Conversation de M. l’intendant des menus/Édition Garnier

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CONVERSATION

DE

M. L’INTENDANT DES MENUS

EN EXERCICE

AVEC M. L’ABBÉ GRIZEL[1].



Il y a quelque temps qu’un jurisconsulte de l’ordre des avocats ayant été consulté par une personne de l’ordre des comédiens pour savoir à quel point on doit flétrir ceux qui ont une belle voix, des gestes nobles, du sentiment, du goût et tous les talents nécessaires pour parler en public, l’avocat examina l’affaire dans l’ordre des lois[2]. L’ordre des convulsionnaires ayant déféré cet ouvrage à l’ordre de la grand’-chambre siégeante à Paris, icelle a décerné un ordre à son bourreau de brûler la consultation comme un mandement d’évêque ou comme un livre de jésuite. Je me flatte qu’elle fera le même honneur à la petite Conversation de M. l’intendant des menus en exercice et de M. l’abbé Grizel. Je fus présent à cette conversation : je l’ai fidèlement recueillie, et en voici un petit précis que chaque lecteur de l’ordre de ceux qui ont le sens commun peut étendre à son gré.

« Je suppose, disait l’intendant des menus à l’abbé Grizel, que nous n’eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV ; je suppose que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il eût fait composer Cinna, Athalie et le Misanthrope, qu’il les eût fait représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs de l’Europe ; je demande s’il serait tombé dans l’esprit du curé La Chétardie[3], ou du curé Fantin[4] connus tous deux par les mêmes aventures, ou d’un seul autre curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine, d’excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même ; de leur refuser le sacrement de mariage et la sépulture ?

— Non, sans doute, dit l’abbé Grizel ; une si absurde impertinence n’aurait passé par la tête de personne.

— Je vais plus loin, dit l’intendant des menus. Quand Louis XIV et toute sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, pensez-vous qu’ils aient été excommuniés ? — Vous vous moquez de moi, dit l’abbé Grizel ; nous sommes bien bêtes, je l’avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle sottise.

— Mais, dit l’intendant, vous avez du moins excommunié le pieux abbé d’Aubignac, le P. Le Bossu, supérieur de Sainte-Geneviève, le P. Rapin, l’abbé Gravina, le P. Brumoy, le P. Porée, Mme Dacier, tous ceux qui ont, d’après Aristote, enseigné l’art de la tragédie et de l’épopée ?

— On n’est pas encore tombé dans cet excès de barbarie, repartit Grizel ; il est vrai que l’abbé de La Coste, M. de La Solle[5] et l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques, prétendent que la déclamation, la musique et la danse, sont un péché mortel ; qu’il n’a été permis à David de danser que devant l’arche, et que de plus David, Louis XIV et Louis XV, n’ont point dansé pour de l’argent ; que l’impératrice des Romains[6] n’a jamais chanté qu’en présence de quelques personnes de sa cour, et qu’on ne se donne le plaisir d’excommunier que ceux qui gagnent quelque chose à parler, ou à chanter, ou à danser en public.

— Il est donc clair, dit l’intendant, que s’il y avait eu un impôt sous le nom de menus plaisirs du roi, et que cet impôt eût servi à payer les frais des spectacles de Sa Majesté, le roi encourrait la peine de l’excommunication, selon le bon plaisir de tout prêtre qui voudrait lancer cette belle foudre sur la tête de Sa Majesté très-chrétienne.

— Vous nous embarrassez beaucoup, dit Grizel.

— Je veux vous pousser, dit le Menu. Non-seulement Louis XIV, mais le cardinal Mazarin, le cardinal de Richelieu, l’archevêque Trissino[7], le pape Léon X, dépensèrent beaucoup à faire jouer des tragédies, des comédies, et des opéras. Les peuples contribuèrent à ces dépenses ; je ne trouve pourtant pas, dans l’histoire de l’Église, qu’aucun vicaire de Saint-Sulpice ait excommunié pour cela le pape Léon X et ces cardinaux.

« Pourquoi donc Mlle Lecouvreur a-t-elle été portée dans un fiacre au coin de la rue de Bourgogne[8] ? Pourquoi le sieur Romagnesi, acteur de notre troupe italienne, a-t-il été inhumé dans un grand chemin, comme un ancien Romain ? Pourquoi une actrice des chœurs discordants de l’Académie royale de musique a-t-elle été trois jours dans sa cave ? Pourquoi toutes ces personnes sont-elles brûlées à petit feu, sans avoir de corps, jusqu’au jour du jugement dernier, et seront-elles brûlées à tout jamais après ce jugement, quand elles auront retrouvé leurs corps ? C’est uniquement, dites-vous, parce qu’on paye vingt sous au parterre.

« Cependant ces vingt sous ne changent point l’espèce : les choses ne sont meilleures ni pires, soit qu’on les paye, soit qu’on les ait gratis. Un de profundis tire également une âme du purgatoire, soit qu’on le chante pour dix écus en musique, soit qu’on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu’on vous le psalmodie par charité : donc Cinna et Athalie ne sont pas plus diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous que quand le roi veut bien en gratifier sa cour : or, si on n’a pas excommunié Louis XIV quand il dansa pour son plaisir, ni l’impératrice quand elle a joué un opéra, il ne parait pas juste qu’on excommunie ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent, avec la permission du roi de France ou de l’impératrice. »

L’abbé Grizel sentit la force de cet argument ; il répondit ainsi : « Il y a des tempéraments ; tout dépend sagement de la volonté arbitraire d’un curé ou d’un vicaire. Nous sommes assez heureux et assez sages pour n’avoir en France aucune règle certaine. On n’osa pas enterrer l’illustre et inimitable Molière dans la paroisse Saint-Eustache[9] ; mais il eut le bonheur d’être porté dans la chapelle de Saint-Joseph, selon notre belle et saine coutume de faire des charniers de nos temples. Il est vrai que saint Eustache est un si grand saint qu’il n’y avait pas moyen de faire porter chez lui, par quatre habitués, le corps de l’infâme auteur du Misanthrope ; mais enfin Saint-Joseph est une consolation : c’est toujours de la terre sainte. Il y a une prodigieuse différence entre la terre sainte et la profane : la première est incomparablement plus légère ; et puis tant vaut l’homme, tant vaut sa terre : celle où est Molière y a gagné de la réputation. Or cet homme ayant été inhumé dans une chapelle ne peut être damné comme Mlle Lecouvreur et Romagnesi, qui sont sur les chemins : peut-être est-il en purgatoire pour avoir fait le Tartuffe. Je n’en voudrais pas jurer ; mais je suis sûr du salut de Jean-Baptiste Lulli, violon de Mademoiselle, musicien du roi, surintendant de la musique du roi, secrétaire du roi, qui joua dans Cariselli[10] et dans Pourceaugnac, et qui de plus était Florentin : celui-là est monté au ciel comme j’y monterai ; cela est clair, car il a un beau tombeau de marbre aux Petits-Pères. Il n’a pas tâté de la voirie : il n’y a qu’heur et malheur en ce monde. » C’est ainsi que raisonna M. l’abbé Grizel, et c’est puissamment raisonner.

L’intendant des menus, qui sait l’histoire, lui répliqua : « Vous avez entendu parler du R. P. Girard ; il était sorcier, cela est de fait. Il est avéré qu’il ensorcela sa pénitente, en lui donnant le fouet tout doucement : de plus, il souffla sur elle comme font tous les sorciers : seize[11] juges déclarèrent Girard magicien ; cependant il fut enterré en terre sainte. Dites-moi pourquoi un homme qui est à la fois jésuite et sorcier a pourtant, malgré ces deux titres, les honneurs de la sépulture, et que Mlle Clairon ne les aurait pas, si elle avait le malheur de mourir immédiatement après avoir joué Pauline, laquelle Pauline[12] ne sort du théâtre que pour s’aller faire baptiser ?

— Je vous ai déjà dit, répondit l’abbé Grizel, que cela est arbitraire. J’enterrerais de tout mon cœur Mlle Clairon, s’il y avait un gros honoraire à gagner ; mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le difficile : alors on ne s’avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et d’appeler comme d’abus au parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont d’ordinaire des citoyens nés de familles pauvres ; leurs parents n’ont ni assez d’argent ni assez de crédit pour gagner un procès ; le public ne s’en soucie guère : il jouit des talents de Mlle Lecouvreur pendant sa vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en rire.

« L’exemple des sorciers est beaucoup plus sérieux. Il était certain autrefois qu’il y avait des sorciers ; il est certain aujourd’hui qu’il n’y en a point, en dépit des seize Provençaux qui crurent Girard si habile ; cependant l’excommunication subsiste toujours. Tant pis pour vous si vous manquez de sorciers, nous n’irons pas changer nos rituels parce que le monde a changé : nous sommes comme le médecin de Pourceaugnac[13] ; il nous faut un malade, et nous le prenons où nous pouvons.

« On excommunie aussi les sauterelles ; il y en a, et j’avoue qu’il est triste qu’on continue à les flétrir, car elles s’en moquent. J’en ai vu des nuées en Picardie. Il est très-dangereux d’offenser de grandes compagnies, et d’exposer les foudres de l’Église au mépris des personnes puissantes ; mais pour trois ou quatre cents pauvres comédiens répandus dans la France, il n’y a rien à craindre en les traitant comme les sauterelles et comme ceux qui nouent l’aiguillette.

« Je vais vous dire quelque chose de plus fort, monsieur l’intendant. N’êtes-vous pas fils d’un fermier général[14] ?

— Non, monsieur, dit l’intendant ; mon oncle avait cette place, mon père était receveur général des finances, et tous deux étaient secrétaires du roi, ainsi que mon grand-père.

— Eh bien ! répliqua Grizel, votre oncle, votre père, et votre grand-père, sont excommuniés, anathématisés, damnés à tout jamais ; et quiconque en doute est un impie, un monstre, en un mot un philosophe. »

Le Menu, à ce discours, ne sut s’il devait rire ou battre l’abbé Grizel. Il prit le parti de rire, « Je voudrais bien, monsieur, dit-il au Grizel, que vous me montrassiez la bulle ou le concile qui damne les receveurs des finances du roi, et les adjudicataires des cinq grosses fermes du roi.

— Je vous montrerai vingt conciles, dit le Grizel ; je vous ferai voir plus, je vous ferai lire dans l’Évangile que tout receveur des deniers royaux est mis au rang des païens, et vous apprendrez par les anciennes constitutions qu’il ne leur était pas permis d’entrer dans l’Église aux premiers siècles. Sicut ethnicus et publicanus[15] est un passage assez connu : la loi de l’Église a été invariable sur cet article. L’anathème porté contre les fermiers, contre les receveurs des douanes, n’a jamais été révoqué ; et vous voulez qu’on révoque celui qui a été lancé contre les acteurs qui jouaient encore dans les premiers siècles l’Œdipe de Sophocle, anathème qui subsiste contre ceux qui ne représentent plus l’Œdipe de Corneille[16] ! Commencez par tirer de l’enfer votre père, votre grand-père, et votre oncle, et puis nous composerons avec la troupe de Sa Majesté.

— Vous extravaguez, monsieur Grizel, dit l’intendant ; mon père était seigneur de paroisse, il est enterré dans sa chapelle : mon oncle lui fit faire un mausolée de marbre aussi beau que celui de Lulli ; et si son curé lui avait jamais parlé de l’ethnicus et du publicanus, il l’aurait fait mettre dans un cul de basse-fosse. Je veux bien croire que saint Mathieu a damné les employés des fermes après l’avoir été, et qu’ils se tenaient à la porte de l’église dans les premiers temps ; mais vous m’avouerez que personne aujourd’hui n’ose nous le dire en face ; et si nous sommes excommuniés, c’est incognito.

— Justement, dit Grizel, vous y êtes ; on laisse l’ethnicus et le publicanus dans l’Évangile : on n’ouvre point les anciens rituels, et l’on vit paisiblement avec les fermiers généraux, pourvu qu’ils donnent beaucoup d’argent quand ils rendent le pain bénit. »

Monsieur l’intendant s’apaisa un peu ; mais il ne pouvait digérer l’ethnicus et le publicanus. « Je vous prie, mon cher Grizel, dit-il, de m’apprendre pourquoi on a inséré cette satire dans vos livres, et pourquoi on nous traitait si mal dans les premiers temps.

— Cela est tout simple, dit Grizel ; ceux qui prononçaient cette excommunication étaient de pauvres gens dont les trois quarts étaient Juifs, parmi lesquels il se mêla un quart de pauvres Grecs. Les Romains étaient leurs maîtres ; les receveurs des tributs étaient ou Romains ou choisis par les Romains : c’était un secret infaillible d’attirer à soi le petit peuple que d’anathématiser les commis de la douane. On hait toujours des vainqueurs, des maîtres, et des commis. La populace courait après des gens qui prêchaient l’égalité, et qui damnaient messieurs des fermes. Criez au nom de Dieu contre les puissances et contre les impôts, vous aurez infailliblement la canaille pour vous si on vous laisse faire, et quand vous aurez un assez grand nombre de canailles à vos ordres, alors il se trouvera des gens d’esprit qui lui mettront une selle sur le dos, un mors à la bouche, et qui monteront dessus pour renverser les États et les trônes. Alors on bâtira un nouvel édifice ; mais on conservera les premières pierres, quoique brutes et informes, parce qu’elles ont servi autrefois, et qu’elles sont chères aux peuples : on les encastrera proprement avec les nouveaux marbres, avec les pierreries et l’or qui seront prodigués, et il y aura même toujours de vieux antiquaires qui préféreront les anciens cailloux aux marbres nouveaux.

« C’est là, monsieur, l’histoire succincte de ce qui est arrivé parmi nous. La France a été longtemps barbare, et, aujourd’hui qu’elle commence à se civiliser, il y a encore des gens attachés à l’ancienne barbarie. Nous avons, par exemple, un petit nombre de gens de bien qui voudraient priver les fermiers généraux de toutes leurs richesses, condamnées dans l’Évangile, et priver le public d’un art aussi noble qu’innocent, que l’Évangile n’a jamais proscrit, et dont aucun apôtre n’a jamais parlé. Mais la saine partie du clergé laisse les financiers se damner en paix, et permet seulement qu’on excommunie les comédiens pour la forme.

— J’entends, dit l’intendant des menus ; vous ménagez les financiers, parce qu’ils vous donnent à dîner ; vous tombez sur les comédiens, qui ne vous en donnent pas. Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont gagés parle roi, et que vous ne pouvez pas excommunier un officier du roi faisant sa charge ? Donc il ne vous est pas permis d’excommunier un comédien du roi jouant Cinna et Polyeucte par ordre du roi.

— Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne pouvons damner un officier du roi ? c’est apparemment dans vos libertés de l’Église gallicane ? Mais ne savez-vous pas que nous excommunions les rois eux-mêmes ? Nous avons proscrit le grand Henri IV et Henri III, et Louis XII, le père du peuple, tandis qu’il convoquait un concile à Pise, et Philippe le Bel, et Philippe-Auguste, et Louis VIII, et Philippe Ier et le saint roi Robert, quoiqu’il brûlât des hérétiques. Sachez que nous sommes les maîtres d’anathématiser tous les princes, et de les faire mourir de mort subite ; et après cela vous irez vous lamenter de ce que nous tombons sur quelques princes de théâtre. »

L’intendant des menus, un peu fâché, lui coupa la parole, et lui dit : « Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il vous plaira, ils sauront bien vous punir ; mais songez que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa Majesté l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont hors du giron, je suis aussi hors du giron ; s’ils pèchent mortellement en faisant verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses, c’est moi qui les fais pécher ; s’ils vont à tous les diables, c’est moi qui les y mène. Je reçois l’ordre des premiers gentilshommes de la chambre, ils sont plus coupables que moi ; le roi et la reine, qui ordonnent qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont cent fois plus coupables encore. Si vous retranchez du corps de l’Église les soldats, il est sûr que vous retranchez aussi les officiers et les généraux ; vous ne vous tirerez jamais de là. Voyez, s’il vous plaît, à quel point vous êtes absurde ; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous les autres pays on les traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort. »

Grizel répondit : « Ne voyez-vous pas que c’est parce que nous sommes un peuple grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux autres peuples ? La moitié de Paris est convulsionnaire ; il faut que ces gens-là en imposent à ces libertins qui se contentent d’obéir au roi, qui ne contrôlent point ses actions, qui aiment sa personne, qui lui payent avec allégresse de quoi soutenir la gloire de son trône, qui, après avoir satisfait à leur devoir, passent doucement leur vie à cultiver les arts, qui respectent Sophocle et Euripide, et qui se damnent à vivre en honnêtes gens.

« Ce monde-ci (il faut que j’en convienne) est un composé de fripons, de fanatiques et d’imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé qu’on appelle la bonne compagnie ; ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain ; c’est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits ; c’est pour lui plaire que les plus grands hommes ont travaillé ; c’est lui qui donne la réputation, et, pour vous dire tout, c’est lui qui nous méprise, en nous faisant politesse quand il nous rencontre. Nous tâchons tous de trouver accès auprès de ce petit nombre d’hommes choisis, et depuis les jésuites jusqu’aux capucins, depuis le P. Quesnel jusqu’au maraud qui fait la Gazette ecclésiastique[17], nous nous plions en mille manières pour avoir quelque crédit sur ce petit nombre, dont nous ne pouvons jamais être. Si nous trouvons quelque dame qui nous écoute, nous lui persuadons qu’il est essentiel, pour aller au ciel, d’avoir les joues pâles, et que la couleur rouge déplaît mortellement aux saints du paradis. La dame quitte le rouge, et nous tirons de l’argent d’elle.

« Nous aimons à prêcher, parce qu’on loue les chaises ; mais comment voulez-vous que les honnêtes gens écoutent un ennuyeux discours, divisé en trois points, quand ils ont l’esprit occupé des beaux morceaux de Cinna, de Polyeucte, des Horaces, de Pompée, de Phèdre, et d’Athalie ? C’est là ce qui nous désespère.

« Nous entrons chez une dame de qualité ; nous demandons ce qu’on pense du dernier sermon du prédicateur de Saint-Roch ; le fils de la maison nous répond par une tirade de Racine. Avez-vous lu l’Œuvre des six jours[18] ? disons-nous. On nous réplique qu’il y a une tragédie nouvelle. Enfin le temps approche où nous ne gouvernerons plus que les disgraciés et la halle. Cela donne de l’humeur, et alors on excommunie qui l’on peut.

« Il n’en est pas ainsi à Rome et dans les autres États de l’Europe. Quand on chante à Saint-Jean de Latran, ou à Saint-Pierre, une belle messe à grands chœurs à quatre parties, et que vingt châtrés ont fredonné un motet, tout est dit ; on va prendre le soir du chocolat à l’Opéra de Saint-Ambroise, et personne ne s’avise d’y trouver à redire. On se garde bien d’excommunier la signora Cazzoni[19], la signora Faustina[20], la signora Barbarini[21] encore moins le signor Farinelli[22], chevalier de Calatrava, et acteur de l’Opéra, qui a des diamants gros comme mon pouce.

« Les gens qui sont les maîtres chez eux ne sont jamais persécuteurs : voilà pourquoi un roi qui n’est point contredit est toujours un bon roi, pour peu qu’il ait le sens commun. Il n’y a de méchants que les petits qui cherchent à être les maîtres. Il n’y a que ceux-là qui persécutent pour se donner de la considération. Le pape est assez puissant en Italie pour n’avoir pas besoin d’excommunier d’honnêtes gens qui ont des talents estimables ; mais il est des animaux dans Paris, aux cheveux plats, et à l’esprit de même, qui sont dans la nécessité de se faire valoir. S’ils ne cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme, s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent anéantis dans la foule. Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on veut être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce monde[23]. Je vous dis notre secret ; ne me décelez pas, et faites-moi le plaisir de me donner une loge grillée à la première tragédie de M. Colardeau[24].

— Je vous le promets, dit l’intendant des menus ; mais achevez de me révéler vos mystères. Pourquoi de tous ceux à qui j’ai parlé de cette affaire n’y en a-t-il pas un qui ne convienne que l’excommunication contre une société gagée par le roi est le comble de l’insolence et du ridicule ? Et pourquoi en même temps personne ne travaille-t-il à lever ce scandale ?

— Je crois vous avoir déjà répondu, dit Grizel, en vous avouant que tout est contradiction chez nous. La France, à parler sérieusement, est le royaume de l’esprit et de la sottise, de l’industrie et de la paresse, de la philosophie et du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence. La contradiction ridicule de la gloire de Cinna, et de l’infamie de ceux qui représentent Cinna : le droit qu’ont les évêques d’avoir un banc particulier aux représentations de Cinna, et le droit d’anathématiser les acteurs, l’auteur[25] et les spectateurs, sont assurément une incompatibilité digne de la folie de ce peuple ; mais trouvez-moi dans le monde un établissement qui ne soit pas contradictoire.

« Dites-moi pourquoi, les apôtres ayant tous été circoncis, les quinze premiers évêques de Jérusalem ayant été circoncis[26], vous n’êtes pas circoncis ; pourquoi la défense de manger du boudin n’ayant jamais été levée, vous mangez impunément du boudin ; pourquoi les apôtres ayant gagné leur pain à travailler de leurs mains, leurs successeurs regorgent de richesses et d’honneurs ; pourquoi saint Joseph ayant été charpentier, et son divin fils ayant daigné être élevé dans ce métier, son vicaire a chassé les empereurs, et s’est mis sans façon à leur place. Pourquoi a-t-on excommunié, anathématisé pendant des siècles, ceux qui disaient que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ? Et pourquoi damne-t-on aujourd’hui ceux qui pensent le contraire ?

« Pourquoi est-il expressément défendu dans l’Évangile de se remarier, quand on a fait casser son mariage[27], et que nous permettons qu’on se remarie ? Dites-moi comment le même mariage est annulé à Paris, et subsiste dans Avignon ?

« Et pour vous parler du théâtre, que vous aimez, expliquez-nous comment vous applaudissez à la brutale et factieuse insolence de Joad, qui fait couper la tête à Athalie parce qu’elle voulait élever son petit-fils Joas chez elle ; tandis que si un prêtre osait, parmi nous, attenter quelque chose de semblable contre les personnes du sang royal, il n’y a pas un citoyen[28] parmi nous, excepté peut-être quelques jésuites, qui ne le condamnât au dernier supplice ?

« N’est-ce pas encore une plaisante contradiction de se faire petit à petit cent mille écus de rentes précisément parce qu’on a fait vœu de pauvreté ? N’est-ce pas de toutes les contradictions la plus impertinente, d’être d’une profession et de laisser là sa profession, d’avoir fait serment de servir le public, et de dire au public : Nous nous tenons les bras croisés, nous renonçons à vous servir, pour vous être utiles ? Que dirait-on des chirurgiens de nos armées s’ils refusaient de panser les blessés pour soutenir l’honneur de l’ordre des chirurgiens ? Parcourez nos lois, nos coutumes, nos usages, tout est également contradictoire.

— Vous avez raison, dit l’intendant des menus ; je vois clairement que nous sommes encore très-éloignés d’être nettoyés de l’ancienne rouille de la barbarie. Laissons paisiblement subsister les vieilles sottises qui menacent ruine : elles tomberont d’elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens comme nous traitons nos pères d’imbéciles. Laissons les tartufes crier encore quelques années ; et demain je vous mène à la comédie du Tartuffe. »

Après cette conversation, arrivèrent deux petits pédants à l’air empesé, à la marche grave et à la tête large et creuse, tout bouffis d’orgueil et de formalités, fous sérieux qui font des sottises de sang-froid, gens qui n’ont jamais lu ni Cicéron, ni Démosthène, ni Sophocle, ni Euripide, ni Térence, mais qui se croient fort supérieurs à eux. Nous dinâmes : on parla de la gloire de la France et de sa prééminence sur les autres nations ; nous cherchâmes en quoi consistait cette supériorité. J’osai prendre alors la parole, et je dis : « Cette supériorité ne consiste pas dans nos lois, car, à proprement parler, nous n’avons pu encore en avoir de fixes depuis 1400. Nous n’avons que des coutumes très-contestées : ces coutumes changent de ville en ville, ainsi que les poids et mesures, et une nation chez laquelle ce qui est juste vers la Seine est injuste vers le Rhône ne peut guère se glorifier de ses lois. Est-ce par nos découvertes que nous l’emportons sur les autres peuples ? Hélas ! c’est un pilote génois qui a découvert le nouveau monde, c’est un Allemand qui a inventé l’imprimerie, c’est un Italien à qui nous devons les lunettes ; un Hollandais a inventé les pendules, un Italien a trouvé la pesanteur de l’air, un Anglais a découvert les lois de la nature[29] ; et nous n’avons inventé que les convulsions. Brillons-nous par la marine, par le commerce, par l’agriculture ? Plût à Dieu ! Il faut espérer que nous profiterons quelque jour de l’exemple de nos voisins. Trouvez-moi un seul art, une seule science dans laquelle nous n’ayons pas des maîtres chez les nations étrangères. Avons-nous pu seulement traduire en vers les poètes grecs et latins, que les Anglais et les Italiens ont si heureusement traduits ? »

Les convives se regardèrent ; ils conclurent que nous sommes médiocres presque en tous genres, et que ce n’est que dans l’art dramatique que nous l’emportons sur toutes les nations du monde, de l’aveu de ces nations mêmes. « Eh bien, dis-je alors aux deux pédants, le seul art qui vous distingue, c’est donc le seul art que vous voulez avilir ? » Ils rougirent ; ce qui leur arrive rarement.

Ils n’étaient pas encore partis quand l’auteur de la tragédie de Varon[30] arriva chez l’intendant des menus. C’est un homme d’une ancienne noblesse, un brave officier couvert de blessures ; la famille royale avait redemandé sa pièce, les premiers gentilshommes de la chambre avaient ordonné qu’on la jouât, et il venait pour prendre quelque arrangement. Il trouva sur la cheminée le discours de maître Etienne Ledain, prononcé du côté du greffe ; il tomba sur ces mots : Si l’auteur et l’acteur sont infâmes dans l’ordre des lois, etc. « Comment ! mort de…, dit-il, l’auteur d’une tragédie est un homme infâme ! Moi, infâme ! le cardinal de Richelieu, infâme ! Corneille, né gentilhomme, infâme ! Où est le fat qui a dit cette sottise ? Je veux le voir l’épée à la main. — Monsieur, lui dis-je, c’est un vieil avocat nommé maître Ledain, auquel il faut pardonner. — Maître Ledain ! où est-il ? que je lui coupe le nez et les deux oreilles ! Quel est donc ce monsieur Ledain ? Il appartient bien à un vil praticien, à un suppôt de la chicane, à un roturier que je paye, d’oser traiter d’infâmes des gens de qualité qui cultivent un art respectable ! Où a-t-il pris que je suis déclaré infâme, infâme dans l’ordre des lois ? Qu’il sache qu’il n’y a rien de si infâme, dans un État, que des gens qui originairement étaient nos esclaves, et qui veulent être aujourd’hui nos maîtres, pour avoir très-mal étudié les différentes coutumes établies par nos ancêtres dans nos domaines. — Ne vous emportez pas, monsieur, lui dis-je ; vous parlez comme du temps du gouvernement féodal. Ce pauvre homme, d’ailleurs, est un imbécile ; c’est M. Abraham Chaumeix et M. Gauchat qui ont fait son discours prononcé du côte du greffe. Il est bâtonnier ; il n’a pas rempli le vœu de l’ordre des avocats, comme il le dit : la plus saine partie de l’ordre des avocats s’est moquée de lui. — Bâtonnier ! dit l’officier ; ah ! je le traiterai suivant toute l’étendue de sa charge ; voilà un plaisant animal avec le vœu de son ordre ! » Il s’emporta longtemps ; nous lui dîmes, pour l’apaiser, que quand un corps pousse le fanatisme aussi loin, il perd bientôt tout son crédit ; que ceux qui abusent du malheur des temps pour faire un parti finissent par être écrasés, et que l’on perd toutes les prérogatives de son état pour avoir voulu s’élever au-dessus de son état. « Je me moque, reprit ce gentilhomme, de toutes leurs sottises ; j’assommerai le premier qui m’appellera infâme : je n’entends point raillerie. Maître Ledain et consorts auront affaire à moi. » Un des deux graves personnages qui avaient dîné avec nous lui dit : « Monsieur, les voies de fait sont défendues ; pourvoyez-vous devant la cour. »

N. B. Je rendrai compte incessamment de la suite de cette aventure. En attendant, je supplie instamment maître Ledain et consorts de vouloir bien me faire l’amitié de déférer cette conversation, comme manifestement contraire aux sentiments du feu curé de Saint-Médard et de celui de Saint-Leu, comme tendante insidieusement à renouveler les anciennes opinions de Cicéron qui aima tant Roscius, de César et d’Auguste qui faisaient des tragédies, de Scipion qui travaillait aux pièces de Térence, de Périclès qui fit bâtir ce beau théâtre d’Athènes, et d’autres impies et bélîtres de l’antiquité, morts sans sacrements, comme le dit le R. P. Garasse.

Je me flatte que maître Ledain, maître Braillard, maître Griffonnier, maître Phrasier, assistés de maître Abraham Chaumeix, feront brûler incessamment les ouvrages de Corneille par la main du bourreau, au bas de l’escalier du May s’il fait beau temps, et sur le perron d’en haut si nous avons de la pluie.

N. B. Si maître l’exécuteur des hautes œuvres avait pour ses honoraires un exemplaire de chaque livre qu’il a brûlé, il aurait vraiment une jolie bibliothèque.

Fait à Paris, par moi Georges Avenger Dardelle, 20 mai 1761.


fin de la conversation.
  1. Voltaire écrivait à sa nièce, Mme de Fontaine, le 31 mai 1761, que cette Conversation était de M. Dardelle. Des copies manuscrites en circulèrent sous le nom de Georges-Avenger Dardelle. Mais l’édition originale, en vingt-quatre pages in-12, ne porte que les noms de Georges-Avenger. Ce dernier nom est un mot anglais qui signifie vengeur. Cette édition originale et une copie manuscrite que je possède présentent un dénoûment tout différent des autres éditions, et que j’ai rétabli. Je rejette en variante la version reproduite jusqu’à ce jour, et qui date de 1764, lorsque Voltaire fit imprimer la Conversation, à la suite des Contes de Guillaume Vadé. Dans le manuscrit que je possède, le nom de l’abbé Grizel est tout au long. Dans l’imprimé de 1761, au lieu du nom sont des étoiles ou des points. Dans l’édition de 1764, et dans celles qui la suivirent, jusques et y compris 1775, le personnage est nommé l’abbé Brizel. Les éditeurs de Kehl ont rétabli le nom de Grizel. Un volume avait paru en 1761, intitulé Libertés de la France contre le pouvoir arbitraire de l’excommunication, contenant un Mémoire en forme de Dissertation sur la question de l’excommunication, que l’on prétend encourue par le seul fait d’acteurs de la Comédie-Française. L’auteur était François-Charles-Huerne de La Mothe, avocat au parlement, né à Sens, mort vers 1790. Le bâtonnier des avocats, que Voltaire, suivant son habitude d’estropier les noms propres, appelle Ledain, mais qui s’appelait Dains, demanda, le 22 avril 1761, au parlement, d’être entendu : lui mandé (ce sont les termes de l’arrêt), et entré avec plusieurs anciens avocats, ayant passé au banc du barreau du côté du greffe, il dénonça l’ouvrage, pour la discipline de l’ordre, et au nom de l’ordre : ensuite de quoi, séance tenante, le parlement condamna l’ouvrage à être lacéré et brûlé par l’exécuteur de la haute justice : ce qui fut exécuté le même jour, dans la cour du palais, au pied du grand escalier d’icelui.

    Le discours de Me Dains a été imprimé dans le Journal encyclopédique du 15 mai 1761, pages 145-48.

    Les officiers de la maison du roi, qu’on appelait Intendants des menus, avaient le titre de : Intendants et contrôleurs généraux de l’argenterie, menus-plaisirs et affaires de la chambre du roi. Ils étaient, en 1761, au nombre de trois : Papillon de Fontpertuis, L’Escureul de La Touche, et Papillon de La Ferté. Aujourd’hui il n’y a plus qu’un Intendant du mobilier de la couronne ; mais l’appellation de menus-plaisirs est encore conservée dans le discours (B.)

    — Sur l’ordre des avocats, voyez tome XVI, page 73. Sur l’avocat Dains, voyez la note 2 de la page 507, tome XVII.

    Dans la lettre de Voltaire à Damilavilie, du 18 juillet 1762, on lit un passage qui peut être regardé comme un appendice à la Conversation de l’intendant des menus.

  2. L’ouvrage de cet avocat, entrepris en faveur du théâtre, et où il était beaucoup question d’ordre, fut déféré par maître Ledain, et incendié au bas de l’escalier. (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1764. (B.)
  3. Curé des Invalides.
  4. Voyez tome IX, une des notes du chant XVIII de la Pucelle.
  5. Henri-François de La Solle, mort en 1761.
  6. Marie-Thérèse, née le 13 mai 1717, morte en 1780. Son père, Charles VI lui fit chanter, à l’âge de cinq ans, une ariette au théâtre de la cour, à Vienne. À l’âge de vingt-deux ans, elle chanta à Florence un duo avec François Bernardi, surnommé Senesino. (B.)
  7. Voyez, tome III du Théâtre, la note sur la Dissertation qui est en tête de Sémiramis.
  8. Voyez, tome XXII, la note 2 de la page 70.
  9. Voyez, sur Molière, tome XIV, page 105 ; tome XXI, page 279 ; tome XXIII, pages 87 et suiv.
  10. Titre d’un divertissement qui fait partie des Fragments de Lulli.
  11. Sur vingt-cinq juges qui siégeaient, en 1731, au parlement de Provence, dans le procès du jésuite Girard (voyez plus loin, le paragraphe ix du Prix de la justice et de l’humanité), il y en eut treize pour l’absolution ; il n’y en eut que douze pour la condamnation à être brûlé vif. (B.)
  12. Nom d’un personnage de Polyeucte, tragédie de P. Corneille.
  13. Acte II, scène ii.
  14. L’un des intendants des menus plaisirs du roi, en 1761, était Papillon de La Ferté.
  15. Saint Matthieu, chapitre xviii, v. 17.
  16. Depuis l’Œdipe de Voltaire, joué en 1718, on ne représente plus l’Œdipe de Corneille. On essaya pourtant de le reprendre en 1729 ; voyez tome Ier du Théâtre, page 10.
  17. Voyez la note, tome XXI, page 419.
  18. Voltaire appelait alors l’’Œuvre de six jours sa tragédie d’Olympie, qu’il avait faite en six jours (mais voyez une lettre à d’Argental, de novembre 1762). Il existe um ouvrage de dévotion intitulé Explication littérale de l’ouvrage des six jours (par Duguet etd’Asfeld), 1731, in-12. (B.)
  19. Françoise Cazzoni, née à Parme vers 1700.
  20. Faustine Bordoni, née à Venise en 1700.
  21. Voyez ce que Voltaire en dit dans ses Mémoires.
  22. Voyez la note, tome XXI, page 160.
  23. Le monologue a toujours été jaloux du dialogue a dit Voltaire dans son Appel aux nations ; voyez page 215.
  24. La tragédie de Caliste, ou la Belle Pénitente, par Colardeau, avait été jouée le 12 novembre 1760.
  25. À l’Académie française, le 29 avril 1830, jour de l’élection de M. Sanson de Pongerville, les ecclésiastiques, M. l’abbé Feletz, M. Frayssinous, évêque d’Hermopolis, et M. de Quélen, archevêque de Paris, votaient pour M. Ancelot, auteur dramatique. (B.)
  26. Voyez les notes, tome XVIII, page 480, et tome XX, page 593.
  27. Saint Marc, chapitre x, versets 11 et 12.
  28. C’est là ce qu’en 1764, ainsi que Beuchot l’a dit dans sa note de la page 239, Voltaire substitua au texte de 1761, que voici :

    « …Il n’y a pas un citoyen qui ne le condamnât au dernier supplice.

    « Tout dépend de l’usage. La danse, par exemple, a été chez presque tous les peuples une fonction religieuse ; les Juifs même dansèrent par dévotion. Si l’archevêque de Paris s’avisait, à la grand’messe, de danser pieusement une loure ou une chaconne, on en rirait comme de ses billets de confession. On représente encore des actes sacramentaux à Madrid, les jours de fêtes ; un comédien fait Jésus-Christ ; un autre fait le diable ; une actrice est la sainte Vierge ; une autre, Magdeleine à sa toilette ; Arlequin dit Ave Maria ; Judas dit son Pater.

    « Pendant ce temps-là on brûle quelquefois en cérémonie des descendants de notre bon père Abraham ; et tandis qu’ils cuisent, on leur chante gravement les chansons pieuses d’un de leurs rois, traduites en mauvais latin. Malgré tout cela, il y a à la cour de Madrid autant de sens commun, de politesse, et d’esprit, qu’en aucune cour de l’Europe.

    « On bénit à Rome des chevaux ; si nous faisions bénir nos attelages à Sainte-Geneviève, la moitié de Paris crierait au scandale.

    « Je ne veux point faire un tableau de toutes les contradictions de ce monde ; il faudrait que je passasse ma vie à peindre. Non-seulement nous nous contredisons perpétuellement dans nos principes et dans nos actions, mais toutes les professions sont contraires les unes aux autres : c’est une guerre secrète qui ne finira jamais. L’homme d’église est l’ennemi né de l’homme de robe ; celui-ci, du courtisan ; le chanoine, du moine ; certains comédiens, d’autres comédiens ; et chacun donne à son voisin loyalement tous les dégoûts dont il peut s’aviser. La pire espèce de toutes, je l’avoue, est celle des prétendus réformateurs. Ce sont des malades qui sont fâchés que les autres se portent bien ; ils défendent les ragoûts dont ils ne mangent pas.

    — J’aime votre franchise, dit le Menu. Laissons paisiblement subsister de vieilles sottises ; peut-être tomberont-elles d’elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens, comme nous traitons nos pères d’imbéciles. Laissons les tartufes crier encore quelque temps ; et dès demain je vous mène à la comédie du Tartuffe. »

    — L’archevêque de Paris, dont il est question dans ce passage, est Christophe de Beaumont (voyez tome XXI, page 11), inventeur des billets de confession : voyez tomes XVI, 77 ; XVIII, 230, XXI, 358 ; et dans le présent volume, page 19. Quant aux comédiens ennemis d’autres comédiens, voyez les notes des pages 215 et 248.

  29. Le pilote génois est Christophe Colomb ; l’Allemand est Gutenberg ; l’Italien que Voltaire désigne comme inventeur des lunettes est Alexandre Spina : le Hollandais dont parle Voltaire est Huygens ; c’est Torricelli qui a trouvé la pesanteur de l’air ; c’est Newton qui a découvert les lois de la nature.
  30. Varon, tragédie du vicomte de Grave, avait été jouée, sur le Théâtre-Français, le 20 décembre 1751, imprimée en 1752, in-12, et est dans les Œuvres de l’auteur, 1777, in-12. Grave avait été capitaine au régiment de Gambis. (B.)