Correspondance - Lettres de Louis Havet et le comte d’Haussonville

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Correspondance - Lettres de Louis Havet et le comte d’Haussonville
Revue des Deux Mondes3e période, tome 108 (p. 941-944).

Monsieur le Directeur,

M. le comte d’Haussonville, de l’Académie française, a publié dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre un article intitulé Madame Ackermann, d’après des lettres et des papiers inédits. Dans cet article il est question de mon père, qui était en correspondance suivie avec Mme Ackermann, et qu’elle avait pris l’habitude de consulter sur les brouillons de ses poésies. Ce qui est dit de lui appelle une réponse, dont j’attends l’insertion de votre loyauté et de votre respect du vrai.

M. d’Haussonville résume à sa façon certains avis qu’il suppose avoir été donnés à Mme Ackermann, par M. Ernest Havet, à l’occasion d’un petit poème qu’elle lui a dédié, le Pascal. A sa façon aussi, il apprécie ces avis imaginaires : « Ne fût-ce qu’au point de vue de l’art, il était impossible de donner un conseil moins intelligent. » C’est là un écart de langage, mais le fait est faux. Mon père n’a pas donné à Mme Ackermann le prétendu conseil, et M. d’Haussonville ne saurait appuyer son assertion sur rien. Je puis dire exactement la vérité, car non-seulement la sœur et le neveu de Mme Ackermann ont bien voulu me communiquer le dossier dont M. d’Haussonville avait fait usage, mais j’ai sous les yeux les lettres de Mme Ackermann à mon père, et de plus les documens les plus topiques, les lettres de mon père à Mme Ackermann, celles où le conseil se retrouverait en original, tel qu’il a été donné et reçu, s’il n’était d’invention pure. Ce n’est pas la bonne foi de M. d’Haussonville qui est en cause, c’est son infaillibilité. Ses papiers inédits étant pauvres d’informations relatives à mon père, il a essayé de deviner. Il a cédé à l’envie de stigmatiser, en se fiant à deux ou trois indices indirects et à sa propre pénétration, une correspondance dont il ne connaissait pas une ligne.

Voici ce dont il s’agit. Le poème de Pascal est formé de diverses pièces, dont une a pour titre la Croix. Dans le recueil imprimé, c’est un monologue du poète ; mais l’ébauche primitive, que M. d’Haussonville a publiée, était toute différente. Le monologue du poète s’interrompait pour faire place à un dialogue, où Pascal s’adresse à Jésus et où Jésus répond à Pascal ; ce dialogue, tant pour la forme que pour le fond, est directement imité du Mystère de Jésus. Mon père, à en croire M. d’Haussonville, s’indigna que Mme Ackermann eût mis son inspiration au service de la foi de Pascal, et il lui persuada de renoncer à la pièce qu’elle avait composée, pour lui en substituer une autre où elle raillerait au contraire sa faiblesse et sa crédulité. C’est là le conseil signalé avec une sévérité si sûre d’elle-même. En réalité, voici textuellement ce que mon père a écrit à Mme Ackermann, le 11 juillet 1871, après lecture de la Croix sous sa première forme : Le dialogue entre Pascal et Jésus ne l’égale pas (c’est-à-dire n’égale pas le début de la pièce précédente) : on a déjà remarqué qu’il semble impossible de mettre en vers l’Évangile, vous avez rencontré là une difficulté semblable. Il semble que la richesse même du vers appauvrit des pensées qui semblent dans leur nudité recouvrir et contenir l’infini. C’est tout ; découvre ici qui voudra l’indignation et l’excitation à la raillerie. Et il n’y a rien de cela non plus dans ce que dit mon père de l’ensemble des trois pièces qu’il connaissait à ce moment.

M. d’Haussonville ne s’en est pas tenu à un seul trait. Ne pouvant se figurer qu’une femme ait eu la pensée assez ferme pour publier la plus hardie de toutes les pièces, celle du Dernier mot, dont lui-même n’ose pas parler en homme de lettres, il affirme que mon père a fait pour Mme Ackermann la police de sa volonté : M. Havet était là qui veillait. C’est encore conjecturer, et la conjecture est encore fausse ; j’en ai la preuve en main. Elle est d’ailleurs illogique, car elle jure avec la citation dont M. d’Haussonville la tire. Et enfin elle est d’une critique pour qui les Poésies philosophiques sont lettre close, puisqu’il lui échappe que Mme Ackermann pensait par elle-même. M. d’Haussonville ne peut prendre son parti de ce qu’il appelle cette diatribe de Mme Ackermann ; il la lui reprocherait sévèrement, dit-il, s’il n’y retrouvait l’écho d’une inspiration étrangère. De là une hypothèse assortie aux autres ; sans mon père qui veillait, qui sait si Mme Ackermann n’eût pas renoncé à la diatribe ? « Peut-être en serait-elle restée sur cette conclusion mélancolique et sereine. » M. d’Haussonville a la main malheureuse. Là où il montre une conclusion mélancolique, il n’y a jamais eu conclusion. La pièce sur laquelle Mme Ackermann en serait restée n’existait pas à cette date. Elle a été composée plus tard, et intercalée après coup entre la troisième pièce et le Dernier mot ; elle ne figure pas encore dans le recueil de 1874. M. d’Haussonville a trouvé moyen de synthétiser un bon nombre de contre-vérités et de méprises, sur l’essentiel comme sur l’accessoire, dans une seule des phrases où il s’attaque gratuitement à la mémoire de mon père. C’est ce qu’il me suffit d’avoir établi.

Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l’expression de ma considération la plus distinguée.

LOUIS HAVET.


Monsieur le Directeur,

Vous m’avez communiqué une lettre où M. Louis Havet se plaint assez vivement du rôle que j’aurais fait jouer à M. Ernest Havet, son père, comme conseiller littéraire de Mme Ackermann, et où il s’inscrit en faux contre certaines assertions et conjectures de mon article du 15 novembre. Il veut bien cependant reconnaître que ce qui est en cause ce n’est pas ma bonne foi, mais mon infaillibilité. Je n’ai aucune prétention à l’infaillibilité ; mais j’ai celle de ne point avancer de faits qui ne soient exacts, ni de conjectures qui ne soient plausibles. Or il est certain, — la lettre à laquelle je réponds n’en disconvient pas, — que, sur le conseil de M. Ernest Havet, Mme Ackermann a renoncé à une pièce où elle traduisait en vers, dont quelques-uns sont très beaux, l’extase religieuse de Pascal, et qu’à cette pièce elle en a substitué une autre, beaucoup plus faible, où elle raille chez lui la crédulité du chrétien. Il est certain également, — un fragment de lettre de Mme Ackermann cité par moi le dit d’une façon formelle, — que la pièce intitulée un Dernier mot, a été refaite par elle sur le conseil de M. Ernest Havet et que la violence antichrétienne de cette pièce contraste avec d’autres passages des écrits de Mme Ackermann. M. Louis Havet ne veut pas que la pièce, d’une inspiration toute différente, ajoutée par Mme Ackermann à son recueil de 1885, soit celle qu’elle avait composée primitivement. Il est au contraire infiniment probable que Mme Ackermann aura supprimé cette pièce, dans son volume de 1874, par déférence pour M. Ernest Havet, et que, mieux inspirée, elle l’aura rétablie dans celui de 1885. Quant aux mobiles qui ont dicté à M. Ernest Havet ces conseils, suivant moi malheureux, M. Louis Havet affirme que c’étaient des considérations purement littéraires ; je crains que ce ne fussent, au contraire, des préoccupations d’un autre ordre, et le ton de certains écrits de M. Ernest Havet pourrait m’aider à l’établir. Mais c’est là une conjecture dont je me sens mal à l’aise pour discuter le bien fondé avec M. Louis Havet, tant je respecte les sentimens d’un fils qui croit devoir défendre, même sur un point tout à fait secondaire, la mémoire de son père. M. Louis Havet relève également, dans mon article, ce qu’il appelle un écart de langage. J’en pourrais peut-être relever plusieurs dans sa lettre, mais le même sentiment m’empêche de le faire, et j’aime mieux clore ici la polémique en laissant juges des faits les lecteurs de la Revue.

Veuillez recevoir, monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentimens de considération distinguée.


HAUSSONVILLE.