Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLX

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DCLX

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 1er janvier 1868.


Excellent ami,

Je m’afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une sorte d’esclavage ? C’est votre chaîne et votre gloire, puisque c’est en prison que vous avez pris ce long mal ; mais ne croyez-vous pas que vous seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain ? Vous ne voulez pas rentrer en France ; mais l’Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage vous serait trop pénible ?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah ! si vous étiez par là, je franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.

J’ai grand besoin, moi, d’un peu de soleil ; mais je souffre sans avoir mérité l’honneur de souffrir comme vous !

Votre lettre m’arrive au moment où j’allais vous souhaiter aussi une meilleure année ! Cher excellent ami, nos vœux se croisent ; mes braves enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est si douce et si bonne qu’elle le mériterait !

Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine ; je ne sais pas jusqu’à quel point on peut s’écrire ce que l’on pense, sans que les lettres disparaissent. Cela m’est arrivé si souvent, que je me tiens sur mes gardes, le but d’une lettre étant avant tout d’avoir des nouvelles de ceux qu’on aime. Mais j’ai bien pensé à vous et nous avons souffert ensemble, je vous en réponds. L’avenir est étrange, il se présente avec des rayons, mais à travers la foudre.

Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je passerai auparavant quelques jours à Paris.

Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas plus que l’âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le néant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.