Correspondance 1812-1876, 6/1870/DCCLIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 23-24).


DCCLIII

À M. MARTINEAU-DESCHENEZ, À PARIS


Nohant, 22 août 1870.


Mon cher ami,

Je reçois les deux tristes nouvelles. Les perdre tous deux, coup sur coup, c’est, malgré le terme inévitable de leur longue carrière, un coup bien terrible. Et cela au milieu des douleurs générales, cela peut être mêlé à des inquiétudes personnelles pour tes frères, actifs probablement dans la marine et dans l’armée ! Je te plains bien, mon pauvre enfant ; quelle année fatale ! que de malheurs en peu de temps pour toi, pour tous !

Nous étions heureux, nous, dans notre coin. Maurice, après avoir été dangereusement malade au printemps, était guéri. Nous n’avions qu’un souci : sortir de la sécheresse. Et voilà une pluie de sang ! on ne vit plus, on n’existe plus pour soi-même. Rien ne sert d’être heureux chez soi quand la patrie souffre de tels maux.

J’avais toujours prévu un dénouement sinistre à cette ivresse aveugle de l’Empire ; mais fallait-il la voir payée si cruellement ! Quelle que soit l’issue, le cœur est navré pour longtemps. Pour quelques-uns, pour beaucoup, ce sera pour toujours.

Dis-nous un mot de toi, et sache bien que tes peines sont toujours nôtres.

G. SAND.