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Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 5/0943

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Louis Conard (Volume 5p. 338-339).

943. À MADEMOISELLE AMÉLIE BOSQUET.
[Croisset] Samedi soir [novembre 1867].

Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, ce serait tous les jours ; mais j’ai si peu de choses à vous conter, ma vie est si plate et je me trouve tellement éreinté de manier la plume que, sans le désir d’avoir de vos nouvelles, je ne vous donnerais pas des miennes.

Comment allez-vous ? que faites-vous et que lisez-vous ?

J’ai à vous remercier du Roman des ouvrières que j’ai, derechef, non pas lu en entier mais repassé. C’est supérieur à Mademoiselle de Vardon, soyez-en sûre, et les parties excellentes sont nombreuses.

Mais pourquoi cette préface ?

Allez-vous faire des livres utiles maintenant ?

En quoi, dans le domaine de l’Art, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois maintenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la caste comme quelque chose d’essentielle en soi, exemple : Manette Salomon.

Cela peut être très spirituel, ou très démocratique ; mais avec ce parti pris on se prive de l’élément éternel, c’est-à-dire de la généralité humaine.

Je sais bien tout ce que vous pourrez me répondre : c’est une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre muse des classes pauvres. Il faut représenter des Passions et non plaider pour des Partis.

Le ton bourru de ma dernière lettre vous a prouvé quel cas je fais du fond de votre esprit. Je n’aime pas moins tout le reste de la personne, vous le savez. Aussi ai-je vu avec plaisir que Darcel prenait avec vous un genre de critique plus révérencieux ; j’ai été content de son article, ou à peu près.

J’espère vous voir à la fin de janvier, quand j’aurai fini le dernier chapitre de ma seconde partie.

Pensez quelquefois à moi. Je baise les deux côtés de votre joli col.