Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCXCVI

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 102-104).


DCCXCVI

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 19 mars 1871.


Mon enfant,

Je t’envoie la lettre. Je te demandais un brouillon parce que je n’aurais pas su rédiger l’officiel de la demande ; mais, du moment qu’il ne s’agit que de dire de toi ce que je pense, cela n’est plus difficile. — Chilly quitte donc ? Si tu réussis dans ton projet, je te recommande le pauvre vieux Laute, qui est un honnête homme, très digne et très malheureux, et que tu sais capable de rendre encore de bons services. Je t’implore aussi pour Clerh, que Chilly vient de congédier brutalement et à qui j’ai envoyé une lettre pour Plunkett. S’il est engagé au Palais-Royal, tu n’auras pas à t’occuper de lui. Mais je crains que les théâtres ne soient pleins de bons serviteurs sans emploi, auxquels ils donneront la préférence. — Enfin, cette pauvre Bondois, qui a le métier si souple et qui a des traditions dont manquent la plupart des employées choisies par Duquesnel ; elle est dans la misère et intéressante à tous égards. Ne va pas croire que je veuille t’imposer une troupe. Tu as toujours le droit de me refuser sans me fâcher ; mais je m’imagine que tu as déjà songé à conserver les sujets estimables. — Et puis, avec une bonne direction, tous les artistes qui ont l’habitude des planches deviennent bons. Bocage et Montigny l’ont prouvé, malgré l’excès d’initiative de ce dernier, et ils ont trouvé leur intérêt à garder les bons pensionnaires qui ont peu d’exigences et se laissent diriger, seriner au besoin.

Inutile que je te dise combien je désire ton succès. J’ai aussi un peu peur pour toi ; c’est bien grave, sans subvention ! et, d’ici à un an, Dieu sait si Paris sera calmé ! L’élément qui menace la tranquillité n’est pas littéraire. Je suis bien inquiète aujourd’hui ; tu ne me parles de rien ; espérons que les journaux exagèrent.

Il faut, cher enfant, si tu as, comme je l’imagine, accès et crédit auprès du ministre ou dans ses bureaux, que tu essayes, de savoir le sort des pauvres artistes pensionnés après de longs services, mademoiselle Thuillier, par exemple. Il y a dix mois qu’elle n’a rien touché ! et elle serait morte de misère, si… Mais ma pauvre bourse est épuisée, il y a tant de malheureux ! — Faut-il que j’écrive pour elle à M. Jules Simon ? Pour cela, il me faudrait savoir s’il n’y a pas suppression prononcée. Cela me paraît impossible, ce serait atroce.

Je t’embrasse, toi et ton Pierre, et tes beaux petiots. Tiens-moi au courant.

G. SAND.