Si tu le nommes, tu meurs ; car Verrès ne menaça jamais à demi. — Je n’avais pas de matelots. — Tu accuses le préteur ? qu’on le traîne à la mort. Si l’on ne peut nommer ni le préteur ni le rival du préteur, quoique la cause roule tout entière sur ces deux hommes ; à quoi faut-il s’attendre ?

XLIII. Héraclius, un des premiers citoyens de Ségeste, se trouve aussi au nombre des accusés. Écoutez, juges, écoutez, au nom de l’humanité ! vous allez entendre les indignités et les horreurs dont vos alliés ont été victimes. Sachez que cet Héraclius, attaqué d’unie forte ophtalmie, n’avait pu s’embarquer avec les autres ; il était resté à Syracuse par congé, par ordre du commandant ; s’il en eût été autrement, son absence coupable aurait été remarquée au moment du départ. Celui-là certes n’a pas trahi la flotte ; il n’a pas fini lâchement, il n’a pas déserté. Eh bien ! cet homme contre qui on aurait manqué de prétexte, est confondu avec les autres, comme s’il était convaincu d’un délit manifeste.

Parmi ces capitaines était Furius d’Héraclée : beaucoup de Siciliens portent des noms latins. Cet homme fort connu dans sa ville, tant qu’il a vécu, est devenu, depuis sa mort, célèbre dans toute la Sicile. Non seulement il eut le courage de braver le préteur ; sûr de mourir, il sentait qu’il n’avait rien à ménager : mais lorsque déjà la hache se levait sur sa tête, sa main, trempée des larmes d’une mère qui passait les jours et les nuits avec lui dans sa prison, traça cette apologie que toute la Sicile connaît, que tout le monde lit, où chacun apprend à détester votre scélératesse et votre barbarie. On y voit le nombre des matelots que sa ville a fournis, le nombre et le prix des congés qui ont été vendus, le nombre des rameurs qui lui sont restés ; il entre dans les mêmes détails sur les autres vaisseaux ; et tandis qu’il vous disait ces vérités à vous-même, on lui frappait les yeux à coups de verges. Résigné à la mort, il se laissait déchirer sans se plaindre. D’une voix ferme, il répétait ce qu’il a écrit dans son mémoire, qu’il était affreux que les larmes d’une mère eussent moins de pouvoir pour sauver un fils, que les sollicitations d’une épouse impudique n’en avaient eu pour sauver l’infâme Cléomène. Je lis dans cet écrit des paroles remarquables ; et si le peuple romain vous a bien connus, juges, vous accomplirez ce qu’il a prédit de vous à l’instant de sa mort. « Le sang des témoins, dit-il, ne peut jamais effacer les crimes de Verrès. Du séjour des ombres ma voix viendra se faire entendre à des juges intègres, avec bien plus de force que si je paraissais moi-même devant les tribunaux. Vivant, je ne pourrais prouver que son avarice ; la mort qu’il m’aura fait subir attestera sa scélératesse, son audace, sa férocité. » Ce qu’il ajoute est admirable. « Quand on instruira ton procès, Verrès, non seulement tu seras investi par des légions de témoins, mais les Euménides qui vengent l’innocence, les Furies qui tourmentent le crime, sortiront des enfers pour presser ton jugement. Quant à moi, la mort n’a rien qui m’effraye. J’ai déjà vu le visage de ton Sestius ; j’ai vu la hache briller dans ses mains infâmes, lorsque, par ton ordre, il l’essayait sur des citoyens romains, en présence même de leurs concitoyens. » Que vous dirai-je de plus ? Furius, subissant le plus cruel supplice des plus malheureux esclaves, a fait éclater cette liberté généreuse que Rome a donnée à ses alliés.

XLIV. Verrès les condamne tous, de l’avis de son conseil : et cependant, à ce conseil qui doit prononcer sur la destinée de tant d’hommes, sur la vie de tant de citoyens innocents, il n’appelle ni Vettius, son questeur, ni Cervius, son lieutenant, homme trop intègre pour être son assesseur, et sans doute aussi pour être son juge ; car c’est le premier qu’il ait récusé, par la raison même qu’il a été son lieutenant. De l’avis de son conseil, veut dire, de l’avis des brigands ses associés. Cet arrêt fut un coup de foudre pour les Siciliens. Nos anciens et fidèles alliés, si souvent comblés de bienfaits par nos ancêtres, furent glacés d’effroi : personne ne se crut en sûreté. Ainsi donc cette clémence et cette douceur de notre empire se sont changées en un excès de cruauté et de barbarie ! ainsi tant de malheureux sont condamnés, tous en un seul instant, tous sans être convaincus d’un seul crime ; ainsi un préteur pervers cherche à couvrir, par des flots de sang innocent les traces affreuses de ses brigandages ! Il semble, et certes avec raison, qu’on ne peut rien ajouter à ce comble de perversité, de démence et de barbarie. Mais Verrès ne rivalise pas avec les autres scélérats, il les a laissés loin derrière lui. Il rivalise avec lui-même ; et le vœu de son ambition, c’est que toujours le crime qu’il va commettre surpasse le crime qu’il a commis. Je vous ai dit plus haut que Cléomène avait demandé une exception en faveur de Phalargue, parce qu’il était avec lui sur le vaisseau de Centorbe. Toutefois, en voyant périr tant de malheureux qui n’étaient pas plus coupables que lui, ce jeune homme n’était pas sans inquiétude. Timarchide vient le trouver ; il lui dit qu’il n’a rien à craindre pour sa tête, mais que, s’il ne prend quelques précautions, il pourrait bien être battu de verges. Que vous faut-il de plus ? vous avez entendu Phalargue lui-même déposer que, par précaution, il compta une somme d’argent à Timarchide.

Mais sont-ce là des reproches à faire à Verrès ? Qu’un capitaine se soit garanti des verges pour de l’argent ; c’est une chose toute simple. Qu’un autre ait payé pont n’être pas condamné ; il n’y a rien de bien extraordinaire. Le peuple romain ne veut pas qu’on fasse à Verrès des reproches usés et rebattus. Il demande des crimes nouveaux ; il attend des forfaits inconnus ; il croit qu’on juge ici, non pas un préteur de la Sicile, mais le plus cruel des tyrans.

XLV. Les condamnés sont enfermés dans la prison. Le jour du supplice est fixé. On le commence dans la personne de leurs parents, auxquels on ne permet pas d’arriver jusqu’à leurs fils ; on les empêche de leur porter des vivres et des vêtements. Ces pères, dont vous voyez les larmes, restaient étendus sur le seuil de la prison. De malheureuses mères passaient la nuit auprès de la porte qui les séparait de leurs enfants. Hélas ! elles demandaient pour unique faveur de recueillir leur dernier soupir. Sestius était là : Sestius, le geôlier de la prison, le chef des bourreaux, la mort et la terreur de nos alliés et de nos citoyens. Ce féroce licteur mettait un prix à chaque larme, fixait un tarif à chaque douleur. Pour entrer, il faut tant ; pour introduire des vivres, tant. Personne ne refusait. Mais que donneras-tu pour que, du premier coup, j’abatte la tête de ton fils ? pour qu’il ne souffre pas longtemps ? pour qu’il ne soit frappé qu’une fois ? pour que la vie lui soit ôtée sans qu’il sente la hache ? On payait encore au licteur ce funeste service.

Ô douleur ! ô nécessité cruelle et déchirante. Des pères, des mères forcés d’acheter pour leurs enfants, non la vie, mais la célérité de la mort ! Et ces jeunes gens eux-mêmes composaient avec Sestius afin de n’être frappés qu’une fois. Ils demandaient à leurs parents, comme une dernière marque de tendresse, de payer Sestius pour qu’il abrégeât leur supplice. Voilà bien des tourments inventés contre les pères et contre les familles de ces tristes victimes ; ils sont affreux, ils sont atroces : que du moins la mort de leurs fils en soit le terme ! Non, il n’en sera rien. La cruauté peut-elle donc aller plus loin que la mort ? elle en trouvera le moyen. Quand leurs enfants auront été frappés de la hache, et qu’ils auront perdu la vie, leurs corps seront exposés aux bêtes féroces. Si cette idée révolte l’âme d’an père, qu’il achète le droit d’ensevelir son fils.

Vous avez entendu Onasus de Ségeste déclarer qu’il a donné de l’argent à Timarchide pour la sépulture d’Héraclius. Ne dites pas, Verrès, que ce sont des pères irrités de la mort de leurs fils. Onasus est un des premiers citoyens de Ségeste ; c’est un homme respectable, et celui dont il parle n’était pas son fils. D’ailleurs est-il à Syracuse un homme qui n’ait entendu dire, qui ne sache que Timarchide faisait avec les prisonniers encore vivants des marchés pour leur sépulture ? que ces marchés étaient publics ? que les familles y étaient admises ? qu’on transigeait ouvertement pour les funérailles de gens encore pleins de vie ? Tous ces traités conclus, les condamnés sont tirés de la prison ; on les attache au poteau.

XLVI. Quel cœur alors, j’en excepte le vôtre seul, quel cœur fut assez dur, assez cruel, assez féroce pour n’être pas touché de leur jeunesse, de leur naissance, de leur misère ? Quels yeux purent refuser des larmes à leur malheur ? quel homme ne vit dans leur sort déplorable, non une calamité étrangère, mais un péril qui menaçait toutes les tètes ? On frappe le coup fatal : vous triomphez, barbare, au milieu des gémissements ; vous vous félicitez d’avoir anéanti les témoins de votre avarice. Vous vous trompiez ; oui, Verrès, vous vous trompiez cruellement, en croyant effacer par le sang de l’innocence la trace de vos brigandages et de vos infamies ; vous étiez en démence, lorsque vous pensiez que la cruauté assurerait l’impunité de l’avarice. Les témoins de vos crimes ne sont plus, mais leurs parents vivent pour vous poursuivre et les venger ; mais quelques-uns de ces capitaines respirent encore, ils sont devant vos juges, et la fortune semble les avoir soustraits au supplice pour assister à votre jugement.

Vous voyez devant vous, citoyens, Philargue d’Haluntium, qui, n’ayant pas fui avec Cléomène, a été accablé par les pirates et fait prisonnier. Son malheur l’a sauvé ; s’il avait échappé aux pirates, il serait tombé entre les mains du bourreau de nos alliés. Il dépose des congés vendus aux matelots, de la disette des vivres, de la fuite de Cléomène. Avec lui, vous voyez Phalargue de Centorbe, un des premiers citoyens d’une ville puissante : il déclare les mêmes faits, sa déposition est la même.

Au nom des dieux immortels ! juges qui m’écoutez, quelle impression a faite sur vous le récit de ces atrocités ? Ne voyez-vous dans mes plaintes que le délire d’une âme que la douleur égare ? ou plutôt le supplice horrible de tant d’innocents ne vous a-t-il pas pénétrés de la même douleur ? Pour moi, lorsque je prononce qu’un citoyen d’Herbite, qu’un citoyen d’Héraclée, ont péri sous la hache, cette scène affreuse se retrace tout entière à mon âme indignée.

XLVII. Les habitants d’une province fidèle, les cultivateurs de ces terres qui, fécondées par leurs travaux, alimentent le peuple romain, ces hommes que leurs parents ont élevés dans l’espoir de les voir heureux à l’ombre de notre empire et de notre justice, étaient donc réservés à la cruauté de Verrès et à la hache de ses bourreaux ! Quand je songe à ce capitaine de Tyndare, à ce capitaine de Ségeste, ma pensée se reporte au même instant vers les droits et les services des cités qui les ont vus naître. Ces villes que Scipion l’Africain crut devoir enrichir des dépouilles ennemies, Verrès, non content de leur enlever ces honorables trophées, les prive même de leurs plus nobles citoyens. Voici ce que les habitants de Tyndare se font gloire de répéter : « Nous n’étions pas au nombre des dix-sept peuples qui combattirent pour la rivale de Rome. Dans toutes les guerres Puniques et Siciliennes, le peuple romain trouva toujours en nous des amis et des alliés inébranlables. En guerre, en paix, nos armes et nos moissons furent constamment au service des Romains. » Ah ! ces titres leur ont merveilleusement servi sous l’empire de ce tyran.

Scipion, leur répondrait Verrès, Scipion conduisit autrefois vos matelots contre Carthage ; aujourd’hui Cléomène conduit vos vaisseaux désarmés contre les pirates. Il plut au vainqueur de l’Afrique de partager avec vous les dépouilles des ennemis et le prix de ses victoires : aujourd’hui je vous dépouille vous-mêmes ; votre vaisseau est emmené par les pirates, et vous serez traités en ennemis. Et cette affinité des Ségestains, consacrée dans les fastes de l’histoire, constatée par une tradition antique, fortifiée et resserrée par tant de services rendus, quel fruit en ont-ils retiré sous la préture de Verrès ? le voici : Un jeune homme du plus grand mérite a été enlevé du sein de son père ; un fils innocent a été arraché des bras de sa mère, pour être livré à Sestius. Nos ancêtres accordèrent à Ségeste les terres les plus étendues et les plus fertiles ; ils voulurent qu’elle fût exempte de tout impôt ; et cette ville, si respectable par les titres sacrés de l’affinité, de la fidélité, de l’alliance la plus antique, n’a pas eu même le droit d’obtenir la vie d’un citoyen innocent et vertueux !

XLVIII. Juges, quel sera le refuge de nos alliés ? quel secours pourront-ils implorer ? quel espoir les attachera désormais à la vie, si vous les abandonnez ? Viendront-ils au sénat demander la punition de Verrès ? le soin de le punir ne regarde pas le sénat. La demanderont-ils au peuple romain ? le peuple les écartera d’un seul mot ; il leur dira qu’il a porté une loi en faveur des alliés, et qu’il vous a établis les garants et les vengeurs de cette loi. Ce tribunal est donc leur seul refuge ; c’est le port, l’asile, l’autel qu’ils doivent embrasser. Ils n’y viennent pas, comme autrefois, réclamer leurs biens et leurs fortunes ; ils ne redemandent point l’argent, l’or, les étoffes, les esclaves, les chefs-d’œuvre dont leurs villes et leurs temples ont été dépouillés. Ils craignent, dans leur simplicité, que le peuple romain ne permette et n’autorise ces brigandages. Depuis longtemps en effet nous souffrons, et nous souffrons en silence que les richesses de toutes les nations deviennent la propriété de quelques hommes, et nous paraissons l’approuver d’autant plus que nul des coupables n’use de dissimulation, et ne se met en peine de pallier ses rapines. Parmi tous les chefs-d’œuvre qui décorent notre cité si brillante et si magnifique, est-il une statue, un tableau qui n’ait été conquis sur les ennemis vaincus ? Mais les campagnes de ces déprédateurs sont ornées et remplies des plus précieuses dépouilles de nos plus fidèles alliés. Ou sont en effet les richesses des nations maintenant réduites à l’indigence ? Pouvez-vous les demander, quand vous voyez Athènes, Pergame, Cyzique, Milet, Chio, Samos, l’Asie entière, l’Achaïe, la Grèce, la Sicile, renfermées dans un petit nombre de maisons de plaisance ? Mais je l’ai déjà dit, vos alliés abandonnent leurs richesses. Ils ont mérité par leurs services et leur fidélité de n’être pas dépouillés par le peuple romain : si quelquefois ils se sont vus trop faibles pour lutter contre la cupidité de certains prévaricateurs, ils étaient du moins assez riches pour y suffire. Il ne leur reste aujourd’hui ni la force de lui résister, ni les moyens de la satisfaire. Je le répète donc, ils renoncent à leurs propriétés. Devant un tribunal destiné à punir les concussionnaires, ils ne parlent pas de concussions : ils laissent tout, ils abandonnent tout. Et c’est dans cet état de dénuement qu’ils recourent à vous. Regardez, citoyens, regardez la détresse et la misère extrême de vos alliés.

XLIX. Ce Sthénius de Thermes, qui paraît ici les cheveux épars, les habits déchirés, a vu sa maison dépouillée tout entière. Verrès, il ne parle point de vos brigandages : le seul bien qu’il redemande, c’est sa propre existence. Votre scélératesse et vos fureurs l’ont enlevé à sa patrie, où ses vertus et ses bienfaits lui assignaient le premier rang. Dexion ne réclame point ce que vous avez enlevé soit à la ville de Tyndare, soit à lui-même. Malheureux père ! il vous demande son fils unique, son fils innocent et vertueux. Peu lui importent les restitutions qu’il a droit d’attendre ; ce qu’il désire, c’est d’emporter votre condamnation, pour consoler enfin les mânes de son fils. Cet Eubulide, courbé sous le poids des ans, n’a pas exposé sa vieillesse aux fatigues d’un si long voyage dans l’espoir de recueillir quelques débris de sa fortune, mais pour que ses yeux, qui ont vu couler le sang de son fils, voient aussi la punition de son bourreau.

Si Métellus l’avait permis, vous auriez devant vous les mères, les femmes, les sœurs de ces infortunés. La nuit où j’entrai dans Héraclée, une d’elles vint à ma rencontre, à la clarté des flambeaux, accompagnée de toutes les mères de famille ; et m’appelant son libérateur, nommant Verrès son bourreau, répétant le nom de son fils ; cette femme, abîmée de douleur, restait étendue à mes pieds, comme s’il eût été en mon pouvoir de le rappeler à la vie. Les autres villes m’offrirent le même spectacle. Juges, partout la vieillesse et l’enfance sollicitaient mon zèle et ma sensibilité, partout elles imploraient votre justice et votre compassion.

Aussi parmi toutes les autres plaintes des Siciliens, c’est surtout celle-là qu’ils m’ont chargé de vous faire entendre. Leurs larmes, et non le désir de la gloire, m’ont déterminé à prendre leur défense. J’ai voulu que les condamnations injustes, que les cachots, les fers, les verges, les haches, les tourments de nos alliés, le sang des innocents, la sépulture des morts, le désespoir des familles, ne pussent être désormais pour nos magistrats l’objet d’un trafic abominable. Si je parviens à délivrer les Siciliens de cette crainte, en armant votre justice contre leur oppresseur, je croirai avoir rempli mon devoir et comblé les vœux de la province qui m’a donné sa confiance.

L. Ainsi, Verrès, s’il se rencontre un homme assez intrépide pour essayer de vous justifier sur ce qui concerne la flotte, qu’il évite les lieux communs étrangers à la cause ; qu’il ne dise pas que je vous impute les fautes de la fortune ; que je vous fais un crime du malheur ; que je vous reproche la perte de la flotte, quoique souvent le sort des armes ait trahi la valeur des plus habiles capitaines : je ne vous rends point garant des torts de la fortune. Il n’est pas besoin de nous citer les revers des autres généraux et de recueillir les débris de leurs naufrages. Je dis que les vaisseaux étaient vides ; que les rameurs et les matelots achetaient leurs congés ; que ceux qui sont restés ont vécu de racines sauvages ; qu’un Sicilien a commandé la flotte romaine ; que des peuples, de tout temps nos alliés, ont été soumis aux ordres d’un Syracusain ; que, pendant ce temps même et pendant tous les jours qui l’ont précédé, vous vous enivriez sur le rivage avec des femmes. Voilà ce que je dis et ce que je prouve par des témoins irrécusables.

Est-ce là insulter à votre malheur, vous fermer tout recours sur la fortune, vous objecter ou vous reprocher les accidents de la guerre ? Après tout, le droit d’accuser la fortune suppose l’essai de son inconstance et de ses caprices. Elle n’est pour rien dans votre désastre. C’est dans les combats, et non dans les festins qu’on a coutume de tenter la fortune et les hasards de la guerre. Mais on peut dire que vous vous êtes exposé aux dangers de Vénus, et nullement à ceux de Mars. Enfin, s’il ne faut pas qu’on vous accuse des torts de la fortune, pourquoi des hommes qui n’avaient pas d’autre crime n’ont-ils pas trouvé grâce devant vous ?

Dispensez-vous encore de répondre que je cherche à vous rendre odieux pour avoir employé le supplice établi par nos ancêtres, et pour avoir fait usage de la hache. Mon accusation ne porte point sur le genre du supplice. Je ne prétends pas qu’on ne doive jamais se servir de la hache, et qu’il faille bannir de la discipline militaire la crainte, la sévérité, le châtiment. J’avoue que souvent on a déployé toute la rigueur des lois, non seulement contre des alliés, mais même contre nos citoyens et nos soldats : ainsi faites-nous grâce encore de ce lieu commun.

LI. Ce que je dis, c’est que vous êtes coupable, et que les capitaines ne l’étaient pas ; c’est que vous avez vendu les congés aux soldats et aux rameurs ; et je le prouve, et je le démontre par les dépositions des capitaines échappés à vos fureurs, par celles des députés de Nétum, d’Herbite, d’Amestra, d’Enna, d’Agyre, de Tyndare, qui parlent tous au nom de leurs villes ; en un mot, par l’aveu de votre propre témoin, de votre général, de votre hôte, Cléomène, qui déclare être descendu à Pachynum pour en tirer quelques soldats et les placer sur ses vaisseaux : ce qu’il n’eût pas fait sans doute, s’il ne lui eût manqué personne ; car dans un vaisseau dont l’équipage est complet, il ne reste plus de place ni pour plusieurs, ni même pour un seul. Je dis en second lieu que ceux des matelots qui sont restés ont manqué de tout. J’ajoute que la faute n’était celle de personne, ou que le coupable, s’il y en avait un, était celui qui avait le meilleur vaisseau, le plus grand nombre de rameurs, et le commandement suprême, ou enfin que, si tous ont manqué à leur devoir, Cléomène n’a pas dû être spectateur tranquille des tourments et de la mort de ceux dont il était le complice. Je dis encore qu’il est horrible qu’on ait mis une taxe sur les larmes, sur le coup de la mort, sur la sépulture de ces infortunés.

Si donc vous voulez me répondre, dites que la flotte était bien équipée, qu’il n’y manquait pas un soldat, qu’aucun banc n’était vide, que les vivres ont été fournis aux équipages, que les capitaines sont des imposteurs, que tant de cités respectables, que la Sicile entière, attestent une imposture ; que Cléomène est un traître, quand il dit être descendu à Pachynum pour y prendre des soldats ; que les capitaines ont manqué non de troupes, mais de courage ; qu’ils ont lâchement abandonné Cléomène qui combattait en héros ; que personne n’a reçu d’argent pour leur sépulture : si c’est là ce que vous dites, il sera facile de vous confondre ; si vous dites autre chose, vous ne m’aurez pas répondu.

LII. Et vous viendrez dire ici : Tel juge est mon ami, tel autre est l’ami de mon père ! Non, Verrès : plus ce juge a eu de rapports avec vous, plus il rougit, en vous voyant l’objet d’une telle accusation. L’ami de votre père ! Eh ! votre père lui-même, s’il était juge, que pourrait-il faire ? « Mon fils, vous dirait-il, tu étais préteur dans une province du peuple romain ; et lorsque ton devoir était de tout disposer pour une guerre maritime, tu as, pendant trois années, dispensé Messine du vaisseau que le traité l’obligeait de fournir ; et cette même Messine, aux frais de son trésor, a construit pour toi un superbe vaisseau de transport. Tu faisais contribuer les villes pour l’équipement d’une flotte, et tu vendais à ton profit les congés des matelots. Lorsque ton questeur et ton lieutenant eurent pris un vaisseau des pirates, tu en as soustrait le chef à tous les regards, et tu n’as pas craint de frapper de la hache des hommes reconnus et réclamés comme citoyens romains ! tu as osé retirer des pirates dans ta maison, et produire devant le tribunal leur chef que tu gardais chez toi ! Dans une province telle que la Sicile, chez les plus fidèles de nos alliés, sous les yeux d’une foule de citoyens romains, au milieu des alarmes et des périls de la province, tu as passé plusieurs jours de suite à t’enivrer sur le rivage, et pendant ce temps, nul n’a pu pénétrer jusqu’à toi, ni te voir un instant dans le forum. Tu admettais à ces festins les épouses de nos amis et de nos alliés ; et parmi ces femmes corrompues, tu plaçais ton fils, mon petit-fils, à peine sorti de l’enfance, afin que, dans cet âge tendre et flexible, l’exemple de son père fût pour lui la première leçon du vice. Préteur, tu as paru dans ta province en tunique, en manteau de pourpre ; afin de tranquilliser tes honteuses amours, tu as ôté au lieutenant du peuple romain le commandement de nos vaisseaux, et tu l’as remis à un Syracusain ; tes soldats ont manqué de blé dans la Sicile ; tes débauches et ton avarice ont livré notre flotte aux pirates qui l’ont réduite en flammes. Un port où, depuis la fondation de Syracuse, nul ennemi n’a jamais pénétré, des pirates y sont entrés pour la première fois sous ta préture. Loin de dissimuler ces opprobres et de chercher à les ensevelir dans le silence et dans l’oubli, tu as, sans aucune raison, arraché les capitaines des bras de leurs parents et de tes hôtes, pour les traîner aux tourments et à la mort. Témoin de la douleur et des larmes de ces pères infortunés, mon nom qu’ils invoquaient n’a pas adouci ton cœur, et le sang de l’innocent a tout à la fois assouvi ta cruauté et ton avarice. Si votre père vous adressait ce langage, pourriez-vous même solliciter sa pitié ?

LIII. J’ai rempli mon devoir envers les Siciliens ; j’ai fait pour eux ce qu’ils avaient droit d’attendre d’un défenseur et d’un ami ; mes promesses sont acquittées et mes engagements remplis. Il me reste à défendre une cause que personne ne m’a confiée ; c’est en qualité de citoyen que je l’entreprends : je ne suis plus l’organe d’un ressentiment étranger ; je me livre aux transports d’une âme profondément indignée. Il ne s’agit plus de la vie de nos alliés, mais du sang des citoyens romains, c’est-à-dire, de l’existence de chacun de nous. Ici, n’attendez pas que j’accumule les preuves : les faits ne sont pas douteux ; et tout ce que je dirai du supplice des citoyens romains est si public et si notoire, que je pourrais appeler en témoignage la Sicile tout entière. Une sorte de frénésie qui accompagne la scélératesse et l’audace, s’était emparée de l’âme de Verrès ; et chez lui le crime était un besoin si pressant, la cruauté une manie si aveugle, qu’en présence d’une foule de Romains il n’hésitait pas à déployer contre nos citoyens les supplices réservés aux esclaves convaincus des plus grands forfaits. Qu’est-il besoin que je dénombre tous ceux qu’il a fait battre de verges ? Il suffira de dire que, durant sa préture, nulle distinction ne fut jamais admise. Aussi la main de son licteur se portait par habitude sur les corps de nos citoyens, sans même attendre un signal du préteur.

LIV. Pouvez-vous nier, Verrès, que dans le forum de Lilybée, en présence d’un peuple nombreux, C. Servilius, chevalier romain, ancien négociant de Palerme, est tombé au pied de votre tribunal sous les coups de vos bourreaux ? Niez ce premier fait, si vous l’osez. Tout Lilybée l’a vu, toute la Sicile l’a entendu. Oui, je dis qu’un citoyen est tombé à vos pieds, déchiré de coups par vos licteurs. Et pour quelle cause, grands dieux ! Pardonnez, droits sacrés du citoyen ! Je demande pour quelle cause Servilius a été battu de verges. En est-il donc qui puisse justifier un tel attentat contre un de nos citoyens ? Mais permettez cette question pour une seule fois : désormais je ne m’occuperai guère à chercher les raisons de sa conduite. Servilius s’était expliqué un peu librement sur la perversité et les débauches de Verrès. Aussitôt que Verrès en est informé, il envoie un esclave du temple de Vénus pour l’assigner à comparaître à Lilybée. Servilius promet de s’y rendre ; il s’y rend. Et là, quoique personne ne l’accuse et n’intente action contre lui, Verrès commence par exiger qu’il consigne deux mille sesterces qui seront au profit de son licteur, s’il ne se disculpe pas d’avoir dit que le préteur s’enrichit par des vols. Il annonce qu’il nommera pour commissaires des hommes de sa suite. Servilius se récrie, et demande qu’un procès criminel ne lui soit pas intenté devant des juges iniques, sans qu’aucun accusateur se lève contre lui. Pendant qu’il proteste avec force, les six licteurs très vigoureux et très exercés à cet infâme ministère, le saisissent et le frappent à coups redoublés. Bientôt le chef des licteurs, Sestius, dont j’ai déjà parlé plus d’une fois, retourne son faisceau et lui frappe les yeux avec une horrible violence. Le visage tout en sang, il tombe aux pieds de ses bourreaux qui ne cessent de lui déchirer les flancs, afin de lui arracher la promesse de consigner. Après cette exécution barbare, il fut emporté comme mort, et mourut en effet peu de temps après. Notre nouvel Adonis, cet homme charmant et pétri de grâces, fit placer aux dépens de cet infortuné un Cupidon d’argent dans le temple de Vénus. C’était ainsi que le vol acquittait les vœux de la débauche.

LV. Pourquoi rappeler en détail les supplices des autres citoyens romains ? Un seul tableau vous les offrira tous sous un même point de vue. Cette prison qui fut bâtie par le cruel Denys, les carrières de Syracuse devinrent, sous Verrès, le domicile des citoyens romains. Quiconque avait le malheur de l’offenser ou de lui déplaire, était aussitôt jeté dans les carrières. Vous frémissez, citoyens, et je vous ai déjà vu frémir, lorsque, dans la première action, les témoins ont fait entendre ces faits. Vous pensez qu’il ne suffit pas que les droits de la liberté soient respectés à Rome, où nous avons pour les maintenir les tribuns et les autres magistrats, les tribunaux qui entourent le forum, l’autorité du sénat, la présence et la majesté du peuple romain ; mais que dans tous les lieux, chez tous les peuples, entreprendre sur les droits d’un citoyen, est un attentat qui intéresse la liberté et la dignité de tous les Romains.

Eh quoi ! Verrès, dans cette prison destinée aux étrangers, aux malfaiteurs, aux scélérats, aux brigands, aux ennemis de la patrie, vous avez osé renfermer un si grand nombre de citoyens romains ? Mais les tribunaux, mais ce concours immense d’un peuple irrité, qui dans ce moment lance sur vous des regards d’indignation et de fureur, votre souvenir ne vous en a donc jamais retracé l’image ? La majesté du peuple romain que vous outragiez en son absence, le spectacle effrayant de cette foule qui vous environne, ne se sont donc jamais offerts à votre pensée ? Vous comptiez donc ne reparaître jamais aux yeux de vos concitoyens, ne jamais rentrer dans le forum, ne retomber jamais sous le pouvoir des lois et des tribunaux ?

LVI. Mais quelle manie le poussait à la cruauté ? quel motif lui faisait multiplier les crimes ? Citoyens, c’était de sa part un nouveau système de brigandage. Les poètes nous ont parlé de nations barbares qui s’emparaient de quelques golfes, ou qui se postaient sur des promontoires et des rochers escarpés, afin de massacrer les navigateurs jetés sur leurs côtes. Ainsi qu’eux, Verrès, de toutes les parties de la Sicile, étendait ses regards sur toutes les mers. Arrivait-il un vaisseau de l’Asie, de la Syrie, de Tyr, d’Alexandrie, ou de quelque autre lieu, soudain il était saisi par ses agents. On conduisait tout l’équipage aux carrières ; on transportait les cargaisons dans le palais du préteur. La Sicile, après un long intervalle, voyait reparaître, non pas un autre Denys, non pas un autre Phalaris, non pas un des cruels tyrans qu’elle a produits en grand nombre, mais un monstre de la nature de ceux qui, dans les siècles antiques, ravagèrent cette malheureuse contrée. J’ose le dire, Charybde et Scylla firent moins de mal aux navigateurs que dans ce même détroit ne leur en a fait Verrès, d’autant plus redoutable qu’il s’était entouré d’une meute et plus nombreuse et plus dévorante. C’était un autre cyclope plus terrible encore que le premier. Polyphème du moins n’occupait que l’Etna et le pays qui l’avoisine Verrès dominait sur la Sicile entière.

Mais enfin de quel prétexte voilait-il cette abominable cruauté ? Du même prétexte que tout à l’heure on alléguera dans sa défense. Tous ceux qui abordaient en Sicile avec quelques richesses, étaient, à l’entendre, des soldats de Sertorius qui fuyaient de Dianium. Pour détruire cette imposture, ils présentaient, les uns de la pourpre de Tyr, les autres de l’encens, des parfums, des étoffes de lin ; d’autres, des perles et des pierres précieuses ; quelques-uns des vins grecs et des esclaves d’Asie, afin que, par la nature de leurs marchandises, on put juger de quels lieux ils arrivaient. Ils n’avaient pas prévu que ce qu’ils croyaient être la preuve de leur innocence serait la cause de leur danger. Il disait que toutes ces richesses étaient le fruit de leur association avec les pirates ; il les envoyait aux carrières, et faisait garder avec soin les vaisseaux et les cargaisons.

LVII. Lorsque la prison se trouvait remplie de négociants, on employait, pour la vider, le moyen qui vous a été attesté par L. Suétius, un de nos chevaliers les plus respectables, et qui le sera de même par les autres témoins. Des citoyens romains étaient indignement étranglés dans la prison. En vain ils s’écriaient : JE SUIS CITOYEN ROMAIN. Ce cri puissant que tant d’autres n’ont pas fait entendre vainement aux extrémités de la terre et chez les barbares, ne servait qu’à rendre et leur supplice plus prompt et leur mort plus cruelle. Eh bien ! Verrès, quelle est la réponse que vous préparez ? direz-vous que j’en impose ? que j’invente ? que j’exagère ? est-ce là ce que vous voulez faire dire par vos défenseurs ? Qu’on lise les registres des Syracusains, ces registres que lui-même a produits, et qu’il croit avoir été rédigés au gré de ses désirs, qu’on lise le journal de la prison, où sont constatées avec exactitude les dates de l’entrée, de la mort ou de l’exécution de chaque prisonnier. REGISTRE DES SYRACUSAINS.

Vous voyez des Romains jetés pêle-mêle dans les carrières ; vous voyez vos concitoyens entassés dans ce séjour d’horreur. Cherchez à présent les traces de leur sortie : il n’en existe pas. Tous sont-ils morts de maladie ? Quand Verrès pourrait le dire, on ne le croirait point. Mais dans ces mêmes registres, il y a un mot que cet homme ignorant et incapable d’attention n’a pu ni remarquer ni comprendre : ce mot est εδιϰώθησαν, locution sicilienne qui signifie : Ils ont été exécutés à mort.

LVIII. Si quelque roi, si quelque cité ou quelque nation étrangère avait commis un pareil attentat contre un de nos citoyens, la république n’en tirerait-elle pas vengeance ? ne prendrions-nous pas les armes ? et pourrions-nous laisser impuni cet outrage fait au nom romain ? combien de guerres entreprises par nos ancêtres pour venger des citoyens insultés, des navigateurs emprisonnés, des négociants dépouillés ! Je ne me plains pas de ce que ceux dont je parle ont été détenus, je tolère qu’ils aient été dépouillés mais ce que je dénonce, c’est qu’après s’être vu ravir leurs vaisseaux, leurs esclaves, leurs marchandises, des négociants aient été jetés dans les fers ; c’est que des Romains aient été mis à mort dans les prisons.

Si je parlais à des Scythes, et non pas ici, en présence de tant de citoyens, devant l’élite des sénateurs et dans le forum du peuple romain, le récit de ces affreux supplices, subis par des citoyens, pénétrerait d’horreur les âmes mêmes de ces barbares. Telle est la majesté de notre empire, tel est le respect que toutes les nations portent au nom romain, qu’elles ne conçoivent pas que cet excès de cruauté puisse être permis à aucun mortel. Croirai-je donc, Verrès, qu’il vous reste un asile, un moyen de salut, quand je vous vois sous la main sévère de la justice, et de toutes parts enveloppé par le peuple qui assiste à cette audience ? Si, ce que je crois impossible, vous parveniez par quelque moyen à vous dégager des liens de ce jugement, ce serait pour tomber dans un précipice encore plus profond, où vous resteriez accablé sous les traits inévitables que ma main nous lancerait d’un lieu plus élevé. Oui, juges, quand je voudrais admettre ses moyens de défense, sa propre justification ne lui ferait pas moins de mal que les griefs trop vrais que j’énonce contre lui.

Que dit-il, en effet, qu’il a saisi et envoyé au supplice ceux qui fuyaient d’Espagne. Qui vous l’a permis ? de duel droit l’avez-vous fait ? d’après quel exemple ? d’après quelle autorité ? Nous voyons le forum et les portiques qui l’entourent remplis de ces fugitifs ; et nous le voyons sans peine. Après de longues dissensions, déplorable effet ou de nos égarements, ou de la rigueur des destins, ou de la colère des dieux, on éprouve quelque satisfaction, lorsqu’en les terminant ou peut conserver les citoyens qui ont échappé au fer des combats. Et ces hommes à qui le sénat, à qui le peuple romain, à qui tous les magistrats ont permis de reparaître dans le forum, de donner leurs suffrages, de résider à Rome, d’y jouir de tous les droits du citoyen, Verrès, jadis traître à son consul, questeur transfuge, voleur des deniers publics, s’est arrogé le pouvoir de leur préparer une mort cruelle, si la fortune les conduisait sur quelque rivage de la Sicile ! Après la mort de Perpenna, plusieurs soldats de Sertorius implorèrent la clémence de Pompée. Cet illustre général ne mit-il pas le plus grand empressement à les sauver ? À quel citoyen suppliant cette main victorieuse n’offrit-elle pas le gage et l’assurance de son salut ? Eh bien ! ils trouvaient un asile dans les bras du héros contre lequel ils avaient porté les armes : auprès de vous, Verrès, auprès de vous, homme sans courage et sans vertu, ils ne trouvaient que le supplice et la mort ! Voyez combien votre défense est heureusement combinée.

LIX. Certes j’aime mieux que les juges et le peuple romain s’en réfèrent à votre apologie qu’à mon accusation. Oui, j’aime mieux qu’ils voient en vous le bourreau de ces hommes que celui des négociants et des navigateurs. Mon accusation prouve chez vous une monstrueuse avarice : par votre défense, vous voilà convaincu de frénésie, de cruauté, d’une férocité inouïe, et, j’oserais dire, d’une nouvelle proscription.

Mais non, il ne m’est pas permis de profiter d’un tel avantage. Je vois ici toute la ville de Pouzzol : je vois une foule de négociants riches et honnêtes qui sont venus pour attester que leurs associés, que leurs affranchis, dépouillés, mis aux fers par Verrès, ont été les uns assassinés dans les prisons, les autres exécutés sur la place publique. Remarquez, Verrès, jusqu’où va ma modération. P. Granius, un de mes témoins, doit déposer que ses affranchis ont été frappés de la hache par votre ordre ; il vous redemandera son vaisseau et ses marchandises : quand je l’aurai fait entendre, réfutez-le, si vous pouvez ; j’abandonnerai mon témoin ; je vous seconderai, oui, je vous appuierai de tout mon pouvoir. Prouvez que ces hommes avaient été soldats de Sertorius, qu’ils ont été jetés sur les côtes de la Sicile, lorsu’ils fuyaient de Dianium. Prouvez-le : c’est le plus ardent de mes vœux ; car de tous les crimes qu’on peut imaginer, il n’en est pas qui mérite un plus grand supplice. Je reproduirai L. Flavius, si vous le voulez ; et puisque, dans la première action, soit prudence, comme le disent vos défenseurs, soit comme tout le public le pense, impossibilité de répondre à des dépositions trop accablantes, vous n’avez interrogé aucun de mes témoins : demandez-lui quel était L. Hérennius, ce banquier de Leptis, qui, reconnu et avoué par plus de cent de nos Romains établis à Syracuse, a été, malgré leurs supplications et leurs larmes, frappé de la hache, en présence de tous les Syracusains. Réfutez ce témoin, et prouvez, démontrez, c’est moi qui vous en conjure, que ce banquier de Leptis ne fut en effet qu’un soldat de Sertorius.

LX. Que dirai-je de tant d’autres qui, la tête voilée, étaient conduits au supplice comme des pirates pris les armes à la main ? Quelle était cette précaution nouvelle ? et qui vous l’avait inspirée ? Étiez-vous effrayé des cris de Flavius et des autres amis d’Hérennius ? L’autorité du vertueux Annius vous avait-elle rendu plus attentif et plus réservé ? II déclare ; sous la foi du serment, que la hache a frappé, non pas un étranger sans aveu, ni un ennemi de Rome, mais un citoyen connu de tous les Romains de ce pays, né dans la ville de Syracuse.

Ces réclamations, ces plaintes, ce cri de l’indignation générale, ne le rendirent pas plus humain : seulement il devint plus circonspect. De ce moment, les citoyens romains furent conduits à la mort, la tête voilée. S’il les faisait exécuter en public, c’est que les Syracusains comptaient avec trop d’exactitude les pirates qu’on livrait au supplice. Voilà donc le sort réservé au peuple romain, sous votre préture ! voilà l’espoir qu’on offre à nos négociants ! tels sont les dangers qui les attendent ! Eh ! n’ont-ils pas assez à craindre des coups de la fortune, sans qu’ils aient encore à redouter nos magistrats dans nos provinces ? La Sicile, si voisine de Rome, si fidèle, peuplée de nos meilleurs alliés, de nos citoyens les plus honnêtes, qui nous accueillit toujours avec tant d’amitié, devait-elle être le théâtre de vos cruautés ? et fallait-il que des négociants qui revenaient de l’Égypte et des extrémités de la Syrie, à qui le nom romain avait concilié le respect des barbares, qui avaient échappé aux embûches des pirates, aux fureurs des tempêtes, trouvassent la mort en Sicile, lorsqu’ils se croyaient déjà rentrés au sein de leur famille ?

LXI. Comment vous peindre le supplice de P. Gavius, de la ville municipale de Cosa ? et comment donner assez de force à ma voix, assez d’énergie à mes expressions, assez d’explosion à ma douleur ? Le sentiment de cette douleur n’est pas affaibli dans mon âme ; mais où trouver des paroles qui retracent dignement l’atrocité de cette action et toute l’horreur qu’elle m’inspire ? Le fait est tel que, lorsqu’il me fut dénoncé pour la première fois, je ne crus pas en pouvoir faire usage. Quoique bien convaincu de sa réalité, je pensais que jamais il ne paraîtrait croyable. Enfin, cédant aux larmes de tous les Romains qui font le commerce en Sicile, entraîné par le témoignage unanime des Valentins, des habitants de Rhége et de plusieurs de nos chevaliers qui se trouvèrent alors dans Messine, j’ai fait entendre, dans la première action, un si grand nombre de témoins qu’il n’est plus resté de doute à qui que ce soit. Que vais-je faire à présent ? Bien des heures ont été employées à vous entretenir uniquement de l’horrible cruauté de Verrès ; j’ai épuisé, pour ses autres crimes, toutes les expressions qui pourraient seules retracer le plus odieux de tous ; et je ne me suis pas réservé les moyens de soutenir votre attention par la variété de mes plaintes. Le seul qui me reste, c’est d’exposer le fait ; il est si atroce, qu’il n’est besoin ni de ma faible éloquence, ni du talent d’aucun autre orateur pour pénétrer vos âmes de la plus vive indignation.

Ce Gavius, dont je parle, avait été jeté dans les carrières, comme tant d’autres, il s’en évada, je ne sais par quel moyen, et vint à Messine. A la vue de l’Italie et des murs de Rhége, échappé des ténèbres et des terreurs de la mort, il se sentait renaître en commençant à respirer l’air pur des lois et de la liberté : mais il était encore à Messine ; il parla, il se plaignit qu’on l’eût mis aux fers, quoique citoyen romain ; il dit qu’il allait droit à Rome, et que Verrès l’y trouverait à son retour.

LXII. L’infortuné ne savait pas que tenir ce langage à Messine, c’était comme s’il parlait au préteur lui-même, dans son palais. Je vous l’ai dit ; Verrès avait fait de cette ville la complice de ses crimes, la dépositaire de ses vols, l’associée de toutes ses infamies. Aussi Gavius fut-il conduit aussitôt devant le magistrat. Le hasard voulut que ce jour-là Verrès lui-même vînt à Messine. On lui dit qu’un citoyen romain se plaignait d’avoir été enfermé dans les carrières de Syracuse ; qu’on l’a saisi au moment où il s’embarquait, proférant d’horribles menaces contre lui, et qu’on l’a gardé pour qu’il décidât lui-même ce qu’il en voulait faire.

Verrès les remercie : il loue leur bienveillance et leur zèle ; et aussitôt il se transporte au forum, ne respirant que le crime et la fureur. Ses yeux étincelaient : la cruauté était empreinte sur tout son visage. Chacun attendait à quel excès il se porterait, et ce qu’il oserait faire, lorsque tout à coup il ordonne qu’on amène Gavius, qu’on le dépouille, qu’on l’attache au poteau et qu’on apprête les verges. Ce malheureux s’écriait qu’il était citoyen romain, habitant de la ville municipale de Cosa ; qu’il avait servi avec L. Prétius, chevalier romain, actuellement à Palerme, et de qui Verrès pouvait savoir la vérité. Le préteur se dit bien informé que Gavius est un espion envoyé par les chefs des esclaves révoltés : cette imposture était entièrement dénuée de fondement, d’apparence et de prétexte. Ensuite il commande qu’il soit saisi et frappé par tous les licteurs à la fois.

Juges, un citoyen romain était battu de verges au milieu du forum de Messine ; aucun gémissement n’échappa de sa bouche, et parmi tant de douleurs et de coups redoublés, on entendait seulement cette parole, JE SUIS CITOYEN ROMAIN. Il croyait par ce seul mot écarter tous les tourments et désarmer ses bourreaux. Mais non ; pendant qu’il réclamait sans cesse ce titre saint et auguste, une croix, oui, une croix était préparée pour cet infortuné, qui n’avait jamais vu l’exemple d’un tel abus du pouvoir.

LXIII. Ô doux nom de liberté ! droits sacrés du citoyen ! loi Porcia ! loi Sempronia ! puissance tribunitienne, si vivement regrettée, et enfin rendue aux vœux du peuple, vous viviez, hélas ! et dans une province du peuple romain, dans une ville de nos alliés, un citoyen de Rome est attaché à l’infâme poteau ; il est battu de verges par les ordres d’un homme à qui Rome a confié les faisceaux et les haches ! Eh quoi ! Verrès, lorsque vous mettiez en œuvre les feux, les laines ardentes, et toutes les horreurs de la torture, si votre oreille était fermée à ses cris déchirants, à ses accents douloureux, étiez-vous insensible aux pleurs et aux gémissements des Romains, témoins de son supplice ? Oser attacher sur une croix un homme qui se disait citoyen romain ! Je n’ai pas voulu dans la première action me livrer à ma juste indignation. Non, citoyens, je ne l’ai pas voulu : vous vîtes en effet à quel point la douleur, la haine et la crainte d’un péril commun soulevèrent contre lui les esprits de la multitude. Je modérai mes transports, je retins C. Numitorius mon témoin, et j’approuvai la sagesse de Glabrion, qui ne lui permit pas d’achever sa déposition. Il craignait que le peuple romain, ne se fiant pas assez à la force des lois et à la sévérité de votre tribunal, ne voulût lui-même faire justice de ce barbare.

Aujourd’hui que chacun voit quelle sera l’issue de la cause et quel sort vous attend, je n’userai plus de ces vains ménagements. Je ferai voir que ce Gavius, que vous avez transformé subitement en espion, a été jeté par votre ordre dans les carrières. Je le prouverai par les registres de la prison. Et ne dites pas que j’applique ici le nom d’un autre Gavius : je produirai des témoins, à votre choix, qui diront que c’est celui-là même qui, par votre ordre, a été renfermé dans les carrières. Je ferai entendre aussi les habitants de Cosa, ses concitoyens et ses parents, qui, trop tard pour lui, mais assez tôt pour les juges, prouveront que ce Gavius que vous avez fait expirer sur la croix était un citoyen romain, un habitant de Cosa, et non pas un espion des esclaves révoltés.

LXIV. Après que cette accumulation de preuves, que je m’engage à produire, aura tout éclairci pour ceux qui sont assis près de vous, je vous confondrai vous-même par vos propres aveux, et je n’aurai pas besoin d’autres armes pour vous accabler. Car enfin, lorsque, troublé par les cris et le soulèvement du peuple, vous vous levâtes avec effroi, n’avez-vous pas dit qu’afin de retarder son supplice, cet homme avait crié qu’il était citoyen romain, mais que c’était un espion. Mes témoins sont donc vrais. Car n’est-ce pas là ce que dit C. Numitorius ? ce que disent les deux Cottius, citoyens distingués de Traurominium, Q. Luccéius, riche banquier de Rhége, et tous les autres ? En effet, les témoins que j’ai fait entendre déclarent, non pas qu’ils ont connu Gavius, mais qu’ils ont vu mettre en croix un homme qui criait, JE SUIS CITOYEN ROMAIN. Vous le dites vous-même ; vous avouez qu’il criait qu’il était citoyen romain, et que ce titre invoqué par lui n’a pas eu sur vous assez de pouvoir pour vous inspirer quelque doute et faire au moins retarder de quelques instants cette horrible exécution.

Juges, je m’en tiens à cet aveu ; je m’y attache ; il me suffit, je laisse et j’abandonne tout le reste ; sa réponse le condamne, et son propre témoignage est l’arrêt de sa mort. Vous ne le connaissiez pas ! vous le soupçonniez d’être un espion ! je ne demande pas sur quel fondement ; je vous prends par vos propres paroles : il se disait citoyen romain. Mais vous-même, si vous vous trouviez chez les Perses, ou aux extrémités de l’Inde, près d’être conduit au supplice, quel cri feriez-vous entendre, si ce n’est, Je suis citoyen romain ? Eh bien ! chez des peuples à qui vous seriez inconnu, chez des barbares, chez des hommes relégués aux bornes du monde, le nom de Rome, ce nom glorieux et sacré chez toutes les nations, vous sauverait la vie ; et cet inconnu, quel qu’il fût, que vous traîniez à la mort, s’est dit citoyen romain ; et ce titre qu’il invoquait n’a pu lui obtenir d’un préteur, sinon la vie, au moins le délai de sa mort !

LXV. Des hommes sans fortune et sans nom traversent les mers ; ils abordent à des rivages qu’ils n’avaient jamais vus, où souvent ils ne connaissent personne, où souvent personne ne les connaît. Cependant, pleins de confiance dans le titre de citoyen, ils croient être en sûreté, non pas seulement devant nos magistrats qui sont contenus par la crainte des lois et de l’opinion publique, non seulement auprès de nos citoyens unis avec eux par le même langage, par les mêmes droits, par une infinité d’autres rapports ; mais en quelque lieu qu’ils se trouvent, ils espèrent que ce titre sera partout le gage de leur inviolabilité. Ôtez cette espérance à nos citoyens ; ôtez-leur cette garantie ; que ces mots, JE SUIS CITOYEN ROMAIN, soient sans force et sans pouvoir ; qu’un homme qui réclame ce titre puisse être envoyé à la mort par le préteur ou par tout autre magistrat, sous prétexte qu’il n’est pas connu : ne voyez-vous pas que dès lors vous fermez aux Romains toutes les provinces, tous les royaumes, toutes les républiques, toutes les parties de l’univers jusqu’alors ouvertes à nos concitoyens ? Puisqu’il nommait L. Prétius, chevalier romain qui commerçait alors en Sicile, vous eût-il coûté beaucoup d’envoyer une lettre à Palerme, de retenir Gavius, de le garder enchaîné dans les cachots de vos fidèles Mamertins, jusqu’à ce que Prétius fût arrivé de Palerme ? Si celui-ci l’avait connu, vous vous seriez un peu relâché de la rigueur du supplice ; sinon, par une nouvelle jurisprudence, vous auriez décidé que tout individu, fût-il citoyen, qui ne serait pas connu de vous, ou qui ne produirait pas un bon répondant, expirerait sur la croix.

LXVI. Mais pourquoi parler plus longtemps de Gavius, comme si vous n’aviez été que l’ennemi du seul Gavius, et non l’ennemi du nom romain, de la nation entière et du droit des citoyens ? Ce n’était pas lui, c’était la liberté commune que vous vouliez immoler. En effet, lorsque les Marmertins, suivant leur usage, eurent dressé la croix derrière la ville, sur la voie Pompéia, pourquoi ordonner qu’elle fût transportée sur les bords du détroit ? Pourquoi ajouter, ce que vous ne pouvez nier, ce que vous avez dit hautement devant tout un peuple, que vous choisissiez cet endroit, afin que cet homme qui se disait citoyen romain, pût, du haut de sa croix, apercevoir l’Italie et reconnaître sa maison ? Aussi, depuis la fondation de Messine, nulle autre croix n’a été dressée dans ce lieu. Verrès a choisi l’aspect de l’Italie, afin que ce malheureux, expirant dans les douleurs, pût mesurer l’espace étroit qui séparait la liberté de la servitude, et que l’Italie pût voir un de ses enfants mourir dans le plus cruel des supplices réservés aux esclaves.

Enchaîner un citoyen romain est un crime ; le battre de verges est un forfait ; lui faire subir la mort, c’est presque un parricide ; mais l’attacher à une croix ! Les expressions manquent pour caractériser une action aussi exécrable ! Ce n’était pas encore assez de tant de barbarie. Qu’il regarde sa patrie, dit-il, qu’il meure à la vue des lois et de la liberté. Ah ! je le répète : ce n’était point Gavius, ce n’était point un individu quelconque citoyen romain, c’étaient les droits communs de la liberté et de la cité qu’il condamnait à cet affreux supplice. Concevez toute l’audace de ce scélérat. Ne vous semble-t-il pas avoir regretté de ne pouvoir dresser cette croix pour tous les Romains, dans le forum, dans le comice, sur la tribune ? Il a choisi du moins dans la province le lieu qu’il a pu trouver le plus semblable à Rome par l’affluence du peuple, et le plus rapproché de nous par sa position. Il a voulu que le monument de sa scélératesse et de son audace fût érigé à la vue de l’Italie, à l’entrée de la Sicile, sur le passage de tous ceux qui navigueraient dans le détroit.

LXVII. Si je racontais ces attentats, non à des citoyens romains, à des amis de notre république, à des nations à qui le nom romain fût connu, non même à des hommes, mais aux monstres des forêts ; et, pour dire encore plus, si dans le fond d’un désert mes plaintes et mes douleurs frappaient les pierres et les rochers, ces êtres muets et inanimés s’indigneraient de tant d’atrocités. Lorsque je parle devant des sénateurs romains, organes de la justice et garants de nos droits, puis-je douter que lui seul, parmi les citoyens, ne paraisse digne de cette croix sur laquelle on verrait avec horreur tout autre que lui ? Il y a quelques instants, au récit des supplices des capitaines et de leur mort indigne et déplorable, nous ne pouvions retenir nos larmes ; et certes, l’innocence et le malheur de nos alliés nous pénétraient d’une juste douleur. Que devons-nous faire à présent qu’il s’agit de notre propre sang ? car ce sang est le nôtre : l’intérêt commun et la justice nous disent que nous avons tous été frappés dans la personne de Gavius. Oui, tous les Romains, présents, absents, en quelque lieu qu’ils soient, appellent votre sévérité, implorent votre justice, réclament votre secours ; ils pensent que leurs droits, leurs privilèges, leur existence, leur liberté tout entière, dépendent du jugement que vous allez prononcer.

Je n’ai pas trahi leur cause : cependant, si le jugement trompe mon espérance, je ferai pour eux plus qu’ils ne demandent peut-être. Oui, si, ce que je ne crains pas, et ce qui me semble impossible, si quelque pouvoir arrache le coupable à votre justice, je pleurerai le sort des Siciliens, je m’affligerai avec eux de la perte de leur cause ; mais puisque le peuple romain m’a donné le droit de monter à la tribune, il m’y verra paraître avant les calendes de février. Là je parlerai, là je remettrai entre ses mains la vengeance de ses droits et de sa liberté. A ne considérer que l’intérêt de ma gloire et de mon avancement, il me sera peut-être avantageux que Verrès échappe à ce tribunal, pour retomber sous le jugement du peuple romain. Cette cause est honorable, elle est facile pour moi, elle intéresse le peuple entier. En un mot, si l’on me suppose l’intention, qui ne fut jamais la mienne, de m’illustrer par la perte de cet homme, son impunité, qui ne pourrait être que le crime de plusieurs, me donnera l’occasion de m’illustrer par la perte d’un grand nombre de prévaricateurs.

LXVIII. Mais votre intérêt et celui de la république me sont trop chers, pour que je désire qu’un tribunal auguste soit souillé d’une tache aussi honteuse : non, je ne puis vouloir que des juges approuvés et choisis par moi se déshonorent en sauvant ce grand coupable, et se montrent dans Rome chargés de tant d’opprobre et d’infamie. Ainsi donc, Hortensius, s’il m’est permis de vous donner quelque conseil, prenez garde à toutes vos démarches. Considérez avec attention jusqu’où vous pouvez vous avancer, quel homme vous allez défendre, et de quelle manière vous le défendrez. Je ne prétends pas mettre des entraves à votre talent ; vous pouvez me combattre avec tous les moyens de votre éloquence. Mais si vous croyez pouvoir suppléer par l’intrigue à la faiblesse de votre cause, si vous songez à triompher de nous par la ruse, par votre puissance et votre crédit, par les richesses de Verrès, renoncez à ce projet; gardez-vous de recourir à ces honteuses manœuvres qu’il a déjà essayées, mais que j’ai découvertes et qui me sont parfaitement connues. Toute prévarication dans ce jugement ne peut que vous exposer à de grands périls, à des périls plus grands que vous ne l’imaginez.

Vous pensez n’avoir plus rien à redouter de l’opinion publique, parce que vous avez occupé les premières magistratures et que vous êtes désigné consul. Croyez-moi, ces mœurs et ces bienfaits du peuple romain, il ne faut pas moins de soin pour les conserver que pour les obtenir. Rome a souffert aussi longtemps qu’elle l’a pu et qu’elle y a été forcée par la nécessité; ce despotisme que vous et vos pareils avez exercé sur les tribunaux et sur toutes les parties du gouvernement, elle l’a souffert : mais du jour où les tribuns du peuple ont été rétablis, toute votre puissance, si vous ne le comprenez pas encore, a été anéantie. Votre règne n’est plus; et dans ce moment, les yeux de tous les citoyens, fixés sur chacun de nous, examinent avec une sévère attention l’accusateur, le défenseur et les juges.

Si quelqu’un de nous s’écartait de son devoir, il n’aurait pas seulement à craindre cette opinion secrète dont vous n’avez jamais tenu compte; mais le jugement libre et sévère du peuple romain s’élèvera contre lui. Hortensius, nulle parenté, nul lien ne vous attache à Verrès, et vous ne pouvez ici alléguer aucune de ces excuses qui servaient à justifier l’excès de votre zèle en faveur de certains accusés. Il vous importe surtout de démentir ce que cet homme répétait publiquement dans sa province, qu’il agissait sans crainte parce qu’il était sûr de vous.

LXIX. Pour moi, j’ose croire que, de l’aveu des hommes qui me sont le plus contraires, j’ai rempli mon devoir. Dès la première action, quelques heures ont suffi pour que Verrès fût généralement reconnu coupable. Il reste à prononcer, non pas sur ma probité, à laquelle tous rendent hommage; non pas sur la vie de Verrès, qui est condamnée, mais sur les juges, et, s’il faut dire la vérité, sur vous-même. Mais dans quel moment? En effet, en toutes choses, et surtout lorsqu’il s’agit des affaires publiques, il importe de considérer les temps et les circonstances. C’est au moment où le peuple romain demande pour les jugements une autre classe, un autre ordre de citoyens; c’est au moment où des tribunaux et des juges nouveaux viennent d’être créés par une loi, qui est moins l’ouvrage du magistrat dont elle porte le nom, que celui de l’accusé, de Verrès lui-même. Oui, c’est lui qui, par ses espérances et par l’opinion qu’il s’est formée de vous, en est le véritable auteur.

Aussi, lorsqu’on a commencé l’instruction du procès, la loi n’avait pas été présentée au peuple; tant que plusieurs indices ont annoncé que, redoutant la sévérité du tribunal, Verrès ne répondrait pas, il n’a point été question de cette loi. On l’a proposée aussitôt qu’on a vu renaître sa confiance et son audace. Elle est peut-être injurieuse à votre honneur; mais la folle espérance de Verrès et son impudence insigne l’ont rendue nécessaire. Si donc il se commet ici quelque prévarication, ou le peuple romain prononcera lui-même sur cet homme qu’il a déjà déclaré indigne d’être jugé par les tribunaux, ou la cause sera portée devant ces nouveaux juges, qu’une nouvelle loi aura constitués pour juger ceux qui ont perdu la confiance publique.

LXX. Sans qu’il soit besoin de le dire, est-il un seul mortel qui ne sente à quelles extrémités il faudra que je me porte? Pourrai-je me taire, Hortensius? pourrai-je dissimuler, lorsque les provinces auront été pillées; les alliés opprimés; les dieux immortels, dépouillés; les citoyens romains livrés au supplice et à la mort, sans que j’aie pu, en accusant l’auteur de tant de forfaits, venger ces horribles attentats contre la république? Pourrai-je me croire quitte de mon devoir, en souscrivant à ce jugement, ou tarder longtemps à porter mon appel devant d’autres juges? ne faudra-t-il pas reprendre cette affaire, la reproduire sous les yeux du public? implorer la justice du peuple romain? appeler en jugement les hommes assez vils pour s’être laissé corrompre, et les hommes assez pervers pour les avoir corrompus?

Eh quoi! me dira-t-on, vous voulez donc vous dévouer à tant de travaux et vous charger du fardeau de tant d’inimitiés? Certes, il n’est ni dans mon caractère, ni dans mon intention de les provoquer; mais je n’ai pas le droit de vivre comme ces nobles que tous les bienfaits du peuple romain viennent chercher dans le sommeil de leur oisiveté. Ma situation n’est pas la même, et ma conduite doit être différente. Caton est présent à ma pensée. Ce grand citoyen, tenant pour principe que c’est la vertu, et non la naissance, qui doit nous recommander au peuple romain, et voulant commencer lui-même sa noblesse et devoir à lui seul la perpétuité de son nom, brava les inimitiés des hommes les plus puissants. Sa vie entière fut une lutte; et son infatigable vieillesse fut comblée d’honneurs et de gloire.

Après lui, Q. Pompéius, d’une naissance obscure, ne s’est-il pas élevé aux plus éminentes dignités, à force de combattre des ennemis puissants, de supporter les travaux et de surmonter les dangers? Et de nos jours, c’est en luttant contre les haines, c’est en brisant les résistances que Fimbria, que Marius, que Célius, sont parvenus à ces honneurs, où vous avez été portés du sein de la mollesse et des plaisirs. Ces hommes célèbres m’ont tracé la route que je veux suivre, et ce sont là les modèles que je me fais gloire d’imiter.

LXXI. Nous voyons à quel point la vertu et les efforts des hommes nouveaux excitent la jalousie et la haine de certains nobles. Pour peu que nous détournions les yeux, mille piéges sont tendus autour de nous; si nous donnons lieu au soupçon et au reproche, nous sommes frappés à l’instant même. Il nous faut toujours veiller, toujours être en action. Eh bien ! que les inimitiés, que les travaux ne nous effrayent pas. Après tout, les inimitiés sourdes et cachées sont plus à craindre que les haines ouvertes et déclarées. A peine un seul de ces nobles est-il favorable à nos efforts : nous ne pouvons, par aucun service, gagner leur bienveillance; et comme s’ils étaient d’une autre nature et d’une espèce différente, leurs sentiments et leurs volontés sont en opposition avec les nôtres. Pourquoi donc ménager des hommes qui, dans le fond de leur cœur, sont nos ennemis et nos envieux, avant même que nous leur ayons donné le droit de se plaindre de nous ?

Aussi mon premier vœu, citoyens, est-il de pouvoir renoncer pour jamais aux fonctions d’accusateur, aussitôt que j’aurai satisfait au peuple romain, et rempli les engagements que l’amitié m’imposait envers les Siciliens. Mais si l’événement trompe l’opinion que j’ai de vous, j’y suis déterminé : je poursuivrai, non seulement les juges qui se seront laissé corrompre, mais quiconque aura pris part à la corruption. Si donc il est des hommes qui veuillent employer aujourd’hui le crédit, l’audace ou l’intrigue pour corrompre les juges, qu’ils soient prêts à répondre devant le peuple romain, qui prononcera sur les coupables ; et si je n’ai pas manqué d’ardeur, de fermeté, de persévérance contre cet accusé dont je ne suis l’ennemi que parce qu’il est l’ennemi des Siciliens, qu’ils s’attendent à trouver en moi bien plus de chaleur encore et d’énergie contre ceux dont j’aurai bravé la haine pour l’intérêt du peuple romain.

LXXII. C’est vous maintenant que j’implore, ô souverain des immortels, Jupiter, que Verrès a frustré d’une offrande royale, digne du plus beau de tous vos temples, digne du Capitole, le chef-lieu des nations, inestimable don, préparé pour vous par des rois, et solennellement promis à vos autels, mais arraché des mains d’un roi par un attentat sacrilège ; vous, dont il a enlevé de Syracuse la statue la plus belle et la plus révérée : et vous, Junon, reine des dieux, de qui deux temples antiques et vénérables, érigés dans deux villes de nos alliés, à Malte et à Samos, ont été, par un crime semblable, dépouillés de leurs offrandes et de tous leurs ornements : Minerve, qu’il a outragée par le pillage de vos temples, en prenant dans celui d’Athènes une quantité d’or immense, et ne laissant dans celui de Syracuse que le faîte et les murailles.

Latone, Apollon, Diane, dont Verrès, par une irruption nocturne, osa dépouiller à Délos, je ne dirai pas le temple, mais, suivant les opinions religieuses des peuples, la résidence antique, le domicile même de votre divinité : vous encore une fois, Apollon, dont il a ravi la statue à Chio : et vous, Diane qu’il a dépouillée à Perga, et dont il a fait enlever le divin simulacre qui vous fut deux fois dédié chez les Ségestains, d’abord par la piété des habitants, ensuite par la victoire du grand Scipion : et vous, Mercure, que Verrès a transporté dans une de ses campagnes et dans une palestre privée, et que Scipion avait placé dans une ville de nos alliés, dans le gymnase des Tyndaritains, pour protéger et surveiller les exercices de leur jeunesse.

Hercule, que ce brigand, au milieu de la nuit, à l’aide d’esclaves armés, essaya d’enlever d’Agrigente : mère des dieux, dont il a tellement dévasté le temple où les Enguiniens vous adoraient, qu’il n’y reste plus que le nom de Scipion et les traces des profanations, et que les monuments de la victoire et les ornements du temple en ont totalement disparu : et vous, arbitres et témoins des délibérations les plus importantes, des conseils publics, des lois et des jugements, vous, placés dans le lieu le plus fréquenté de Rome, Castor et Pollux, dont le temple a été l'objet des plus affreux brigandages : vous tous, dieux, qui, sur vos litières sacrées, venez donner le signal des jeux solennels, et dont la route, préparée pour cette marche religieuse, a été construite sous la direction de cet homme, aux dépens des citoyens et au profit de son avarice;

Cérès et Proserpine, dont le culte, selon la tradition des siècles, est enveloppé de mystères impénétrables; vous que l'on dit avoir enseigné aux nations les principes de la civilisation, les bienfaits de l'agriculture, les lois, les mœurs et les sentiments de la douce humanité; vous, dont les sacrifices transmis par les Grecs au peuple romain sont célébrés à Rome, par l'État et par toutes les familles, avec une telle piété, qu'ils semblent avoir été institués chez nous et communiqués par nous aux autres nations; vous, que le seul Verrès a tellement outragées et profanées, qu'il a fait arracher du sanctuaire une statue qu'aucun homme ne pouvait toucher ni même regarder sans crime, et enlever d'Enna une autre statue d'une beauté si parfaite, qu'en la voyant, on croyait voir Cérès elle-même, ou l'image de la déesse descendue du ciel, et non pas travaillée par la main d'un mortel;

Je vous atteste et vous implore, vous surtout, déesses vénérables, qui habitez les fontaines et les bois d'Enna, qui présidez à toute la Sicile, dont la défense m'a été confiée; vous qui, pour avoir découvert et distribué par tout l'univers les plus utiles productions de la terre, avez mérité les hommages religieux de toutes les nations : vous tous enfin, dieux et déesses, que j'atteste et que j'implore aussi, vous à qui son audace et sa fureur ont toujours déclaré une guerre impie et sacrilège : si, en appelant sur cet accusé la sévérité des lois, je n'ai considéré que le salut des alliés, la dignité du peuple romain, mon devoir; si tous mes soins, si toutes mes veilles et toutes mes pensées n'ont eu pour objet que la justice et la vérité, faites que les juges, en prononçant l'arrêt, soient animés du même sentiment d'honneur et de probité qui m'inspirait moi-même lorsque j'ai entrepris et défendu cette cause;

Et vous, juges, si la scélératesse, l'audace, la perfidie, la débauche, l'avarice, la cruauté de Verrès, sont des crimes sans exemple, que votre arrêt lui fasse subir le sort que mérite une vie souillée de tant de forfaits : que la république et ma conscience ne m'imposent plus un devoir aussi rigoureux, et qu'il me soit permis désormais de défendre les bons citoyens, sans être réduit à la nécessité d'accuser les méchants. 


NOTES
SUR LES ACTIONS CONTRE VERRÈS.




PREMIÈRE ACTION.

I. Nunc in ipso discrimine. etc. Le péril dont le sénat était menacé par la proposition de C. Aurélius Cotta, qui allait être bientôt convertie en loi, et qui avait pour but le partage des fonctions judiciaires entre le sénat, les chevaliers et les tribuns du trésor. Le mot legibus, un peu plus bas, fait encore allusion à la même circonstance.

Qui concionibus et legibus. Il désigne les tribuns du peuple et surtout L. Quintius. Voir quel portrait il trace de ce tribun séditieux, disc. pour Cluentius, chap. 28.

II. M. Glabrioni prætori. Marcus Glabrion, qui fut consul trois ans après, présidait alors le tribunal en qualité de préteur. Il avait pour assesseurs M. Métellus, préteur désigné ; M. Césonius, édile désigné avec Cicéron ; Q. Manlius, Q. Cornificius, P. Sulpicius, tous trois désignés tribuns du peuple ; M. Crépéréius, L. Cassius, Cn. Trémellius, tous trois désignés tribuns militaires ; P. Servilius Isauricus, citoyen illustré par de belles actions ; Q. Catulus, le père, qui fit la consécration du Capitole, Marcellus, qui avait été proconsul en Sicile, en 675 ; L. Octavies Balbus, profond jurisconsulte, et Q. Titinius.

Nihil tam munitum etc. Allusion à ce mot de Philippe de Macédoine : « Il n’y a pas de forteresse imprenable, pourvu qu’un mulet chargé d’or puisse y monter. » Voir Démosth. contre Théocrine ; Cicéron à Atticus I, 16 ; Horace, III, 16, 13.

Itaque quum ego diem in Siciliam… Cicéron ne demandait que cent dix jours pour aller en Sicile, parcourir la province, rassembler tous les éléments de l’accusation et revenir. Un certain Rupilius, suborné par Verrès, accusa le sénateur Oppius ; et, afin de faire passer cette cause la première, et d’empêcher celle du préteur de Sicile d’être plaidée avant l’année suivante, il ne demanda que cent huit jours pour faire des informations en Achaïe.

III. In rejectione judicum. L’accusateur et l’accusé pouvaient récuser un certain nombre de juges. Verrès avait récusé tous ceux dont il craignait l’intégrité.

IV. Nisi Cn. Carbonem spoliatum. Cn. Papirius Carbon, partisan de Marius, consul en 84, pour la seconde fois, avec L. Cornélius Cinna, pour la quatrième. Verrès, questeur, partit avec la caisse pour aller rejoindre Carbon. Arrivé à Rimini, il passa dans le parti de Sylla avec l’argent du trésor, et trahit son consul. Voir la sec. action, 1er disc., ch. 13.

Cujus legatio exitium fuit… Verrès, lieutenant de Dolabella en Cilicie, en 80, fut aussi son questeur après la mort du questeur Malléolus. Il pilla cette province et celles qu’il traversa pour s’y rendre. Quoique ses propres dilapidations eussent contribué à faire accuser, en 78, Dolabella de concussion, il se joignit aux accusateurs, et échappa au châtiment par la trahison.

Cujus praetura urbana. Verrès fut préteur de Rome, en 74

V. Portusque munitissimi. Cicéron, en employant le pluriel au lieu du singulier, désigne le port de Syracuse où les pirates entrèrent en vainqueurs. Voir sec. action, disc. V, chap. 37.

VI. Proponit inania mihi nobilitatis. Les nobles qui protégeaient Verrès : Q. Hortensias, son défenseur, consul désigné ; les trois Métellus, Quintus consul désigné, Marcos préteur désigné, Lucilius préteur de Sicile ; C. Curion, consulaire ; Q. Métellus Pius Scipio, adopté par Metellus Pius ; tous les Scipions et les Marcellus. — Un peu plus bas, notus est pris en mauvaise part, comme le mot connu l’est quelquefois en français.

VI. Dum judices rejecti sunt. Le préteur jetait dans l’urne tous les noms des juges : on tirait au sort le nombre fixé, sortiri. L’accusateur et l’accusé récusaient, dans les limites du nombre prescrit, ceux qu’ils jugeaient à propos ; alors avait lieu un second tirage pour remplacer les juges récusés, subsortiri, subsortitio.

Nullus color. Il rappelle la fraude employée par Hortensius et signalée dans le chap. 7 du disc. précédent.

His diebus paucis. Les comices pour l’élection des consuls se tenaient ordinairement le sixième jour avant les calendes de Sextilis, 27 juillet, et avaient eu lieu par conséquent neuf jours avant l’ouverture du procès. Cicéron prononça ce discours le 5 août, jour des nones de Sextilis.

VII. C. Curius. Caïus Curion, personnage consulaire et honoré d’un triomphe, père du fameux Curion, ce violent tribun du peuple qui se vendit si cher à César et périt en Afrique. Suétone, vie de J. César, chap. 29.

Fornicem Fabianum. Cet arc avait été construit dans la rue Sacrée par Fabius, censeur en 107 av. J. C. et qui dut à sa victoire sur les Allobroges le surnom d’Allebrogicus : non loin de là était sa statue.

VIII. Et M. Metello obtigisset. Nous rappelons encore comme une chose nécessaire à l’intelligence de ces discours, qu’il y avait trois Métellus : voir ci-dessus chap. VI, il s’agit ici de Marcus Métellus, préteur désigné, qui devait succéder au préteur actuel Manius Glabrion pour juger les crimes de concussion. Il était ami de Verrès.

A quodam senatore. Ce sénateur est, selon les uns, Crassus, selon les autres, Hortensius ; le chevalier, un certain Publicius, connu à cette époque pour ses distributions d’argent au peuple.

Comitiorum meorum nomine. Les comices pour l’élection des édiles : ils avaient lieu après les comices consulaires, et les comices prétoriens.

Divisores omnium tribuum. C’étaient des distributeurs d’argent qui, dans chaque tribu, partageaient les sommes données par le candidat pour acheter les suffrages. Ces largesses étant permises par les lois ; les fonctions et le nom de distributeur n’avaient d’abord rien d’odieux ; mais bientôt ces témoignages de bienveillance donnés au peuple devinrent un moyen de corruption, et le nom de distributeur fut employé comme une injure. Voir sec. action. disc. III chap. 69 et pour Muréna chap. 26.

Quam liberaliter eos tractasset. Verrès avait acheté la préture quatre-vingt mille sesterces, (seize mille quatre cents francs). — Cicéron donne à entendre, deux lignes plus bas, qu’il venait également de corrompre les comices pour faire désigner Q. Hortensius et Q. Métellus, consuls ; et Marcus Métellus, préteur.

IX. Dedit enim praeragativam. Il nous a paru impossible de faire passer dans la traduction l’expression à double sens praeragativam : on appelait ainsi la tribu qui, d’après son rang d’inscription sur les registres des censeurs, donnait la première son suffrage et entraînait celui des autres tribuns : quiconque se l’était attachée, possédait les autres. Q. Métellus donne donc à Verrès une prérogative, c’est-à-dire, une assurance de sa protection future, en reconnaissance des tribus prérogatives qu’il lui avait gagnées à lui et à M. Métellus, son frère.

X. Te non facto. Allusion à ce vers du poète Névius : Fato Metelli Romae fiunt consules. Q. Cécilies Métellus, consul l’an 106, répondit par cet autre vers : Dabunt malum Metelli Naevio poetae.

Quum judex in Juniano consilio fuisset. Il s’agit de la condamnation d’Oppianicus par Junius, voir le disc. pour Cluentius.

M. Caesonius collega. Parce qu’il sera édile avec Cicéron : or les lois ne permettaient pas aux magistrats d’exercer les fonctions de juge. Voir chap. II, note 3.

Nonis Decembr. Les tribuns du peuple entraient en charge le quatrième jour avant les ides de décembre, 10 décembre, selon Tite-Live, XXXIX, 52, et Denys d’Halic., VI, mais aux nones de décembre, selon Cicéron.

L. Cassius. Ce L. Cassius, consul en 107, s’était rendu cher au peuple par une austérité de mœurs qui lui attirait le respect : Valère Maxime appelle son tribunal l’écueil des accusés, III, 7, 9. Pendant son tribunat, en 137, il fit adopter pour les jugements le scrutin secret qui l’avait déjà été, deux ans auparavant, pour l’élection des magistrats.

Ludos votivos. Jeux voués par Pompée s’il était vainqueur de Sertorius : or, la guerre de Sertorius était terminée depuis deux ans.

Continuo Romani consequentur. Les Jeux Romains ou les grands jeux (Magni Circences, Aen., VIII, 636) établis par Tarquin l’Ancien en l’honneur de Junon, de Jupiter et de Minerve ; Tite-Live, I, 35.

Ludos Victoriae. Jeux institués par Sylla, vainqueur, en 90, de Télésinus, général des Samnites : ils se célébraient le 17 septembre et duraient cinq jours ; Vell. Paterc., II, 27.

Cum his plebeios. Jeux établis après l’expulsion des rois, en l’honneur de la liberté : ils commençaient quatre jours après les précédents et se célébraient pendant trois jours.

Et jurato suam. Les juges prêtaient un serment, mais le préteur ne renouvelait pas le sien à chaque affaire.

XI. Ut secundum. La loi accordait vingt jours à l’accusateur et autant à l’accusé pour répondre.

XII. Hoc munus ædilitatis meæ. On sait que les édiles étaient, par leurs fonctions, obligés de donner aux peuples des jeux qui s’appelaient ædilitatis munus.

XIII. Hoc est paulIo amplius quam privatus. L’édilité était vue des magistratures inférieures.

Quum equester ordo judicaret. Les chevaliers, à partir de la loi Sempronia, portée en 123 par C. Gracchus qui leur conféra l’administration de la justice jusqu’en 82, où Sylla la leur enleva, ne remplirent les fonctions de juges que pendant 41 ans.

Judice equite romano judicante. Voici le témoignage d’Appien, Guerre Civ. I : « Les chevaliers rendaient la justice d’une manière tout aussi honteuse et tout aussi infâme que les sénateurs. »

Q. Calidius. Q. Calidius, père de l’orateur M. Calidius accusé, et près d’être condamné à son retour d’Espagne, dit ironiquement aux juges qui s’étaient laissé corrompre : Vous auriez dû mettre votre sentence à plus haut prix ; un ex-préteur ne saurait être honnêtement condamné a moins de trois cent mille sesterces. (Soixante et un mille cinq cents fr.)

Quod inventi sunt senatores. Un seul cependant était sénateur ; c’était C. Fidiculanius Falcula. Voir disb. pour Cécina, chap. 10 et pour Cluentius, chap. 37.

Quod inventus est senator. C. Elius Stalenus. Voir le disc. pour Cluentius, chap. 7.

Voir le disc. précéd., chap. 7, et le Traité de la Divin., chap. 7.

XV. Itaque a populo romano contemnimur. Cicéron dit nous, car il venait d’être admis au nombre des sénateurs. Voir l’argument.

Tribunitiam potestatem. Sylla, par une loi, avait déclaré les tribuns du peuple inhabiles à exercer d’autres magistratures ; il leur avait aussi retiré le droit de s’opposer à l’exécution des arrêts, de saisir un magistrat et de le traîner en prison. Les trois tribuns du peuple Sicinius, Quintius et Palicanus, sollicitaient le rétablissement de ces anciens privilèges.

Q. Catulum. Q. Catulus, fils de celui qui fut consul avec Marius en 102, le même qui fit la dédicace du Capitole.

Quum primum concionem ad urbem…. Pompée, après avoir terminé la guerre contre Sertorius, attendait aux portes de Rome qu’on lui accordât les honneurs du triomphe, car on ne pouvait plus triompher dès qu’on était entré dans la ville.

XVII. Legis Aciliae. M’. Acilius Glabrion, père du préteur président du tribunal, porta, comme tribun, une loi très sévère contre les concussions ; cette loi, appelée de son nom Acilia, permettait de condamner dès la première audience.

Ibid. Si avi Scævolæ. Q. Mucius Scévola, aïeul maternel de Glabrion, profond jurisconsulte et citoyen très vertueux.

Si soceri Scauri. M. Émilius Scaurus, consulaire, prince du sénat, dont Salluste, Jug., 15, porte un jugement contraire à celui des autres historiens.

XVIII. Faciam hoc non novum. L. et M. Licinius, deux consulaires dans leur accusation contre L. Cotta, en 78, ne prononcèrent pas un discours suivi, mais plaidèrent chaque fait isolément après l’interrogation des témoins.

Altera actione audiet. La loi Servilia portée par le préteur C. Servilius Glaucia, réforma la loi Acilia dont il est parlé chap. XVII, en ce qu’elle permit de renvoyer le concussionnaire à une seconde action après la première où il aurait été condamné.

Tum præteræ quadringenties sestertium. Dans le discours précédent, Cicéron demandait une indemnité de cent millions de sesterces (vingt millions, cinq cent mille francs) ; il ne conclut ici qu’à une amende de quarante millions de sesterces (huit millions, cinq cent mille francs) : telle est la différence entre les prétentions des Siciliens et l’appréciation juste et réfléchie du défenseur. Pour n’avoir pas fait cette distinction, Plutarque dit que Cicéron fut soupçonné de prévarication et de connivence, et ne réclama que sept cent cinquante mille drachmes (six cent quatre-vingt mille francs), ce qui est inexact.

SECONDE ACTION.
LIVRE PREMIER

I. Absens. Parti volontairement pour l’exil avant la condamnation, Cicéron présente comme une supposition ce qui réellement avait eu lieu.

III. Poena civium romanorum. Voir le développement de ces crimes dans la dernière Verrine, ch. 28 et suivant.

Avaritiæ supplicio communi. La restitution ou l’exil.

IV. Nobiscum. D’après une loi qui venait d’être portée cette année même par Pompée, les tribuns avaient recouvré le droit de traduire devant le peuple qui ils voulaient, et, entre autres, les juges prévaricateurs.

Datam avertisse. Voir plus bas, ch. 18.

V. Se privatum hominem. C’était un crime de lèse-majesté à un particulier de garder dans sa maison des ennemis publics : Verrès s’en était rendu coupable à l’occasion des chefs des pirates. Verrine dernière, ch. 39-52.

Proficiscar eo. Le crime Perduellionis ou de parricide contre la patrie, chez nous crime de haute trahison, emportait la peine capitale, et se jugeait dans le champ de Mars, devant tout le peuple assemblé. Tit.-Liv. I, 26. Cicéron, Discours pour Babirius.

M. Annio. Voir sur ces trois témoins, M. Mutins, L. Flavius, L. Suétius la dernière Verrine, ch. 7, 29, 59, 60, etc.

Munus ædilitatis. Cicéron, en sa qualité d’édile, magistrature qu’il tenait du peuple, avait le droit de parler au peuple du haut de la tribune.

IX. Comperendinatum. Le renvoi au surlendemain, comperendinatio, ordonné par la loi Servilia, portée, l’an 100, par le préteur C. Servilius Glaucia. Asconius prétend que, dans cette seconde plaidoirie, l’accusé parlait le premier et l’accusateur le dernier : le silence absolu de Cicéron sur cette circonstance la rend fort douteuse.

Glaucia. Ce Servilius Glaucia, instrument des fureurs du tribun Apuléius Saturninus, fut tué l’année où il porta cette loi.

Aciliam legem. La loi portée par Acinus Glabrion, d’après laquelle il n’y avait pas de Comperendinatio. Les juges étaient obligés de condamner ou d’absoudre dès la première action ; seulement dans le cas où la cause n’était pas assez éclaircie, ils pouvaient ordonner un plus ample informé.

X. Sacerdote. Sacerdos avait été préteur en Sicile un an avant Verrès.

XI. Menses mihi tres. Il paraîtrait que Cicéron fut obligé d’attendre pour accuser que les cent huit jours accordés à ce prétendu accusateur (voir première Action, ch. 2) fussent écoulés : il aurait ainsi perdu plus de trois mois.

Binis ludis. Les jeux Votifs et les jeux Romains. Voir Disc. précéd. ch. X.

XII. M. Papirio consuli. Cn. Papirius Carbon, partisan de Marius, consul pour la seconde fois, en 84, avec L. Cornélius Cinna, pour la quatrième. Les questeurs recevaient des tribuns du trésor l’argent pour la solde des troupes, les frais de la maison du préteur etc., ils recevaient aussi les tributs des provinces et les envoyaient aux questeurs de Rome.

XIII. Dissentio civium. C’était, en 84, au milieu de la guerre atroce de Marius et de Sylla qui dura de 90 à 82.

XV. Cn. Dolabella. Cn. Dolabella, préteur de Rome, en 81, administra l’année suivante la Cilicie et la Pamphylie. En 78, accusé de concussion par M. Emilius Scaurus, il fut condamné sur la déposition de Verrès. Voir ch. 30, 38, et le Disc. pour Quintius.

XVIII. Mandata sunt. Voir Callimaque, Hymne à Délos.

Persae. Voir Hérodote, VI, 97.

XIX. In Asiam. L’Asie Mineure, gouvernée par C. Néron.

Romam deferri. Un préteur n’avait pas le droit de juger un questeur d’un autre préteur : dans ce cas, l’affaire devait être portée au sénat ou au peuple.

Contra quæstorem. Les questeurs de Rome, lorsqu’ils avaient condamné un accusé, s’emparaient de ses effets et les faisaient vendre à l’encan.

XX. Aspendum. Ville de Pamphylie, sur l’Eurymédon, à 60 stades de la mer ; colonie d’Argos : cette ville a disparu.

Intus canere. On disait d’un joueur de luth, intus canit, lorsqu’il touchait les cordes de la main gauche et si légèrement qu’il n’était entendu que de lui seul et de ceux qui étaient le plus près de lui ; foris canit, lorsqu’il touchait de la main droite et avec force. De là, le proverbe ictus canit appliqué à ceux qui font leurs coups à la sourdine.

XXI. L. Mummio. On sait que ce L. Mummius, consul et vainqueur de Corinthe, en 146, avait si peu le sentiment des beaux-arts qu’il menaça ceux qu’il chargeait de transporter à Rome les chefs-d’œuvre de la Grèce de les forcer, en cas d’avarie, à en fournir de pareils.

P. Servilius. P. Servilius consul en 79, triompha des pirates, en 74, et reçut, pour avoir pris leur capitale, le surnom d’Isauricus.

XXII. Ornamento urbi. Verrès avait prêté ces statues à Hortensius, aux Métellus, pour orner le forum pendant les jeux.

Comitiumque. Lieu du forum, près de la curie ; là, étaient les rostres ; là, se tenaient autrefois les comices par curies : il y avait encore un autre Comitium hors de la ville, dans le champ de Mars, destiné aux comices par centuries.

XXIII. Fabulas omnes. C’était la coutume générale à Rome de tenir des livres de recette et de dépense ; elle cessa quand on fit servir ces registres contre les accusés.

De Antonio falsa. Antoine, l’orateur, père d’Antonins Créticus, et grand-père du triumvir. Voir le De Orat., II, cap. 23.

Usque ad M. Terentium. En 73, l’année même où Verrès passa comme préteur en Sicile.

XXIV. Asiae provinciae. La province d’Asie avait pour bornes au N. la Bithynie, à l’O. la Propontide et la mer Égée, au S. la Lycie, à l’E. la Pamphylie.

Regem Nicomedem. Nicomède, roi de Bithynie, mourut sans enfants, en 74, lorsque Verrès était préteur de Rome, et laissa par testament son royaume au peuple romain. Eutrop. VI, 6.

Regemque Sadalam. Sadala, roi de Thrace, différent de celui qui est nommé par César, Guerre Civ. ni, 4. Voir Tit.-Liv., XLX, 42 ; Ovid., de Pont., II, 9 ; et Tacit., Ann., II, 64.

XXV. Cum patre habitaret. Elle habitait chez son père, probablement à cause de l’absence ou de la mort de son mari. Cicéron la désigne par le mot mulier.

XXVI. Graeco more. Les Grecs, à chaque coup qu’ils buvaient, nommaient les dieux, leurs amis, etc.

Majoribus poculis. Nonnius entend qu’ils se provoquaient à boire plus copieusement. Les Grecs buvaient d’abord dans de petites coupes et, ensuite, dans de plus grandes, ce qu’ils annonçaient par ces mots τὴν μείζονα αἰτεῖν.

XXVII. Ille Hadrianus. C. Fabius Hadrianus, préteur en Afrique du temps de Sylla, en 82.

XXVIII. Ordinis sui. De la compagnie des huissiers ou de l’ordre des affranchis : c’était parmi ces derniers qu’on prenait les huissiers des consuls et des préteurs.

Accensus. Les Accensi remplissaient les fonctions d’huissiers auprès des magistrats. C’était autrefois un grade de la milice romaine qui fut remplacé par les Velites.

XXIX. Bellum relinqueret. Peut-être la guerre avec les pirates du mont Amamus, vaincus plus tard, en 51, par Cicéron, préteur de Cilicie. Voir ses Lettres, XV, 4.

XXX. Jam, jam Dolabella. Voir, sur ce morceau, Quintilien, IX. 1.

XXXII. Legitimum tempus. La loi Smilla défendait de poursuivre les magistrats tant qu’ils étaient en fonctions.

XXXIII. in illud asylum confugisset. Voir, sur le droit d’asile du temple d’Éphèse, Strabon.

XXXIV. Lanae publicae. Les laines de Milet étaient fort estimées. Virg., Georg. III, 306 ; Pline, VIII, 73.

L. Magio et L. Rabrio. Ils avaient quitté l’armée de Marius pour passer auprès de Mithridate, qui les envoya en Espagne à Sertorius.

XXXV. L. Murenae. Après le départ de Sylla, il avait fait la guerre à Mithridate avec succès, ce qui lui valut le triomphe, en 74. C’est le père du Muréna défendu par Cicéron.

Februarium. Mois consacré par le sénat à entendre les députés des provinces.

Circum pedes. Assis aux pieds de leur maître pendant qu’il dînait. Sénèque, de Benef., III, 27.

Litura. Tous les interprètes entendent ce mot et Cicéron s’en sert souvent dans le sens de rature : Binet croit qu’il désigne seulement une ligne tracée au bas d’une page.

Peculia. Argent que gagnait l’esclave pendant les moments que lui laissait son maître ; il s’en servait quelquefois pour acheter un esclave, vicarius, qui le remplaçait.

XXXVIII. Corias pour les tentes, Tit—Liv. V, 2… cilicia, pour faire des casaques à l’usage des camps… saccos, servant aux siéges des villes pour amortir les coups des machines.

XXXIX. P. Tadio. Lieutenant de Verrès en Sicile. Verrine II, 20.

XL. Praeturam. Verrès fut préteur de Rome, en 74, sous les consuls L. Licinius Lucullus et M. Aurelius Cotta. Sartorum. L’entretien des édifices publics regardait les censeurs ; mais comme la censure avait été supprimée depuis l’an 86, les consuls avaient chargé de ce soin Verrès et un autre préteur.

Auspicato a Chelidone. On prenait les auspices en consultant les oiseaux : or Chélidon, qui signifie hirondelle, était aussi le nom de la maîtresse de Verrès.

In edicto. L’édit du préteur était une espèce d’ordonnance qu’il rendait à son arrivée dans le lieu de sa juridiction pour faire savoir quels principes il se proposait de suivre dans l’administration de la justice.

XLI. Neque census esset. Sur les registres du cens étaient inscrits, censi, ceux qui possédaient un certain revenu, depuis cent mille sesterces. La loi Voconia ne défendant d’instituer des femmes héritières qu’à ceux qui étaient inscrits, Asellus, qui ne l’était pas, crut pouvoir laisser sa succession à sa fille.

Legem Voconiam. Q. Voconius Sana, tribun du peuple, avait porté cette loi, l’an 169, sous le consulat de Q Martius Philippes et de Cn. Servilius Cépion. Pour l’éluder, on ne se faisait pas inscrire sur les registres du cens ; on en était également affranchi lorsqu’une donation, ou une succession était échue depuis les derniers censeurs. Voit Cicéron, de finib, II, 17 ; A. Gell., XX, 1 ; Périz Onius, dissert. de lege Voconia ; et Montesquieu, Esp. des lois ; XXVII.

A. Posturno, Q. Fulvio. Leur censure était antérieure de cinq ans à la loi Voconia.

XLII. Cornelia. Ces lois avaient été portées en 82 par le dictateur L. Corn. Sylla. Digest…, XLVIII, 10.

XLIII. Quid si plus legarit. Verrès, en ne comprenant pas cette clause de la loi Voconia dans son édit, fait bien voir qu’il n’a pas dessein de prendre une mesure générale, mais de dépouiller la fille d’Asellus.

XLIV. Filia. Tullia, qui, mariée à Dolabella, son troisième époux, mourut de suites de couches, en 45. Voir Lettres à Atticus, XII, XIII.

Togam praetextam. C’était le vêtement des femmes avant d’être mariées.

Translatitium. On appelait ainsi ce que dans son édit un préteur adoptait de l’édit de son prédécesseur, et edictum novum ce qu’il y changeait.

XLVI. Capite Anniano. Alors Verrès avait ôté la possession à celle qui possédait ; ici, au contraire, il la donnait au possesseur.

Jus tam nequans esse verrinum. Signifie également que le jus de verrat soit si mauvais, ou que la justice soit si mal rendue par Verrès. Sacerdos, prédécesseur de Verrés dans la préture, avait laissé après lui ce Verrès si méchant, ou bien, ce sacrificateur avait laissé vivre un si méchant verrat. Quintilien dit pour excuser Cicéron qu’il rapportait les plaisanteries du bas peuple : l’auteur du Dialogue des orateurs, ch. 23, est beaucoup plus sévère.

XLVII. At ille libertus. L’affranchi était toujours sous la protection de son ancien maître.

Libertinus signifiait, du temps de Cicéron, affranchi. et non fils d’affranchi ; il se dit en général, tandis que Libertus s’applique à l’affranchi par rapport à son ancien maître, à son patron.

XLVIII. Canibus suis. L’orateur appelle plaisamment chiens de chasse, limiers, les ministres des rapines de Verrès. Voir Verrine III, ch. 11.

XLIX. Aede Castoris. Ce temple s’élevait au pied du mont Palatin, dans la partie du forum la plus fréquentée, le sénat s’y assemblait souvent. Le dictateur Postumius le bâtit en exécution d’un vœu fait dans la guerre contre les Latins : son fils le dédia. Tite-Live, II, 42. L. Métellus Dalmaticus l’enrichit des dépouilles qu’il avait enlevées à l’ennemi.

L. Consulibus. L’an 80.

Consules. L’an 75. Depuis l’an 86, il n’y avait pas de censeurs ; aussi les consuls veillaient-ils à l’entretien des édifices publics.

Oportebat. Lucius Publius Junius étant mort, après s’être fait adjuger l’entretien son temple de Castor, l’entretien du temple fut confié à L. Rahonius, qui se trouvait un des tuteurs du fils de Junius : ceux-ci devaient donc lui remettre l’édifice en bon état.

LIII. Lucius Domitius Ahenobarbus, qui fut consul, l’an 54.

Principe juventutis. Simple éloge du temps de la république, mais qui devint un titre de distinction sous les empereurs.

LIV. Ducentis millibus. Cette somme que l’on faisait compter à Rabonius, sous prétexte de remettre d’aplomb les colonnes, devait en grande partie revenir à Verrès.

LIV. Digitum tollit. Signe qu’on enchérissait dans une vente publique, ou qu’on se portait adjudicataire.

LVIII. Obsoletius vestitunt. Les habits de deuil que portaient d’ordinaire les accusés.

Sine bulla. La bulle d’or suspendue au cou des enfants de famille libre, surtout des sénateurs et des chevaliers romains, supposait une certaine fortune. Junius, dont les biens étaient diminués, ne pouvait plus la porter. Les fils d’affranchis n’avaient autour du cou qu’une courroie.

LIX. Metelli manubiis. Les dépouilles de l’ennemi que Métellus avait déposées dans le temple de Castor.

Thensarum. Espèce de chars ou de brancards sur lesquels on portait les statues des dieux dans les processions : ils furent adoptés par Jules César pour son usage, et après lui par tous les empereurs. Suétone, in Cæsar., 76.

LX. Judicium publicum. C’était contraire à l’usage : le préteur de la ville ne présidait guère qu’aux jugements en matière civile.

Intercessisset. L’an 80, une loi de Sylla interdit toute autre magistrature à ceux qui avaient été tribuns du peuple. En 75, le consul C. Aurélius Cotte porta une nouvelle loi, appuyée par le tribun Q. Opimius, qui ouvrait de nouveau à ces magistrats la carrière des honneurs. L’année suivante, Verrès préteur de Rome, cita Q. Opimius comme coupable du crime de lèse-majesté, le condamna et confisqua ses biens.

Hominis nobilis. Catulus, alors chef du parti de Sylla.

Paucos homines. Curion, Hortensius, également du parti de Sylla, et, dans cette cause, opposés à Cicéron.

LXI. Subsortitione Juniana. Junius présidait le tribunal dans l’affaire d’Oppianicus : on l’accusait d’avoir usé de fraude lors du tirage au sort pour remplacer les juges récusés. En effet, Verrès avait altéré et chargé de faux noms le registre où étaient inscrits les noms des juges. Junius, quoique innocent, fut condamné pour le crime de Verrès.

Annulus aureus. Allusion à l’anneau d’or que Verrès, en Sicile, avait décerné publiquement à son secrétaire. Voir de Re frumentaria, ch. 80. Ces anneaux servaient à sceller les registres.

Decuria nostra. En vertu de la loi portée cette année même par L. Aurélies Colla, il y eut trois décuries, ou classes d’où l’on tirait les juges : celle des sénateurs, celle des chevaliers, celle des tribuns du trésor. Q. Curtius, juge trop ami de Verrès avait été récusé par Cicéron. Schütz suppose que ce Curtius présidait un autre tribunal, et qu’abusant de la faculté des remplacements subsortitionum, il appelait, pour former son conseil, les juges que Cicéron aurait le plus désiré avoir dans celui de Glabrion.

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LIVRE SECOND.

I. Causam populi romani. Le peuple romain redemandait à grands cris des juges sévères, et la condamnation de Verrès pouvait seule le rendre favorable aux commissions judiciaires tirées du sénat.

Temporis satis. La loi accordait vingt jours à l’accusateur pour exposer ses moyens : la première action en avait déjà pris neuf.

Atque adeo. Cet éloge de la Sicile est cité par Cicéron lui-même, de Orat., § 210, comme exemple de développement oratoire.

Princeps Sicilia En 262 av. J. C. la 3e année de la première guerre Punique, Messine se livra aux Romains ; son exemple fut bientôt suivi par les autres cités de l’île et par Hiéron lui-même.

Cellam penariam. Polybe et Strabon nomment la Sicile ταμεῖον τῆς Ῥώμης.

II. Italico. La guerre Sociale, commencée en 90 par la plupart des peuples de l’Italie, pour obtenir le droit de cité romaine. Voir Florus, II, 18.

Pro aerario illo. Le trésor public était divisé en trois trésors distincts : l’un où l’on déposait le vingtième de l’or et que l’on ne pouvait ouvrir que dans les plus grands besoins ; l’autre, destiné à fournir aux guerres contre les Gaulois ; le troisième, dont il s’agit dans ce passage, pour le service journalier.

III. Illum annum. L’an 78, où M. Lipides, préteur de Sicile, gouverna cette province avec autant d’avarice que de cruauté. Deux ans après, grâce à la faveur dont il jouissait auprès du peuple, il échappa à une accusation de concussion.

M. Antonii. C’est le fils de l’orateur et le père du triumvir : en 74, investi de pouvoirs fort étendus sur toutes les côtes, il ravagea la Sicile et plusieurs provinces. Battu par les Crétois, il mourut de douleur. On le surnomma Creticus.

IV. Patronos. Les Marcellus, les Scipion, les Métellus.

Consulibus. Pompée et Crassus.

Continentiam. Cicéron, questeur en Sicile, l’an 75, sous le préteur Péducéus, avait mérité l’amour des habitants.

Utriusque provinciae. La Sicile ne formait qu’une province gouvernée par un seul préteur ; mais elle était divisée en deux départements, dont chacun avait son questeur, celui de Lilybée et celui de Syracuse. Les quatre questeurs dont il est ici question, sont les deux de Verrès, et les deux de Métellus, son successeur.

V. Mamertinam. La ville s’appelait Messine, et les habitants Mamertins. Pompée supprima le scandale de ces apologies forcées et officielles, où souvent le député était la victime du spoliateur qu’il était chargé de louer.

Alto loco. Voir de Signis, 63.

VI. Ad urbem. Dans certains cas, le magistrat était obligé de se tenir hors de Rome, comme le général qui attendait qu’on lui accordât le triomphe. On peut voir par ce passage que les préteurs de Rome ne tiraient au sort qu’en sortant de charge, les provinces qu’ils devaient gouverner ; les consuls au contraire tiraient au sort, avant d’entrer dans l’exercice du consulat, les provinces qu’ils devaient un an plus tard régir avec le titre de proconsuls.

Uno anno. La durée de la préture était d’un an. Verrès ne pouvait prévoir que la sienne serait prolongée parce que Arrius ne viendrait pas lui succéder.

Ex nomine istius. C’était la coutume des Romains de tirer des augures soit du nom, soit de la personne de leurs magistrats. On disait alors : Verrés, tu balayeras la province, Verres, everres provinciam.

In quarto actu. Le premier acte du drame était la questure de Verrès ; le second, sa lieutenance en Asie ; le troisième, sa préture de Rome ; le quatrième, sa préture de Sicile ; enfin le cinquième, l’accusation présente dont sa condamnation devait être la catastrophe.

VIII. Q. Caecilii Dionis. Dion avait pris ce surnom par reconnaissance pour Quintes Cécilius Métellus, qui l’avait fait admettre au nombre des citoyens romains.

In Macedonia. M. Terentius Métellus fut, l’an 71, gouverneur de Macédoine, et, au retour, reçut les honneurs du triomphe.

Legis exceptio. La loi défendait à l’accusateur d’appeler comme témoin le patron de l’accusé.

X. Q. Mucii. Le Scévola qui gouverna l’Asie avec tant d’intégrité que les habitants instituèrent des fêtes en son honneur. Voir ch. 21.

XI. Præaefectum. Titre souvent purement honorifique et sans fonctions, donné à des personnes qui suivaient le préteur.

XII. Nemo intercedere possit. Dans les provinces : mais à Rome un tribun pouvait s’opposer au décret d’en préteur.

Octavius Balbus, renommé pour son intégrité. C’était un des juges de Verrès ; Cicéron en a tait un interlocuteur de son dialogue de la Nature des Dieux.

XIII. Ex P. Rupilii decreto. P. Rupilius Lupus, d’abord fermier des domaines, puis consul en 132, défit les esclaves révoltés, et, de concert avec dix députés, régla les loi des Siciliens. — Les Romains envoyaient d’ordinaire dans les pays nouvellement conquis dix députés, pour régler les lois et l’administration.

XV. Dica, δίκη, action, procès. Sortiri dicas, tirer au sort le rang dans lequel les causes seront appelées et plaidées.

XVII. Ad horam decimam. Deux heures avant la nuit : les Romains divisaient le jour en douze parties égales.

XVIII. Illo foro. Ce mot, comme conventus, signifie ressort, étendue de juridiction. Les questeurs allaient, sur l’ordre du préteur, dans tous les départements de la province : tel est à peu près l’usage des grands juges, en Angleterre.

Communem æstimationem. On devait répartir entre toutes les villes de Sicile la somme à laquelle serait condamné Verrès.

XIX. Cohors. Cohorte prétorienne, qui plus tard désigna uniquement les gardes de l’empereur, indique ici les officiers de la suite du préteur.

XX. Pæne alterum filium. Le gendre de Verrès, homme de bien, qu’il ne faut pas confondre avec le jeune Verrès, que Cicéron nous présente souvent comme le digne fils d’un tel père.

Pseudothyrum, Ψευδόθυρον, porte dérobée.

XXI. Buleuterium. βουλευτήριον, lieu de délibération du sénat — le sénat.

Marcellea. Fêtes en l’honneur de Marcellus, d’abord vainqueur et ensuite protecteur de Syracuse.

C. Marcelli. Le Marcellus, qui, préteur en 77, après Lépidus, répara les vexations de son prédécesseur.

Mucia. Fêtes en l’honneur de Q. Mucius Scévola, dont il a été parlé, ch. 10.

O Verrea prceclara ! … eversum. Jeux de mots tirés du rapport qui existe entre le verbe verro et le nom de Verrès.

XXII. Unctior. Allusion à l’usage qu’on faisait d’huile dans les académies et les palestres.

XXIII. Illam suam Syracusanam. Il faut sous-entendre cantilenam ou fabulam, Verrès répète la même chanson, ou le même rôle qu’à Syracuse.

Procuratores. Les fondés de pouvoir qui agissaient pour Épicrate, et, par leur intervention, empêchaient Verrès de saisir les biens.

XXVI. Glabrionis litteris, ac lege. Un ordre de Glabrion, président du tribunal, et la loi Cornélia, de repetundis, autorisaient Cicéron à faire toutes les informations, à recueillir les pièces, à citer les témoins utiles à l’accusation.

XXIX. Conventu Syracusano Réunion de citoyens d’élite que les magistrats, dans les provinces, appelaient sur la place publique pour les assister dans l’administration de la justice, et auxquels ils confiaient les affaires privées ; c’est parmi eux qu’ils choisissaient les membres de leur conseil.

XXX. Age, dic. Verrès adresse la parole à Sopater.

XXXI. Februario mense. Le mois de février était consacré à donner audience aux députations des nations étrangères. Verrés, sans talent, sans éloquence, ne viendra au sénat que dans un mois où il pourra vendre fort cher son suffrage.

Bellum Cretensibus. Les Crétois soulevés avaient remporté quelques avantages, et demandé à Rome le maintien de leurs anciens droits. Pompée et une grande partie du sénat leur était favorable ; Hortensius et Métellus consuls désignés, voulaient la guerre, et réussirent à la faire déclarer. Hortensius en céda la conduite à son collègue qui soumit l’île entière et y gagna, outre les honneurs du triomphe, le surnom de Creticus

Liberet Byzantios. Hortensius désirait aussi que l’on affranchit Byzance et qu’on lui permit de se régir par ses lois ; ce qui fut exécuté en vertu d’une loi proposée en 58, par Curion tribun du peuple.

Regem appellet Ptolemaeum. Un troisième vœu du même parti était de remettre sur le trône cet indigne Ptolémée, flétri du surnom de αὐλητὴς, joueur de flûte, et que ses sujets avaient détrôné. Réfugié à Rome, il semait l’or parmi les sénateurs pour qu’ils lui rendissent sa couronne : de là, de nombreuses intrigues pour ou contre une restauration en Égypte ; les livres sibyllins s’y opposaient : et d’ailleurs, à qui confier la conduite d’une entreprise aussi lucrative, à Lentulus ou à Pompée ?

Trium judicium. Les lois de Sylla avaient réglé que les chevaliers et le peuple ne pourraient récuser que trois juges ; les sénateurs en pouvaient récuser un plus grand nombre.

XXXII. Bulbum… Stalenum. Deux juges peu scrupuleux dont il est beaucoup parlé dans le discours pour Cluentius

Cera. Allusion à une fraude employée par Hortensius. Voir Divinatio, cap. 7.

XXXIV. Summam virtutem Pompée avait résolu de punir les Thermitains d’avoir favorisé le parti de Marius : Sthénius prétendit les avoir excités à suivre ce parti, et s’offrit pour eux au supplice, comme étant le seul coupable. Pompée, touché de ce beau dévouement, leur pardonna.

XXXV. Stesichori. Poète qui florissait 612 ans avant J. C. Stesichorique graves camoenæ dit Horace, od. IV, 9.

XXXVI. Communia. Allusion maligne à l’épouse de Dorothéus. C’était du reste un proverbe grec : τὰ τῶν φίλων κοινά : Tout est commun entre amis.

XXXIX. Id temporis erat. Un sénatus-consulte rendu avant ou après le coucher du soleil était nul. Aussi, dans le sénat de Rome, où les orateurs pouvaient prendre pour développer leurs opinions autant de temps qu’ils en voulaient, estimait-on la faconde de certains hommes qui, pour empêcher un vote, occupaient jusqu’au soir la tribune.

XLI. Vertit stylum. On se servait pour écrire d’un style : avec la pointe on traçait des caractères sur des tablettes enduites de cire ; avec l’autre extrémité, qui était large et aplatie, on pouvait effacer ce qu’on avait écrit. De là, ce précepte d’Horace : Saepe stylum vertas. Sat. I, 10, 72.

XLII. Ne absentium nomina. Ce n’était, à ce qu’il paraît, dans les provinces, qu’une prescription équitable que le droit n’avait pas encore rendue obligatoire pour tous les magistrats.

XLIII. Palatina. Une des quatre tribus de la ville, dans lesquelles étaient les citoyens les moins riches et les moins considérables.

XLIV. Cn. Dolabella. C’est le même dont Verrès avait été lieutenant. Ce Philodamus est un autre que celui de Lampsaque.

XLIX. Nuper. L’an 95, Caius Clodius, qui avait déjà été édile quatre ans auparavant, était préteur de Reine.

XLIX. Triginta annis. À cet âge on pouvait, à Rome, être nommé sénateur.

De quaestu. Toute fonction basse et déshonorante était interdite aux sénateurs romains, sinon par la loi, au moins par l’opinion.

De censu. Il fallait, pour être sénateur à Rome, posséder des biens d’une valeur d’au moins huit cent mille sesterces, 164, 000 fr.

LI. Jovis sacerdotem. Timoléon, après avoir chassé, en 346, les tyrans de toute la Sicile, institua cette dignité de prêtre de Jupiter Olympien. Ce pontife, appelé l’esclave de Jupiter, servus Jovis, était annuel, et l’on désignait les années par son nom, comme, à Rome, par le nom des consuls.

Theomnastus. On retrouvera ce Théomnaste, de Signis, chap. 66.

LII. Eximant. Les Grecs divisaient leur mois qui était lunaire, en trois parties ou décades : les deux premières étaient complètes et, par conséquent, de dix jours chacune ; mais la troisième, selon le retour de la lune, était ou plus courte ou plus longue d’un jour ou deux. Les jours retranchés s’appelaient ἐξαιρεσίμους, exemptos ; ceux qu’on intercalait dans le mois, ἐμβολίμους, intercalatos. Verrés, extrême en toutes choses, alla jusqu’à retrancher quarante-cinq jours, et annonça que le jour qui devait être les ides de janvier, le 13 janvier, deviendrait les calendes de mars, le 1er mars.

Diebus… quindecim. Hérodotus était revenu le 14 février, par conséquent quinze jours, à son compte, avant les comices qui se tenaient d’ordinaire aux calendes de mars. Mais, comme Verrès avait supprimé quarante-cinq jours, le 14 février était, pour les habitants de Céphalède, le 31 mars, et les comices se trouvaient terminés depuis trente jours.

Hoc si Romae fieri posset. Cela eut lieu effectivement à Rome, mais pour un autre motif. Par suite de la négligence ou des erreurs des pontifes, qui avaient aussi le droit d’intercaler des jours, l’équinoxe de printemps tomba, du temps de Cicéron, presque dans l’été : Jules César fit disparaître cette confusion, et, avec le secours de l’astronome Sosigène, régla de nouveau le cours de l’année.

Dies XLV. Cicéron, pour rendre parfait le rapport qu’il établit, suppose quarante-cinq jours entre les jeux du Cirque et ceux de la Victoire, quoiqu’il n’y en eût réellement que trente-sept.

LIII. Censores. Ils étaient créés par les habitants des provinces, deux pour chaque ville : leurs attributions étaient d’établir le cens des citoyens et de fixer ce que chacun, d’après sa fortune, devait payer à la cité.

LIV. Athenionem. Chef des habitants de Drépane révoltés, et d’esclaves fugitifs ; il se fit reconnaître roi, mais ne jouit de sa dignité que quelques jours ; il fut défait par M. Aquilius, l’an 99, et périt dans le combat. Voir Florus, III, 19.

LV. Ordo aliquis. Les censeurs étaient pris dans tous les ordres de l’État.

LVII. Cum litteris. Des lettres qui apportaient de l’argent à Métellus ; des lettres de change, comme les appelle ailleurs Cicéron.

CXX millia. Somme trop faible pour l’épithète pergrandem, à moins qu’elle n’ait été exigée de chaque ville en particulier, ce qui semble contredit dans les lignes suivantes. Schutz pense que la leçon «  sestertium vicies  » (410, 000 fr.) exprimée par XX dans les manuscrits, aura donné lieu à l’erreur des copistes.

LXI. In decumis vehementior. Voir, de re frumentaria, comment Cicéron réfute ce moyen de défense.

LXII. Togatum. Les citoyens romains qui, en Sicile, s’adonnaient à l’agriculture ou à l’éducation des troupeaux.

LXIII. Sotera. Les Romains, qui ne connaissaient pas encore le mot salvator étaient obligés d’avoir recours à la périphrase, qui salutem dedit, pour exprimer dans leur langue l’expression grecque σωτήρ.

LXIV. Duo soli absoluti. C’étaient sans doute Péducéus et Sacerdos.

LXV. Tyndaritani, etc. La ville de Tyndaris avait été fondée par Castor et Pollux, fils de Tyndare ; Enna, près de laquelle Proserpine avait été enlevée ; Herbite, dont on trouve encore aujourd’hui les ruines.

Bellum illud prope soli. Mithridate, en 85, commença la guerre par le massacre de tous les Romains qui se trouvaient en Asie : Cassius Aquillius et Oppius furent tour à tour défaits ou mis à mort : les Rhodiens, fidèles à l’alliance romaine, battirent plusieurs fois sur mer le roi de Pont et le forcèrent d’abandonner le siège de leur ville. Cette guerre, qui recommença jusqu’à trois fois, ne fut terminée qu’en 63, par la mort de Mithridate.

LXVI. Defendere. Cependant ces mêmes Rhodiens n’hésitèrent pas, lorsqu’ils s’emparèrent de Chalcis, à renverser et à mutiler les statues de Philippe. Voir, sur les statues élevées et abattues par les Athéniens, Tite-Live XXXI, 23, 44.

Fæderata. Les deux seuls états siciliens unis aux Romains par un traité, étaient Taurominium et Messine, Voir de Re frumentaria, 6.

LXVIII. Decem millia. Total de la population de Centorbe.

LXX. In scriptura. Les particuliers, lorsqu’ils voulaient envoyer leurs troupeaux dans les pâturages de l’État, étaient obligés de faire inscrire le nombre de têtes de bétail chez le fermier qui s’était rendu adjudicataire de cette partie des revenus publics : cette inscription, qui servait de base à la perception du droit de pacage, avait fait nommer cet impôt, ainsi que la ferme qui en avait la régie, Scriptura.

Pro magistro Vice-administrateur, subdélégué du magister, ou administrateur en chef de l’association. Ces traitants, dont le chef en Sicile était Carpinatius, avaient à ferme la plupart des impôts payés par les Siciliens.

LXXI. Ab homine. Le préteur L. Aurélius Cotte. qui, par sa loi portée cette année même, 70, fit rendre en partie l’administration de la justice aux chevaliers romains.

LXXV. Scribit H-S LX. Le raisonnement demande 60 mille sesterces, 12, 300 fr, c’est-à-dire, le vingtième des exportations, évaluées à douze cent mille sesterces, 246, 000fr., que l’orateur suppose composées uniquement d’objets volés par Verrès.

LXXVI. Non solum consulibus. Sous tels consuls signifiait en telle année.

LXXVII. Servus societatis Les fermiers publics avaient pour commis ou pour secrétaires des esclaves attachés à la ferme.

LXXVIII. Caudam illam Verris. Nous n’avons pas cru devoir ne point traduire fidèlement ce calembour, tout grossier qu’il soit, un traducteur n’ayant pas le droit d’épurer son auteur, surtout dans des fautes qui sont contre le goût plutôt que contre l’honnêteté.

Ingrati in deserendo. Cicéron insinue assez clairement qu’Hortensius avait reçu des présents de Verrès, ce qui était vrai. Verrès lui avait donné, entre autres, un sphinx d’airain d’un grand prix. On sait la réponse que suggéra ce sphinx à Cicéron. Hortensius ayant dit à l’accusateur de Verrès qu’il n’entendait pas ses énigmes : Vous devriez cependant les entendre, lui répondit-il, puisque vous avez chez vous le Sphinx.

LIVRE TROISIÈME.

VI. Impositum vectigal est certum. Une somme d’argent pour payer les troupes ou pour d’autres objets, qu’on est tenu de donner tous les ans, et qui est toujours la même. Ce tribut est appelé fixe par rapport à la dîme dont il sera parlé tout à l’heure, laquelle varie selon la récolte.

Perpaucæ Siciliæ civitates sunt bello… subactæ. L’orateur dit très peu, parce qu’il veut ménager les Siciliens dont il était ami : on sait d’ailleurs par lui même que ces villes étaient au nombre de dix sept. Les territoires de ces villes étaient devenus la propriété du peuple romain par droit de conquête ; il aurait pu en chasser les anciens habitants et y en établir d’autres. Il les y conserva, mais à condition que les territoires seraient affermés par les censeurs.

Fæderatæ civitates. Les villes libres alliées doivent être distinguées des villes libres, fédérées. Les premières étaient celles qui se gouvernaient par leurs propres lois sans être assujetties à aucun tribut ; les secondes se gouvernaient aussi par leurs propres lois, mais étaient soumises à un tribut quelconque, en vertu d’un traité, ex fædere ; de là on les appelait fæderatæ.

Mamertina et Taurominitana. Dans le discours sur les Supplices, ch. 22, Cicéron joint à ces deux villes celle de Nétum.

Lege Hieroniea. Hiéron, second du nom, ancien roi de Syracuse et maître de toute la Sicile. Il la gouverna, pendant un long règne, avec beaucoup d’équité et de douceur, et fut constamment l’ami des Romains.

L. Octavio et C. Cottae consulibus. Il y a des critiques qui, au lieu de consuls, veulent qu’on lise censeurs, parce que c’étaient les censeurs qui affermaient à Rome les revenus de la république. Mais, au défaut des censeurs, c’étaient souvent les consuls, et même les préteurs, qui étaient chargés de cette fonction.

IX. Non solum vita, sed etiam corpore atque ore significat. On voit, d’après ces mots, qu’Apronius devait être fort grand, et fort laid. S’il y a ici des personnalités trop fortes, on doit se souvenir que cet Apronius était un vil esclave, parvenu à la confiance de Verrès par toutes sortes d’infamies et de bassesses ; que jamais tyran subalterne ne déploya tant de cruauté, et ne commit des vols avec autant d’effronterie.

Accubante pretextato prætoris filio. On sait que chez les Romains, les enfants portaient la robe prétexte ou robe bordée de pourpre jusqu’à l’âge de seize ans. Les Grecs dansaient nus dans leurs repas de fête ; mais les Romains abhorraient cet usage. Voyez le Discours pour Muréna, chap. 6, et Quintilien, Instit. orat., lib. 1, cap. 2.

X. Da, quaeso, scribae. C’est à son secrétaire que Cicéron adresse ici la parole.

XI. Qui digito licitus sit. Dans les ventes, ceux qui voulaient mettre l’enchère levaient le doigt. Le rapport de digito et de manu a, dans le texte, un effet qu’on ne peut rendre en français.

Jubet recuperatores rejicere. Le préteur donnait des juges parmi lesquels chacune des deux parties pouvait en récuser un certain nombre.

XIII. Non modo rejiciundi sed etiam sumendi recuperatores. Mot à mot, non seulement de récuser, mais encore de prendre ; c’est-à-dire, de choisir parmi tous les juges, sans récusation.

Remove siculum magistratum. Si Verrès avait ordonné d’abord à ses ministres de prêter main-forte aux fermiers du dixième, s’il eût permis ensuite aux opprimés de se pourvoir devant les magistrats siciliens, son injustice serait moins criante ; mais en obligeant les magistrats siciliens à contraindre d’abord les agriculteurs à payer, ceux-ci ne pouvaient plus recourir, en dernière instance, qu’aux ministres de Verrès, c’est-à-dire à des juges corrompus, dont on n’espérait pas un arrêt équitable.

XVI. Adspice ædem Castoris. On voit, dans un des Discours qui précèdent, que Verrès avait fait d’immenses profits sur les réparations de ce temple.

Cn. Pompeius. On ignore s’il s’agit ici du grand Pompée ou de Cnéus Pompéius Strabo son père : je croirais que c’est plutôt de ce dernier qu’il est ici question ; il avait été préteur en 660.

M. Marcellus. Quelques manuscrits portent C. Marcellus.

Cerviculam jactaturum. Hortensius avait quelquefois en parlant un mouvement de tète affecté qu’on lui reprochait. Voyez Aulu-Gelle et Quintilien. C’est ce que Cicéron appelle, Orat., chap. 18, mollitia cervicum.

XX. Veneriosque servos. Ce titre particulier d’esclaves de Vénus semble désigner en général les esclaves des temples. Ils étaient aux ordres des préteurs. La ferme, ou l’association des publicains, avait aussi ses esclaves.

Ex locatione illa columnarum. Cicéron veut parler ici des colonnes du temple de Castor. Voyez seconde Action, livre I, ch. 54.

XXI. Medicum Cornelium. Ce Cornélius avait pris ce nom en devenant citoyen romain ; il s’appelait auparavant Artémidore ; il était de Perga, dans la Pamphylie, où Verrès avait été lieutenant. Voyez Seconde Action, livre I, chapitre 20.

XXIII. Quum ad eum Nymphodorus venisset Etnam. Etna était une ville située au pied du mont Etna, du côté du midi.

XXIV. Honestis et illustribus. L’épithète d’illustres se donnait aux chevaliers romains qui, sans être sénateurs, avaient l’espérance d’entrer un jour au sénat, portaient le laticlave, et souvent même prenaient part aux délibérations. Juste-Lipse a tort de dire que ce titre ne date que du règne d’Auguste : on en trouve de nombreux exemples dans la république.

Quod ego illi… pollicitus sum. Cicéron avait menacé Apronius de l’accuser après la condamnation de Verrès, comme ayant partagé ses vols et ses rapines. Telle est l’opinion de P. Manuce ; mais peut-être Cicéron veut-il dire simplement qu’il va parler enfin, dans ce Discours même, des crimes d’Apronius.

XXV. Tempestivum convivium. Cette expression se prenait toujours en mauvaise part ; c’était un repas de débauche, fait le jour, de die, avant l’heure prescrite par l’usage.

Eodem genere ac loco nati. Apronius probablement, ainsi que Timarchide, était affranchi, c’est-à-dire, peu éloigné de la condition d’esclave.

XXVII. Accepto lucro. Le mot lucrum, en termes de finances, signifiait une somme que le fermier des revenus de l’État demandait lorsqu’il proposait aux contribuables de leur remettre son bail : c’était ce qu’on appelle aujourd’hui un pot-de-vin. Quoiqu’on se servit autrefois de ce mot dans les négociations des fermiers généraux avec le contrôleur général et avec le roi, il ne nous parait pas encore assez ennobli pour l’employer.

XXVIII. Græci sacrilegi. L’orateur, sans doute, fait allusion ici à Tlépolème et à Hiéron, ces deux frères de Cibyre, qu’il dira, dans le Discours suivant, ch. 13, avoir été soupçonnés par leurs concitoyens d’avoir pillé un temple d’Apollon.

Repente Cornelii. C’est-à-dire, qui étaient devenus citoyens romains grâce à Verrès, et qui avaient pris son prénom : car Verrés se nommait Caïus Cornelius Verrès, quoiqu’il ne fût point de la famille Cornélia. — Cette opinion est celle de Manuce et de Grévius ; mais Desjardins prétend, au contraire, que tous ces Grecs devaient leur liberté à Sylla, qui avait affranchi, en leur donnant son nom, plus de dix mille esclaves de proscrits.

XXX. Pecuniam dare. Six cent mille sesterces, prix à peu près de 33, 000 médimnes de blé. Ce qui fait néanmoins une difficulté dans cet endroit, c’est que tantôt l’orateur parle comme si les 33, 000 médimnes avaient été payés en blé, tantôt comme s’ils avaient été payés en argent.

Quam H-S IƆ C postea. Six cent mille sesterces (75, 000 liv.) étaient à peu près le produit en argent de trente-trois mille médimnes de blé. Il fallait six boisseaux pour un médimne. Trente-trois mille médimnes se résolvent en cent quatre-vingt-dix-huit mille boisseaux. En incitant le prix du boisseau à trois sesterces, on a cinq cent quatre-vingt-quatorze mille sesterces, c’est-à-dire, six cent mille sesterces moins six mille : le boisseau était donc compté à un peu plus de trois sesterces.

XXXI. Ut probaret Apronius hoc triticum. Verrès faisait examiner le blé ; et quand il n’était pas assez bon à sa fantaisie ou à celle d’Apronius il faisait donner tant de sesterces par médimne. Nous voyons ici qu’il fait donner aux Agyriens trois sesterces, et non trois mille, comme le voudrait Paul Manuce. Ainsi, ou il faut lire sestertii tres, ou H-S III doit s’entendre de cette manière.

Et praeterea H-S LX. 7, 500 liv. Mais la somme est beaucoup moins forte qu’elle ne devrait l’être. Nous avons 30, 000 sesterces pour pot-de-vin des dîmes de l’orge, et 99, 000 pour les trois sesterces par médimne ; ce qui fait en tout 129, 000 sesterces, 16, 125 liv. Ainsi, au lieu de H-S LX, il faudrait écrire H-S CXXIX.

XXXII. Tritici medimnum XXVI. L’abbé Auger pense qu’il eût mieux valu mettre 26, 000 boisseaux au lien de 26, 000 médimnes, parce que, si le pot-de-vin eût monté plus haut que les dîmes mêmes, Cicéron l’eût fait remarquer comme il l’a déjà fait et comme il le fera dans la suite. Les deux mille sesterces (250 liv.) en sus étaient, sans doute, pour l’examen du blé. Mais la somme est bien forte, même en lisant boisseaux au lieu de médimnes. Dans 36, 000 boisseaux, il y a environ 4, 333 médimnes. Or, en exigeant trois sesterces par médimne, comme on a vu plus haut, on aurait 21, 999 sesterces.

XXXIII. Addicitur medintnum XXXV millibus. Quelques traducteurs pensent qu’il y a faute dans le texte pour les nombres. Les dîmes, l’année précédente, avaient été affermées 25, 000 médimnes. Or, c’est bien plus que la moitié de 35, 000. L’auteur dit, il est vrai, fere dimidio.

Pro medimum XXXV referri XXXVI et CCCC. C’est-à-dire que, par une convention secrète, le bail fut réellement adjugé à 31, 400 médimnes.

XXXV. Publica auctoritate defendimus. Cicéron lui-même défendit les décrets pendant son consulat : les enfants des proscrits, à qui le dictateur avait ôté le droit de solliciter les charges, demandaient à être rétablis dans tous leurs privilèges, sous le consulat de l’orateur romain ; il s’y opposa, et il maintint l’ancien règlement.

XXXVI. In decumis Segestensium. Ségeste était une ville franche immunis ; comment donc Verrès a-t-il exigé des dîmes de cette ville, ou comment, s’il l’a fait, Cicéron ne le lui reproche-t-il pas ? Cette ville apparemment cultivait des fonds hors de son territoire, et c’était pour ces fonds qu’elle devait des dîmes ; ou bien des étrangers faisant valoir sur son fonds, devaient des dîmes au peuple romain.

Hoc nomine videtis tritici medium modium CIƆ CIƆ CIƆ de capite esse demta. Verrés avait donc déclaré n’avoir affermé les dîmes de Ségeste que 2, 000 boisseaux de blé.

Ad aliam quaestionem… pertinere. Cicéron menace ici Verrès de le citer devant le tribunal qui connaissait des crimes de péculat.

XXXVII. Medimnum II millia. 2, 000 médimnes font 12, 000 boisseaux. Il fallait donc que le boisseau ne fût compté que 2 sesterces et demi, pour que 12, 000 boisseaux pussent équivaloir à 30, 000 sesterces.

Sejuncta a Sicilia. Ainsi l’île de Lipare et la ville du même nom, quoique ne faisant point partie de la Sicile, étaient comprises dans le ressort du préteur de Sicile.

XXXIX. Sext. Vennonio datam. Il paraît que ce Vennonius eut la ferme d’Amestra la seconde année. Ce passage et plusieurs autres des Verrines, montrent que les baux se renouvelaient tous les ans.

H-S MD. Il y a une erreur dans le texte. Plusieurs éditions portent 12, 000 sesterces, et d’autres 15, 000. L’erreur vient d’une altération dans les lettres qui désignent les nombres.

XLI. Non solum legum ac judiciorum. Nous voyons, dans les plaidoyers pour Cluentius et pour Rabirius Postumus, que les sénateurs étaient assujettis à des lois auxquelles ne l’étaient pas les autres citoyens.

XLIII. Sexies tantum, quam quantum satum sit. C’est-à-dire presque toute la récolte, puisque, suivant Cicéron, le plus fort produit des terres en Sicile, était au décuple.

Letinis. On ne trouve point de ville du nom de Letum en Sicile. Il faut peut-être lire dans le texte Ictinis, d’aprés Pline, qui a écrit Ictenses, III, 8 ; ou Netinis d’après Cicéron lui-même, Verrine IV, 26.

XLIV. Lecti sternerentur. C’est-à-dire, des tentes, sous lesquelles il y avait des lits pour le repas.

XLV. L. Medimnum. Le latin porte 50, 000 médimnes, ce qui est la même chose que 300, 000 boisseaux, puisqu’il fallait 6 boisseaux pour faire un médimne. 50, 000 sesterces, 6, 250 livres.

XLVI. Potius etiam adjuverunt. Les Léontins ne faisaient-ils valoir ni dans leur pays, ni ailleurs ? Alors on voit bien comment Apronius n’a pu leur nuire ; mais on ne voit pas comment ses rapines ont pu leur être utiles. Cicéron probablement ne croyait pas nécessaire de s’expliquer davantage pour ceux à qui il parlait.

XLIX. Quum lege Hieronica venirent. Sans doute, dans les années où l’assurance d’une récolte abondante permettait de porter la dîme aussi haut, en suivant la loi juste d’Hiéron qu’elle était portée d’après la loi injuste de Verrès.

L. Hoc corollarium nummorum. Corollarium était, suivant Varron, ce qu’on ajoutait à ce qui était dû. Ce mot est formé des petites couronnes (a corollis) que l’on donnait aux acteurs sur le théâtre, lorsqu’on en était content.

Accessiones ad sisgulas decumas. L’orateur parle d’une nouvelle malversation de Verrès. En affermant les dîmes de chaque peuple, il exigeait par dîme deux ou trois mille sesterces, 150 ou 225 livres. Pline compte soixante-douze peuples en Sicile ; cela faisait donc en un an 144, 000 sesterces, en ne prenant que deux mille sesterces par dîme et en trois ans 432, 000. Mais on exigeait de quelques peuples trois mille sesterces : Cicéron fait donc monter la somme à environ 500,000 sesterces, 62,900 livres.

LVII. Ulla Salus servare posset. Les Romains, dans la guerre des Samnites, avaient élevé un temple à la déesse Salus.

Térence a dit dans sa comédie des Adelphes, ipsa si cupiat Salus Servare prorsus non potest hanc familiam, Adelph., act. IV, sc. VII.

LX. Sponsio facta est cum cognitore tuo. Cognitor, en latin, était celui qui agissait pour un homme présent et en son nom ; procurator, celui qui agissait pour un homme absent.

Cassianum judicem habebas. Lucius Cassius était célèbre par sa sévérité dans les jugements.

Quasi apud tres negotiatores metum valere. Trois commerçants pris parmi les citoyens romains que Scandilius demandait pour juges, et que redoutait Verrès, croyant qu’ils prononceraient sans crainte de son pouvoir.

LXII. Album Æmilium sedentem. Peut-être ne faut-il pas croire, comme Paul Manuce, que cet Émilius Alba fût un sénateur ; mais un huissier et crieur public, praeco. Les huissiers et les crieurs publics se tenaient ordinairement à l’entrée du marché, in faucibus macelli. Cicéron ne parlerait jamais d’un sénateur, quel qu’il fût, comme on verra qu’il parle d’Émilius.

LXV. Suo illo panchresto medicamento. Le mot Panchresto est dérivé de πᾶν, omne, et de χρηστὸν, utile.

Quam formulam octavianam. Octavius, un des juges, avait été préteur. On sait que les préteurs, dans toutes les causes, donnaient aux juges une formule suivant laquelle ils devaient juger et prononcer. Octavius, dans sa préture, s’était servi d’une formule que Métellus avait employée après lui à Rome, et qu’il employait encore dans sa province.

LXVI. Non reprehendo, quod adscripserit, Accessus. Il n’y avait que les magistrats distingués, consuls, préteurs, édiles, censeurs, qui ajoutassent à leur nom, en écrivant, le titre de leur place. Cicéron se moque de Timarchide, qui ajoute au sien celui d’huissier, et de quelques greffiers qui prenaient aussi ce ton.

Cum L. Vulteio. Vultéius. sans doute, était un officier de la suite du préteur Métellus, qui avait sa confiance. C’était, à ce qu’il semble, un homme de quelque considération.

LXVII. Metellum sapientem esse. Cet éloge d’homme de sens, Timarchide le donnait sans doute à Métellus comme à un homme qui n’avait pas un grand génie, à un homme d’un esprit ordinaire.

LXVIII. Nam quod scribit, Metelli filium puerum esse. On voit par là que Cicéron n’avait pas fait lire toute la lettre de Timarchide, qu’il en avait omis plusieurs articles, celui-ci entre autres. Mais des critiques pensent, d’après cet endroit, que le texte des chapitres 66 et 67 n’est pas complet.

LXX. Imperati tritici modium IƆ CC millia. On avait fixé, sur ces huit cent mille boisseaux de blé que les villes de Sicile étaient obligées de vendre au peuple romain, la quantité que chacune vendrait.

Prope centies et tricies. Le texte porte centies et tricies c’est une faute évidente, et il est clair qu’il faut lire trecenties et septuagies, trente-sept millions de sesterces. Trois fois douze millions deux cent mille font trente-six millions six cent mille, trente-sept millions moins quatre cent mille, c’est-à-dire, près de trente-sept millions de sesterces, 4,623,000 livres.

Quum posita esset pecunia apud eas societates. Les compagnies de fermiers en Sicile avaient de l’argent à verser au trésor public ; il était naturel qu’elles remissent à Verrès l’argent qui devait lui être payé par le trésor. Que faisait Verrès ? Il leur laissait cet argent, en tirant un intérêt de deux centièmes par mois, quoique l’intérêt ordinaire ne fût que d’un centième. Mais pourquoi ces compagnies souffraient-elles cette usure exorbitante ? Cicéron ne s’explique pas à cet égard.

LXXII. Publicanos usura sape juvisset. Usura, c’est-à-dire, usu pecuniae. Les fermiers des domaines publics devaient remettre des sommes au trésor ; le sénat quelquefois, pour les soulager, leur laissait ces sommes entre les mains, et ils ne les rendaient qu’après un certain terme. L’intérêt de l’argent à cette époque était de douze pour cent.

LXXVI. Vidimus huic ab aerario pecuniam numerari quaestori. Voyez, pour tous ces faits, le Discours où il s’agit de la questure, de la lieutenance et de la préture de Verrès, premier Discours de la seconde action.

LXXVIII. Primum pro spectatione. Il y avait des hommes chargés d’examiner si les monnaies étaient de bon aloi ; c’est ce qu’on appelait spectatio. Collybus était l’examen du rapport d’une monnaie d’un pays à celle d’un autre. On ne sait pas au juste ce qu’il faut entendre par cerarium. Desmeuniers observe avec raison que ce mot parait signifier ici l’enregistrement, les frais de registres.

LXXIX. De scenicorum corollariis. Cicéron, sans doute, parle ici de certains hommes qui, après avoir été acteurs, et s’être enrichis dans cette profession, avaient acheté une charge de greffier. Comme il est question d’acteurs, le mot corollarium a ici une force et une propriété singulières.

Decuriam emerunt. Les greffiers apparemment étaient partagés en plusieurs décuries.

In secundum ordinem civitatis. Il semble que ce devait être l’ordre des greffiers ; mais on sait que le second ordre était l’ordre équestre. Peut-être est-il question de citoyens qui, de l’ordre des greffiers, étaient passés dans l’ordre équestre. S’il y a ici quelque difficulté, elle est aisément levée par ces mots, se venisse dicunt. C’était une illusion de leur vanité.

In eo ordine. L’ordre des sénateurs.

LXXX. H-S tredecies. Nous avons vu plus haut que la somme totale remise à Verrès pour les trois années de sa préture montait à près de sept millions de sesterces. Or, deux cinquantièmes de trente-sept millions font un million cinq cent mille, moins quelque chose. Mais on faisait en¬core des déductions pour certains articles, ainsi qu’on le voit. Elles emportaient peut-être plus de 200,000 sesterces, et par là la somme se trouvait réduite à un million trois cent mille sesterces. 81,250 livres.

C. Catoni. Caïus Caton, petit-fils de Caton le Censeur, avait gouverné la Macédoine : il fut accusé de concussion, et condamné à sou retour de la province. Dix-huit mille sesterces, 2,230 livres.

Annulas aureos posuerunt. L’anneau d’or était ordinairement la marque des chevaliers romains ; il fallait un certain revenu pour être dans l’ordre équestre : or Verrès en avait ruiné beaucoup de cet ordre, qui se trouvaient dans l’assemblée où il décorait son greffier d’un anneau d’or ; à moins qu’il ne parle de citoyens romains riches, ruinés par Verrès, et qui avant cela ne portaient l’anneau d’or que comme une marque de richesse. On voit plus bas la preuve que l’anneau d’or n’était pas toujours la marque d’un chevalier romain.

LXXXI. Neque ex ternis denariis pendere crimen. Verrès n’était pas coupable précisément pour avoir estimé le blé douze sesterces, mais pour l’avoir estimé ce prix lorsqu’il valait beaucoup moins, et pour en avoir exigé une plus grande quantité qu’on ne lui en devait.

LXXXIII. Philomelione Ephesum ? Philomélium, ville de la Grande Phrygie. La distance de Philomélium à Éphèse était, dit-on, de deux cent trente mille pas, environ soixante-seize de nos lieues, et les chemins n’étaient pas faciles.

LXXXVIII. Cn. Pompeium. Pompée était alors (en 683) consul avec M. Licinius Crassus.

XCI. Quum esses pro consule. Marcellus n’avait pas été consul, il n’avait été que préteur ; mais souvent on envoyait dans les provinces, avec l’autorité proconsulaire, des citoyens qui n’avaient été que préteurs.

Provinciam afflictam et perditam. Par les concussions et les vexations de Lépidus, prédécesseur de Marcellus.

M. Antonii aestimationem. Nous avons déjà parlé plusieurs fois de cet Antonius, qui avait eu la commission de défendre les côtes maritimes avec un pouvoir illimité : il périt en faisant la guerre aux Crétois. — Plus bas, le mot judices, si on le conserve dans le texte, se rapporte au sénat et au peuple romain, peut-être faudrait-il lire judicio suo.

XCIII. De Sext. quidem Peducaeo. Cicéron avait été questeur sous ce Péduceus.

XCV. Consul es designatus. Hortensius était désigné consul pour l’an 684.

XCVI. Quid possumus contra ilium praetorem dicere. Ce préteur était Marcellus Aurélius Cotta. Qui monte… templum tenet. On appelait templum l’emplacement de la tribune aux harangues, parce qu’il avait été consacré.

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LIVRE QUATRIÈME.

I. Ullum Corinthium. Les Grecs et les Romains recherchaient avec passion ces sortes d’ouvrages. Ils pensaient que cet airain était un mélange de tous les métaux précieux, mis en fusion dans l’incendie de Corinthe. Mais l’expérience a démontré l’absurdité de cette opinion.

II. Verum etiam quemvis nostrum. Cicéron ne veut point paraître connaisseur. Les Grecs avaient cultivé et perfectionné les beaux-arts : les Romains les ignorèrent tous jusque vers le temps de Scipion l’Africain. Quoique le luxe et le goût des arts eussent déjà fait de grands progrès à Rome du temps de Cicéron, les citoyens qui voulaient se concilier les suffrages du peuple, affectaient encore le mépris du luxe, le goût de la simplicité, et un grand respect pour les mœurs anciennes.

III. Canephoræ. Aux fêtes d’Éleusis, de jeunes Athéniennes portaient sur leur tête des corbeilles mystérieuses qui étaient l’objet de la vénération publique ; on y renfermait les symboles sacrés dont l’inspection était interdite au public.

C. Claudius, cujus ædilitatem. Les édiles curules, institués l’an de Rome 388, avaient spécialement l’intendance des jeux de Cérès, des jeux Floraux et des grands jeux ou jeux Romains. La célébration s’en faisait à leurs frais. Comme les jeux étaient toujours précédés d’une procession solennelle où l’un portait en pompe les images et les statues des dieux, les édiles étaient chargés de tenir les rues et les places par où le cortége devait passer richement ornées de tapis, d’étoffes précieuses, de tableaux, de statues. Dans ces occasions, ils avaient recours à leurs amis, et même aux provinces où ils avaient quelque crédit. Ils devaient aussi fournir les chars et les chevaux pour les courses, les gladiateurs, et les prix décernés aux vainqueurs. C’était par la pompe de ces jeux, et par l’éclat de leur édilité qu’ils espéraient se frayer un chemin à la préture et au consulat. Le peuple donnait volontiers ses suffrages à ceux qui l’avaient amusé par de magnifiques spectacles ; et plusieurs prodiguèrent un immense patrimoine pour acquérir le droit d’épuiser les provinces. Cicéron, Verrine V, chap. 14, décrit les fonctions des édiles et les distinctions honorables qui leur étaient accordées.

Basilicas Par ce mot, Cicéron désigne les magnifiques édifices qui entouraient le forum, et les portiques sous lesquels les centumvirs rendaient la justice. Ce n’est que dans la basse latinité qu’on a donné le nom de basiliques aux édifices religieux.

V. Dabatur enim de publico. Auguste assigna le premier des appointements aux proconsuls. Dans l’ancienne république, on ne leur en donnait point ; mais l’État fournissait abondamment aux dépenses et à l’entretien de leur maison. À défaut de traitement, le pouvoir sans bornes dont ils jouissaient, la perception et la répartition des impôts, les emplois multipliés dont ils avaient la disposition, étaient pour eux la source de fortunes immenses. Nous voyons dans Cicéron, in Pisonem, ch. 35, que Pison, envoyé proconsul en Macédoine, avait reçu pour son équipage dix-huit millions de sesterces (4,500,000 fr.).

Sanxerunt ne quis emeret mancipium, etc. On lit dans Athénée, liv. II, que Scipion Émilien ne voulut pas user du bénéfice de cette loi. Lorsqu’il se rendit en Afrique pour y régler la succession de Masinissa, un des cinq esclaves qu’il menait avec lui vint à mourir : il écrivit à Rome pour qu’on en achetât, et qu’on lui en fit passer un autre.

VIII. Cybea. Ce mot vient du grec κύβος, qui veut dire cube. On avait probablement donné ce nom au vaisseau dont il s’agit ici, parce qu’il était extrêmement large.

X. Qui tamen quum consul fuisset, condemnatus est. C’est un grand exemple de sévérité qu’un homme de cette importance ait été condamné pour un objet aussi modique ; mais il avait été vaincu honteusement par les Scordisques, sur les bords du Danube. Il se peut que sa mauvaise conduite dans la guerre, et sa défaite, aient été le véritable motif du jugement prononcé contre lui

XI. Quo L. frater meus, etc Cicéron n’avait qu’un frère, Quintus Cicéron. Lucius était fils de Lucius Cicéron, oncle paternel de l’orateur. Mais chez les Romains on appelait frères les enfants des frères. Frater noster, cognatione patruelis, amore germanus. (De Finibus, V, I. ) Lucius était homme de lettres et fort attaché à son cousin. On peut voir dans les Lettres à Atticus, l, 5, combien Cicéron l’estimait et quels regrets lui causa la perte de ce parent.

Cujus beneficio in hunc ordinem venimus, etc. Le peuple ne nommait pas les sénateurs, mais il accordait les magistratures, et ces magistratures donnaient entrée au sénat.

XII. Peripetasmata. C’étaient des tapis à grands personnages en laine et en or. Les premiers avaient été faits pour Attale, roi de Pergame, qui en fut l’inventeur. (Plin. VIII, 48.)

XII. Phalera. Probablement des plaques d’or ou d’argent qui pendaient sur la poitrine.

XIII. Hosce opinor Cybyra. Cicéron n’affirme point le fait. Il en était pourtant instruit, mais il ne voulait point paraître s’être trop informé de la conduite de deux misérables, tels que ces deux frères.

Cum inanibus syngraphis, etc. Souvent des hommes qui étaient appelés dans une province par des affaires personnelles, obtenaient une légation qui les attachait au proconsul. Il paraît que Verrès voulant en obtenir une, pour suivre Dolabella en Asie, avait allégué le recouvrement d’obligations qui étaient sans valeur, parce que déjà elles avaient été acquittées.

XIV. CIC sestertios. Le signe numéral paraît altéré. Deux cents sesterces (45 fr.) demandés par les agents de Verrès, cent sesterces (22 fr. 50 c.) promis par Pamphile, sont une somme trop modique quand il s’agit de coupes dont on nous donne une si grande idée. Quelques critiques ont proposé sestertium ducenta millia, deux cent mille sesterces (45,000 fr,) ; mais alors la somme deviendrait exorbitante. Quelle aurait donc été la valeur de ces coupes ? On lit dans plusieurs éditions anciennes : H-S ƆƆ IC me, inquit, dixi daturum. Mille sesterces font deux cent vingt-cinq francs. Ce qui donne un sens très raisonnable ; mais la correction est bien hardie.

XV. Quum jam pro mortuo esset. Verrès ne pouvait être condamné qu’au bannissement ; mais cette peine emportait la mort civile. On lit au même endroit, comperendinatus, remis au surlendemain. Lorsque les deux parties avaient plaidé, les juges les renvoyaient à trois jours. L’accusateur et l’accusé parlaient une seconde fois. L’arrêt ne pouvait se rendre, si le cause n’avait pas été remise. Cette loi avait été portée, afin que les accusés né fussent pas les victimes de la précipitation des juges.

XVI. In donatione histrionem. Les riches faisaient venir des bouffons pour les amuser pendant leurs repas, ils leur donnaient eu payement quelques pièces de vaisselle. Mais, afin de ne point paraître dissipateur et prodigue, on avait soin, en écrivant cet article sur le livre des dépenses, de l’estimer au-dessous de sa valeur.

XVII. Pulcherrimam mensam citream. Le citre est une espèce de cèdre ou de cyprès, qui croissait dans la Mauritanie vers le mont Atlas. Le bois était veiné, très dur et presque indestructible. Pline, XIII, 15, explique assez en détail quelles sont les beautés et les défauts des veines de ce bois. Théophraste, qui écrivait vers l’an 440 de Rome, avait fait une mention honorable du citre. Il avait parlé de temples anciens, dont la charpente et les toits, formés de ce bois, s’étaient maintenus depuis des siècles sans aucune altération. Mais il n’avait pas dit un mot des tables de citre. On n’en cite aucune avant le temps de Cicéron. Ces tables étaient rondes, et portées par un seul pied d’ivoire, qui représentait quelque animal, une panthère, un lion, etc.

Cicéron en possédait une qu’il avait payée un million de sesterces (225, 000 fr). Pline cite entre autres une table héréditaire dans la famille des Céthégus, qui avait coûté quatorze cent mille sesterces (350,000 fr). Il paraît que cet objet de luxe prit faveur, parce que les Romains furent longtemps sans connaître l’usage des nappes.

XVII. Emblemata. On appelait ainsi les ornements qu’on ajoutait aux vases, aux lambris, aux colonnes, et qui pouvaient s’en détacher. C’étaient des figures, des festons, des guirlandes, des bas-reliefs eu or et en argent.

XVIII. Quæ Thericlea nominantur. Thériclès, Corinthien, acquit une grande renommée par ses ouvrages travaillés au tour, Pline, XVI, 40, dit qu’il employait surtout le bois de térébinthe. Il trouva le secret d’appliquer sur les vases un vernis admirable. On imita sa manière ; ses vases et tous ceux qui étaient faits dans le même goût, de quelque matière qu’ils fussent, et quel qu’en fût l’auteur, étaient nominés Thériclées.

XIX. Et tum primum opinor istum absentes nomen recepisse. Quand on voulait accuser, il fallait d’abord se présenter au préteur, et obtenir son autorisation pour citer tel ou tel citoyen dont on lui donnait le nom. Les lois ne permettaient pas à un accusateur de profiter de l’absence d’un homme pour le poursuivre devant les tribunaux. Dans la troisième année de sa préture, Verrès jugea et condamna Sthénius absent, et sans qu’il eût pu répondre à ses accusateurs. C’est qu’alors il était assez riche, et qu’il croyait n’avoir plus rien à ménager et pouvoir tout faire avec impunité. On voit tout le détail de cette affaire, Verrine II, 34.

H-S LXXX millia divisoribus. Souvent les candidats, pour se rendre la multitude favorable, répandaient quelque argent parmi le peuple. Mais il ne fallait pas que cet argent fût donné par eux-mêmes, ni dans leur maison. S’ils étaient convaincus de l’avoir fait, leur nomination était annulée. Des hommes connus dans les diverses tribus se chargeaient du détail des distributions. On les nommait divisores, distributeurs.

XX. Trecenta accusatori. Lorsqu’un magistrat avait été nommé, chacun le ses compétiteurs pouvait attaquer l’élection, et s’il parvenait à prouver que le citoyen élu était coupable de brigue, l’élection était annulée, et l’accusateur était substitué à celui qu’il avait fait condamner. Voilà pourquoi Verrès, qui n’avait fait distribuer au peuple que 80, 000 sesterces, en donne 300,000 à celui qui se disposait à l’accuser.

XXI. Thuribulum. Cassolette à brûler de l’encens. On ignore quelle était la forme de ces cassolettes, mais il paraît certain que les anciens n’ont point connu nos encensoirs.

XXII. Acroama. Ce mot signifie également un récit plaisant et l’homme qui le fait. Il désigne ici un de ces bouffons qu’on appelait dans les repas pour l’amusement des convives.

XXIII. Crustæ aut emblemata detrahuntur. Il faut entendre par crustæ de petites figures en or et en argent, qu’on incrustait dans les vases, et par emblemata celles qu’on y adaptait extérieurement, de manière qu’on les détachait à volonté.

XXIV. Cum tunica pulla. La tunique était une espèce d’habillement plus court et moins ample que la toge. Elle descendait aux genoux. Il n’y avait que les femmes et les hommes efféminés qui portassent une tunique pendante jusqu’aux talons. Ceux qui n’avaient pas le moyen d’avoir une toge, ne portaient que la tunique. Mais un homme de quelque distinction n’aurait osé paraître sans toge. Aussi l’orateur reproche avec raison au magistrat l’indécence de son vêtement.

La couleur brune était affectée au petit peuple, parce qu’elle entraînait moins de dépense. Tous les autres citoyens portaient la tunique et la toge blanches.

On nommait pallium un manteau assez semblable aux nôtres, mais un peu plus long. C’était un habillement propre aux Grecs. Les Romains se seraient crus déshonorés en portant l’habit des autres nations. On avait fait un crime à Scipion l’Africain de s’être montré eu Sicile vêtu à la manière des Grecs. Cependant il ne l’avait fait que pour plaire aux Siciliens, et les attacher encore plus à la république.

XXV. L. Pisonem cognoverunt. L. Calpurnius Pison, tribun l’an de Rome 604, porta une loi contre les concussionnaires. C’est la première sur cet objet qu’on trouve dans la jurisprudence de la république. Elle donna aux habitants des provinces le droit d’accuser à Rome tous les magistrats qui s’étaient permis des concussions. Pison avait été tué en Espagne l’an de Rome 642, c’est-à-dire 41 ans avant le procès de Verrès. Ainsi quelques-uns des juges avaient pu le connaître. Il fut surnommé Frugi, l’honnête homme.

XXVI. Animadvertit in cretula. On roulait les lettres de manière qu’elles étaient liées par un fil, sur lequel on appliquait de la cire, ou de la craie délayée, pour imprimer un cachet comme nous le faisons pour les nôtres.

XXVI. Stragulam vestem. C’était surtout dans cette partie de l’ameublement que le luxe étalait sa magnificence. Les tapis qui couvraient les lits étaient teints en pourpre, brochés en or, avec des fleurs et des feuillages de toutes couleurs. Les pieds et le bois, souvent précieux par lui-même, étaient ornés d’écaille, d’ivoire, de lames d’or et d’argent, quelquefois même de perles et de pierreries.

XXVII. Nam reges Syriae…. scitis Romae nuper esse. Séléné, sœur de Ptolémée Physcon, avait épousé Antiochus, roi de Syrie. Ptolémée étant mort sans enfants, Ptolémée Lathyre lui succéda, et ne laissa qu’une fille qui fut reconnue pour reine. Mais le dictateur Sylla nomma roi d’Égypte Alexandre, neveu de Lathyre. Sa conduite le rendit odieux aux Égyptiens. Les troubles survenus dans le pays donnèrent à Séléné l’idée de prétendre à la couronne. Ses deux fils, Antiochos et Séleucus, vinrent à Rome pour solliciter le sénat et en obtenir quelques secours ; mais les circonstances n’étaient pas heureuses. Rome avait alors deux ennemis redoutables à combattre, Sertorius en Espagne, et Mithridate en Asie. Les jeunes princes n’obtinrent que des promesses qu’on ne put exécuter. Ils repartirent pour leurs États, après deux ans de séjour à Rome.

XXVIII. Ut in Capitolio ponerent. Ce temple était consacré particulièrement à Jupiter. Mais il y avait trois chapelles ou sanctuaires, dont le premier était dédié à Jupiter, le second à Junon, et le troisième à Minerve. Dans le système religieux des Romains, Jupiter était le dieu suprême ; c’était le seul qu’on regardât comme le mitre du tonnerre, le seul qu’on nommât Deus optimus Maximus, le dieu très bon, très grand. Quem propter beneficia populus romanus Optimum, propter vim Maximum nominavit. Prodom., ch. 47.

XXIX. On lit dans le texte, dare, donare, dicare, consecrare : les trois premiers mots étaient les termes dont on se servait pour offrir une chose aux dieux. On trouve sur d’anciennes médailles trois D. Ils signifient, dedit, donavit, dicavit. Antiochus ajoute consecrare. S’il y avait eu d’autres mots, il ne les aurait pas oubliés, afin de rendre la consécration plus formelle.

XXXIII. Segesta est oppidum pervetus. L’orateur annonce Ségeste comme une ville qu’une origine commune avec Rome aurait rendue chère et respectable à tout autre Romain que Verrès. De l’éloge de la ville ; il passe à celui de la statue. La beauté du travail, la vénération des peuples, l’admiration et les hommages des ennemis mêmes, tout la rendait recommandable. Aussi le vainqueur de Carthage regarde-t-il comme un des plus doux fruits de sa victoire, l’honneur de la restituer aux Ségestains. La piété et la générosité de Scipion n’en font que mieux sentir l’audace et le crime de Verrès.

XXXIV. Stola. L’habillement des femmes. Il différait de celui des hommes en ce qu’il était plus ample et plus long : il descendait jusqu’aux talons ; de plus, il avait des manches qui tombaient au-dessous du coude. Les hommes n’en portaient pas.

XXXV. Quorum nonnulli etiam ilium diem memoria tenebant. Plusieurs se rappelaient encore ce jour. Carthage avait été prise l’an 609 de Rome. Verrès avait été préteur l’an 678. Il pouvait se trouver quelques vieillards qui dans leur enfance avaient vu ce jour si heureux pour Ségeste.

XXXVI. Te nunc, P. Scipio. Scipion, dont il s’agit ici, est Métellus Scipion, qui dans la suite devint consul et censeur. La célèbre Cornélie, sa fille, épousa Pompée. Après la bataille de Pharsale, il alla joindre Varus et Juba en Afrique, et se tua pour ne pas survivre à la défaite de son armée à Thapsus.

XLIX. Ennensem Cererem. Les fêtes Éleusines étaient les plus fameuses de la Grèce. On les célébrait régulièrement tous les cinq ans. Cérès elle même en avait réglé les cérémonies, lorsque parcourant la terre sur les traces de Proserpine enlevée par Pluton, elle fut arrivée à Éleusis, petite ville de l’Attique, à trois lieues d’Athènes. Flattée de l’accueil qu’elle reçut des habitants, elle leur accorda deux bienfaits signalés, l’art de l’agriculture et la connaissance de la doctrine sacrée. Les Grecs, et surtout les Athéniens, s’empressaient de s’initier aux mystères. Ils y étaient admis dès l’âge le plus tendre. Ils se seraient regardés comme criminels, s’ils avaient laissé mourir leurs enfants sans leur avoir procuré cet avantage. Une loi ancienne en avait exclu tous les autres peuples.

Simulacrum pulcherrime Victoriæ. La Victoire dans la main de Cérès me semble un emblème ingénieux, qui signifie que l’abondance des vivres contribue beaucoup à la victoire.

Cohors prætoria. On désignait ainsi ce nombre d’officiers et d’employés qui étaient attachés à la personne du préteur, nommés par lui, et salariés par la république. Ils étaient ou militaires ou civils. Les premiers étaient les lieutenants, ordinairement au nombre de trois, les tribuns des soldats, les centurions et décurions. Les employés civils étaient les assesseurs et quelques jurisconsultes qui secondaient le préteur dans l’administration de la justice, les greffiers, les secrétaires, huissiers, appariteurs et autres subalternes.

LIII. Ea tanta est urbs. La circonférence de cette villa était de 180 stades, qui font 22, 500 pas romains, ou six lieues 2, 010 toises, en supposant des lieues de 2, 500 toises.

Ornatissimum Prytaneum. C’était un édifice public, où s’assemblaient les magistrats ; les citoyens qui avaient rendu de grands services à la patrie y étaient entretenus aux frais de l’État. Chaque ville grecque avait son prytanée.

Cynanasium amplissimum est. Les gymnases étaient de vastes édifices entourés de jardins. C’est là que se rendait la jeunesse, pour s’appliquer aux différents exercices, tels que la course, la lutte, etc., qui peuvent rendre l’homme agile, robuste et capable de supporter les fatigues et les travaux de la guerre. Toute la Grèce les regardait comme une partie essentielle de l’éducation. Ces exercices ordonnés par les lois étaient soumis à des règles certaines. Un magistrat spécial présidait au gymnase. Il avait sous lui divers officiers chargés, les uns d’entretenir le bon ordre, et les autres de donner les leçons.

Qui Temenites vocatur. On l’avait appelé ainsi parce que ce nom était celui d’un terrain isolé, hors des murs de Syracuse, sur lequel son temple avait été bâti. Ce mot Téménités vient de τέμενος, qui signifie lieu isolé, séparé, consacré à quelque dieu.

Suétone (Tiber., cap. 74) nous apprend que Tibère, dans les derniers temps de sa vie, fit transporter cet Apollon à Rome : il voulait en faire un des ornements de la bibliothèque d’un temple nouvellement construit.

LIV. Ad ædem Honoris atque Virtutis. Marcellus avait fait vœu de bâtir un temple à L’Honneur et à la Vertu. Les augures consultés répondirent qu’on ne pouvait pas élever un seul temple à deux divinités. Il prit le parti de faire construire deux temples, ayant une entrée commune On n’entrait dans le temple de l’Honneur qu’après avoir passé par celui de la Vertu.

LVI. Gramineas hastas. Les commentateurs se sont donné bien des peines pour déterminer le sens de ces mots. Pour Hastas, il ne peut y avoir aucune difficulté. Les sceptres des dieux n’étaient autre chose que des piques. Jupiter, Junon et Minerve sont représentés, dans beaucoup de médailles, portant à la main gauche une pique sans fer. Chez les Romains aussi, la pique était le symbole de la puissance. Lorsque les préteurs rendaient la justice et présidaient les tribunaux, deux piques étaient dressées au bord de l’estrade sur laquelle était placé le siège de ces magistrats. Une pique indiquait toujours les ventes publiques qui se faisaient par l’ordre d’un magistrat supérieur.

Quant à gramineas, qui est inexplicable, la traduction y substitue fraxineas, proposé par deux savants critiques, Hotman et Lambin.

LVII. Quem Graeci Οὔριον nominant. Les Grecs l’avaient nommé Οὔριοσ, protecteur des limites. On ne sait trop pourquoi les Romains lui avaient donné le nom d’Imperator, qui n’a aucune analogie avec le mot grec. On a soupçonné quelque altération dans ce mot ; à moins que les Grecs ne lui aient donné ce nom comme exprimant sa puissance, puisque la protection qu’il accordait aux limites des terres est un acte du souverain pouvoir. Il y a des médailles de Néron qui ont au revers l’image de Jupiter avec cette légende, JUPITER CUSTOS.

LX. Vectigales aut stipendiarios. Par le premier mot, il faut entendre ceux des alliés à qui les Romains avaient laissé la jouissance de leurs terres, à condition qu’ils payeraient seulement le dixième des productions. Cette dîme était variable et proportionnée au produit de la récolte. Stipendiarii désigne les alliés dont les impositions étaient fixées et déterminées, et qui étaient obligés de plus à fournir des soldats, des vaisseaux, etc., quand les Romains avaient une guerre à soutenir.

Lentus es, et pateris nulli patienda marito.

LXII. In qua inauratam C. Verris statuam viderem. Cette statue avait été érigée à Verrès, comme bienfaiteur de Syracuse, lorsqu’il eut adjugé à cette ville l’héritage dont il dépouillait Héraclius.

LXV. Prætor appellatur. À Rome, on formait appel au peuple, et dans les provinces au préteur.

Caesetlus. Dans la plupart des anciennes éditions, on lit Caecilius. Mais si cet homme avait été Cécilius, l’orateur n’aurait pas manqué de lui reprocher cette conduite dans son premier Discours intitulé Divinatio.

LXVI. Quod quidem apud Graecos graece locutus, id ferri nulla modo posse. La fierté des Romains ne permettait pas à leurs magistrats de faire usage d’une langue étrangère dans l’exercice de leurs fonctions. Les préteurs se servaient d’interprètes, quoiqu’ils connussent la langue des peuples qu’ils gouvernaient. Les jugements étaient rendus et les actes publics étaient écrits en latin. Dans la circonstance présente, Cicéron n’était pas magistrat ; c’était un simple citoyen chargé de la cause des Siciliens.

Tabulas tributarias. C’est encore un jeu de mots. Tributarius veut dire, qui concerne le Tribut. Le sénat envoyait quelquefois des ordres aux préteurs pour qu’ils imposassent des tributs. C’était ce qu’on appelait tabulae tributariae. L’orateur détourne le sens du mot, et entend des lettres qui apportent un tribut, comme nous dirions des lettres de change et des billets à ordre.

LXVI. Ego legem recitare, omnim mihi tabularum. La loi Cornélia permettait à quiconque accusait un concussionnaire, d’emporter de son gouvernement toutes les pièces probantes et tous les registres, excepté ceux des receveurs publics. Cette loi punissait avec sévérité ceux qui gênaient un accusateur dans ses recherches.

LIVRE CINQUIÈME

I. In judicio M. Aquillii. L’an de Rome 651, Marius Aquillius, collègue de Marius dans son cinquième consulat, fut envoyé en Sicile, pour soumettre les esclaves révoltés qui, depuis trois ans, se soutenaient avec avantage contre les forces romaines. Il remporta sur eux une victoire signalée dans laquelle il tua, de sa propre main, Athénion, leur chef, après avoir reçu lui-même une blessure à la tête. Il parvint bientôt, par la face de ses armes et la sagesse de ses règlements, à rétablir l’ordre et la tranquillité dans la province. Mais ce brave général était avide d’argent ; il commit bien des injustices. À son retour à Rome, on l’accusa de concussion. Il ne dut son salut qu’au talent de Marcus Antonius, que Cicéron a célébré comme un des plus habiles orateurs que Rome ait produits. Dans le Traité de Oratore, II, 47, il entre dans de grands détails sur la manière dont Marcus Antonius traita cette cause. M’. Aquillius ayant été livré à Mithridate par les Lesbiens, l’an de Rome 660, ce prince, après lui avoir l’ait essuyer les traitements les plus cruels, lui versa de l’or fondu dans la bouche pour insulter à son avidité et à celle de tous les Romains.

II. Cum M. Crasso aut Cn. Pompeio communicandam. Il s’agit ici de la guerre de Spartacus, qui fut vaincu par Crassus l’an de Rome 681. On peut être étonné que Cicéron nomme Pompée comme partageant avec Crassus l’honneur de cette victoire. En voici la raison. Quatre ou cinq mille esclaves échappés au carnage tombèrent entre les mains de Pompée qui revenait d’Espagne avec son armée ; ils furent taillés en pièces. Ce général voulut s’attribuer l’honneur d’avoir terminé cette guerre. Il écrivit au sénat que Crassus avait battu l’armée des esclaves, mais que, pour lui, il avait coupé jusqu’aux racines de la rébellion. Cicéron, qui n’aimait pas Crassus, a souvent flatté cette vaine prétention de Pompée. L’histoire a été plus équitable, et Crassus est demeuré en possession de la gloire d’avoir terminé en six mois une guerre qui n’avait pas causé moins d’alarmes aux Romains que celle d’Annibal.

VI. Fecisse videri pronuntiat. C’était la formule en usage. Lorsque les juges condamnaient un accusé, ils disaient Fecisse videtur, il paraît avoir fait ce dont on l’accuse. Les Romains évitaient le ton affirmatif. La formule prescrite pour les dépositions des témoins était énoncée avec la même circonspection. Ils ne disaient pas, J’ai vu, j’ai entendu ; mais, Je crois avoir vu, avoir entendu : arbitror me vidisse. Cicéron, dans son plaidoyer pour Fontéius chap. 9, s’emporte contre le Gaulois Induciomare, qui, dans son témoignage, n’a pas employé une seule fois le mot arbitror, je pense : Qui primums illud verbum consideratissimum nostrae consuetudinis is, arbitror, quo nos etiam tunc utimur, quum ea dicimus jurati, quae comperta habemus, quae ipsi vidimus, ex toto testmionio suo sustulit, atque omnia se scire dixit.

VIII. Sacerdotibusque publicis. Les prêtres publics n’étaient attachés au service d’aucune divinité ni d’aucun temple en particulier. Ils offraient des sacrifices et des prières au nom de l’État, dans les temples que le magistrat avait désignés.

XI. Lectica octophoro. Les lois romaines, dans leur sévérité, ne permettaient pas de se faire traîner par des chevaux, excepté dans les marches triomphales et dans les processions religieuses. L’an de Rome 511, L. Cécilius Métellus, ayant perdu la vue dans un incendie, en enlevant le palladium du temple de Vesta, le peuple lui accorda un privilège que nul autre n’obtint en aucun temps. Ce fut de se faire porter sur un char, toutes les fois qu’il allait au sénat. Magnum et sublime, dit Pline, VII, 43, sed pro oculis datum. Mais au temps du luxe, c’est-à-dire après la conquête de l’Asie, l’usage s’établit de se faire porter dans des litières ou espèces de lits portatifs, lorsqu’on avait quelque chemin à faire, même dans la ville. Ces litières étaient désignées par des noms différents suivant le nombre des porteurs. On leur donnait tantôt le nom d’hexaphores, tantôt celui d’octophores. Les six ou huit esclaves enlevaient ces litières sur leurs épaules, et d’un pas cadencé les portaient, sans aucune secousse, avec l’adresse que l’on admire encore aujourd’hui dans l’Orient. César interdit l’usage des litières, excepté à certaines personnes et dans certains jours. Suétone, in Caesar., 43.

XIII. Symphonia. Selon Isidore, III, 21, c’est un instrument qu’on frappe des deux côtés, soit alternativement, soit dans le même temps, et qui, par le mélange des sons graves et aigus, rend des accords très agréables. La symphonie parait avoir beaucoup de rapport avec cette espèce de tambour que nous nommons tambour turc ou grosse caisse.

XIII. Votaque pro imperio, etc. Lorsqu’un magistrat était sorti de Rome, après avoir consulté les auspices, pour aller prendre possession de sa province, il ne pouvait y rentrer que le terme de son administration était expiré. Du moment qu’il avait mis le pied dans Rome, il n’était plus qu’un simple citoyen.

XIV. Antiquiorem in senatu sententiae dicendae locum. Dans les délibérations du sénat, on commençait par prendre les voix des grands magistrats en exercice on désignés pour l’année suivante : après eux, on suivait le rang et la dignité des sénateurs, en commençant par les consulaires, par ceux qui avaient été préteurs et édiles curules. Quant à ceux qui n’avaient pas exercé les magistratures curules, on suivait l’ordre des âges.

Sellam curulem. La chaise curule était d’ivoire, à jambes recourbées, et plus hante que les bancs et les siéges ordinaires ; car on y montait à l’aide d’un marchepied. Les grands magistrats avaient droit de s’en servir, non seulement dans leur maison, mais aussi partout ou il leur plaisait de la faire porter avec eux.

Jus imaginis. Les citoyens qui avaient exercé les grandes magistratures faisaient faire leur buste en cire. Eux seuls avaient ce privilège. Ces bustes se transmettaient à leurs descendants qui les conservaient avec soin : c’étaient leurs titres de noblesse. On les portait avec pompe dans les funérailles.

XV. Seniorum juniorumque centuriis. Chaque centurie formait deux sections. La première était composée de ceux qui avaient plus de quarante ans ; dans la seconde étaient les jeunes gens depuis dix-sept ans jusqu’à quarante. Les sexagénaires n’avaient plus droit de suffrage. À mesure que chaque centurie avait donné son vote, un héraut proclamait le résultat du scrutin, jusqu’à ce que quatre-vingt-dix-sept centuries se fussent réunies pour le mime avis. Alors la majorité était acquise : on cessait de recueillir les suffrages.

Quum tibi sorte obtigisset. Aussitôt après la nomination des préteurs, on tirait leurs départements au sort ; celui dont le nom sortait le premier s’appelait praetor urbanus, préteur de la ville. C’était le chef de la justice. Il était chargé de former la liste des juges, de faire les édits et règlements, en un mot, de décider tout ce qui concernait l’administration de la justice civile. Les autres préteurs présidaient les tribunaux établis spécialement pour juger les causes publiques. Voyez le plaidoyer pour Roscius d’Amérie, note 1.

XVIII. Quid enim tibi nave opus fuit. L’an de Rome 535, une loi du tribun Q. Claudius défendit à tout sénateur ou père de sénateur d’avoir en mer une barque qui contint plus de trois cents amphores (environ huit tonneaux) ; on jugea que cette capacité était suffisante pour le transport des fruits de leurs terres, et que d’ailleurs toute spéculation mercantile était au-dessous de leur dignité : Id satis habitum ad. fiuctus ex agris vectandos ; quaestus omnis patribus indecorus visus. Tit.-Liv., XXI, 63.

XIX. Habemus hominem in fetialium manibus educatum. C’est une ironie sanglante. Le collège des féciaux fut institué par Numa. ils étaient au nombre de vingt, et choisis parmi les premières familles. On les consultait sur le droit de la guerre et de la paix, et sur les alliances. Ils préparaient les traités et les rédigeaient en forme, avant qu’on les signât de part et d’autre. C’étaient eux qui faisaient les déclarations de guerre.

XXI. Ex lege Terentia et Cassia. Cette loi, proposée par les consuls Térentius Lucullus et Caius Cassius, l’an de Rome 680, ordonna d’acheter un second dixième des blés, et fixa le prix à trois sesterces le boisseau, 67 centimes et demi.

XXIV. Etiam in sociorurn latinorum. Depuis la guerre Sociale, les Latins jouissaient du droit de cité romaine. Ils n’étaient plus réputés alliés. Ils étaient citoyens, et compris dans le cens, comme tous les autres citoyens de Rome. Avant cette époque, ils étaient obligés de fournir et d’entretenir à leurs frais autant de légions que les Romains en avaient enrôlé, et le double de cavalerie.

Vivos cepit P. Servilius. Publius Servitius, consul, l’an de Rome 673, fut chargé de faire la guerre aux pirates ; il les défit en plusieurs rencontres ; il prit et rasa presque tous leurs forts, et s’empara d’Isaure, la principale des places qu’ils occupaient. Mais le fruit de cette conquête se réduisit presque au surnom d’Isauricus que prit le vainqueur, et à l’éclat d’un triomphe, dans lequel il satisfit le peuple par la vue d’un grand nombre de pirates prisonniers et chargés de chaînes. Les pirates recommencèrent bientôt leurs brigandages, et ne furent détruits que par Pompée.

XXVII. Lautumias Syracusas omnes audistis. Latomie vient de deux mots grecs, λᾶς, pierre, et τέτομα. ; prétérit moyen de τέμνω, couper. Cette prison était taillée dans le roc. Elle fut construite par Denys l’ancien. Il parait que Rome eut aussi ses latomies. Voyez, Tit.-Liv., XXVI, 27, et XXVIII, 26.

XXVIII. Sertorianos milites. Sertorius avait rassemblé en Espagne les débris de la faction de Marius. Il soutint avec succès tous les efforts des Romains, et défit les généraux les plus célèbres. Il eut, sans doute, entièrement changé la face des affaires ; mais il fut lâchement assassiné par Perpenna. Ses partisans se dispersèrent et se réfugièrent dans différentes provinces.

XXXIII. Stetit soleatus praetor populi romani. Voyez la remarque de Quintilien sur ce beau passage, VIII, 3.

XXXVI. Lampsaceni periculo. Uticense exemplum. Voir Verrine I chap. 26 et 27.

XXXVII. Hic primum opes illius civitatis victae. La dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse, Nicias fut défait dans le port de Syracuse. L’armée athénienne fut taillée en pièces, et la flotte entièrement détruite. Athènes ne se releva jamais de cette chute. Lysandre s’empara de la ville, et changea la forme du gouvernement.

LIV. Sponsionem facere. Le mot sponsio, pris dans son son véritable sens, ne convient qu’à la stipulation judiciaire qui était en usage entre les parties plaidantes, et par laquelle elles convenaient d’une certaine somme payable par celle qui perdrait sa cause ; c’était proprement une gageure que faisaient les plaideurs entre eux sur l’événement douteux de leur procès : et c’est de là qu’on a dit, sponsione lacessere, sponsione contendere, vincere sponsionem. À l’exemple des gageures judiciaires, on a donné le nom de sponsio à toutes les gageures ordinaires et communes.

Sex lictores circumsistunt valentissimi. À Rome, le préteur n’avait que deux licteurs ; mais dans les provinces il en avait six, de même que le proconsul. Ces licteurs marchaient un à un ; et le chef, qu’on appelait proximus lictor, précédait immédiatement le magistrat.

LVII. Ἐδικώθησαν. La ressemblance de ce mot avec ἐδικαιώθησαν (ils ont été justifiés) avait abusé Verrès, à peu près comme on pourrait être abusé chez nous, lorsqu’on entend dire à des gens du peuple qu’un homme a été justifié, pour signifier qu’il a été justicié.

LXIII. Legesque Semproniae. Caïus Sempronius Gracchus renouvela, en 650, une loi que Porcius Lecca, tribun du peuple, avait déjà fait recevoir environ 150 ans auparavant. Cette loi défendait à tout magistrat de faire battre de verges et de condamner à mort un citoyen romain. La peine capitale ne pouvait être prononcée que par le peuple dans l’assemblée des centuries, ou par les tribunaux en vertu d’une loi spéciale contre tel ou tel délit. Cicéron dit, leges Semproniae, parce que ce même tribun, C. Gracchus, fit recevoir plusieurs lois pour assurer l’état et la personne des citoyens contre le pouvoir et les entreprises des magistrats.

Tribunicia potestas. L’an 672, Sylla, dictateur, renferma cette magistrature dans l’unique fonction pour laquelle on l’avait instituée. Il ne laissa aux tribuns que le droit d’opposition, et leur ôta le droit d’appel, le pouvoir de convoquer le peuple et de porter des lois. Il avilit même le tribunat, en ordonnant que celui qui l’aurait exercé serait exclu de toutes les autres dignités. Mais dès l’an 683, Pompée, pour plaire au peuple, rétablit les tribuns dans toutes leurs prérogatives. Ils s’y maintinrent jusqu’à la fin de la république.

LXVIII. Nolo eus judices. Hortensius ne se faisait pas scrupule d’acheter les suffrages des juges : dans une cause importante, voulant s’assurer de leur fidélité à remplir le marché, il leur avait fait distribuer des tablettes d’une couleur particulière, et par là il pouvait facilement reconnaître ceux qui l’avaient trompé. C’est à quoi Cicéron fait illusion par ces mots : Nota eos judices, quos ego probarim atque delegerint, sic in hoc urbe notatos ambulare, ut non cera, sed cœno obliti esse videantur. La traduction littérale ne serait ni supportable, ni même intelligible.

LXX. M. Catonis hominis sapientissimi. Il s’agit ici de Porcius Caton le censeur, qui a été un des plus grands hommes de la république. Il parvint à toutes les dignités par son seul mérite et malgré l’opposition des nobles. irréconciliable ennemi des mauvais citoyens, il accusa quarante quatre fois, fut accusé quarante fois, et fut toujours absous. Voyez Pline, VII, 27. Nous lisons dans Tite-Live, XXXIV, 40, que Caton avait quatre-vingt-dix ans lorsqu’il accusa Galba.

Postea Q. Pompeius. Il ne s’agit pas ici du grand Pompée, mais d’un de ses ancêtres, qui le premier a donné de l’éclat à cette famille. On le disait fils d’un jouer de flûte. Il fut consul l’an de Rome 612.

LXXI. In hoc reo finem accusandi facere. Cicéron, depuis l’affaire de Verrès, consacra toujours son talent à la défense des accusés. Il ne se permit qu’une seule fois d’être accusateur. Ce fut après le procès de Milon. Il accusa Munatius Bursa, qui avait été un des plus ardents persécuteurs de ce citoyen. Il le fit condamner comme complice des factieux qui, pendant les funérailles de Clodius, avaient mis le feu à la salle du sénat. Son discours ne nous est point parvenu. On voit dans sa lettre à Marius, Ep. famil., VII, 2, combien il fut sensible à ce succès. Il servait sa haine, il vengeait son ami, il l’emportait sur Pompée, qui défendit lui-même Munatius devant les juges qu’il avait nommés.

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ÉVÉNEMENT DU PROCÈS.

Verrès ayant prévenu son jugement par un exil volontaire, ses biens furent saisis et vendus au profit des Siciliens. Cicéron, à la fin de son discours intitulé, Actio prima in Verres, cap. 18, réclamait en leur nom quarante millions de sesterces (neuf millions) : Dicimus C. Verres quadringenties sestertium ex Sicilia contra legem abstulisse. Il est vrai que, dans son discours contre Cécilius, il avait fait monter le dommage des Siciliens à cent millions de sesterces (22, 250, 000 fr.) ; mais c’était une estimation vague, et qui n’était point encore fondée sur d’exactes informations. Après son voyage de Sicile, il réduisit ses demandes à la moitié à pets près de cette somme. C’en est bien assez pour nous donner une idée affreuse des concussions des préteurs dans leurs provinces, et de l’abus qu’ils faisaient d’un pouvoir illimité.

Verrès vécut loin de Rome dans la honte et l’opprobre, abandonné de tous ceux qu’il avait crus ses amis. Si l’on en croit Sénèque, Suasor, VI, 6. il reçut, de la pitié de Cicéron, des secours qui adoucirent un peu la rigueur de son sort. Enfin, il revint à Rome après la mort de César, à la faveur de la loi qui rappelait les bannis ; mais ayant refusé à Marc-Antoine quelques statues qui lui restaient encore, il fut mis au nombre des proscrits, Plin., XXXIV, 2, et l’accusé survécut à peine quelques jours à son illustre accusateur.

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  1. 135 fr G.