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Correspondance 1812-1876, 5/1866/DC

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DC

AU MÊME


Paris, 5 février 1866.


Je viens de t’écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne nouvelle. Tu sais qu’il n’y a pas d’écouteur moins entraînable, plus froid et plus positif qu’Alexandre. C’est pour moi le plus difficile public qui existe et le plus intimidant. J’ai tout de même très bien lu la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié : « Bien ! charmant ! parfait ! » Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou trois conseils, excellents :

Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au commencement de ladite scène.

Au troisième, faire qu’on ne sache pas que le gendre annoncé par Germinet est Cadet Blanchon.

Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire qu’il aille jusqu’à un petit coup de couteau et une tache de sang au gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le monde.

Ce n’est donc qu’un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce admirablement faite et soutenue. Il dit que c’est un bijou, qu’il faut pour le public qu’elle soit admirablement jouée, et qu’elle ira à tout public quel qu’il soit, parce que c’est la vie de tout le monde et la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. À peine la lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu’il venait d’entendre un chef-d’œuvre et lui conseiller de venir me le demander, pour le faire jouer par l’élite de la troupe des Français :

Lafontaine — Jean.

Coquelin — Blanchon.

Régnier ou Got — Germinet, etc.

Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d’enthousiasme, il va au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, Héloïse Paranquet qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.

Dans un mois ou six semaines, Jean Robin sera su, Héloïse baissera, et, comme les deux pièces[2] sont courtes, on les jouerait ensemble. Nous aurions, pour Germinet : Arnal ou Lesueur. La saison du printemps sera excellente, vu qu’après un hiver si doux, nous aurons du froid jusqu’en juin. D’ailleurs, on ne quitte plus Paris qu’en plein été. Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour consolation : « Ça fait marcher ma pièce ; » car c’est ta pièce autant que la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y voit un succès ; non pas des millions, — ce n’est qu’une pièce en trois actes, — mais assez d’argent pour que ça paye joliment le peu de peine que ça nous a coûté. Il a fini en disant : « Vous vous êtes donné bien du mal pour l’Aldini, qui n’a pas été, et voilà un chef-d’œuvre que vous avez écrit en vous amusant. »

C’est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je lui disais vrai, et qu’en huit jours on pouvait lui donner une bonne pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d’Augier, qu’il n’aura pas, dit-on ; et, s’il l’a, réussira-t-elle ? et, si elle réussit, lui fera-t-elle grand bien ? Augier, qui n’est pas bête, se fait donner la moitié des recettes.

En attendant qu’on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète Cadol, que j’ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même ; car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si ce n’est tout de suite. On dit que sa pièce est bien ; il est plein d’espoir.

J’ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de Marchal. C’est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner ; dix plats énormes, exquis ; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans contrôle, sans trahison et sans difficulté. Il est venu à trois heures de l’après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m’a beaucoup demandé de vos nouvelles et répété que Raoul de la Chastre était un chef d’œuvre.

J’ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand comme l’ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. Quand je lui ai porté tout à l’heure le billet de cinq cents francs, il s’est mis à pleurer comme un veau, de joie. C’est un malheureux homme que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. Il est tombé dans une telle panne, qu’on allait lui vendre ses meubles demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l’idée de m’apporter ce petit Boucher hier, et, aujourd’hui, il vient d’en recevoir le prix. On a rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de facilité.

J’ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l’Odéon, où je vais entendre la Vie de Bohême, que je ne connais pas.


Minuit.


Je reviens de l’Odéon, où j’ai pleuré comme un Doligny. C’est navrant et charmant, cette pièce. C’est très bien joué ; Thuillier est superbe. J’ai vu La Rounat, qui a la pièce d’Augier, mais pas de Berton pour la jouer ; il est dans tous ses états. J’y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J’ai dit à La Rounat : « Vous n’avez eu qu’un tort, c’est de ne pas espérer que je pourrais faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J’aurais eu une bonne idée. Je l’ai eue malgré vous ; mais, à présent, ce n’est pas pour vous. »

Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée ; à présent que j’ai de l’expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J’ai donc bien fait, cette fois surtout, d’être philosophe et de ne pas m’arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d’honneur, à ce que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny ; grand dîner donné par Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte bien ; mais j’ai besoin d’avoir plus de nouvelles de vous, plus de détails. Ma Cocote est sur pied en chambre ; il me tarde de savoir qu’elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le soir ? Si ça a continué, il faut l’écrire au docteur Darchy.

Tout l’univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. Je vous bige à mort. J’espère que Cocote va être contente de mes nouvelles.

Calamatta est-il parti ?

  1. Les Don Juan de village.
  2. Les Don Juan de village et Héloïse Paranquet.