Correspondance 1812-1876, 6/1876/CMLXII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 397-399).


CMLXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 25 mars 1876.


J’aurais beaucoup à dire sur les romans de M. Zola, et il vaudra mieux que je le dise dans un feuilleton que dans une lettre, parce qu’il y a là une question générale qu’il faut traiter à tête reposée. Je voudrais d’abord lire le livre de M. Daudet, dont tu m’as parlé aussi et dont je ne me rappelle pas le titre. Fais-le moi donc envoyer par l’éditeur, contre remboursement, s’il ne veut pas me le donner ; c’est bien simple. En somme, la chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la critique philosophique du procédé, c’est que Rougon est un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d’être placé au premier rang.

Cela ne change rien à ma manière de voir, que l’art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n’est pas que la peinture du mal ou du bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui ne voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre, puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c’est vrai mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l’on montre et flagelle les coquins, c’est bien, c’est moral même, mais que l’on nous dise et nous montre la contre-partie ; autrement, le lecteur naïf, qui est le lecteur en général, se rebute, s’attriste, s’épouvante, et vous nie pour ne pas se désespérer.

Comment vas-tu ? Tourguenef m’a écrit que ton dernier travail était très remarquable : tu n’es donc pas fichu comme tu le prétends ?

Ta nièce va toujours mieux, n-est-ce pas ? Moi, je vas mieux aussi, après des crampes d’estomac à en devenir bleue, et cela avec une persistance atroce. C’est une bonne leçon que la souffrance physique quand elle vous laisse la liberté d’esprit. On apprend à la supporter et à la vaincre. On a bien quelques moments de découragement où l’on se jette sur son lit ; mais, moi, je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il avait la goutte : Ça passera ou je passerai. Et, là-dessus, il riait, content de son mot. Mon Aurore commence l’histoire et elle n’est pas très contente de ces tueurs d’hommes qu’on appelle des héros et des demi-dieux. Elle les traite de vilains cocos.

Nous avons un affreux printemps ; la terre est jonchée de fleurs et de neige, on prend l’onglée à cueillir les violettes et les anémones.

J’ai lu le manuscrit de l’Étrangère ; ce n’est pas décadence. Il y a des diamants qui brillent fort dans ce polychrome. D’ailleurs, les décadences sont des transformations. Les montagnes en travail rugissent et glapissent, mais elles chantent aussi de beaux airs.

Je t’embrasse et je t’aime. Fais donc vite paraître ta légende, que nous la lisions.

G. SAND.