Correspondance 1812-1876, 6/1876/CMLX

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 391-393).


CMLX

À M. HENRI BURGALAT, À MONT-DE-MARSAN
(LANDES)


Nohant, 18 mars 1876.


J’ai lu, monsieur, le roman que vous m’avez envoyé et que je vous retourne. Il est très joli, touchant, bien pensé et bien écrit. Il faut corriger quelques longueurs dans les dialogues du commencement ou les rendre un peu plus réels. Ce roman a l’inconvénient de ressembler un peu à celui que j’ai intitulé le Marquis de Villemer, dont le sujet principal est l’amour d’un fils de famille pour la lectrice de sa mère. Pourtant, il y a d’assez notables différences dans l’action pour que le lecteur ne songe pas trop aux points de contact. Il faut bien vous garder, monsieur, de jeter au feu ce manuscrit, qui a certainement de la valeur et du charme. Ce n’est pas l’œuvre du premier venu et je l’ai lu avec intérêt jusqu’au bout.

Mais voici la question à laquelle il m’est difficile de répondre. Vous parlez d’améliorer votre position ou celle de vos enfants. Trouver un éditeur est une grande question à résoudre. Ils sont tous encombrés de manuscrits et ne donnent pas toujours la préférence aux meilleurs. Ils ne tiennent compte d’aucune recommandation ; ils lisent eux-mêmes ou font lire par des employés qui sont dans la partie et qui ne voient qu’une question de commerce dans la dépense à faire pour payer l’auteur ou seulement pour l’imprimerie. Ils ne se targuent pas d’être des juges littéraires. Ils savent ou ils prévoient si le livre couvrira leurs frais. Il faudrait, avant d’avoir affaire à eux, pouvoir publier l’ouvrage en feuilletons dans un journal. Là, l’encombrement est encore plus effrayant et on donne la préférence aux noms déjà connus. Enfin, en supposant que vous réussissiez à vaincre tous ces obstacles, le prix est minime, et il faut avoir beaucoup produit et eu de nombreux succès pour trouver une ressource sérieuse au fond de son encrier.

Je n’en suis pas moins à votre service pour offrir votre manuscrit à un journal ou à un éditeur, quand vous aurez un peu allégé les vingt premières pages, qui n’entrent pas assez vite en matière. Cette mère qui va disparaître n’a pas besoin d’être si bien dépeinte et de tant parler. Quand vous aurez fait ces remaniements et corrigé certaines fautes d’inattention (entre autres lendemain que vous écrivez toujours landemain), veuillez m’avertir et je vous donnerai l’adresse d’un éditeur ou d’un éditeur de feuilletons, auquel j’écrirai en même temps pour le prévenir. Mais, comme je passe ma vie à échouer en ces sortes d’entreprises, je ne veux pas vous tromper en vous donnant l’espoir de réussir.

Je serais pourtant heureuse de vous obliger, monsieur, soyez-en assuré. Je garderai toujours le cher et tendre souvenir de la compagne que vous avez perdue et nos regrets communs sont un lien que j’aurais à cœur de renouer.

GEORGE SAND.

Veuillez dire mes amitiés bien vives à Virginie Cazeaux.