Cornélius Béga

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Le Drageoir aux épices, suivi de Pages retrouvées (1874)
Les Éditions G. Crès et Cie (p. 149-161).


XVII

CORNÉLIUS BÉGA


Dans les premiers jours du mois de février 1620, naquit à Haarlem, du mariage de Cornélius Bégyn, sculpteur sur bois, et de Marie Cornélisz, sa femme, un enfant du sexe masculin qui reçut le prénom de Cornélius.

Je ne vous dirai point si ledit enfant piaula de lamentable façon, s’il fut turbulent ou calme, je l’ignore ; peu vous importe d’ailleurs et à moi aussi ; tout ce que je sais, c’est qu’à l’âge de dix-huit ans, il témoigna d’un goût immodéré pour les arts, les femmes grasses et la bière double.

Le vieux Bégyn et le père de sa femme, le célèbre peintre Cornélisz Van Haarlem, encouragèrent le premier de ces penchants et combattirent vainement les deux autres.

Marie Cornélisz, qui était femme pieuse et versée dans la société des abbés et des moines, essaya, par l’intermédiaire de ces révérends personnages, de ramener son fils dans une voie meilleure. Ce fut peine perdue. Cornélius était plus apte à crier : Tope et masse ! à moi, compagnons, buvons ce piot, ha ! Guillemette la rousse, montrez vos blancs tétins ! qu’à marmotter d’une voix papelarde des patenôtres ou des oraisons.

Menaces, coups, prières, rien n’y fit. Dès qu’il apercevait la cotte d’une paillarde, se moulant en beaux plis serrés le long de fortes hanches, il perdait la tête et courait après la paillarde, laissant là pinceau et palette, pot de grès et broc d’étain. Encore qu’il fût passionné pour la peinture et la beuverie et qu’il admirât plus qu’aucun les chefs-d’œuvre de Rembrandt et de Hals, et la magnifique ordonnance de tonneaux et de muids bien ventrus, il était plus énamouré encore de lèvres soyeuses et roses, d’épaules charnues et blanches comme les nivéoles qui fleurissent au printemps.

Enfin, quoi qu’il en fût, espérant que la raison viendrait avec l’âge et que l’amour de l’art maîtriserait ces déplorables passions, son père le fit admettre dans l’atelier des Van Ostade. Cornélius ne pouvait trouver un meilleur maître, mais il ne pouvait trouver aussi des camarades plus disposés à courir au four banal et à boire avec les galloises et autres mauvaises filles, folles de leur corps, que ses compagnons d’études, Dusart, Gœbauw, Musscher et les autres.

Sa gaieté et ses franches allures leur plurent tout d’abord, et ils se livrèrent, pour célébrer sa bienvenue, à de telles ripailles que la ville entière en fut scandalisée.

Furieux de voir traîner son nom dans les lieux les plus mal famés de Haarlem, le vieux Bégyn défendit à son fils de le porter, et le chassa de chez lui.

Cornélius resta quelques instants pantois et déconcerté, puis il enfonça d’un coup de poing son feutre sur sa tête et s’en fut à la taverne du Houx-Vert où se réunissait la joyeuse confrérie des buveurs.

— Ce qui est fait est fait, clama de sa voix de galoubet aigu le peintre Dusart, lorsqu’il apprit la mésaventure de son ami ; puisque ton père te défend de porter son nom, nous allons te baptiser. Veux-tu t’appeler Béga ?

— Soit, dit le jeune homme ; aussi bien je veux illustrer ce nom ; à partir d’aujourd’hui je renonce aux tripots et aux franches repues, je travaille.

Un immense éclat de rire emplit le cabaret. « Tu déraisonnes, crièrent ses amis. Est-ce qu’Ostade ne boit pas ? est-ce que le grand Hals n’est pas un ivrogne fieffé ? est-ce que Brauwer ne fait pas tous les soirs topazes sur l’ongle avec des pintes de bière ? cela l’empêche-t-il d’avoir du génie ? Non ! eh bien ! fais comme eux : travaille, mais bois. »

— Ores ça, et moi, dit Marion la grosse, qui se planta vis-à-vis de Cornélius, est-ce qu’on n’embrassera plus les bonnes joues de sa Marion ?

— Eh, vrai Dieu ! si, je le voudrai toujours ! répliqua le jeune homme, qui baisa les grands yeux orange de sa maîtresse et oublia ses belles résolutions aussi vite qu’il les avait prises.

— Çà, qu’on le baptise ! criait le peintre Musscher, juché sur un tonneau. Hôtelier, apporte ta bière la plus forte, ton genièvre le plus épicé, que nous arrosions, non point la tête, mais, comme il convient à d’honnêtes biberons, le gosier du néophyte.

L’hôtelier ne se le fit pas dire deux fois ; il charria, avec l’aide de ses garçons, une grande barrique de bière, et Béga, flanqué d’un côté de son parrain Dusart, de l’autre de sa marraine Marion la grosse, s’avança du fond de la salle jusqu’aux fonts baptismaux, c’est-à-dire jusqu’à la cuve, où l’attendait l’hôtelier, faisant fonctions de grand prêtre.

Planté sur ses petites jambes massives, roulant de gros yeux verdâtres comme du jade, frottant avec sa manche son petit nez loupeux qui luisait comme bosse de cuivre, balayant de sa large langue ses grosses lèvres humides, cet honorable personnage se lança sans hésiter dans les spirales d’un long discours qui ne tendait rien moins qu’à démontrer l’influence heureuse de la bière et du skidam sur le cerveau des artistes en général et sur celui des peintres en particulier. De longs applaudissements scandèrent les périodes de l’orateur et, après une chaude allocution de la marraine qui scanda elle-même, par de retentissants baisers, appliqués sur les joues de Cornélius, et par des points d’orgue hasardeux, les phrases enrubannées de son discours, le défilé commença aux accents harmonieux d’un violon pleurard et d’une vielle grinçante.

Une année durant, Béga continua à mener joyeuse vie avec ses compagnons ; le malheur, c’est qu’il n’avait pas le tempérament de Brauwer, dont le lumineux génie résista aux plus folles débauches. L’impuissance vint vite ; quoi qu’il fît, quoi qu’il s’ingéniât à produire, c’était de la piquette d’Ostade ; il trempait d’eau la forte bière du vieux maître.

Il en brisa ses pinceaux de rage. Revenu de tout, dégoûté de ses amis, méprisant les filles, reconnaissant enfin qu’une maîtresse est une ennemie et que, plus on fait de sacrifices pour elle, moins elle vous en a de reconnaissance, il s’isola de toutes et de tous et vécut dans la plus complète solitude.

Sa mélancolie s’en accrut encore, et, un soir, plus triste et plus harassé que de coutume, il résolut d’en finir et se dirigea vers la rivière. Il longeait la berge et regardait, en frissonnant, l’eau qui bouillonnait sous les arches du pont. Il allait prendre son élan et sauter, quand il entendit derrière lui un profond soupir et, se retournant, se trouva face à face avec une jeune fille qui pleurait. Il lui demanda la cause de ses larmes et, sur ses instances et ses prières, elle finit par lui avouer que, lasse de supporter les brutalités de sa famille, elle était venue à la rivière avec l’intention de s’y jeter.

Leur commune détresse rapprocha ces deux malheureux, qui s’aimèrent et se consolèrent l’un l’autre. Béga n’était plus reconnaissable. Cet homme qui, un mois auparavant, était la proie de lancinantes angoisses, d’inexorables remords, se prit enfin à goûter les tranquilles délices d’une vie calme. Pour comble de bonheur, son talent se réveilla en même temps que sa jeunesse, et c’est de cette époque que sont datées ses meilleures toiles.

Tout souriait au jeune ménage, honneurs et argent se décidaient enfin à venir, quand soudain la peste éclata dans Haarlem.

La pauvre fille en fut atteinte. Béga s’installa à son chevet et ne la quitta plus. La mort était proche. Il voulut se jeter dans les bras de sa bien-aimée, la serrer contre sa poitrine, respirer l’haleine de sa bouche, mourir sur son sein : ses amis l’en empêchèrent. « Je veux mourir avec elle, criait-il, je veux mourir ! » Il supplia ceux qui le retenaient de lui rendre sa liberté. « Je vous jure, dit-il, que je ne l’approcherai point. » Il prit alors un bâton, en posa une des extrémités sur la bouche de la mourante et la supplia de l’embrasser. Elle sourit tristement et lui obéit ; par trois fois elle effleura le bâton de ses lèvres ; alors il le porta vivement aux siennes et les colla furieusement à la place qu’elle avait baisée.

Honbraken, qui rapporte ce fait, ajoute que, frappé de douleur, Béga fut lui-même atteint de la peste, et qu’il expira quelques jours après.