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Correspondance 1812-1876, 1/1835/CXXVI

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CXXVI

À MADAME CLAIRE BRUNNE[1], À PARIS


Paris, mai 1835.


Madame,

Recevez l’expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont vous m’honorez. Soyez sûre que les amis inconnus que j’ai dans le monde, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une communion intime avec moi.

Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce que je n’oserais dire à toutes les autres : Ne cherchez point à me voir ! les louanges me troublent et m’affectent péniblement. Je sens que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous déplairais, sans doute, comme j’ai déplu à beaucoup de personnes qui m’intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma reconnaissance. C’est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde m’accorde. Laissez-moi le fuir.

Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions jamais seules ensemble ; ma mansarde n’a qu’une pièce, et trente personnes s’y succèdent chaque jour, soit à titre d’amis, soit pour raison d’affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à ceux-là, par crainte d’être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et aimez-moi mieux qu’eux tous. Vous n’avez pas besoin de moi ; sans cela, j’irais au-devant de vous.

Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec tant de grâce.

GEORGE SAND.
  1. Veuve Marbouty, femme de lettres.