Correspondance 1812-1876, 3/1851/CCCXXIV

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CCCXXIV

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 9 janvier 1851.


Mon enfant,

Tu me dis aujourd’hui que tout va bien pour Claudie et qu’on va jouer. Arago m’écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et qu’il va y avoir un procès. Je pense qu’il est mal informé et que tu l’es bien. Cependant, s’il y avait quelque chose de vrai dans ce qu’il a entendu dire, tâche d’empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans trente-six procès à la fois. Je les déteste ; la solution n’en est jamais équitable pour ceux qui, comme moi, ne s’en occupent pas, et cela me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de chicanerie qui m’est désagréable. Dis à Bocage que je n’en veux absolument pas, pour mon compte.

J’irai à la seconde ou à la troisième représentation, c’est-à-dire aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli ; car, de se fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c’est possible, et ce qui me serait arrivé si j’avais compté sur le 28.

Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c’est vrai ou faux qu’on joue ma pièce ; car, si cela doit traîner un an, et un procès ne dure pas moins (c’est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais qu’il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi ; que le premier effet d’un procès sera de me faire interdire par la direction le droit de faire jouer d’autres pièces avant la fin du procès, et qu’il peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans ; ce sera comme pour le Champi, dont nous n’entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à nous si on n’avait pas cassé les vitres.

Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis ; mais, pour ce qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que la pièce soit jouée telle quelle, et qu’elle tombe, plutôt que d’être conquise au prix d’un procès.

Bonsoir, mon cher mignon ; je t’embrasse de toute mon âme.