Correspondance 1812-1876, 5/1866/DCVI

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DCVI

À M. JOSEPH DESSAUER, À VIENNE


Nohant, 5 juillet 1866.

Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la soixante-deuxième ? J’en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites rien de votre santé, votre cœur absorbe tout et il est navré des dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit démêlé du Holstein, et où est l’issue ? Votre pays, fût-il écrasé, peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place ? Trouvez-vous malheureux pour lui qu’il vienne à perdre la Vénétie ? L’Italie n’a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à son pied, comme maintenant l’Algérie au nôtre. On ne s’assimile jamais des nationalités aussi tranchées ; on comprend mieux l’assimilation des pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela ? Le moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La France s’en mêlera-t-elle ? pour qui ? avec qui ? On la voit bien soutenant l’Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si elle aidera quelqu’un. Le chef de l’État est d’autant plus impénétrable qu’il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu’on ne peut deviner des projets qui n’existent pas. Je vous dis ce qu’on dit, je suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser ma petite-fille, qui est belle et douée et qui me console autant que possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux qu’ils peuvent l’être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon pauvre ami, je me réconforte auprès d’eux. Nous jouissons d’un été horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup. Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations, quels qu’ils soient ! c’est un spectacle désespérant, et on n’ose se réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de la musique triste, j’en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J’ai entendu massacrer le Don Juan au Théâtre-Lyrique, à l’Opéra de Paris ; on l’a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d’une belle mise en scène. Tout cela ne valait pas le Don Juan de Chrishni au piano : celui-là, c’était le vrai et le bon. L’entendrai-je encore ? c’est mon rêve, ne me l’ôtez pas.

Tout le monde vous embrasse et vous aime.

G. SAND.