Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCLIV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


DCLIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 12 octobre 1867.


J’ai envoyé ta lettre à Barbès ; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j’ai envie de me jeter par les fenêtres : car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui ; c’est bien bête d’avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j’ai des discrétions qui vont jusqu’à l’épouvante. L’idée de t’appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m’est bien venue. Mais tu n’as pas, comme moi, un pied qui remue, et toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l’activité. Te forcer à t’habiller, à sortir, peut-être au milieu d’un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu’un qui ne sait rien dire au vol et qui plus il est content, tant plus il est stupide. Je n’ai pas osé. Me voilà forcée d’ailleurs d’achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j’irai encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur : ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de t’enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins, et puis j’irai en Provence.

Ah ! si je pouvais t’enlever jusque-là ! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette seconde quinzaine d’octobre où tu vas être libre, venir me voir ici ! C’était promis, et mes enfants en seraient si contents ! Mais tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es ! Tu te figures que tu as un tas d’amis meilleurs : tu te trompes joliment ; c’est toujours les meilleurs qu’on néglige ou qu’on ignore.

Voyons, un peu de courage ; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour dîner. Ce n’est pas le diable, et, une fois ici, on rit entre soi comme de bons ours ; on ne s’habille pas, on ne se gêne pas, et on s’aime bien. Dis oui.

Je t’embrasse. Et moi aussi, je m’embête d’un an sans te voir.