Correspondance (Diderot)/29

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Correspondance générale, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 466-467).


XXIX

À NAIGEON.


Voici, mon ami, ce qu’un Genevois qui aurait de l’esprit et de la délicatesse dirait à Rousseau :

Sans doute, vous avez bien mérité d’une patrie que vous illustrez par vos talents ; il se peut que vos concitoyens ne vous aient pas rendu tous les égards qu’ils vous devaient ; mais Cimon, Thémistocle, Aristide, Miltiade ont été traités plus indignement que vous par les Athéniens, et ne se sont pas plaints. Thémistocle était presque le fondateur d’Athènes, et vous n’avez point fondé Genève. Vous n’avez pas encore, comme Miltiade, battu sur mer et sur terre le grand monarque de l’Asie ; vous n’avez ni les vertus guerrières, ni les vertus civiles de Cimon. J’avoue que vous êtes bien aussi juste qu’Aristide ; mais vous ne l’êtes pas davantage. Lorsque ces braves et glorieux citoyens ont été ignominieusement chassés de leurs maisons, de leurs villes, arrachés à leur famille, ils s’en sont allés, en souhaitant à leur patrie des hommes qui l’aimassent autant qu’eux, et qui la servissent mieux. Aucun d’eux ne s’est avisé de s’en venger, en jetant parmi ses habitants divisés un ouvrage capable de les armer les uns contre les autres, et d’ensanglanter les rues, les places publiques, les temples ! Et s’il arrivait, malheureusement pour vous, que l’ouvrage que vous venez de publier produisît cet effet, qu’il y eût un seul coup de poignard de donné, un seul de vos concitoyens d’égorgé, Rousseau, je vous connais ; vous verriez sans cesse le sang de ce citoyen couler ; le cadavre de l’infortuné serait sans cesse sous vos yeux, et vous péririez de chagrin ! Je sais bien que vous ne manquerez ni de raisons ni d’éloquence pour me prouver que Thémistocle, Aristide et Miltiade ont fait ce qu’ils devaient, et vous aussi. Je sais bien qu’il faudrait avoir toute votre fécondité et toute votre éloquence pour vous répondre : mais ce que je sens encore mieux, c’est qu’il faut bien de l’art pour faire votre apologie, et qu’il n’en faut point pour faire celle de Thémistocle ou de Miltiade. J’ai toutes les peines du monde à vous trouver innocent, et je trouve les autres innocents, justes, honnêtes, sans y réfléchir. Tout cela, mon ami, un peu mieux arrangé, embarrasserait un peu l’ami Jean-Jacques ; surtout si l’on ajoutait : Si vous n’êtes pas plus juste qu’Aristide, vous n’êtes pas non plus plus sage que Socrate, et vos concitoyens ne vous ont pas condamné à la mort comme il le fut par les siens. Cependant Socrate ne dit point à ses juges : Je ne suis pas le seul qui connaisse les mystères d’Eleusine ; Platon ne les ignore pas plus que moi, et Criton ne méprise pas moins les Eumolpides ; ainsi c’est trop ou trop peu d’une coupe. Il ne dénonça point Criton comme un criminel fait ses complices, et il ne s’en porta point l’accusateur, parce qu’il lui avait offert tous ses biens pour le racheter. Ceci rendrait l’apologie plus difficile encore, et l’embarras de l’ami Jean-Jacques plus grand.