Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLXXII

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DCLXXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 21 juin 1868.


Me voilà encore à t’embêter avec l’adresse de M. Du Camp, que tu ne m’as jamais donnée. Je viens de lire son livre des Forces perdues ; je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris l’adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante !

Que ne suis-je la… rivière qui te berce de son doux murmure et qui t’apporte la fraîcheur dans ton antre ! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l’étrangeté ne me déplaisait pourtant pas. J’aime tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J’aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j’aime tout ce qui est autour de moi, n’importe où je suis ; c’est de l’idiotisme auditif, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore ; il fait chaud, j’adore ça. C’est toujours la même rengaine que j’ai à te dire, et je t’aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n’est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m’as lu ; ça m’a semblé si beau, qu’il n’est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien ; la flânerie me domine. Ça passera ; ce qui ne passera pas, c’est mon amitié pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

  1. La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.