Correspondance 1812-1876, 4/1858/CDXXX

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CDXXX

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À Turin[1]


Nohant, 17 avril 1858.


J’ai été bien contente d’avoir enfin de vos nouvelles, cher ami. Donnez-m’en souvent, je n’y vois pas le moindre inconvénient pour moi ; il y en aurait, que je m’en soucierais peu.

J’aspire à pouvoir m’en aller ; le Piémont est mon Italie de prédilection, et je vous envie d’être là. Vous vous étonnez sans doute de mon spleen ; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même ; mais je vieillis, et, pour le peu d’années valides qui me restent, j’ai soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu’elles ne peuvent l’être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour davantage combien l’Italien du Nord est aimable, vivant et généreux.

J’ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l’ai vue ce soir : elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa vaillance est à la hauteur des chagrins et du devoir de sa situation ; elle est active et résolue. Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l’appelez, elle n’aura pas à regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours ses amis ; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en trouverez dans ce pays de liberté. Vos fanfants auront, certes, un meilleur climat qu’à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait durer longtemps, chose que je ne crois pas ; mais je parle comme si j’étais à votre place, parce que j’ai gardé du Piémont un si cher souvenir, que, si je m’y installais une fois, il me semble que je n’en voudrais plus revenir de sitôt.

J’ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j’ai fait part de votre lettre. Charles a toujours l’espérance de guérir, et il semble, aux prescriptions de son grand oculiste, qu’il y ait, en effet, une chance encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s’affecte pas autant que nous le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui l’amusent. Il a pris très vite l’habitude de dicter, et c’est, pour lui, un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec beaucoup d’intérêt et d’encouragement.

J’ai reçu des nouvelles de Francœur[2]. Il a fait, je crois, un rude voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m’a écrit, et son moral n’était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon port.

Courage, mon enfant ! Souffrir est notre état, et il faut bien l’accepter sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre ne sont pas de notre goût. La vie n’est pas arrangée pour que ceux qui mettent l’esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas : ce sont les revenants-bons d’une situation que nous avons acceptée d’avance, le jour où nous avons cru à l’esprit de Dieu agissant dans l’humanité ; et nous savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en actes de rigueur, tant que l’humanité repousserait Dieu. C’est là son mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels, et à ceux qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond : « Bah ! ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr. »

Triste temps, mon Dieu Mais perdrons-nous la foi ? Non certes ! ne nous repentons jamais de n’avoir pas mérité ce que nous souffrons. C’est dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au découragement, et je me bats contre la tristesse qui s’est emparée de moi, en me disant à toute heure : « Qui peut m’empêcher d’aimer et de croire ? »

Comptez, cher enfant, que l’éloignement ne changera pas le cœur de vos amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement.

G. SAND.

  1. Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après l’attentat d’Orsini.
  2. Jean Patureau, interné en Algérie.