Coquecigrues/La Cave de Bime

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Ollendorff (p. 167-177).
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LA CAVE DE BIME



À Catulle Mendès.


LA CAVE DE BIME



— Comme c’est noir ! dit ma grand’mère. Mais du fond de la cave une voix lointaine lui répondit : « Ton âme est encore plus noire ! »

Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s’était arrêté de casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.

— Quelle crâne peur elle a eue, la grand’mère !

— Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme jusqu’à la maison. Il y a une trotte.

— Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi ?

— Une fois. Il m’a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache et n’est pas méchante. Mais si quelqu’un passe devant, la nuit, elle l’attire, l’avale comme une gueule.

— Oh ! oh ! fit Pauline. Elle les mange, quoi !

— Pourquoi fais-tu : « Oh ! oh ! » Pauline ? Elle en a mangé de plus grosses que toi.

— Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.

— Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j’ai encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays ? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus !

— Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se trouve la Cave de Bîme ?

— Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J’ai regardé dedans, moi aussi. C’est un trou, voilà tout, un puits qui n’a pas d’eau, où des grenouilles crèveraient.

— Tu as regardé dedans, la nuit ?

— La nuit, je dors, dit Pauline.

— Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C’est la nuit qu’on a peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si Elle n’était pas là ?

Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu de l’imprimé.

— J’aime mieux la lune que le soleil ! dit une femme.

Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils nelui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre instructif, avec ou sans habitants.

Les veilleurs, d’un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l’emportait sur tous par la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et cuite.

Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les chènevottes, brisées d’un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient encore de quoi faire des mèches de fouets.

— Et elle s’enfonce jusqu’où, la Cave de Bîme, papa Iaudi ?

— Comment le savoir ? On y entre, on n’en sort plus. On prétend qu’elle traverse la terre, mais ce n’est pas prouvé.

— Enfin, qui l’a creusée ?

— Là-dessus, j’ai mon idée à moi. C’est probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu’eux pour avoir fait ça.

— Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu’elle a dévoré de gens ?

— Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.

— Comment qu’ils s’appelaient ?

— Mâtine, es-tu têtue ! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.

— J’irais bien, dit Pauline.

— Une maligne ! une rude ! dirent les veilleurs.

— Oui, j’irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.

— Dépiton ! carcaillon ! dirent ensemble les veilleurs.

Mais papa Iaudi les calma :

— Ne tentez pas le bon diable !

— Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.

— Ah ! dépiton. Ah ! carcaillon. Ah ! c’est comme ça, dit Pauline. Eh bien, j’irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j’entrerai dans votre cave, et je crierai : « Coucou ! » et, si on me touche, gare ! je vous promets qu’on aura une fameuse calotte.

Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l’ennemi.

— Veux-tu rester ! commanda papa Iaudi.

— Non, non, j’irai ; j’irai sans lanterne même, avec la lune.

Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur la sienne. Un bruit de sabots qui s’éloignent et frappent le sol dur, résonna par tout le village.

— Gamine ! dit papa Iaudi ; j’ai observé que les orphelines étaient presque toutes à moitié folles.

En réalité, il n’avait guère plus d’inquiétude que les autres : au bas du village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.

Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l’oreille et croyaient entendre un galop de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.

— Elle est longue.

— Voilà une heure qu’elle est partie.

— Elle s’est assise sur le pont, pour nous faire croire qu’elle est allée jusqu’au bout. Elle y grelotte d’épouvante, toute seule.

— Mais nous ne la croirons pas.

— Si, nous ferons d’abord semblant, pour mieux rire après.

— Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.

— À cause d’elle nous serons forcés de nous coucher tard.

— Moi, ça m’amuserait de coucher dehors.

— Et moi qui n’ai pas mon châle !

— La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.

— Si nous entrions chez vous, papa Iaudi ?

Dans la maison où papa Iaudi, économe, n’alluma pas de bougie, ils se sentaient mal à l’aise. Ils ressortirent.

— Sommes-nous bêtes, dit une femme ; je parie qu’elle est dans son lit.

Comment n’avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, réconfortante et si simple ?

— Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l’arracher de ses draps, de lui donner une fessée d’importance, et je vous l’amène.

Elle ne ramena pas Pauline.

Un homme proposa de parcourir le village, en bande.

— Tout à l’heure ! un peu de patience !

D’ailleurs, les rues s’assombrissaient comme autant de caves.

— Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.

Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.

— Ce n’est pas possible qu’elle y soit allée !

— Ah ! ouath !

— Et quand elle y serait allée ?

On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l’égratignait de ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.

— Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein ! vieux ! répondez donc.

Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.

— Tant pis, dit l’une d’elles, moi je descends au-devant.

Mais les hommes la retinrent.

— Pourquoi ? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c’est notre affaire !

— Voilà près de trois heures qu’elle est partie ! C’est drôle, tout de même. Entendez-vous les poules remuer ?

— Avez-vous fini de criailler, les femmes ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? Elle s’amuse en route, cette fille. Elle est libre.

Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance :

— Elle va revenir.

Et ceux qu’envahissait l’angoisse, répétaient sur un ton sourd :

— Oui, elle va revenir.

Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d’une voix grandie :

— Naturellement qu’elle va revenir !