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Contre les bucherons de la forest de Gastine

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Pierre de Ronsard Élégies

Contre les bucherons de la forest de Gastine

ÉLÉGIE

CONTRE LES BUCHERONS DE LA FOREST DE GASTINE

Quiconque aura, premier[1], la main embesongnee[2]
A te coupper, forest, d’une dure congnee[3],
Qu’il puisse s’enfermer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichthon
Qui coupa de Ceres le chesne vénérable,
Et qui, gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère engorgea,
Puis, pressé de la faim, soy-mesme se mangea :

Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se dévore après par les dents de la guerre !

Qu’il puisse, pour venger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme !
Que tousjours, sans repos, ne fasse en son cerveau
Que tramer pour-néant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse !
Escoute, Bûcheron, arreste un peu le bras :
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoûte à force,
Des Nymphes qui vivoient dessous la dure escorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses
Merites-tu, meschant, pour tuer nos Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’esté ne rompra la lumière.

Plus l’amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé.
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet ; Echo sera sans vois ;
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre, et la charrue.
Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans,
Et plus le cerf chez toy ne cachera ses fans.

Adieu, vieille forest, le jouet de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les flèches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le cœur estonner ;
Où, premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu, vieille forest, adieu, testes sacrées,
De tableaux et de fleurs en tout temps révérées,
Maintenant le desdain des passans altérez,
Qui, bruslez en l’esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent tes meurtriers, et leur disent injures !
 
Adieu, chesnes, couronne aux vaillans citoyens.
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui, premiers, aux humains donnastes à repaistre ;
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sçeu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vrayment grossiers,
De massacrer ainsi leurs pères nourriciers !

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Dieux, que véritable est la philosophie.
Qui dit que toute chose à la fin périra,
Et qu’en changeant de forme, une autre vestira !

De Tempe la vallée, un jour, sera montagne,
Et la cyme d’Athos, une large campagne :
Neptune, quelquefois, de blé sera couvert :
La matière demeure et la forme se perd.

  1. Le premier.
  2. Embesognée, c’est-à-dire : occupée.
  3. Pour : cognée.