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Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 2/0242

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Louis Conard (Volume 2p. 134-138).

242. À SON FRÈRE.
Le Caire, 15 décembre 1849.

Tu dois commencer à trouver que je suis une fière canaille de ne vous avoir pas donné plus tôt de mes nouvelles, mon cher Achille ; mais c’est tout au plus si j’ai le temps, à chaque courrier, de griffonner à la hâte quelques lignes pour notre pauvre mère. Nous rentrons le soir passablement échignés et, dès que nos notes sont prises, nous tapons de l’œil. Voilà deux jours que nous sommes revenus des pyramides. De tout ce que j’ai vu. jusqu’à présent, c’est à coup sûr ce qu’il y a de plus beau, quoique l’impression soit toute différente de celle à laquelle on s’attend. Ces étonnantes bâtisses, au premier coup d’œil, ne paraissent pas fort grandes, n’ayant rien là qui puisse servir de terme de comparaison. Mais à mesure qu’on reste auprès et surtout que l’on monte sur elles, cela grandit prodigieusement et paraît si bien devoir vous écraser que l’on en courbe les épaules. Quant à la vue qu’on découvre de là-haut, je défie qui que ce soit, fût-ce Desalleurs, Me Bailleul ou Chateaubriand, d’en donner une idée. On serre son manteau contre soi, vu que le froid vous pince fort, et on tait sa gueule ; voilà tout.

À propos de froid, il fait froid en Égypte, on y est couvert de flanelles et de paletots, de même que l’on y voit des nuages, de même qu’il y a beaucoup de verdure. La première chose que l’on vous recommande, c’est de vous bien couvrir, pour éviter les dysentiries qui sont fort dangereuses. À part cela, il y règne peu de maladies ; les fièvres sont dans le delta, et les ophtalmies n’attaquent guère que les Arabes. Du reste dans la Haute-Égypte, pour laquelle nous partons au mois de janvier, après le retour des pèlerins de la Mecque, il n’y a plus ni maladies d’yeux ni maladies de ventre. Ici, au Caire, on voit quantité de borgnes et d’aveugles. Les enfants des pauvres gens sont littéralement mangés par les mouches, ce qui ne les empêche pas de porter des colliers et aux jours de fête, comme aux circoncisions et aux mariages, des bonnets et des vestes garnis de piastres d’or que les grands leur prêtent pour embellir la cérémonie.

On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quant aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage et, pour se cacher la mine, se découvrent ce qu’on est convenu d’appeler la gorge, c’est-à-dire l’espace compris depuis le menton jusqu’au nombril.

Ah ! j’en ai t’y vu de ces tetons ! j’en ai t’y vu ! j’en ai t’y vu !

Remarque : Le teton d’Égypte est très pointu, en forme de mamelle, et n’excite pas du tout.

Mais ce qui excite, par exemple, ce sont les chameaux (les vrais, ceux qui ont quatre pattes) traversant les bazars ; ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de tous pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c’est de tout cela que ressort une couleur d’enfer qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante.

Quant aux almées du Caire, il n’y en a plus au Caire ; elles sont reléguées dans la Haute-Égypte. En revanche il y a des almées miles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d’une belle façon. Après demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l’hôtel et nous nous donnerons une représentation complète. Ce que j’en ai déjà vu dans la rue m’a paru très beau.

Nous sommes ici sur un excellent pied. Soliman-Pacha s’est pris d’une belle affection pour nous dès le début, ce qui nous a bien fait, comme position, et nous voyageons avec une certaine mine. L’Égypte est du reste peuplée de Français, lesquels sont fort heureux de rencontrer des compatriotes avec qui causer des théâtres de Paris et de la politique du jour. Presque toutes les places importantes sont occupées par eux, ou par des Arméniens chrétiens, de sorte que les pauvres diables d’Arabes ne savent jamais à qui ils ont affaire et baissent pavillon devant toute redingote européenne. Du reste le peuple s’inquiète fort peu de tout ce qui se passe. Il était égyptien sous Mahomet, il redevient turc sous Abbas, il sera anglais plus tard quand l’Angleterre se sera emparée de l’Égypte (ce qui arrivera un de ces matins) ; ou plutôt il restera le même, se moquant de tout, flâneur, causeur et paresseux, car l’Arabe ici est très gai, fort amateur de drôleries, de mascarades et de processions. Le fellah tout nu laboure les champs avec un hoyau et s’arrête pour vous voir passer, tout comme les bons paysans de France. Le Bédouin s’amuse à se faire raconter des gaudrioles, et l’habitant des villes fume sa pipe sur sa boutique, se branle la tête en récitant sa prière, et floue gravement le bourgeois en buvant son café d’un air antique.

J’ai adressé chez toi une lettre pour maman. La voilà revenue à Rouen, la pauvre femme ; elle ne sait où traîner son ennui. Soignez-la bien ; je ne te dis pas de l’aimer, cher frère, mais c’est de paroles surtout qu’elle a besoin. Il lui faut, pour vivre, quelque peu de cette tendresse quotidienne à laquelle elle a été si habituée et que lui prodiguait notre pauvre père.

Pardon, pauvre vieux, si je te dis des choses que tu devines, mais à mille lieues de distance on est si loin ! Et maintenant que tu es seul près d’elle, fais-toi double et remplace-moi.

Adieu, embrasse pour moi Julie et Juliette[1], tout le monde, tous les nôtres, cela va sans dire.

Tout à toi. Écrivez-moi au Caire. Je t’embrasse.


  1. Femme et fille d’Achille Flaubert.