Coran Savary/Vie de Mahomet/JC622

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Traduction par Claude-Étienne Savary.
Dufour (1p. 17-23).

(Depuis la chute d’Adam, suivant Abul-Feda. 6207. — Depuis la naissance de J.-C. 622. — Avant l’hégire. 9. — De Mahomet. 44.)

Ali obéit. Les convives se trouvèrent au nombre de quarante, tous parens d’Abutaleb. Tous furent rassasiés. Le repas fini, Mahomet voulut les entretenir, il commençait à leur parler de sa nouvelle doctrine, lorsqu’Abulahab, peu satisfait de cette réception, l’interrompit : « C’est trop long-temps retenir vos hôtes, lui dit-il malignement ; n’abusez point de leur complaisance. » A ces mots l’assemblée se sépara. Ce contre-temps ne découragea point Mahomet. « Avez-vous vu, dit-il à Ali, comme Abulahab m’a coupé la parole ? Mais préparez un semblable repas pour demain, et invitez les mêmes convives ». Ali exécuta ces ordres. La famille d’Abd-elmotalleb se rendit à l’invitation. A peine le repas fini, Mahomet leur parla en ces termes : « Jamais mortel n’offrit à sa nation un bien aussi précieux que celui que je vous apporte. Je vous offre le bonheur dans ce monde, et la félicité dans le ciel. Dieu m’a commandé de vous appeler à lui. Qui de vous partagera mon emploi, et sera mon visir[1] ? Qui de vous veut être mon frère, mon lieutenant et mon calife[2] » ? Les convives étonnés gardaient le silence. Aucun d’eux n’osait se déclarer. Ali indigné se leva, et dit : « O prophète ! ce sera moi. Je partagerai tes travaux, j’arracherai les yeux de tes ennemis ; je leur briserai les dents et leur fendrai la poitrine[3] ». Ce zèle peu mesuré, ne déplut point à Mahomet. Il embrassa Ali, et dit, en présence de ses parens : « Voilà mon frère, mon lieutenant et mon calife. Écoutez-le, et lui obéissez ». Toute l’assemblée éclatant de rire, tourna les yeux vers Abutaleb « C’est à toi désormais, s’écria-t-on, à recevoir les ordres de ton fils, et à lui prêter obéissance. »

Ce début peu favorable n’arrêta pas le nouvel apôtre. Inébranlable dans ses desseins, il marcha d’un pas ferme à leur exécution. Il continua d’exhorter ses parens et ses amis à embrasser l’islamisme. Il tonnait contre l’idolâtrie et la foudroyait de son éloquence victorieuse. Le peuple trembla pour ses dieux. Les grands craignirent pour leur puissance. La haine fut le fruit de son zèle. Toute sa famille l’abandonna. Ses disciples seuls lui restèrent fidèles.

Abutaleb soutenait en secret les intérêts d’un neveu qui lui était cher. Les chefs des Coreïshites vinrent le trouver. Otba, Abusofian, Abugehel et quelques autres choisis parmi les principaux de la tribu, lui parlèrent en ces termes. « O Abutaleb ! le fils de ton frère couvre nos dieux d’opprobre. Il accuse nos sages vieillards d’ignorance, et soutient que nos-pères ont vécu dans l’erreur. Arrête ses écarts. Réprime son orgueil de peur que la discorde ne vienne troubler la paix où nous vivons[4] ». Abutaleb parut touché de ces plaintes. Il parla avec douceur aux députés, et promit de mettre un frein à la violence de son neveu.

Ses représentations furent vaines. Mahomet n’en déclama qu’avec plus de force contre l’idolâtrie. Il démontra la vanité des idoles, et l’absurdité de leurs adorateurs. Ses discours étaient semés de traits de lumière qui portaient le jour à travers les ténèbres dont le peuple était environné. Les Coreïshites eu furent alarmés. Ils craignirent de voir abolir un culte dont ils étaient les soutiens. L’autorité dont ils jouissaient à l’abri des autels, leur parut ébranlée. Ils se réunirent pour écraser celui qui en sapait les fondemens. Leurs chefs vinrent une seconde fois trouver Abutaleb, et lui tinrent ce discours : « Si tu n’imposes silence au fils de ton frère ; si tu ne réprimes son zèle audacieux, nous allons prendre les armes pour la défense de notre religion. Les liens du sang ne nous retiendront plus ; nous verrons de quel côté se déclarera la victoire. » Abutaleb, effrayé de ces menaces, se hâta d’en faire part à Mahomet[5]. Il en reçut cette fière réponse : « O mon oncle ! quand les Coreïshites armeraient contre moi le soleil et la lune ; quand je verrais ces deux astres, l’un à ma droite l’autre à ma gauche, je n’en serais pas moins inébranlable dans ma résolution. » Abutaleb, convaincu que les promesses et les menaces n’avaient aucun empire sur une âme aussi ferme, ne put s’empêcher de lui dire : « Que dois-je répondre aux Coreïshites ? Pour moi, quoique je désapprouve votre conduite, je sens bien que je ne vous abandonnerai jamais, quelque parti que prennent vos ennemis. »

Cependant la tribu, s’étant assemblée, prononça l’exil contre tous ceux qui avaient embrassé l’islamisme. Le crédit d’Abutaleb couvrit Mahomet pour un temps, et l’empêcha d’être enveloppé dans la proscription générale.

Le hasard fournit à son parti un soutien puissant. Il s’était retiré dans un château situé sur le mont Safa. Abugehel[6], l’y ayant rencontré, l’accabla d’injures. Mahomet garda le silence. Hamza[7], un des fils d’Abd el Motalleb, connu par sa bravoure, apprit l’insulte faite à son neveu. Il revenait de la chasse, et portait son arc sur ses épaules. Bouillant de colère il court à la vengeance. Il va droit à l’assemblée des Coreïshites. Il y aperçoit Abugehel, lève son arc, et lui en décharge un grand coup sur la tête. « Voilà, dit-il, le prix de l’affront que tu as fait à mon neveu ». Les Maksoumites, s’étant levés précipitamment, se disposaient à repousser la violence. Hamza, pour les braver, ajouta : « Je vous déclare à tous que je quitte les autels de vos dieux, et que je me fais musulman ». La conversion de Hamza fut un triomphe pour Mahomet. Elle éleva l’espoir de ses partisans, et abaissa l’orgueil des Coreïshites. Ils n’osèrent, pendant quelque temps, faire éclater publiquement leur haine. Elle n’en devint que plus dangereuse. Ils tramèrent dans les ténèbres la perte de l’apôtre des croyans. Ils ne cherchaient qu’un homme assez déterminé pour étouffer dans le berceau la religion naissante, en immolant son chef. Le féroce Omar[8] offrit son bras. On encouragea son audace. Il partit, tenant en main l’épée qu’il devait plonger dans le sein de Mahomet. Il rencontra en chemin Naïm, qui lui demanda où il allait ainsi armé. Omar ne lui en fit point mystère. Il lui déclara son dessein. « A quoi vas tu t’exposer ? lui représenta Naïm. Si tu commets ce crime, les enfans d’Abdmenaf[9] ne souffriront pas que le meurtrier de leur parent foule plus long-temps la terre. Que ne vas-tu plutôt trouver ta sœur et Saïd son mari ? Ils sont musulmans ». Omar, à cette nouvelle, sentit, redoubler son indignation, mais elle changea d’objet. Il tourna ses pas vers la maison d’Amena sa sœur. On y lisait le chapitre du Coran, qui a pour titre, T. H. Il entendit réciter quelques versets, et entra. Aussitôt qu’on l’aperçut, on cacha le volume, et tout le monde garda le silence. « Quel livre lisiez-vous ? » demanda-t-il à sa sœur. Elle refusa de le satisfaire. Omar, ne se possédant plus, lui donna un soufflet, et lui commanda d’obéir. « Vos outrages sont inutiles, lui répondit Amena. Nous ne pouvons vous accorder ce que vous désirez. Daignez-nous excuser. Ce refus est une loi nécessaire ». Omar, devenu plus calme, fit de nouvelles instances, et promit de rendre fidèlement le dépôt qu’on lui confierait. Amena ne résista pas plus long-temps, et lui remit le Coran. Il en lut plusieurs versets ; et, l’enthousiasme prenant la place de la violence, il s’écria : « Que cette doctrine est sublime ! Combien je la révère ! je brûle d’embrasser l’islamisme. Où est Mahomet ? » — « Au château de Safa[10]. » C’était-là qu’il s’était retiré pour éviter la persécution des Coreïshites. Environ quarante fidèles tant hommes que femmes, rassemblés autour de lui, s’instruisaient dans la nouvelle religion. Hamza, Abubecr et Ali, étaient de ce nombre. Le nouveau prosélyte s’y fit conduire. Il frappe à la porte. On ouvre. La vue d’Omar, couvert de ses armes, jeta l’effroi dans l’assemblée. Mahomet, inaccessible à la crainte, se leva, courut à lui, et le prenant par le bord de son manteau le pressa d’entrer. « Fils de Kettab, lui dit-il, avez-vous dessein de rester sous ce portique, jusqu’à ce que le toit vous tombe sur la tête ? Je viens, répondit Omar, croire en dieu et en son apôtre ». Il embrassa l’islamisme, et en devint un des plus zélés défenseurs. Sa férocité ne s’adoucit point. Il garda son caractère. Incapable de ménagemens, il bravait au milieu même du temple les Coreïshites assemblés. La désertion d’Omar, un des plus nobles citoyens de la Mecque, les éclaira sur la ruine prochaine de leur culte. On prit des mesures violentes pour la prévenir. La persécution devint générale. Trop faible encore pour défendre sa religion et ses disciples, Mahomet céda aux circonstances. Il permit à ceux qui n’avaient point de famille de se retirer dans le royaume d’Abasha[11].

  1. Visir vient du mot arabe ouzir, qui signifie conseiller. Ali fut le premier qui porta ce titre que les Ottomans donnent au premier officier de la couronne.
  2. Calife vient du mot kalef successeur. C’est le titre que prirent ceux qui succédèrent à Mahomet. Ali, malgré son adoption, n’obtint le titre de calife qu’après Abubecr, Omar et Otman. Cette injustice a élevé un schisme entre les Perses et les Turcs. Les Perses regardent les trois premiers successeurs de Mahomet comme des usurpateurs, et n’accordent qu’à Ali le titre de calife. Les Ottomans soutiennent le contraire. De là ces guerres sanglantes qui ont déchiré les deux empires.
  3. Abul-Feda, page 19.
  4. Abu-Feda, page 10.
  5. Abul-Feda, page 21.
  6. Son nom propre était Amrou, fils de Hesham, son surnom Abu el Hocm (le père de la sagesse). La haine éternelle qu’il voua à Mahomet, le fit appeler Abugehel (le père de la folie). Les mahométans ne prononcent jamais son nom sans ajouter Laano Allah (Dieu le maudisse). Abul-Feda, généalogie des Coreïshites. Maracci le confond maladroitement avec Gehel, oncle de Mahomet. C’étaient deux hommes bien différens.
  7. Les fils d’Abd el Motalleb étaient : Abutaleb dont le nom propre était Abdmenaf, Zobaïr, Abdallah, père de Mahomet, Elabbas, Hamza, Elharet, Gehel, Elmacoum, Deraz, Abulahab. Les seuls qui se firent musulmans furent Elabbas et Hamza. Abul-Feda, Généalogie des Coreïshites.
  8. Omar, dont le nom seul jetait l’épouvante dans les esprits, fut surnommé Elfarouk (le diviseur), parce qu’il fendit en deux un musulman qui refusait de s’en rapporter à la sentence de Mahomet. Eltabar.
  9. Abdmenaf était le nom propre d’Abutaleb.
  10. Abul-Feda, page 25.
  11. Abasha, autrement l’Abyssinie, a tiré son nom d’Abash, le même que Cush, fils de Canaan, fils de Ham, fils de Noé. Abd el Baki, dans son livre sur l’excellence des Abyssins.
      Abasha, écrit par les Grecs Άβασσανοί, par les Latins Abasseni, signifie en arabe un assemblage de nations. Ces peuples pénétrèrent dans l’Abyssinie par l’Égypte. Ils y fondèrent un empire, et firent souvent des incursions dans l’Arabie-Heureuse. Soixante-dix ans avant Mahomet, ils y établirent un royaume dont la capitale était Sanaa. Abraha, qui en était vice-roi, entreprit contre les Mecquois la guerre de l’Éléphant. Son armée fut entièrement détruite. Cet événement arriva l’année de la naissance de Mahomet. Abd el Baki.