Correspondance avec Élisabeth/Élisabeth à Descartes - Crossen, mai 1647

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- Descartes à Élisabeth - Egmond, 10 mai 1647 Correspondance avec Élisabeth - Descartes à Élisabeth - La Haye, 6 juin 1647


Monsieur Descartes,

Il y a trois semaines qu'on m'a envoyé le corollaire impertinent du professeur Triglandius, y ajoutant que ceux qui ont disputé pour vous ne furent point vaincus par raison, mais contraints de se taire par le tumulte qui s'excita en l'académie, et que le professeur Stuard (homme de grande lecture, mais d'un jugement fort médiocre), faisait dessein de réfuter vos Méditations Métaphysiques. Je croyais bien que cela vous donnerait la même peine qu'a fait la calomnie de l'écolier de Voetius, mais non pas la résolution de quitter l'Hollande, comme vous le témoignez en votre lettre du 10e de ce mois, puisqu'il est indigne de vous de céder la place à vos ennemis, et que cela paraîtrait comme une espèce de bannissement, qui vous apporterait plus de préjudice que tout ce que Messieurs les théologiens peuvent faire contre vous, puisque la calomnie n'est point considérable en un lieu où ceux qui gouvernent ne s'en peuvent exempter eux-mêmes, ni punir ceux qui les font. Le peuple y paie cette grande contribution pour la seule liberté de la langue, et celle des théologiens étant privilégiée partout ne saurait recevoir de la restreinte en un Etat populaire. C'est pourquoi il me semble que vous avez raison d'être content, si vous obtenez ce que vos amis en Hollande vous conseillent de demander, encore que vous ne deviez point suivre leur avis en la demande, la résolution que vous y avez prise étant mieux séante à un homme libre et assuré de son fait. Mais, si vous continuez celle de quitter le pays, je relâcherais aussi celle que j'avais prise d'y retourner, si les intérêts de ma maison ne m'y rappellent, et attendrai plutôt ici que l'issue des traités de Munster ou quelque autre conjoncture me ramène en ma patrie.

Le douaire de Madame l'Electrice est en une situation qui ne revient pas mal à ma complexion, de deux degrés plus proche du soleil que Berlin, entouré de la rivière de l'Oder, et la terre y est extrêmement fertile. Le peuple s'y est déjà mieux remis de la guerre que celui-ci, encore que les armées y aient été plus longtemps et fait plus de dommage par le feu. Il y a maintenant en quelques villages une si grande quantité de ces mouches qu'on nomme cousins, que plusieurs hommes et animaux en sont étouffés ou devenus sourds et aveugles. Ils y viennent en forme de nue et s'en vont de même. Les habitants croient que cela provient de sortilège; mais je l'attribue au débordement extraordinaire de la rivière de l'Oder, qui a été cette année jusqu'à la fin d'avril, et il y faisait déjà grand chaud.

J'ai reçu, passé deux jours, les livres de M. Hogeland et de Roy; mais les dépêches m'ont empêché d'y lire autre chose que le commencement du premier, où j'estimerais fort les preuves de l'existence de Dieu, si vous ne m'aviez accoutumée de les demander des principes de notre connaissance. Mais les comparaisons, par lesquelles Il montre comment l'âme est unie au corps et contrainte de s'accommoder à sa forme, d'avoir part au bien et au mal qui lui arrive, ne me satisfont pas encore; puisque la matière subtile, qu'il suppose être enveloppée en une plus grossière par la chaleur du feu ou de la fermentation, est néanmoins corporelle et reçoit sa pression ou son mouvement par la quantité et la superficie de ses petites parties, ce que Pâme, qui est immatérielle, ne saurait faire.

Mon frère Philippe, qui m'a fait tenir lesdits livres, me mande qu'il y en a deux autres en chemin; et puisque je n'en ai point fait venir, je crois que ce seront vos Méditations et vos Principes de philosophie en français. J'ai principalement de l'impatience pour le dernier, puisque vous y avez ajouté quelque chose qui n'est point au latin, ce que je pense sera au 4e livre, puisque les trois autres me paraissent aussi clairs qu'il est possible de les rendre.

Le médecin dont je vous ai parlé autrefois m'a dit qu'il avait quelques objections touchant les minéraux, mais qu'il n'oserait vous les envoyer, avant qu'avoir encore une fois examiné vos principes. Mais la pratique l'empêche beaucoup. Le peuple d'ici a une croyance extraordinaire en sa profession; et n'était la grande saleté de la commune et de la noblesse, je crois qu'il en aurait moins besoin que peuple du monde, puisque l'air y est fort pur. J'y ai aussi plus de santé que je n'avais en Hollande. Mais je ne voudrais pas y avoir toujours été, puisqu'il n'y a rien que mes livres pour m'empêcher de devenir stupide au dernier point. J'y aurais une satisfaction entière, si je pouvais vous témoigner l'estime que je fais de la bonté que vous continuez d'avoir pour

Votre très affectionnée amie à vous servir,

Élisabeth.