Correspondance 1812-1876, 5/1866/DCII

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DCII

À M. DESPLANCHES, À PARIS


Palaiseau, 25 mai 1866.


Mon cher ami,

Vous dites très bien ce que vous voulez dire ; mais votre manière de raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d’aucune définition ; sur ce sujet-là, il n’y en a pas de bonne. Vous faites de Dieu une pure abstraction ; de là votre certitude. Si Dieu n’était qu’abstraction, il ne serait pas. Il faudra donc, pour que l’homme ait la certitude de l’existence de Dieu, qu’il puisse arriver à le définir sous l’aspect abstrait et concret. Pour cela, il nous faut trouver le troisième terme que vous appelez l’union. Oui, le trait d’union ! Mais quel est-il ? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu’on lui a donnés en métaphysique et en philosophie. L’homme ne se connaît pas encore lui-même, il ne peut pas s’affirmer.

« Je pense, donc je suis ! » est très joli, mais ça n’est pas vrai. Quand je dors, je ne pense pas, je rêve ; donc je ne suis pas ? L’arbre ne pense pas, il n’est donc pas. Tout ça, c’est des mots. — Et vous ne savez pas comment Dieu pense. Peut-être n’y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que vous appelez penser. On le ferait probablement rire si on lui disait : « Tu ne penses pas à la manière de l’homme, donc tu n’es pas. »

Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni moi ne sommes assez forts — et de plus forts que nous y échouent — pour définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l’affirmer, vous n’en convenez pas. Mais l’homme ne pourra jamais affirmer ce qu’il ne pourrait pas définir et formuler.

Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l’avenir le pourra, j’espère ! Croyons au progrès ; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de grandeur intellectuelle qu’il faut garder en soi comme un trésor et ne pas le répandre sur les chemins, en petite monnaie de cuivre, en vaines paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur ! vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n’est que le ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n’avez pas et que personne encore ne peut avoir en poche.

Laissez donc faire le temps et la science. C’est l’œuvre des siècles de saisir l’action de Dieu dans l’univers. L’homme ne tient rien encore : il ne peut pas prouver que Dieu n’est pas ; il ne peut pas davantage prouver que Dieu est. C’est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique. Contentons-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, c’est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de certains hommes que je respecte ; de lire et d’étudier beaucoup tout ce qui se produit d’étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand dans le monde ; à l’heure qu’il est, vous seriez plus calme et vous reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n’avez trouvé la clef du mystère divin.

Croyons quand même et disons : Je crois ! ce n’est pas dire : « J’affirme ; » disons : J’espère ! ce n’est pas dire : « Je sais. » Unissons-nous dans cette notion, dans ce vœu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes. Nous sentons qu’il est nécessaire ; que, pour avoir la charité, il faut avoir l’espérance et la foi ; de même que, pour avoir la liberté et l’égalité, il faut avoir la fraternité.

Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les arguments des docteurs. Ayons la modestie de nous en contenter, et ne prêchons pas l’abstrait et le concret à tort et à travers ; car c’est encore ça des mots, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents ans au plus tôt ou au plus tard !

Il n’y a pas plus d’abstrait que de concret et pas plus de concret que d’abstrait, c’est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention qui ne portent sur rien et qu’on mettra au panier avec tout le vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable aujourd’hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.

Vous êtes un noble cœur et une heureuse intelligence ; mais changez-moi le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits enfants : Je crois, parce que j’aime. — C’est bien assez. Tout le reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez que déjà, appartenant à l’avenir, ils sont virtuellement plus forts et plus éclairés que nous.

Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.