Correspondance 1812-1876, 6/1870/DCCLXIX

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 42-46).


DCCLXIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)


Nohant, 25 novembre 1870.


Mon grand ami,

Je ne sais pas si les lettres vous parviennent ; je vous écris encore à l’adresse que vous m’avez indiquée, car les journaux vous font beaucoup voyager et je ne sais ce qu’il y a de vrai ; nous vivons tellement bloqués par les opérations de la guerre dans notre France centrale, que nous savons à peine les événements. Après avoir été chassés littéralement de Nohant par une épidémie effroyable, nous avons passé trois semaines dans la Creuse, un mois à la Châtre, et nous voici rentrés chez nous, plus ou moins exposés à l’invasion, on ne sait !

Nous avons bien pensé à nous réfugier dans le Midi ; mais Maurice ne voulait pas quitter son département et avoir l’air de fuir. Nous n’avons pas voulu, nous, quitter Maurice, si bien que nous attendons l’inconnu sans bravade inutile et sans frayeur inutile aussi. La seule chose que nous sachions bien, c’est qu’on s’arme et se défend à présent avec autant d’énergie que possible après de tels désastres. Chacun se tient prêt à marcher à son tour et à faire les sacrifices nécessaires. Ne croyez pas ce qu’on peut dire du trouble et du désarroi de la France. Les premiers mouvements ont été mauvais, aigres, découragés, désordonnés. Mais partout l’union devant l’ennemi s’est faite avec une promptitude que nous n’espérions pas ; et, à présent, si nous ne sauvons pas la vie, nous sauverons l’honneur, nous forcerons l’Europe à nous estimer.

Pourquoi me disiez-vous que vous ne saviez comprendre la lettre que j’ai publiée au lendemain de Sedan ? Je disais alors que nous devions attendre. La République a été proclamée en même temps que ma lettre paraissait, et, le lendemain, surprise, mais vaincue par ce grand événement, je disais : « Ayons espoir et confiance ! »

Ne suis-je pas républicaine en principe depuis que j’existe ? La république n’est-elle pas un idéal qu’il faut réaliser un jour ou l’autre dans le monde entier ? La question de temps et de possibilité rentre dans la politique, et je ne me fais pas juge des questions de fait, je ne saurais pas ; seulement la République proclamée sans effusion de sang est un grand pas dans l’histoire des idées. Elle prouve la force de l’idée, et, quand l’idée prévaut dans une grande résolution des masses, on doit suivre ce mouvement et ne plus dire « C’est trop tôt ! » Les luttes qui nous attendent après la guerre, je ne me les dissimule pas ; mais que pouvons-nous voir de plus tragique et de plus affreux que la situation où nous a jetés l’Empire ?

On s’est assoupi, vingt ans, sur une idée d’empire socialiste qui a été un rêve, suivi d’atroces et honteuses déceptions ; je ne sais si vous avez été dupe de ce rêve, je ne le crois pas. Malgré vos moments d’action, d’espoir, de volonté généreuse ; malgré vos éloquentes paroles pour la liberté morale, pour les guerres de protection aux opprimés, pour tout ce qui était noble et vrai, toujours déjoué dans vos mâles espérances, toujours désavoué quand on vous jugeait trop sincère et trop intelligent, vous avez souffert vingt ans, et je vous considère aujourd’hui comme délivré. Il me semble que je vous retrouve tel que je vous ai connu, il y a vingt ans, indigné contre les proscriptions, et prévoyant des malheurs qui ne se sont que trop réalisés. Un temps de calme reviendra où votre parole sera encore recueillie, d’où qu’elle vienne. Devant le tribunal de l’histoire, vous n’aurez plus d’entraves, vous parlerez de plus haut ; ne fussiez-vous qu’un simple citoyen, votre rôle sera plus net et plus grand.

Voilà pourquoi je ne considère pas comme un malheur pour vous les changements de situation qu’entraînent la chute des empires ; je vous sais au-dessus de cela, et simple de mœurs comme un sage. Si votre dynastie eût dû s’établir, j’aurais voulu vous voir à la place de celui qui nous a menés, à travers tant de contradictions et de volontés intermittentes, comme dit Renan, à un patatras effroyable. La République, que je n’espérais plus, se croit la force de tout réparer : Dieu la protège ! elle est mon principe et ma foi ; sera-t-elle le moyen que la France voudra adopter ? Oui, si avec elle nous chassons l’étranger. Non, si elle échoue. Le succès justifie ou condamne dans l’esprit très court et très étroit encore des majorités. Mais la dynastie napoléonienne n’a plus de chances aujourd’hui. Les intérêts froissés ne pardonnent pas. Tant mieux pour vous, allez, mon grand ami ! faire encore le bien et servir le vrai quoique, est encore plus beau que de régner parce que.

Il y a de la haine, de l’injustice, de la calomnie probablement contre vous ; aujourd’hui, qu’est-ce que cela fait ? Longtemps encore peut-être, on se méfiera de vous comme d’un prétendant ; si vous ne l’êtes pas, que vous importe ? La vérité triomphe toujours et votre attitude désintéressée, dans cette mêlée des intérêts matériels, vous replacera au rang que vous devez occuper dans les annales de cette dure époque.

Je ne vous parle pas de nous en ce moment. Nohant est triste, désert et muet. Nos jeunes gens, parents et amis, partent ou sont partis. Maurice attend l’organisation du département pour se mettre à la disposition de tout ce qui sera défense nationale. D’emploi politique, il n’en a jamais voulu et n’en veut pas. Pas plus que je ne veux être écrivain politique dans un moment où les questions de personnes sont tout. Je me devais à moi-même d’acclamer la République, quelle qu’elle fût, sauf à discuter ses actes, s’il est utile et nécessaire de le faire. Je me devais aussi de mettre ma petite bourse, denier de la veuve, dans le tronc de la défense patriotique. Après cela, attendre les fléaux de la guerre sans vaine frayeur et sans inutile bravade, c’est tout ce que je pouvais et devais faire.

Ce que je n’oublierai jamais, c’est la bonne et tendre amitié que vous m’avez accordée et dont rien ne m’empêchera de sentir le prix et de chérir le souvenir. Maurice se préoccupe de vous constamment et vous reste fidèle de cœur. Nos petites vont bien, Aurore parle toujours de son parrain. Nous reverrons-nous, cher compère ? Nous ferons des projets quand l’invasion aura passé sur nous ou à côté de nous ; jusque-là, on vit au jour le jour.

Si vous avez un moment, donnez-nous de vos nouvelles, vous nous rendrez tous heureux.

G. SAND.