Correspondance 1812-1876, 3/1852/CCCXLV

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CCCXLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE


Paris, 12 février 1852.


Prince,

Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique : celle de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n’espère rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les signataires de la pétition, m’écrit, en me l’envoyant, quelques lignes fort belles, qui vous toucheront plus, j’en suis certaine, que ne le ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et résignée, est loin de croire que j’oserai vous faire lire ses fautes d’orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner ; mais, quand j’ai vu qu’il s’agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de mon parti vaincu, j’ai senti qu’un moment d’hésitation m’ôterait le peu de sommeil qui me reste.

Je n’ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du malheureux Émile Rogat, qui m’a été remise en l’absence et de la part du prince Napoléon-Jérôme. C’est ce prince qui m’avait dit, au moment où, pour la première fois, j’allais vous aborder en tremblant : « Oh ! pour bon, il l’est. Ayez confiance ! » C’était un encouragement si bien fondé, que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce que vous m’avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui vous intéressera et vous satisfera, j’en suis bien sûre. J’en ai même plusieurs à vous dire, c’est mon devoir, et, cette fois, je n’aurai pas à vous demander pardon de vous les avoir dites.

Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde, accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une vive reconnaissance.

GEORGE SAND.

Noms des condamnés à mort : Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange, Guillemin, soldats au 3° régiment de chasseurs d’Afrique.