Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLVII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 216-219).


DCCCLVII

AU MÊME


Nohant, 19 juillet 1872.


Cher vieux,

Nous aussi nous partons, mais sans savoir encore où nous allons ; ça m’est bien égal. Je voulais mener ma nichée en Suisse ; ils aiment mieux aller dans le sens opposé, vers l’Océan ; va pour l’Océan ! Pourvu que l’on voyage et qu’on se baigne, je suis folle de joie. Décidément, nos deux vieilles troubadoureries sont deux antinomies. Ce qui t’ennuie m’amuse ; j’aime le mouvement, le bruit, et même les choses ennuyeuses des voyages trouvent grâce devant moi, dès qu’elles font partie des voyages. Je suis bien plus sensible à ce qui dérange le calme de la vie sédentaire qu’à ce qui est dérangement normal et obligatoire dans la vie de locomotion.

— Je suis absolument comme mes petites-filles, qui sont ivres d’avance et sans savoir pourquoi. Mais c’est curieux de voir comme les enfants, tout en aimant le changement, voudraient emporter leur milieu, leurs jouets d’habitude à travers le monde extérieur. Aurore fait les malles de ses poupées, et Gabrielle, qui préfère les bêtes, prétend emmener ses lapins, son petit chien et un petit cochon qu’elle protège en attendant qu’elle le mange. Such is life.

Je crois que, malgré ta mauvaise humeur, ce voyage te fera du bien. Il te force à reposer ton cerveau, et, s’il faut fumer moins, la belle affaire ! La santé avant tout. J’espère que ta nièce te force à remuer un peu ; elle est bonne enfant, elle doit avoir de l’autorité sur toi, ou le monde serait renversé.

Tu t’étonnes que les paroles ne soient pas des contrats ; tu es bien naïf ; en affaires, il n’y a que des écrits. Nous sommes des don Quichotte, mon vieux troubadour ; il faut nous résigner à être bernés par les aubergistes. La vie est faite comme cela, et qui ne veut pas être trompé, doit aller au désert. Ce n’est pas vivre que de s’abstenir de tout le mal de ce bas monde. Il faut avaler l’amer et le sucré.

Pour ton Saint Antoine, si tu me le permets, à mon premier voyage à Paris, j’aviserai à te trouver un éditeur ou une revue ; mais il faudrait en causer ensemble et m’en lire. Pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous au mois de septembre ! J’y serai jusqu’à l’hiver.

Tu me demandes ce que je fais maintenant : j’ai fait, depuis Paris, un article sur Mademoiselle Flauguergues, qui paraîtra dans l’Opinion nationale avec un travail de ladite ; un feuilleton pour le Temps sur Victor Hugo, Bouilhet, Leconte de Lisle et Pauline Viardot. Je désire que tu sois content de ce que je dis de ton ami. J’ai fait un second conte fantastique pour la Revue des Deux Mondes, un conte pour les enfants. J’ai écrit une centaine de lettres, la plupart pour réparer les sottises ou alléger la misère des imbéciles de ma connaissance. La paresse est la lèpre de ce temps-ci, et la vie se passe à travailler pour ceux qui ne travaillent pas.

Je ne me plains pas, je me porte bien ! Je plonge tous les jours dans l’Indre et dans sa cascade glacée mes soixante-huit ans. Quand je ne serai plus utile et agréable aux autres ; je désire m’en aller tranquillement sans dire ouf ! ou, tout au moins, en ne disant que cela contre la pauvre espèce humaine, qui ne vaut pas grand’chose, mais dont je fais partie, ne valant peut-être pas grand’chose non plus.

Je t’aime et je t’embrasse. Ma famille t’en envoie autant, le bon Plauchut compris. Il vient courir avec nous.

Quand nous serons pour quelques jours, quelque part, je te l’écrirai pour avoir de tes nouvelles.