Correspondance 1812-1876, 6/1870/DCCLI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 20-21).


DCCLI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 20 août 1870.


Je suis un peu remontée, comme tout le monde, par ces héroïques efforts de notre armée et par le silence gardé, dans toutes les bonnes mesures, sur le coupable qui les signe encore ! J’ai peur qu’à la suite d’une victoire, Paris ne lui pardonne. Paris est chaud mais frivole ; il croit punir par le mépris ; mais les gens qui ne le sentent point ne sont pas punis du tout. Comment ! cette Chambre ne prononcera pas la déchéance ? Il y a, je le sais, une autre issue qui serait un idéal : c’est que, parlementairement, et face à face, on le forçât d’abdiquer, et que la joie publique remplaçât les luttes sanglantes. Mais c’est trop idéal, et l’humanité n’a pas encore su trouver l’expression calme et puissante de l’opinion publique. Le suffrage universel, si désastreusement corrompu, nous donnera-t-il un jour ce résultat ? il était libre en 48, et il ne nous l’a pas donné.

La clarté riante ne se fait pas dans mon esprit ; j’ai de la patience et de la foi pour attendre, de la résignation pour mourir sans avoir vu la résurrection ; voilà tout. Je ne sens pas, comme vous, l’absolu se dégager d’une situation si complexe.

Séchan a-t-il des nouvelles de son enfant ? Nos enfants, à nous, ne marchent pas encore, on les instruira à domicile ; ce qui vaut encore mieux que de les envoyer sans vivres, sans abri, sans paye, coucher en plein champ sans servir à rien. On n’a pas besoin des pompiers et on fait bien de les renvoyer.

Tout homme qui a un fusil marchera au-devant de l’invasion si nos troupes succombent ; mais cette confusion qui ne s’organise pas use l’énergie et remplit les hôpitaux, qui ne devraient servir qu’aux blessés. Trochu, quel qu’il soit, ne peut faire le miracle de tirer l’ordre de ce chaos infâme en quelques jours. Et pourtant il faut les compter, les jours.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent. On vous aime et on vous embrasse.

G. SAND.