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Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 1/0026

La bibliothèque libre.
Louis Conard (Volume 1p. 34-37).

26. AU MÊME.
Rouen, 11 h. du matin, 30 novembre 1838.

Tu vois que je te réponds assez promptement et c’est encore plus un plaisir que je me fais, qu’un devoir que je rends à ta bonne amitié. Ta lettre, comme toutes celles des gens qu’on aime, m’a fait bien du plaisir. Depuis longtemps je pensais à toi et je me figurais ta mine se promenant dans Paris le cigare au bec, etc. ; j’ai donc aimé avoir des détails sur ta vie matérielle, je t’assure qu’ils n’ont pas été trop nombreux pour moi.

Tu fais bien de fréquenter Alfred ; plus tu iras avec cet homme et plus tu découvriras en lui de trésors. C’est une mine inépuisable de bons sentiments, de choses généreuses, et de grandeur. Au reste il te reporte bien l’amitié que tu as pour lui. Que ne suis-je avec vous, mes chers amis ! Quelle belle trinité nous ferions ! Comme j’aspire au moment où j’irai vous rejoindre ! Nous passerons de bons moments, ainsi tous trois à philosopher et à pantagruéliser.

Tu me dis que tu t’es arrêté à la croyance définitive d’une force créatrice (Dieu, fatalité, etc.) et que ce point posé te fera passer des moments bien agréables ; je ne conçois pas, à te dire vrai, l’agréable. Quand tu auras vu le poignard qui doit te percer le cœur, la corde qui doit t’étrangler, quand tu es malade et qu’on dit le nom de ta maladie, je ne conçois pas ce que cela peut avoir de consolant. Tâche d’arriver à la croyance du plan de l’univers, de la moralité, des devoirs de l’homme, de la vie future et du chou colossal ; tâche de croire à l’intégrité des ministres, à la chasteté des putains, à la bonté de l’homme, au bonheur de la vie, à la véracité de tous les mensonges possibles. Alors tu seras heureux, et tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile ; mais en attendant reste homme d’esprit, sceptique et buveur.

Tu as lu Rousseau, dis-tu ? Quel homme ! Je te recommande spécialement ses Confessions. C’est là dedans que son âme s’est montrée à nu. Pauvre Rousseau, qu’on a tant calomnié, parce que ton cœur était plus élevé que celui des autres, il est de tes pages où je me suis senti fondre en délices et en amoureuses rêveries !

Continue ton genre de vie, mon cher Ernest, il ne saurait être meilleur. Et moi, que fais-je ? Je suis toujours le même, plus bouffon que gai, plus enflé que grand. Je fais des discours pour le père Magnier, des études historiques pour Chéruel, et je fume des pipes pour mon intérêt particulier. Jamais je n’avais joui d’autant de bonheur matériel que cette année : je n’ai plus aucune tracasserie de collège, je suis tranquille et calme.

Pour écrire, je n’écris pas ou presque point, je me contente de bâtir des plans, de créer des scènes, de rêver à des situations décousues, imaginaires, dans lesquelles je me porte et plonge. Drôle de monde que ma tête !

J’ai lu Ruy Blas ; en somme, c’est une belle œuvre, à part quelques taches et le 4e acte qui, quoique comique et drôle, n’est pas d’un haut et vrai comique ; non que je veuille attaquer l’élément grotesque dans le drame. Il y a deux ou trois scènes et le dernier acte de sublimes ; as-tu vu Frédérick dans cette pièce ? Qu’en dis-tu ?

Dis à Alfred de se dépêcher à m’écrire et que je lui répondrai aussitôt !

Adieu, mon cher Ernest, porte-toi bien. Donne des poignées de main pour moi à Pagnerre et à Alfred […]

Je me dispute depuis 3 ou 4, jours, sous le père Magnier, avec un élève de chez Eudes[1]. J’ai eu surtout deux disputes où j’ai été magnifique. Tous les élèves de mon banc étaient émus du boucan que je faisais. J’ai commencé par dire que je me distinguais par ma haine des prêtres et, à chaque classe, c’est une nouvelle répétition. J’invente sur le compte de l’abbé Eudes et de Julien les plus grosses et absurdes cochonneries ; le pauvre dévot en a la gueule bouleversée ; l’autre jour il en suait.


  1. Prêtre, chef d’institution.