Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXXXV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 177-179).


DCCCXXXV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS


Nohant, 3 novembre 1871.


Mon fils,

J’ai enfin reçu la Visite. Je n’aime pas beaucoup la pièce ; bien qu’elle accuse toujours plus de talent et toujours autant d’esprit, je la trouve un peu bizarre comme donnée, ou du moins comme prétexte ; car le séducteur est vrai, l’ami est charmant, la petite mariée vraie aussi dans sa bêtise ; mais la dame a trop d’esprit, elle fait trop bon marché de sa dignité, puisqu’elle a conservé de la dignité. Cette scène où elle reprend le monsieur, par une comédie qu’une honnête femme ne saurait pas jouer, me fait craindre qu’elle ne soit très rouée, et, quand elle secoue son mouchoir, ce qui est ingénieux au possible et doit faire beaucoup d’effet, je crains que ce ne soit inutile, et qu’elle ne fasse ensuite tout ce qu’elle s’est vantée d’avoir fait. C’était bien beau dans Madame Aubray, cette fille qui s’accuse à tort pour rendre le fils à sa mère. Ici, c’est dur et pas nécessaire. Ai-je tort ? ai-je raison ? Voilà mon impression.

Une situation si délicate ne pouvait être préparée, je le sais bien, sans être escomptée ; mais voilà où vous eussiez pu faire le tour de force, vous, à qui rien n’est impossible. Vous avez, je crois, sacrifié à l’effet un peu vite. Ce n’est pas moi qui vous dirai ce qu’il eût fallu faire. Je ne le sais pas, je vois bien la moralité : à quoi bon la faute ? la leçon est donnée ; mais la femme mérite-t-elle qu’on la lui donne et aura-t-elle le cœur et l’esprit d’en profiter ?

Voilà votre maman qui vous fait de la critique au coin de son feu. Si j’avais vu la pièce, il est plus que probable que j’aurais été trop saisie pour avoir une objection ; mais vos pièces, à vous, doivent triompher autant à la lecture que sur les planches. Vous y êtes obligé. Sur ce, je vous bige tendrement, et, si j’ai tort dans ce que je vous dis, n’en tenez compte et dites-moi que je me trompe. Je ne demande que ça.

Comme c’est joli, ce que Lebonnard dit au bébé et quel charmant et amusant dialogue d’un bout à l’autre.

Merci pour la lettre que vous me transmettez. Je répondrai. Vous souvenez-vous que vous me disiez de mettre Clémenceau en bon rançais, et qu’au bout de dix lignes, je vous ai dit qu’en devenant grammatical, vous perdriez tout ce qui fait votre mouvement et votre vérité d’allure. — Oui, la langue est pédante, lourde : c’est comme un habit d’un autre temps qui ne nous va plus. Hugo croit l’avoir renouvelée, il n’a trouvé que l’expression de son génie personnel ; mais il a plus compliqué qu’allégé le langage ; moi, je ne me sens pas le droit d’innover ; mais j’espère bien que cela se fera tout seul par la force des choses, et vous aurez beaucoup fait sans vous en douter.

Tendresses des miens à vous et aux vôtres.