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Corinne ou l’Italie/Livre XX

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La librairie stéréotipe (Tome IIp. 465-504).
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Tome II – Livre XX


LIVRE XX.

CONCLUSION

CHAPITRE PREMIER.


APRÈS ce qui s’était passé dans la galerie da Bologne, Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu’il ne l’avait imaginé, et il eut enfin l’idée que sa froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines secrètes ; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l’explication que jusqu’alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l’avait voulu, mais il lui en coûtait de parler de Corinne au moment de la revoir, de s’engager par une promesse, enfin de traiter un sujet si propre à l’émouvoir, avec une personne qui lui causait toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère qu’imparfaitement.

Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat d’Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l’été, répandait alors une douce chaleur ; les gazons étaient verts ; l’automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait s’annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre ; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l’ame d’Oswald, mais aucune espérance ne venait s’y mêler : il n’y avait que du passé dans toutes ses impressions. L’air suave du midi agissait aussi sur la disposition de Lucile : elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l’eut encouragée ; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n’osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu le secret d’Oswald comme celui de Lucile ; mais ils avaient l’un et l’autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient à cet égard, plus il était difficile qu’ils sortissent de la situation contrainte où ils se trouvaient.


CHAPITRE II.


EN arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et peu d’instans après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en le voyant, qu’il fut long-temps sans pouvoir lui parler ; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. — Je n’ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte : sa santé est très-mauvaise et s’affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que moi, l’occupation lui est souvent très-difficile ; cependant je la croyais un peu plus calme lorsque nous avons appris votre arrivée en Italie. Je ne puis vous cacher qu’à cette nouvelle son émotion a été si vive, que la fièvre qui l’avait quittée l’a reprise. Elle ne m’a point dit quelle était son intention relativement à vous, car j’évite avec grand soin de lui prononcer votre nom. — Ayez la bonté, mon prince, reprit Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans : elle contient tous les détails des circonstances qui m’ont empêché d’apprendre son voyage en Angleterre, avant que je fusse l’époux de Lucile ; et quand elle l’aura lue, demandez-lui de me recevoir. J’ai besoin de lui parler pour justifier, s’il se peut, ma conduite. Son estime m’est nécessaire, quoique je ne doive plus prétendre à son intérêt. — Je remplirai vos désirs, mylord, dit le prince Castel-Forte : je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien. —

Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince Castel-Forte : elle le reçut avec assez de froideur ; il la regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. — Elle est charmante lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte, quelle jeunesse, quelle fraîcheur ! Ma pauvre amie n’a plus rien de cet éclat ; mais il ne faut pas oublier, mylord, qu’elle était bien brillante aussi quand vous l’avez vue pour la première fois. — Non, je ne l’oublie pas, s’écria lord Nelvil, non, je ne me pardonnerai jamais et il s’arrêta sans pouvoir achever ce qu’il voulait dire. — Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile n’essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu’elle ne l’essayait pas. Il se disait en lui-même : — Si Corinne m’avait vu triste, Corinne m’aurait consolé. —

Le lendemain matin son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez le prince Castel-Forte. — Hé bien, lui dit-il, qu’a-t-elle répondu ? — Elle ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte. — Et quels sont ses motifs ? — J’ai été hier chez elle, et je l’ai trouvée dans une agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa chambre, malgré son extrême faiblesse. Sa pâleur était quelquefois remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir, elle a gardé le silence quelques instans, et m’a dit enfin ces paroles que je vous rendrai fidèlement, puisque vous l’exigez. — C’est un homme qui m’a fait trop de mal. L’ennemi qui m’aurait jetée dans une prison, qui m’aurait bannie et proscrite, n’eût pas déchiré mon cœur a ce point. J’ai souffert ce que personne n’a jamais souffert, un mélange d’attendrissement et d’irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J’avais pour ce cruel autant d’enthousiasme que d’amour. Il doit s’en souvenir, je lui ai dit une fois qu’il m’en coûterait davantage de ne plus l’admirer, que de ne plus l’aimer. Il a flétri l’objet de mon culte, il m’a trompée volontairement ou involontairement, n’importe, il n’est pas celui que je croyais. Qu’a-t-il fait pour moi ? Il a joui pendant près d’une année du sentiment qu’il m’inspirait, du charme que j’avais dans l’esprit ; et quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester son cœur par une action, en a-t-il fait une ? peut-il se vanter d’un sacrifice, d’un mouvement généreux ? Il est heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie ; moi je me meurs, qu’il me laisse en paix. —

Ces paroles sont bien dures, dit Oswald. — Elle est aigrie par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte : je lui ai vu souvent une disposition plus douce ; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle vous a défendu contre moi. — Vous me trouvez donc bien coupable, reprit lord Nelvil, — Oserais-je vous le dire, dit le prince Castel-Forte, je pense que vous l’êtes. Les torts qu’on peut avoir avec une femme ne nuisent point dans l’opinion du monde ; ces fragiles idoles adorées aujourd’hui peuvent être brisées demain, sans que personne prenne leur défense, et c’est pour cela même que je les respecte davantage ; car la morale, à leur égard, n’est défendue que par notre propre cœur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par les lois, et le déchirement d’un cœur sensible n’est l’objet que d’une plaisanterie, il vaudrait donc mieux se permettre le coup de poignard. — Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j’ai été bien malheureux, c’est ma seule justification ; mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu’elle ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu’à travers tout ce qui nous sépare elle entendra la voix de son ami. — Je lui remettrai votre lettre, dit le prince Castel-Forte, mais, je vous en conjure, ménagez-la : vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans ne font que rendre une impression plus profonde, quand aucune autre idée n’en a distrait : voulez-vous savoir dans quel état elle est à présent ? une fantaisie bizarre à laquelle mes prières n’ont pu la faire renoncer vous en donnera l’idée. —

En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son cabinet, et lord Nelvil l’y suivit. Il vit d’abord le portrait de Corinne, telle qu’elle avait paru dans le premier acte de Roméo et Juliette, ce jour, celui de tous où il s’était senti le plus d’entraînement pour elle. Un air de confiance et de bonheur, animait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout entiers dans l’imagination de lord Nelvil ; et comme il trouvait du plaisir à s’y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle qu’elle avait voulu se faire peindre cette année même en robe noire, d’après le costume qu’elle n’avait point quitté depuis son retour d’Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l’impression que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu’il avait aperçue à Hydepark ; mais ce qui le frappa surtout, c’est l’inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi-fermés, et ses longues paupières voilaient ses regards et réfléchissaient une ombre sur ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du Pastor Fido :

A pena si puo dir : questa fu rosa[1]

Quoi ! dit lord Nelvil, c’est ainsi qu’elle est maintenant ? — Oui, répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours plus mal encore. — À ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé : l’excès de sa peine troublait sa raison.


CHAPITRE III.


RENTRÉ chez lui, il s’enferma dans sa charmbre tout le jour. Lucile vint à l’heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit : — Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd’hui ; ne m’en sachez pas mauvais gré. — Lucile se retourna vers Juliette, qu’elle tenait par la main, l’embrassa et s’éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table sur laquelle était la lettre qu’il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des pleurs : — Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile ? À quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m’aime est malheureux par moi ? —

Lettre de lord Nelvil a Corinne.

« Si vous n’étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu’aurais-je à vous dire ? Vous pouvez m’accabler de vos reproches, et ce qui est plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j’ai fait tant de mal à ce que j’aimais ? Ah ! je souffre tellement, que je ne puis me croire tout-à-fait barbare. Vous savez, quand je vous ai connue, que j’étais accablé par le chagrin qui me suivra jusqu’au tombeau. Je n’espérais pas le bonheur. J’ai lutté long-temps contre l’attrait que vous m’inspiriez. Enfin, quand il a triomphé de moi, j’ai toujours gardé dans mon ame un sentiment de tristesse, présage d’un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre, comme il m’avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m’écartant de la ligne tracée par mes devoirs et ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand j’appris que mon père avait condamné d’avance mon sentiment pour vous. S’il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter, à cet égard, contre son autorité, mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et sacré.

Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie ; je rencontrai votre sœur, que mon père m’avait destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au projet d’une vie régulière. J’ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l’existence. Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles, mais j’ai tant éprouvé de peines, que mon ame malade craint tout ce qui l’expose à des émotions trop fortes, à des résolutions pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, jamais je n’aurais pu me détacher de vous. Cette admirable preuve de tendresse eût entraîné mon cœur incertain. Ah ! pourquoi dire ce que j’aurais fait ! Serions-nous heureux ? Suis-je capable de l’être ? Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu’il fut, sans en regretter un autre ?

Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous. Je rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous voyant. Je me dis qu’une personne aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne, j’ai déchiré votre cœur, je le sais ; mais je croyais n’immoler que moi. Je pensais que j’étais plus que vous inconsolable, et que vous m’oublieriez, quand je vous regretterais toujours. Enfin les circonstances m’enlacèrent, et je ne veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentimens qu’elle m’inspire, et de bien mieux encore. Mais dès que je sus votre voyage en Angleterre, et le malheur que je vous avais causé, il n’y eut plus dans ma vie qu’une peine continuelle. J’ai cherché la mort pendant quatre ans, au milieu de la guerre, certain qu’en apprenant que je n’étais plus vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m’opposer une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la méritait pas. Mais songez que la destinée des hommes se complique de mille rapports divers qui troublent la constance du cœur. Cependant, s’il est vrai que je n’ai pu trouver ni donner le bonheur ; s’il est vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée ; que jamais je ne parle du fond de mon cœur ; que la mère de mon enfant, que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à mes pensées ; s’il est vrai qu’un état habituel de tristesse m’ait replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m’avaient autrefois tiré ; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que j’aime la vie, mais pour vous dire adieu si je mourais, refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois ? Je le souhaite, parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n’est pas ma propre souffrance qui me détermine. Qu’importe que je sois bien misérable ! Qu’importe qu’un poids affreux pèse à jamais sur mon cœur, si je m’en vais d’ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon pardon. Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble que votre cœur serait soulagé si vous pouviez penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m’êtes chère, si vous l’aviez senti par ces regards, par cet accent d’Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que le cœur.

Je respecte mes liens, j’aime votre sœur ; mais le cœur humain, bizarre, inconséquent, tel qu’il l’est, peut renfermer et cette tendresse, et celle que j’éprouve pour vous. Je n’ai rien à dire de moi qui puisse s’écrire ; tout ce qu’il faut expliquer me condamne. Néanmoins si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment doux. Hélas ! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous deux qui précédera l’autre se sente regretté, se sente aimé de l’ami qu’il laissera dans ce monde ! L’innocent devrait seul avoir cette jouissance ; mais qu’elle soit aussi accordée au coupable !

Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les cœurs, devinez ce que je ne puis dire ; entetendez-moi comme vous m’entendiez. Laissez-moi vous voir ; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies : Ah ! ce n’est pas moi seul qui ai fait ce mal, c’est le même sentiment qui nous a consumé tous les deux ; c’est la destinée qui a frappé deux êtres qui s’aimaient : mais elle a dévoué l’un d’eux au crime, et celui-là, Corinne, n’est peut-être pas le moins à plaindre !

Réponse de Corinne.

S’il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m’y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n’ai point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m’avez causée me fasse frissonner d’effroi. Il faut que je vous aime encore pour n’avoir aucun mouvement de haine ; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer ainsi. J’ai eu des momens où ma raison était altérée ; d’autres, et c’étaient les plus doux, où j’ai cru mourir avant la fin du jour par le serrement de cœur qui m’oppressait, d’autres enfin où j’ai douté de tout, même de la vertu ; vous étiez pour moi son image ici-bas, et je n’avais plus de guide pour mes pensées comme pour mes sentimens, quand le même coup frappait en moi l’admiration et l’amour.

Que serais-je devenue sans le secours céleste ? Il n’y a rien dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me restait au fond de l’ame, Dieu m’y a reçue. Mes forces physiques vont en décroissant, mais il n’en est pas ainsi de l’enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de l’immortalité est, je me plais à le croire, le seul but de l’existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen pour ce but ; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la terre : j’y tenais par un lien trop fort.

Quand j’ai appris votre arrivée en Italie, quand j’ai revu votre écriture, quand je vous ai su là de l’autre côté de la rivière, j’ai senti dans mon ame un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans cesse que ma sœur était votre femme, pour combattre ce que j’éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable que mon cœur enivré de nouveau préférait à des siècles de calme ; mais la Providence ne m’a point abandonnée dans ce péril. N’êtes-vous pas l’époux d’une autre ? Que pouvais-je donc avoir à vous dire ? M’était-il même permis de mourir entre vos bras ? et que me restait-il pour ma conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une dernière heure ? Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance, puisque j’ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution apaisera mon ame. Le bonheur, tel que je l’ai senti quand vous m’aimiez, n’est pas en harmonie avec notre nature : il agite, il inquiète, il est si prêt à passer ! Mais une prière habituelle, une rêverie religieuse qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se décider dans tout par le sentiment du devoir est un état doux ; et je ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m’avez fait beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah ! ce n’est pas moi qui la soigne ; mais c’est encore moi qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, Mylord ; soyez heureux, mais soyez-le par la piété. Une communication secrète avec la divinité semble placer en nous-mêmes l’être qui se confie et la voix qui lui répond ; elle fait deux amis d’une seule ame. Chercheriez-vous encore ce qu’on appelle le bonheur ? Ah ! trouverez-vous mieux que ma tendresse ? Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j’aurais béni mon sort, si vous m’aviez permis de vous y suivre ? savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave ? savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m’aviez fidèlement aimée ? Hé bien, qu’avez-vous fait de tant d’amour ? qu’avez-vous fait de cette affection unique en ce monde ? un malheur unique comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur ; ne m’offensez pas en croyant l’obtenir encore. Priez comme moi, priez ; et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.

Cependant quand je me sentirai tout-à-fait près de ma fin, peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le ferais-je pas ? Certainement, quand mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au dehors, votre image m’apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte ? Les divinités jadis n’étaient jamais présentes à la mort ; je vous éloignerai de la mienne : mais je souhaite qu’un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon ame défaillante. Oswald, Oswald, qu’est-ce que j’ai dit ? vous voyez ce que je suis quand je m’abandonne à votre souvenir.

Pourquoi Lucile n’a-t-elle pas désiré de me voir ? c’est votre femme, mais c’est aussi ma sœur. J’ai des paroles douces, j’en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m’a-t-elle pas été amenée ? Je ne dois pas vous voir : mais ce qui vous entoure est ma famille : en suis-je donc rejetée ? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s’attriste en me voyant ? Il est vrai que j’ai l’air d’une ombre, mais je saurais sourire pour votre enfant. Adieu, Mvlord, adieu ; pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère, mais ce serait parce que vous êtes l’époux de ma sœur. Ah ! du moins vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez, comme parent, à mes funérailles. C’est, à Rome que mes cendres seront d’abord transportées ; faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m’avez rendu ma couronne. Non, Oswald, non, j’ai tort. Je ne veux rien qui vous afflige : je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel où je vous attendrai. »


CHAPITRE IV.


PLUSIEURS jours s’écoulèrent sans qu’Oswald pût retrouver du calme après l’impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il fuyait la présence de Lucile ; il passait les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut tenté de se jeter dans les flots, pour être au moins porté, quand il ne serait plus, vers cette demeure dont l’entrée lui était refusée pendant sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu’elle eût désiré de voir sa sœur ; et bien qu’il s’étonnât de ce souhait, il avait envie de le satisfaire ; mais comment aborder cette question auprès de Lucile ? Il apercevait bien qu’elle était blessée de sa tristesse ; il aurait voulu qu’elle l’interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d’amener la conversation sur des sujets indifférens, de proposer une promenade, enfin de détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais ; seulement il demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait avec une expression de physionomie digne et froide.

Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de l’enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald. — Qui vous a appris cela, ma fille ? dit-il. — La dame que je viens de voir, répondit-elle. — Et comment vous a-t-elle reçue ? — Elle a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette, je ne sais pourquoi. Elle m’embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l’air bien malade. — Et vous plaît-elle cette dame, ma fille ? continua lord Nelvil. — Beaucoup, répondit Juliette, j’y veux aller tous les jours. Elle m’a promis de m’apprendre tout ce qu’elle sait. Elle dit qu’elle veut que je ressemble à Corinne. Qu’est-ce que c’est que Corinne, mon père ? cette dame n’a pas voulu me le dire. — Lord Nelvil ne répondit plus, et s’éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne ; et peut-être eût-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille sans son consentement. Mais, en peu de jours, l’enfant fit des progrès inconcevables dans tous les genres. Son maître d’italien était ravi de sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers essais.

Rien de tout ce qui s’était passé n’avait fait autant de peine à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l’éducation de sa fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l’instruire et lui communiquer tous ses talens, comme un héritage qu’elle se plaisait à lui léguer de son vivant. Lucile en eut été touchée, si elle n’eût pas cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d’elle lord Nelvil ; mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule sa fille, et le reproche qu’elle se faisait de lui enlever des leçons qui ajoutaient à ses agrémens d’une manière si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille, de la même manière que Corinne ; et ses petits bras et ses jolis regards l’imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d’un beau tableau, avec la grâce de l’enfance de plus, qui mêle à tout un charme innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu’il ne pouvait prononcer un mot, et s’assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un air écossais, que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à Tivoli, en présence d’un tableau d’Ossian. Pendant qu’Oswald en l’écoutant respirait à peine, Lucile s’avança derrière lui sans qu’il l’aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et lui dit : — La dame qui demeure sur le bord de l’Arno vous a donc appris à jouer ainsi ? — Oui, répondit Juliette ; mais il lui en a bien coûté pour le faire. Elle s’est trouvée mal souvent lorsqu’elle m’enseignait. Je l’ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n’a pas voulu ; et seulement elle m’a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans, un certain jour, le dix-sept de novembre, je crois. — Ah, mon Dieu ! s’écria lord Nelvil ; — et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.

Lucile alors se montra, et prenant Juliette par la main, elle dit à son époux en anglais : — C’est trop, mylord, de vouloir aussi détourner de moi l’affection de ma fille ; cette consolation m’était due dans mon malheur. — En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la suivre, elle s’y refusa ; et seulement, à l’heure du dîné, il apprit qu’elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans dire où elle allait. Il s’inquiétait mortellement de son absence, lorsqu’il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans la physionomie, tout-à-fait différente de ce qu’il attendait. Il voulut enfin lui parler avec confiance, et tâcher d’obtenir d’elle son pardon par la sincérité ; mais elle lui dit : — Souffrez, mylord, que cette explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous saurez dans peu les motifs de ma prière. —

Pendant le dîné, elle mit dans la conversation beaucoup plus d’intérêt que de coutume : plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu’à l’ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement. Voici quelle en était la cause. Lucile avait été très-blessée des visites de sa fille chez Corinne, et de l’intérêt que lord Nelvil paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire à cette enfant. Tout ce qu’elle avait renfermé dans son cœur depuis si long-temps s’était échappé dans ce moment ; et, comme il arrive aux personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son époux. Lucile se parlait à elle-même avec force, jusqu’au moment où elle arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel mouvement de timidité, qu’elle n’aurait jamais pu se résoudre à entrer, si Corinne, qui l’aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant ; elle se sentit au contraire profondément attendrie par l’état déplorable de la santé de sa sœur, et ce fut en pleurant qu’elle l’embrassa.

Alors commença entre les deux sœurs un entretien plein de franchise de part et d’autre. Corinne donna la première l’exemple de cette franchise ; mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça sur sa sœur l’ascendant qu’elle avait sur tout le monde. On ne pouvait conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha point à Lucile qu’elle se croyait certaine qu’elle n’avait plus que peu de temps à vivre : et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop. Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d’entretien les plus délicats ; elle lui parla de son bonheur et de celui d’Oswald. Elle savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et mieux encore parce qu’elle avait deviné, que la contrainte et la froideur existaient souvent dans leur intérieur ; et se servant alors de l’ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont elle était menacée, elle s’occupa généreusement de rendre Lucile plus heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de trouver dans celle qu’il aimait une manière d’être à quelques égards différente de la sienne ; une confiance spontanée, parce que sa réserve naturelle l’empêchait de la solliciter ; plus d’intérêt, parce qu’il était susceptible de découragement ; et de la gaieté, précisément parce qu’il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même dans les jours brillans de sa vie ; elle se jugea comme elle aurait pu juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l’abandon, tout le désir de plaire qu’inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.

— On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus aimables pour se les faire pardonner, et n’imposaient point de gêne parce qu’elles avaient besoin d’indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile, fière de votre perfection ; que votre charme consiste à l’oublier, à ne vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la fois ; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère négligence pour vos agrémens, et que vous ne vous fassiez point un titre de ces vertus pour vous permettre l’orgueil et la froideur. Si cet orgueil n’était pas fondé il blesserait peut-être moins ; car user de ses droits refroidit le cœur plus que les prétentions injustes : le sentiment se plaît surtout à donner ce qui n’est pas dû. — Lucile remerciait sa sœur avec tendresse de la bonté qu’elle lui témoignait, et Corinne lui disait : — Si je devais vivre, je n’en serais pas capable ; mais puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir personnel est encore qu’Oswald retrouve dans vous et dans sa fille quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. — Lucile revint tous les jours chez sa sœur, et s’étudiait par une modestie bien aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à ressembler à la personne qu’Oswald avait le plus aimée. La curiosité de lord Nelvil s’accroissait tous les jours en remarquant les grâces nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu’elle avait vu Corinne ; mais il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble. Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais seulement, à ce qu’il paraît, quand elle se croirait assurée de n’avoir plus que peu d’instans à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver à la fois ; et elle enveloppait ce projet d’un tel mystère, que Lucile elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de l’accomplir.


CHAPITRE V.


CORINNE, se croyant atteinte d’une maladie mortelle, souhaitait de laisser à l’Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C’est une faiblesse qu’il faut lui pardonner. L’amour et la gloire s’étaient toujours confondus dans son esprit, et jusqu’au moment où son cœur fit le sacrifice de tous les attachemens de la terre, elle désira que l’ingrat qui l’avait abandonnée sentît encore une fois que c’était à la femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu’il avait donné la mort. Corinne n’avait plus, la force d’improviser ; mais elle composa des vers, et choisit un jour pour réunir dans une des salles de l’académie de Florence tous ceux qui désiraient de les entendre ; elle confia son dessein à Lucile, et la pria d’amener son époux. — Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l’état où je suis. — Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne. Lirait-elle ses vers elle-même ? Quel sujet voulait-elle traiter ? Enfin il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement l’ame d’Oswald. Le matin du jour désigné, l’hiver, qui se fait si rarement sentir en Italie, s’y montra pour un moment comme dans les climats du nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons. La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres, et, par une singularité dont il y a cependant plus d’exemples en Italie que partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de janvier, et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations extérieures semblaient augmenter le frisson de son ame.

Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était rassemblée. À l’extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne devait s’y placer, parce qu’elle était si malade, qu’elle ne pourrait pas réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald, sans être vue. Dès qu’elle sut qu’il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut la soutenir pour qu’elle pût avancer. Sa démarche était chancelante. Elle s’arrêtait de temps en temps pour respirer, et l’on eût dit que ce court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie sont toujours lents et difficiles. Elle s’assit, chercha des yeux à découvrir Oswald, l’aperçut, et, par un mouvement tout-à-fait involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba l’instant d’après, en détournant son visage, comme Didon lorsqu’elle rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout-à-fait hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds ; il le contint par le respect qu’il devait à Corinne en présence de tant de monde.

Une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs parut sur une espèce d’amphithéâtre qu’on avait préparé. C’était elle qui devait chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie n’avaient encore laissé aucune trace et les paroles qu’elle allait prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne. Il répandait quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son ame abattue. Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l’impression qu’ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition cruelle dans une nuit de délire ; et ce fut à travers ses sanglots qu’il entendit ce chant du cigne, que la femme envers laquelle il était si coupable lui adressait encore au fond du cœur.


Dernier chant de Corinne.

« Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens ! Déjà la nuit s’avance à mes regards ; mais le ciel n’est-il pas plus beau pendant la nuit ? Des milliers d’étoiles le décorent. Il n’est de jour qu’un désert. Ainsi les ombres éternelles révèlent d’innombrables pensées que l’éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en instruire s’affaiblit par degrés ; l’ame se retire en elle-même, et cherche à rassembler sa dernière chaleur.

Dès les premiers jours de ma jeunesse, je promis d’honorer ce nom de Romaine qui fait encore tressaillir le cœur. Vous m’avez permis la gloire, oh ! vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de son temple, vous qui ne sacrifiez point des talens immortels aux jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l’essor du génie : ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles qui puise dans l’éternité pour enrichir le temps. Quelle confiance m’inspirait jadis la nature et la vie ! Je croyais que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d’avance la félicité céleste qui n’est que la durée dans l’enthousiasme, et la constance dans l’amour.

Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse, non, ce n’est point elle qui m’a fait verser les pleurs dont la poussière qui m’attend est arrosée. J’aurais rempli ma destinée, j’aurais été digne des bienfaits du ciel, si j’avais consacré ma lyre retentissante à célébrer la bonté divine manifestée par l’univers. Vous ne rejetez point, ô mon Dieu ! le tribut des talens. L’hommage de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se rapprocher de vous.

Il n’y a rien d’étroit, rien d’asservi, rien de limité dans la religion. Elle est l’immense, l’infini, l’éternel ; et loin que le génie puisse détourner d’elle, l’imagination dès son premier élan dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un reflet de la divinité.

Ah ! si je n’avais aimé qu’elle, si j’avais placé ma tête dans le ciel à l’abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant le temps ; des fantômes n’auraient pas pris la place de mes brillantes chimères. Malheureuse ! mon génie, s’il subsiste encore, se fait sentir seulement par la force de ma douleur ; c’est sous les traits d’une puissance ennemie qu’on peut encore le reconnaître.

Adieu donc, mon pays, adieu donc, la contrée où je reçus le jour. Souvenirs de l’enfance, adieu. Qu’avez-vous à faire avec la mort ? Vous qui dans mes écrits avez trouvé des sentimens qui répondaient à votre ame, oh ! mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n’est point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert. Elle n’a pas du moins perdu ses droits à la pitié.

Belle Italie ! c’est en vain que vous me promettez tous vos charmes, que pourriez-vous pour un cœur délaissé ? Ranimeriez-vous mes souhaits pour accroître mes peines ? me rappelleriez-vous le bonheur pour me révolter contre mon sort ? C’est avec douceur que je m’y soumets. Oh vous qui me survivrez ! quand le printemps reviendra, souvenez-vous combien j’aimais sa beauté, que de fois j’ai vanté son air et ses parfums ! Rappelez-vous quelquefois mes vers, mon ame y est empreinte ; mais des muses fatales, l’amour et le malheur, ont inspiré mes derniers chants.

Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une musique intérieure nous prépare à l’arrivée de l’ange de la mort. Il n’a rien d’effrayant, rien de terrible ; il porte des ailes blanches, bien qu’il marche entouré de la nuit ; mais avant sa venue, mille présages l’annoncent.

Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe, il y a de grandes ombres dans la campagne qui semblent les replis de sa robe traînante. À midi, quand les possesseurs de la vie ne voient qu’un ciel serein, ne sentent qu’un beau soleil, celui que l’Ange de la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt couvrir la nature entière à ses yeux.

Espérance, jeunesse, émotions du cœur, c’en est donc fait. Loin de moi des regrets trompeurs : si j’obtiens encore quelques larmes, si je me crois encore aimée, c’est parce que je vais disparaître, mais si je ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses poignards.

Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous qui avez tant vu mourir, si je rejoins d’un pas tremblant vos ombres illustres, pardonnez-moi de me plaindre. Des sentimens, des pensées peut-être nobles, peut-être fécondes, s’éteignent avec moi, et, de toutes les facultés de l’ame que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j’aie exercée tout entière.

N’importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu’il soit, doit donner du calme. Vous m’en répondez, tombeaux silencieux, vous m’en répondez, divinité bienfaisante ! J’avais choisi sur la terre, et mon cœur n’a plus d’asile. Vous décidez pour moi : mon sort en vaudra mieux. »


Ainsi finit le dernier chant de Corinne. La salle retentit d’un triste et profond murmure d’applaudissemens. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne en le voyant dans cet état voulut aller vers lui ; mais ses forces lui manquèrent au moment où elle essayait de se lever : on la rapporta chez elle ; et depuis ce moment il n’y eut plus d’espoir de la sauver.

Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande confiance et s’entretint long-temps avec lui. Lucile se rendit auprès d’elle ; la douleur d’Oswald l’avait tellement émue, qu’elle se jetta elle-même aux pieds de sa sœur pour la conjurer de le recevoir. Corinne s’y refusa, sans qu’aucun ressentiment en fut la cause. — Je lui pardonne, dit-elle, d’avoir déchiré mon cœur ; les hommes ne savent pas le mal qu’ils font, et la société leur persuade que c’est un jeu, de remplir une ame de bonheur et d’y faire ensuite succéder le désespoir. Mais, au moment de mourir, Dieu m’a fait la grâce de retrouver du calme, et je sens que la vue d’Oswald remplirait mon ame de sentimens qui ne s’accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j’ai tant aimé, continua-t-elle d’une voix affaiblie, qu’il vive heureux avec vous. Mais quand le temps viendra qu’à son tour il sera prêt à quitter la vie, qu’il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur lui, si Dieu le permet ; car on ne cesse point d’aimer, quand ce sentiment est assez fort pour coûter la vie. — Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur. Lucile allait de l’un à l’autre : ange de paix entre le désespoir et l’agonie.

Un soir on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d’Oswald qu’ils iraient ensemble passer quelques instans auprès de leur fille ; ils ne l’avaient pas vue depuis trois jours. Corinne pendant ce temps se trouva plus mal et remplit tous les devoirs de sa religion. On assure qu’elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels : — Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée, jugez-moi. Je ne me suis jamais vengée du mal qu’on m’a fait ; jamais une douleur vraie ne m’a trouvée insensible ; mes fautes ont été celles des passions, qui n’auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l’orgueil et la faiblesse humaine n’y avaient pas mêlé l’erreur et l’excès. Croyez-vous, ô mon père, vous que la vie a plus long-temps éprouvé que moi, croyez-vous que Dieu me pardonnera ? — Oui, ma fille, lui dit le vieillard, je l’espère, votre cœur est-il maintenant tout à lui ? — Je le crois, mon père, répondit-elle, écartez loin de moi ce portrait ( c’était celui d’Oswald ), et mettez sur mon cœur l’image de celui qui descendit sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la souffrance et la mort, elles en avaient grand besoin. — Corinne aperçut alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. — Mon ami, lui dit-elle, en lui tendant la main, il n’y a que vous près de moi dans ce moment. J’ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule. — Et ses larmes coulèrent à ce mot ; puis elle dit encore : — Au reste ce moment se passe de secours, nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu’au seuil de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne sauraient se confier. —

Elle se fit transporter sur un fauteuil, près de la fenêtre, pour voir encore le ciel. Lucile revint alors, et le malheureux Oswald, ne pouvant plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de Corinne. Elle voulut lui parler, et n’en eut pas la force. Elle leva ses regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage qu’elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s’arrêtèrent sur le bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.

Que devint Oswald ? Il fut dans un tel égarement, qu’on craignit d’abord pour sa raison et pour sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne. Il s’enferma long-temps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille l’y accompagnassent. Enfin l’attachement et le devoir le ramenèrent auprès d’elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil donna l’exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure. Mais se pardonna-t-il sa conduite passée ? Le monde qui l’approuva le consola-t-il ? Se contenta-t-il d’un sort commun, après ce qu’il avait perdu ? Je l’ignore, et ne veux, à cet égard, ni le blâmer, ni l’absoudre.

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.
  1. . À peine peut-on dire : elle fut une rose.