Correspondance 1812-1876, 5/1864/DXLIII

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DXLIII

À M. AUGUSTE VACQUERIE, À PARIS


Nohant, 4 janvier 1864.


Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m’a causé Jean Baudry. J’espérais le voir jouer. Mais, mon voyage à Paris étant retardé, je me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l’avoue. Les pièces qui réussissent perdent tant à la lecture, la plupart du temps ! Eh bien, j’ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu’on peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à la manière dont vous l’avez déroulé et dénoué : c’est que la brave et bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et qu’elle ne réponde pas à son dernier mot : « Oui, ramenez-le, car je ne l’aime plus, et votre femme l’adoptera ! » ou bien : « Guérissez-le, corrigez-le, et revenez sans lui. »

Vous avez voulu que le sacrifice fût complet de la part de Jean. Il l’était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans récompense.

Vous me direz : La femme n’est pas capable de ces choses-là. Moi, je dis : Pourquoi pas ? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralités : un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime ; voilà que cette petite Andrée, qui ne l’aimait que d’amitié, se met à l’aimer d’enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas lui montrer l’opération magnétique et divine sur la scène ? Ce serait plus contagieux encore ; on ne s’en irait pas en se disant : « La vertu ne sert qu’à vous rendre malheureux. »

Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n’ôte rien à la sympathie et aux compliments de cœur de l’artiste. Vous avez fait agir et parler un homme sublime. C’est une grande et bonne chose par le temps qui court. Je suis heureuse de votre succès[1].

  1. Réponse de M. Auguste Vacquerie.

    Comme je suis fier que vous m’ayez écrit une lettre si amicale et si sincère ; mais comme je suis humilié que nous ne soyons pas du même avis sur les dénouements !

    Vous regrettez qu’Andrée ne récompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais est-ce que la vertu est jamais récompensée ailleurs qu’à l’Académie ? J’ai essayé de faire un Prométhée bourgeois ; est-ce que la récompense de Prométhée n’a pas été le vautour ? Et je ne sais pas qui est-ce qui gagnerait à ce qu’il en fût autrement.

    Ce ne serait pas Prométhée, toujours ! Le voyez-vous réconcilié avec Jupiter et bien en cour ? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d’honneur de la reine, et Jésus ministre de Tibère !

    Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu’elle est plus contagieuse quand elle est récompensée ; je crois le contraire, et qu’il n’y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix et vous supprimez peut-être le christianisme.

    Pour redescendre à ma pièce, il me semble que Jean Baudry serait considérablement diminué, et avec lui l’enseignement qu’il personnifie, s’il était aimé d’Andrée à la fin. Je doute que Roméo et Juliette fussent touchants à perpétuité s’ils s’étaient mariés tranquilles et s’ils avaient eu beaucoup d’enfants. Je ne repousse pas absolument les dénouements heureux, mais je les crois d’abord moins vrais, ensuite moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m’être odieux au moment où on l’arrête.

    La moralité n’est pas dans le fait, mais dans l’impression du fait. Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l’impression finale est donc pour la vertu.

    Je trouve qu’Andrée rendrait un mauvais service à la vertu et à Jean Baudry lui-même en le préférant à Olivier, qui retomberait alors où Jean Baudry l’a ramassé. Elle croit, comme Jean Baudry, qu’Olivier traverse la dernière crise du mal ; elle a pour lui la même sorte de tendresse que Jean Baudry, elle l’aime pour le parfaire ; elle veut être la mère de son âme, comme il en est le père. Elle épouse mieux Jean Baudry en ne l’épousant pas et en collaborant à son œuvre qu’en stérilisant son effort de onze années. Ce n’est donc pas par incrédulité à la grandeur des femmes, ô chère grande femme ! que j’ai voulu qu’Andrée préférât le cœur imparfait au cœur parfait ; elle fait acte de grande bonté et de grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d’elle, non pas seulement pour être heureux, chose secondaire, mais pour être bon, chose essentielle.

    Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n’avoir pas fait de mon dénouement une distribution de prix Montyon, et d’Andrée l’âne savant qui va présenter la patte à la personne la plus honnête de la société ?

    Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma défense ? Mais, si je plaide devant vous, c’est que je reconnais votre juridiction ; je ne réponds pas à tout le monde, je n’assomme que vous ; voilà ce que rapporte le génie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.


    AUGUSTE VACQUERIE.
    Paris, 7 janvier 1864.