Correspondance 1812-1876, 6/1875/CMXLI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 356-357).

CMXLI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 26 septembre 1875.


Cher ami,

Je suis contente d’avoir enfin de vos nouvelles ; vous m’écrivez une lettre charmante, comme vous seul savez les écrire. Vous savez donner des encouragements qui ne s’adressent pas à l’amour-propre, mais qui vont droit au cœur, et qui consolent de beaucoup d’injustices ceux que le cœur seul a inspirés. Je rends donc grâce à votre Turc de vous avoir induit à relire ces livres dont je ne me souviens pas et sur lesquels je n’ai plus aucune opinion. Ils vous ont ému, donc ils valent quelque chose.

Il y a une idée de roman dans votre lettre. Ce serait la vie d’un homme racontée comme vous le faites à grands traits ; un homme subissant l’influence ou la réaction, dans les grandes crises de sa vie, de certaines lectures. Voulant se suicider avec Werther parce qu’il se trouve être Werther dans ce moment-là ; se reprenant d’un amour d’enfance depuis longtemps oublié, en relisant Paul et Virginie, et ainsi de suite. Ce serait une étude curieuse des nuances qui différencient profondément les situations analogues en raison de la dissemblance des caractères. Je me souviens aussi, moi, de l’émotion que m’ont causée les œuvres de Byron, de Gœthe et de Walter Scott ; c’étaient là mes lectures de jeunesse avant d’avoir songé à écrire. J’aurais voulu être, en ce temps romantique, un être dévoré de douleur et accablé d’un immense remords ; j’étais embêtée de n’avoir pas commis un crime qui me permît de connaître l’ivresse du désespoir ! Puis je me calmais avec ces bons romans écossais où il y a tant de droiture et de courage. J’aurais voulu être le jeune montagnard entrant tout naïf et tout brave dans la vie d’aventures. Je passais ainsi d’un type à un type opposé, sans pourtant cesser d’être moi, c’est-à-dire un esprit curieux, et toujours vivant hors de lui. Vous feriez très bien ce roman-là, en prenant votre propre vie pour type.

Je suis en arrière d’un feuilleton avec le Temps. Les derniers contes que j’ai faits étaient trop longs et je les ai donnés a la Revue. J’ai clos, pour cette fois, la série des contes ; mais j’ai retrouvé des pages de jeunesse que je ne crois pas ennuyeuses et qui demanderont, je crois, peu de corrections. Je laisse une petite lacune et je reprendrai mes feuilletons le mois prochain si on les désire toujours.

Est-ce que vous ne viendrez pas nous donner quelques jours du reste de vos vacances ? Il fait si beau chez nous, et nous aurions tant de joie à vous voir ? Tâchez donc, c’est promis depuis si longtemps déjà ! Tout Nohant vous embrasse et vous désire.

G. SAND.