Correspondance 1812-1876, 4/1862/DXIII

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DXIII

À MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, À MILAN


Nohant, 31 mars 1862.


Ma Lina chérie,

Fiez-vous à nous, fie-toi à lui, et crois au bonheur. Il n’y en a qu’un dans la vie, c’est d’aimer et d’être aimée. Nous sommes deux qui n’aurons pas d’autre but et pas d’autre pensée que de te chérir et de te gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l’attirer ou le retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a trente ans qu’il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu’il nous confie ce qu’il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l’a aimé d’instinct ; homme, il l’a apprécié, et, quand il t’a vue, toi qui tiens tant de lui, il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.

Et moi donc ! — Je sens bien que je te serai une mère véritable ; car j’ai besoin d’une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur des amis.

Aime ta chère Italie, mon enfant, c’est la marque d’un généreux cœur. Nous l’aimons aussi, nous, surtout depuis qu’elle s’est réveillée dans ces crises d’héroïsme, et, puisque tu l’aimes passionnément, nous l’aimerons ardemment. Ce n’est pas difficile ni méritoire, et, n’en fût-elle pas digne comme elle l’est, nous l’aimerions encore parce que tu l’aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton cœur, et tu verras que le nôtre t’appartient, et que celui dont j’ai plaidé la cause auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l’un par l’autre ; mais toujours nous nous disions : « Où est celle qui nous rendrait complètement forts et heureux ? » Viens donc à nous, chère fille, et sois bénie ! Je t’embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit au moment qui nous réunira. À bientôt, j’espère ! j’espère et je désire, et je veux.

Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te remercie d’avoir confiance en nous.

G. SAND.