Correspondance de Victor Hugo/1851

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1851.


À Émile de Girardin[1].


15 février 1851.

Comptez sur moi, monsieur. Comptez, dans la limite, malheureusement restreinte, de ce qui m’est possible, sur mon plus cordial concours. Ce que vous faites est bien. En dehors de toute idée de spéculation, de toute propagande de parti même, au point de vue le plus désintéressé et le plus élevé, avec ce but magnifique devant les yeux : le bien-être de tous, avec cette grande loi dans l’esprit : liberté, égalité, fraternité, vous créez une immense feuille nationale et populaire. Vous créez un journal que les uns pourront lire comme un répertoire et les autres comme un évangile. Vous faites semer les idées par les faits. Vous préparez ces réalisations pacifiques qui, si les hommes comme vous réussissent, désarmeront les révolutions de l’avenir. Vous ralliez et vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent. Vous offrez au suffrage universel un flambeau à cent mille branches, allumé à la fois sur toute la surface du pays. Vous ouvrez un vaste enseignement public et presque gratuit. Vous neutralisez, autant qu’il est en vous, toutes ces lois fatales, et heureusement fragiles, qui tendent à diminuer, chose impie en tout temps et insolente au dix-neuvième siècle, la quantité de lumière répandue dans les esprits. Tous vos efforts, à vous, tendent à faire bon et intelligent l’homme que la république fait souverain.

C’est là une œuvre grande et utile. En me demandant mon adhésion, vous n’avez pas douté un instant qu’elle ne vous fût acquise. C’est du fond du cœur que je vous l’envoie.

J’y joins l’expression de mes plus vives sympathies.


Victor Hugo[2].


À Michelet[3].


Samedi, 29 mars 1851.

J’ai bien souffert jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d’entendre dire de telles choses à la tribune et souffert de n’y pouvoir répondre[4]. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc.

La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M. Jacques[5] ; la philosophie, la science, la raison, l’histoire, le droit, les trois grands siècles d’émancipation : le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, ont été niés, le dix-neuvième siècle a été affronté, tout cela a été acclamé par le parti qui est maître de la majorité, tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié deux heures durant, par un M. Giraud[6] qui est, m’a-t-on dit, votre confrère et le mien à l’Institut, tout cela a été fait et dit par le ministre qui représente l’enseignement de France à cette tribune qui est l’enseignement du monde ! Je suis sorti honteux et indigné.

Je vous envoie ma protestation ; je voudrais l’envoyer à toute cette noble et généreuse jeunesse qui vous aime et vous admire et qui m’avait fait l’honneur de me choisir pour vous défendre et pour la défendre.

Je joins à ceci mes effusions les plus cordiales.

V. H.[7]
À Madame Chapman[8].


12 mai 1851.
Madame,

Vous voulez bien croire que ma parole, dans cette auguste cause de l’esclavage, ne serait pas sans influence sur ce grand peuple américain que j’aime si profondément et dont les destinées, dans ma pensée, sont liées à la mission de la France. Vous voulez que j’élève la voix. Je le fais tout de suite et je le ferai en toute occasion.

Je n’ai presque rien à ajouter à votre lettre. Je la signerais à chaque ligne. Poursuivez votre œuvre sainte. Vous avez avec vous toutes les grandes âmes et tous les bons cœurs.

Il est impossible, je le pense comme vous, que dans un temps donné, dans un temps prochain, les États-Unis d’Amérique ne renoncent pas à l’esclavage. L’esclavage aux États-Unis ! Y a-t-il un contresens plus monstrueux ? La barbarie installée au cœur d’une société qui tout entière est l’affirmation de la civilisation ; la liberté portant une chaîne, le blasphème sortant de l’autel, le carcan du nègre rivé au piédestal de la statue de Washington ! C’est inouï. Je dis plus, c’est impossible.

C’est là un fait qui se dissoudra de lui-même. Il suffit pour qu’il se dissolve de la clarté du dix-neuvième siècle.

Quoi ! l’esclavage à l’état de loi chez cette illustre nation qui prouve depuis soixante ans le mouvement par la marche, la démocratie par la puissance, la liberté par la prospérité ! l’esclavage aux États-Unis ! Il est du devoir de cette grande République de ne pas donner plus longtemps ce mauvais exemple. C’est une honte, et elle n’est pas faite pour baisser le front ! Ce n’est pas quand l’esclavage s’en va de chez les vieux pays, qu’il peut être recueilli par les jeunes nations. Quoi ! l’esclavage s’en irait de Turquie et il resterait en Amérique ! Quoi ! on le chasse de chez Mustapha et on l’adopterait chez Franklin ! Non ! Non ! Non !

Il y a une logique inflexible qui développe plus ou moins lentement, qui façonne, qui redresse, selon un mystérieux modèle que les grands esprits entrevoient et qui est l’idéal de la civilisation, les faits, les hommes, les lois, les mœurs, les peuples ; ou, pour mieux dire, sous les choses humaines il y a les choses divines. Que tous les cœurs généreux qui aiment les États-Unis comme une patrie, se rassurent !

Il faut que les États-Unis renoncent à l’esclavage, ou il faut qu’ils renoncent à la liberté. Ils ne renonceront pas à la liberté ! Il faut qu’ils renoncent à l’esclavage ou qu’ils renoncent à l’évangile. Ils ne renonceront pas à l’évangile.

Recevez, madame, avec mon adhésion la plus vive, l’hommage de mon respect[9].


À Louis Noël.


15 mai 1851.

Je vous écris rarement, et, pourtant, je me sens en perpétuelle communication avec vous. Il me semble que nos deux intelligences se comprennent toujours, comme nos deux cœurs s’entendent toujours. Cher poëte, quand je parle, je ne suis pas autre chose que l’écho des âmes généreuses de mon temps, et c’est votre voix qui sort par ma bouche.

Je dis quand je parle, et voilà bien longtemps que je me tais. Vous vous en plaignez. Je vous remercie de vous en être aperçu. Je vais mieux du reste. Ce silence me pèse, et j’espère pouvoir le rompre à l’occasion de la revision. Mes amis de l’opposition me pressent ; il y a quelque chose qui me presse encore plus vivement qu’eux : c’est ma conscience. Il est temps d’élever la voix et d’avertir hautement le pays.

À bientôt, à toujours. Je vous écris de mon banc à l’Assemblée, à travers la discussion des sucres, sans trop savoir ce que je jette au hasard sur le papier ; mais c’est égal, cela sort de mon cœur, c’est bon.

Victor Hugo[10].


À Partarrieu-Lafosse.


Monsieur le Président,

Mon fils Charles Hugo est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d’assises, présidée par vous, sous l’inculpation d’attaque du respect dû aux lois, à propos d’un article sur l’exécution de Montcharmont. M. Erdan, gérant de l’Événement, est assigné en même temps que mon fils.

M. Erdan a choisi pour avocat M. Crémieux[11]. Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre. Aux termes de l’art. 295 du code d’instruction criminelle, j’ai l’honneur de vous en demander l’autorisation.

Recevez, monsieur le Président, l’assurance de ma considération distinguée.

Victor Hugo[12].
5 juin 1851.


À Auguste Vacquerie[13].


Je commence par vous serrer la main, en attendant ce soir, pour votre beau et ardent article d’hier soir[14].

Soyez assez bon pour dire aujourd’hui que j’ai dédaigné de répondre à Falloux, vous en trouverez et vous en direz les raisons mieux que moi. Je vous demande ces deux lignes.

Et puis, il serait bon de dire en outre que j’ai rendu au débat sa signification, que le profond mouvement de l’Assemblée aujourd’hui l’a prouvé. J’ai mis le vrai et le faux aux prises.

En outre, quel spectacle instructif tout à l’heure ! Tumulte du côté de l’ordre. Calme profond du côté du désordre.

L’indigne violation du règlement dans ma personne (à propos de Ney. Refus de parole) et ma protestation en un mot. Je ne vous recommande pas tout cela. Vous savez tout et vous dites tout[15].

17 juillet 1851.
À Brofferio.


Paris, 7 août 1851.
Cher et éloquent confrère,

J’ai bien tardé à vous répondre ; mais vous savez quelles tempêtes nous avons traversées. La république, la démocratie, la liberté, le progrès, tous les principes et toutes les réalités du dix-neuvième siècle ont été remis en question, le mois passé. Il a fallu, huit jours durant, défendre cette grande brèche et repousser l’assaut furieux du passé se ruant sur le présent et sur l’avenir.

Dieu aidant, nous avons vaincu. Les vieux partis ont reculé, et la révolution a fait en avant tous les pas qu’ils ont faits en arrière. Vous savez déjà toutes ces bonnes nouvelles, mais c’est une joie pour moi de vous les redire, à vous, Brofferio, qui portez si haut et si fièrement le drapeau du peuple et de la liberté dans le Parlement du Piémont.

Cher collègue, — car nous sommes collègues : outre le mandat de nos patries, nous avons le mandat de l’humanité, — cher et éloquent collègue, je vous remercie pour le courage que vous me donnez, je vous félicite pour les progrès que vous accomplissez, et je serre vos deux mains dans les miennes.


À Madame Victor Hugo,
chez Madame Vve Vacquerie
Villequier, près Caudebec (Seine-Inférieure)
[16].


13 7bre [1851].

Chère amie, un mot à la hâte. On juge l’Événement après-demain. Ils ont voulu brusquer la chose, se croyant sûrs du jury. C’est une guerre à outrance. Toute ma crainte, c’est que l’Événement ne soit suspendu. Ce serait peut-être sa mort. Que ferait-on ?

J’avais songé à défendre Victor[17]. Tout bien considéré, il est sage d’y renoncer. J’irriterais le jury et la Cour qui me haïssent si profondément, et cela retomberait sur ce pauvre enfant sous la forme hideuse du maximum — quatre ans et 5 000 fr. — Peut-être n’oseraient-ils pas quatre ans, mais ils mettraient toujours plus d’un an, et alors Voissy ou Belle-Isle. Ces misérables qui gouvernent sont capables de tout.

Nous avons passé toute la semaine dernière dans l’attente du fameux coup d’état. On devait nous arrêter, une trentaine de représentants, dont Changarnier[18], Cavaignac[19], Girardin et moi, et nous déporter. La frégate était, disait-on, au Havre, prête à appareiller. Cela n’a jamais été plus près d’être sérieux, m’a dit Girardin. Girardin était résolu à passer son épée au travers du corps du commissaire de police. Moi, je me serais borné à lui lire l’article 36 de la Constitution. J’ai passé toutes ces nuits, les attendant, avec la Constitution ouverte sur ma table de nuit. Ils ne sont pas venus. Cela s’en ira en fumée comme tous leurs rêves.

Voilà où nous en sommes.

Il fait beau, jouissez de ces beaux soleils. Restez jusqu’au 25. À moins de condamnation et de péril pour l’Événement. En ce cas, la providence Auguste serait nécessaire. Je dîne trois fois par semaine avec Charles à la Conciergerie. Nous parlons bien de toi, chère et bonne mère. Je t’embrasse de toutes mes forces, et ma Dédé. Je vous aime tant, tous tant que vous êtes !

Amitiés sans fin à Auguste. Mes hommages à ces dames[20].


À Auguste Vacquerie[21].


[Septembre 1851.]

Mon cher ami, Victor vous remettra les épigraphes[22]. Vous choisirez. La première est celle que je prendrais. Mais voyez[23].

Dans la lettre à vous[24], après ces mots :

Pour ce qui est des autres griefs,
et avant ceux-ci :

Pour ce qui est du mal qu’on fait au peuple,
je crois qu’il serait bon de mettre cette ligne :

Pour ce qui est du mal qu’on fait à la République.

La phrase serait ainsi :
… pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du mal qu’on fait à la République, pour ce qui est du mal qu’on fait au peuple, etc.

Il est bon de nommer souvent la République.

À tantôt, j’irai corriger l’épreuve.

Je vous serre la main.

V.[25].


À Mazzini[26].


Monsieur,

Votre noble et éloquente lettre m’a vivement ému. Elle m’est parvenue au milieu du combat acharné que je soutiens contre la réaction, qui ne me pardonne point d’avoir défendu, sans reculer d’un pas, le peuple en France et les nationalités en Europe. Voilà mon crime.

Cependant mes deux fils sont en prison : demain, peut-être, ce sera mon tour ; mais qu’importe...

Je suis heureux d’avoir reçu, au milieu de cette mêlée, une poignée de main du grand patriote Mazzini.

Victor Hugo[27].
Paris, 28 septembre 1851.


Au poëte-tonnelier Viguier.

C’est en prison, c’est avec mes fils, monsieur, que j’ai lu vos beaux et nobles vers. Vous êtes poëte, et vous êtes peuple ; vous avez de la lumière dans l’âme et de la flamme dans le cœur. Tout ce que vous dites, vous le pensez, tout ce que vous sentez, vous le chantez. Aussi mon cœur s’ouvre-t-il à vous tout entier. Je vous remercie.

C’est une joie, croyez-le bien, de souffrir pour ses convictions. Mes fils sont fiers et heureux. Ils entrent dans la vie publique par la brèche et les blessures qu’on leur a faites ne peuvent rien tuer en eux.

Est-ce qu’on tue les idées ?

Tous tant que nous sommes, espérons. Tous nous nous tournons vers l’avenir rayonnant. Le jour se lève, et à chaque instant il éclaire mieux et il rend plus lisibles les pages de cette grande constitution qu’on appelle l’Évangile. Dieu et le Peuple ! C’est là ma foi, monsieur, c’est aussi la vôtre. Je vous félicite et je vous remercie.

Victor Hugo[28].
20 8bre 1851. Paris.

Remerciez en mon nom, je vous prie, les honorables rédacteurs de La Tribune de la Gironde.


À Monsieur Henri de Lacretelle,
Château de Cormatin près Mâcon (Saone-et-Loire)[29].


Paris, 20 8bre [1851].

Votre cœur, mon cher et généreux poëte, comprend toutes les abnégations et tous les sacrifices. C’est une joie de souffrir pour ce qui est juste et vrai. Aussi vous nous envoyez des félicitations, et nous vous remercions d’avoir ainsi compris ce que nous sentons.

À bientôt, faites de beaux vers sous vos beaux arbres, pensez aux prisonniers et aux combattants et aimez-nous toujours un peu.

Victor Hugo[30].


À Alfred de Musset.[31]


21 novembre 1851.

Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalembert possibles. Vous n’avez pas besoin de me faire visite. Mais vous savez que je serai heureux de vous serrer la main. Je rentre tous les soirs à neuf heures de la pension où je dîne tous les jours.

Victor Hugo[32].


À Madame Victor Hugo[33].


4 décembre [1851].

Chère amie, j’ai passé la nuit chez un excellent ami de la famille Duvidal, M. de la Roëllerie. Remercie-les bien pour moi. J’ai présidé hier soir la réunion de la gauche. Rien n’est désespéré. Je pars ce matin pour le faubourg Saint-Antoine.

À la garde de Dieu ![34]
[Pour Madame Victor Hugo.]


Mon cher ami,

M. Rivière a été obligé de partir sans avoir eu le temps de vous faire ses adieux. Il me charge de vous en faire part. Du reste, il se propose de vous écrire lui-même dès qu’il aura un instant à lui, et ce sera un bonheur pour lui de vous dire tout ce dont son cœur est rempli pour vous.

N’ayant pu retrouver la portière au moment de son départ, il vous prie d’avoir la bonté de lui donner de sa part, comme gratification, cinq francs que Mme Rivière vous remettra la première fois que vous la verrez. Vous serez bien aimable de dire à Mme Rivière que son mari se porte bien, qu’il l’embrasse tendrement ainsi que sa fille et ses fils, et qu’il leur écrira à tous bientôt.

M. Rivière vous envoie son meilleur serrement de main.

Albert Durand.


Dimanche 7 [décembre 1851].

Monsieur Rivière vous prie de montrer cette lettre à sa femme[35].


À Madame Rivière (Madame Victor Hugo).


Mon cher ami,

M. Rivière est bien portant, mais il a trouvé en arrivant tant d’affaires qu’il ne peut encore vous écrire. Il me charge de le faire à sa place en vous priant d’en faire part à sa femme et à ses enfants. Dans la situation actuelle, il faudra encore un peu de temps pour que le commerce reprenne ; cependant tout peut finir par aller bien.

Dites à madame et à Mlle Rivière que M. Rivière les embrasse bien, et compte les revoir bientôt.

Votre ami
Albert Durand[36].
Lundi 8 [décembre 1851].


À Madame Rivière (Madame Victor Hugo).


Bruxelles, 12 décembre [1851], 7 heures du matin.

Chère amie, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n’est pas sans peine. Écris-moi à cette adresse : M. Lanvin, Bruxelles, poste restante. Si tu as des lettres pour moi, garde-les toutes, et ne les remets à personne. Je te ferai savoir comment tu pourras me les envoyer plus tard.

J’espère que tu revois nos chers enfants. Envoie-moi des nouvelles détaillées. Aie bien soin de tous mes papiers. Que s’est-il passé à la maison ?

On te remettra mes clefs. Tu trouveras les titres de rente dans un porte-feuille sur le carton rouge qui est dans mon armoire de laque (celle de ton père). Aies-en grand soin.

Recueille et garde précieusement tout ce qui est dans le coffret qui est à côté de mon lit. Ce sont des journaux, exemplaires uniques. Dans le coffret recouvert de tapisserie près de ma table, il y a des choses précieuses. Je te les recommande.

Ce que je te recommande surtout, c’est d’avoir bon courage. Je sais que tu as l’âme grande et forte. Dis à mes enfants bien-aimés que mon cœur est avec eux. Dis à ma petite Adèle que je ne veux pas qu’elle pâlisse, ni qu’elle maigrisse. Qu^elle se calme. L’avenir est aux bons !

Mes effusions à nos amis, à Auguste, à Meurice[37], à sa charmante femme.

Je ferme tout de suite cette lettre pour qu’elle te parvienne aujourd’hui

même[38].
À Madame Victor Hugo.


Bruxelles, dimanche 14 [décembre 1851].
3 heures après midi.

J’ouvre ta lettre, chère amie, et j’y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins[39] sont en sûreté. Je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés.

Pendant douze jours, j’ai été entre la vie et la mort, mais je n’ai pas eu un moment de trouble. J’ai été content de moi. Et puis je sais que j’ai fait mon devoir et que je l’ai fait tout entier. Cela rend content. Je n’ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n’a été dit.

Je dois immensément à M. et Mme de M…[40] — que je t’ai nommés. Ce sont eux qui m’ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mme de M... Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu’ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d’autant plus méritoire à eux qu’ils sont dans l’autre camp, et que le service qu’ils m’ont rendu pouvait les compromettre gravement. Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mme de M… et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu’à le voir, tu l’aimeras. C’est un Abel[41].

Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m’écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l’encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur ? Écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie[42].

Je suis ici logé à l’hôtel de la Porte Verte, chambre n° 9. J’ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny[43]. Il a la chambre n° 4. Nos portes se touchent. Nous vivons beaucoup ensemble. Je mène une vie de religieux. J’ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout compris. Versigny fait comme moi.

Dis à mon Charles qu’il faut qu’il devienne tout à fait un homme. Dans ces journées où ma vie était à chaque minute au bout d’un canon de fusil, je pensais à lui. Il pouvait à chaque instant devenir le chef de la famille, votre soutien à tous. Il faut qu’il songe à cela.

Vis d’économies. Fais durer longtemps l’argent que je t’ai laissé. J’ai assez devant moi pour aller ici quelques mois.

Si les fonds continuent à hausser, peut-être vendrai-je ma rente pour la replacer en lieu plus sûr. Qu’en penses-tu ? En ce cas-là, je t’enverrais une procuration. Informe-toi de la manière dont se font ces sortes d’affaires. Il faudrait une voie bien sûre pour me faire parvenir le capital hors de France afin que j’en fasse le remploi.

En attendant, ouvre mon armoire de laque (celle de ton père) tu trouveras sur le carton rouge un petit portefeuille. Là sont les titres de rente. Mets-les en sûreté sous une clef à toi, ou laisse-les là si tu le préfères, mais ne les perds pas de vue et songes-y pour les prendre sur toi en cas d’alerte. Réponds-moi expressément a ce sujet.

J’ai vu hier ici le ministre de l’intérieur, M. Ch. Rogier[44] qui m’avait fait une visite, rue Jean-Goujon, il y a vingt ans. En entrant, je lui ai dit en riant : Je viens vous rendre votre visite.

Il a été fort cordial. Je lui ai déclaré que j’avais un devoir, celui de faire l’histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. — Acteur, témoin et juge, je suis l’historien tout fait. Que je ne pouvais pas accepter de condition de séjour. Qu’on me renvoyât si l’on voulait. Que d’ailleurs je ne ferais cette publication historique qu’autant qu’elle n’aggraverait pas le sort de mes fils à cette heure au pouvoir de l’homme. Il peut les torturer en effet.

Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des Misères[45]. Qui sait ? c’était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser ni juger la providence. Quel bonheur, par exemple, que mes fils aient été en prison dans les journées du 3 et du 4 !

M. Rogier m’a dit que, si je publiais cet écrit maintenant, ma présence pourrait être un grand embarras pour la Belgique, petit état à côté d’un voisin fort et violent. Je lui ai dit : — En ce cas, si je me décide à faire cette publication, j’irai à Londres. — Nous nous sommes séparés bons amis. Il m’a offert des chemises.

J’en ai besoin, en effet. Je suis sans vêtements et sans linge. Prends la malle vide. Mets-y mes nippes. Mets-y mon pantalon à pieds neuf, mon pantalon non neuf, mon vieux pantalon gris, mon habit, mon gros paletot à brandebourgs dont tu retrouveras le capuchon sur le banc sculpté, et mes souliers neufs. Outre la paire qui est chez moi, j’en ai commandé une paire à Kuhn, mon bottier, rue de Valois, il y a trois semaines. Fais-là prendre et payer (18 fr.) et mets-la dans la malle. Cadenasse le tout. Je te ferai savoir plus tard de quelle façon tu devras me l’envoyer.

Peut-être sera-t-il utile que tu viennes passer ici deux ou trois jours pour nous entendre sur une foule de choses essentielles et impossibles à écrire. Si tu étais de cet avis, nous en recauserions dans nos prochaines lettres.

Je finis, l’heure de la poste me presse. Il me semble que j’oublie encore une foule de choses. Chère amie, je sais que tu as été pleine de courage et de dignité dans ces affreuses journées. Continue. Tu te fais honorer de tout le monde. Remercie mon excellent et cher Bellet[46]. Donne-moi des nouvelles de la santé de Victor et d’Adèle. Quant à Charles, il est d’acier.

Embrasse-les tous bien tendrement, et serre les généreuses mains d’Auguste et de Paul M…[47]. Mes plus tendres hommages à sa charmante femme.

Je t’embrasse mille fois. N’oublie pas la visite aux M…[48].


À H. Descamps[49].


Bruxelles, 14 décembre [1851].

Je suis ici. Je vous envoie tout de suite le meilleur de mon cœur. Vous vous êtes montré ami sûr et vrai ; je le savais, je suis heureux de l’avoir éprouvé[50]. Voyez, dans ces lignes trop courtes, tout ce que je voudrais vous dire. Dans chaque mot, dans chaque syllabe, il y a un remerciement et une effusion[51].


À Auguste Vacquerie[52].


Vous vous rappelez, cher Auguste, je disais il y a vingt-cinq ans : nous chantons comme on combattrait. Eh bien ! je viens de combattre, et j’ai un peu montré ce que c’est qu’un poëte.

Ces bourgeois sauront enfin que les intelligences sont aussi vaillantes que les ventres sont lâches.

Merci de votre magnifique lettre. Il y a un tel unisson de votre âme à la mienne que je retrouve dans ces pages écrites par vous en prison toutes mes paroles de la mêlée et du combat. Je pensais tout cela, mais vous le dites mieux.

Je vous serre la main. À bientôt.

Bruxelles, 19 Xbre[1851].


À Paul Meurice.


Merci. Vos généreuses et douces paroles me vont au cœur. J’ai relu trois fois votre tendre et admirable lettre[54]. Quel contraste ! Une âme comme la vôtre à la Conciergerie et cette brute à l’Élysée !

Cher ami, j’espère que ceci sera court. Si c’est long, nous en sourirons plus longtemps. Quelle honte ! Heureusement la gauche a vaillamment tenu le drapeau. Ces misérables ont accumulé crimes sur crimes, férocité sur trahison, lâcheté sur atrocité. Si je ne suis pas fusillé, ce n’est pas leur faute, ni la mienne.

Je vais travailler ici. Il y a des obstacles à la publication. Ma femme vous les contera. J’écrirai toujours en attendant.

Si nous pouvions coloniser un petit coin d’une terre libre ! L’exil ne serait plus l’exil. Je fais ce rêve.

Mettez-moi aux pieds de madame Paul Meurice. Je suis à vous profondément.

Victor Hugo.
19 xbre, Bruxelles.


À Adèle[55].


Bruxelles, 19 xbre [1851].

Ma bien-aimée petite Adèle, tu m’as écrit une charmante lettre. Merci de la fleur, elle sentait encore bon ; il m’a semblé, chère enfant, que tu m’envoyais ton âme.

Ta mère retourne près de toi[56], près de vous tous. Elle est bien heureuse ! Moi je vais vivre seul, proscrit, dans le nord, dans le brouillard, dans le travail sans relâche. Je me donnerai des forces en pensant à vous.

C’est pour vous que je vais travailler, c’est pour toi, ma fille chérie. Les temps rudes que tu m’entendais prédire quelquefois sont arrivés, tu t’en ressentiras toi-même peut-être un peu, mon enfant, quoique j’aie tout fait pour toucher le moins possible à votre bien-être, soyons tous forts, soyons tous unis. C’est là le vrai bonheur que toutes les catastrophes extérieures n’ôtent pas aux cœurs vrais et profonds.

Courage, chère enfant bien-aimée. Quelque chose me dit qu’avant peu nous nous reverrons tous. Je t’embrasse sur les deux joues. Écris-moi[57].


À Madame Victor Hugo[58].


Bruxelles, 21 xbre [1851]..

Chère amie, je reçois ta lettre et j’y réponds tout de suite. Ce mot te sera porté par un jeune homme plein de cœur, M. Fossard, avocat. Reçois-le comme un ami, car bien que je ne l’aie vu que quelques instants, il y avait toute une âme dans son serrement de main. Il te parlera de Crémieux qu’il connaît. Il était à la Cour d’Assises quand j’ai parlé pour Charles.

J’ai reçu en même temps que la tienne une lettre de M. de Porcher qui explique tout fort bien. Il paraît que le transfert, même en se hâtant, ne pourrait être terminé que lundi ou mardi. Du reste, il a commencé la vente. Le 7 a été vendu 101 fr. 60. — Fais bien tout ce que t’indiquera M. Lecointe.

Je ferme cette lettre et vous embrasse tous et toutes bien tendrement.


À Madame Victor Hugo.


Bruxelles, dimanche matin,
28 décembre [1851].

Dumas va à Paris et se charge de te porter cette lettre. Chère amie, j’espère que vous vous portez tous bien là-bas. Je trouverai peut-être de vos lettres aujourd’hui à la poste et ce sera un bien grand bonheur pour moi dans ma solitude. Rien de nouveau ici. J’ai eu pourtant hier matin la visite de deux gendarmes. On m’a un peu pris au corps, fort poliment du reste ; on m’a un peu mené chez le procureur du roi ; on m’a un peu traîné à la police, pour m’expliquer sur mon faux passeport[60]. Le tout s’est terminé par des quasi excuses de leur part, par un éclat de rire de mon côté, et bonsoir. Les journaux de l’opposition d’ici voulaient faire quelque bruit de la chose. J’ai trouvé cela inutile. Au fond ce gouvernement a peur de l’homme du coup d’État et il ne faut pas leur en vouloir de tracasser un peu les proscrits ; je leur pardonne, mais le procédé n’en est pas moins très belge — très welche, comme dit Voltaire.

Il sera peut-être arrangeable de faire quelque chose ici avec la librairie belge qui renoncerait à la contrefaçon. C’est un grand plan. On m’a fait des ouvertures. Nous verrons ce que cela deviendra.

Je travaille beaucoup aux notes[61] que tu sais. Quel dommage que cela ne puisse pas être publié ainsi ! Enfin, nous verrons encore de ce côté-là.

Aimez-moi tous, Charles, Victor, Auguste, Paul Meurice, mes quatre fils, comme je les appelle. J’espère que tous ces chers prisonniers vont bien. Dis à mon Adèle chérie de m’écrire une bonne petite lettre comme l’autre jour. Dumas me presse de fermer ma lettre. Je vous embrasse tous et j’aspire au jour où je ne vous embrasserai plus sur le papier[62].


À Madame Victor Hugo.


Bruxelles, mardi 30 décembre [1851].

Avant tout, chère amie, rassure-toi. Mme Taillet m’a apporté ta lettre ce matin à mon auberge, mais Dumas avait déjà dû hier te remettre la mienne, et au moment où je t’écris, tu dois savoir ce qui s’est passé. Petite tracasserie, rien de plus, et à l’heure qu’il est je la crois complètement terminée. Du reste, tout le monde ici me témoigne les plus ardentes sympathies, et de tous les côtés et de tous les partis à la fois. Ce matin j’avais près de moi, en déjeunant à la table que tu sais, M. de Perseval, l’orateur de l’opposition démocratique à la Chambre belge, et M, Deschamps, l’orateur de l’opposition catholique. Tous deux me faisaient offre cordiale de services. M. Deschamps, qui a été deux fois ministre, m’a parlé de cette petite affaire de passeport, et m’a dit qu’il s’entremettrait au besoin, mais que je pouvais me considérer comme défendu ici par tout le monde. Il m’a dit : Bien des gens vous haïssent, mais tout le monde vous honore.

Je crois en effet que pour l’instant je puis rester ici en parfaite sécurité. Mais dans tous les cas, sois tranquille, l’Angleterre n’est qu’à une enjambée.

Quant à l’autre question dont tu me parles, j’ai vu le notaire, M. Vanderlinden. Il ne croit pas beaucoup à l’efficacité du moyen proposé. Cependant il m’a dit qu’il chercherait pour l’acte une rédaction inattaquable. En attendant, abritons toujours ce qui est là.

Je dois à M. Wisch les 1 000 francs que tu as emportés. Je viens de lui remettre un bon de 1 000 francs sur Guyot[63] qu’il fera toucher à Paris par son correspondant. De plus, je t’envoie un bon de 2 000 francs que tu feras prendre immédiatement en signant le reçu au bas du billet. Voici comment tu emploieras ces 2 000 francs. D’abord deux mois de ta dépense, ce qui, ajoutés aux trois mois que tu as emportés (savoir jusqu’au 15 mars) fera ta dépense payée jusqu’au 15 mai. En outre, les deux termes de janvier et d’avril que tu ferais peut-être bien de payer d’avance :

Dépense du 15 mars au 15 avril 460 — du 15 avril au 15 mai 460 Terme du 15 janvier 458 — du 15 avril 458 1 836

Il te restera sur les deux mille francs 164 francs que tu tiendras en réserve pour les éventualités ainsi que l’argent de Porcher[64]. (Il va sans dire que si Charles restait à Paris, je t’ajouterais par mois les 80 francs convenus).

Je récapitule :

Guyot a en caisse 3 626 55

Sur cette somme :

Remboursement à M. Wisch 1 000 00 Envoi à toi 2 000 00 Reste 626 55

Or, j’ai 400 francs à payer d’ici au 1er mai que je ferai prendre chez Guyot, sans compter ce qui surviendra. Tu vois que voilà la somme à peu près entière retirée.

Quant au mobilier, il faut s’en occuper. Consulter M. Bouclier. J’ai consulté M. Vanderlinden. Il dit qu’il faudrait faire mettre le bail (avec antidate) au nom d’un de mes fils majeur (Victor, en ce cas, car Charles a des dettes exigibles). Le propriétaire, surtout en payant deux termes d’avance, ne s’y refuserait pas.

Du reste, tout en prenant ses précautions, il ne faut pas s’effarer. On y regardera à deux fois avant de mettre le séquestre sur mes meubles, sur mes droits d’auteur et sur mon traitement de l’Institut. Cela me ferait moins de mal qu’à eux. Calme-toi donc, chère maman, en veillant toutefois.

À défaut du dessin, envoie-m’en la copie non signée. J’en ai besoin pour mon travail. Je n’ai plus que deux lignes, j’y mets mille tendresses pour vous tous.

Je suis plus populaire ici que je ne croyais. Hier, dans un banquet de typographes, on a porté un toast aux trois hommes qui personnifient la résistance au despotisme, à Mazzini, à Kossuth[65], à Victor Hugo.

Mon Charlot, mon Victor, mon Adèle, je vous embrasse sur vos six joues.

Écrivez-moi.

Le Constitutionnel ayant parlé, les journaux belges rectifieront. Je tâcherai de te les faire passer[66].


À Madame Victor Hugo.


Bruxelles, 31 décembre [1851].

Chère amie, M. Bourson qui te remettra cette lettre est le rédacteur en chef du Moniteur de Belgique. Reçois-le de ton mieux. C’est un homme fort distingué, d’un esprit rare et d’un noble cœur. Il est dans toutes nos idées, et sa femme, qui est spirituelle et charmante, te ressemble encore par l’enthousiasme et la foi à l’avenir et au progrès.

Je t’envoie un article du Messager des Chambres d’ici sur le fait qui t’avait alarmée. Cela achèvera de te rassurer. Je n’ai, malgré ce petit incident, qu’à me louer de l’accueil qu’on me fait ici.

L’année finit aujourd’hui sur une grande épreuve pour nous tous, nos deux fils en prison, moi en exil. Cela est dur, mais bon. Un peu de gelée améliore la moisson. Quant à moi, je remercie Dieu.

Demain, jour de l’an, je ne serai pas là pour vous embrasser tous, mes chers bien-aimés. Mais je penserai à vous. Tout ce que j’ai dans le cœur s’en ira vers vous. Je serai à Paris, je serai à la Conciergerie. Parlez de moi à ce dîner de famille et de prison que je regrette tant ; il me semble que j’entendrai.

Je te remercie du journal que tu me fais. Il me sera en effet, je crois, très utile, car tu vois un côté que je ne vois pas. Remercie Béranger et fais faire mes compliments à Berryer[67]. Je serai charmé de lire la conversation de Béranger[68].

Ici les renseignements m’affluent. Je suis presque aussi entouré qu’à Paris. Ce matin, j’avais cercle d’anciens représentants et d’anciens ministres dans mon bouge de la Porte Verte où je suis toujours.

On m’a apporté une lettre confidentielle de Louis Blanc[69]. Ils vont fonder à Londres un journal paraissant toutes les semaines, en français. Le comité serait composé de trois français, trois allemands, trois italiens. Je serais l’un des trois français avec Louis Blanc et Pierre Leroux. Que dis-tu de cela ? On pourrait faire une grande lutte contre le Bonaparte. Mais je crains que cela ne retombe sur nos pauvres chers prisonniers. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet. Mais n’en parle à personne qu’avec une extrême réserve. Le secret m’est demandé.

Schœlcher[70] est arrivé cette nuit, déguisé en prêtre. Je ne l’ai pas encore vu. L’autre nuit, je dormais. On me réveille. C’était de Flotte[71] qui entrait dans ma chambre avec un avocat de Gand. Il avait coupé sa barbe. Je ne le reconnaissais pas. J’aime beaucoup de Flotte. C’est un brave et un penseur. Nous avons causé une partie de la nuit. Il est comme moi plein de courage et de foi en Dieu.

Je t’embrasse tendrement, pauvre chère amie, et mes chers enfants. Je vous envoie toutes mes tendresses. — À bientôt mon Charles. — Chère amie, serre les deux mains à Auguste et à Paul Meurice. Mets-moi aux pieds de madame Paul Meurice. Comme vous devez avoir encore de bonnes heures tous ensemble dans cette prison ! Que je voudrais y être avec vous et avec eux !

Embrasse pour moi Bellet et sa gracieuse et excellente femme. À bientôt.

Mets sur la lettre blanche que je t’envoie cette adresse : Mme d’Aunet[72], poste restante, Bordeaux. Et fais jeter à la poste[73].

  1. Émile de Girardin, après avoir fondé plusieurs journaux, révolutionna le journalisme, en 1836, par la création de La Presse, premier journal politique à bon marché, lésant les intérêts de ses confrères ; une polémique s’engagea entre La Presse et Le National dont le directeur, Armand Carrel, provoqua Girardin en duel. Carrel fut tué. — Girardin, élu député à la Législative, siégea à l’extrême gauche ; au coup d’État il fut, non exilé, mais éloigné ; il rentra bientôt à Paris où il reprit la direction de La Presse. En juin 1866 il fonda La Liberté. Après la chute de l’empire, il acheta Le Moniteur universel et Le Petit Journal. Il publia plusieurs études sur la presse et quelques comédies dont l’une, Le Supplice d’une femme, remaniée par Alexandre Dumas fils, entra au répertoire du Théâtre-Français. Les relations de Victor Hugo avec Émile de Girardin se nouèrent en 1833, à la fondation du Musée des familles ; elles continuèrent, cordiales, et, pendant l’exil de Victor Hugo, dévouées. Girardin n’hésitait pas à reproduire, aussi intégralement que le régime impérial le tolérait, les manifestes partis de Guernesey. Leur correspondance, en ce que nous en connaissons, se poursuivit jusqu’en 1876.
  2. Archives Spoelberch de Lovenjoul. — Cette lettre, évidemment officielle, était destinée à paraître dans le premier numéro du Bien-être Universel, journal hebdomadaire fondé par Émile de Girardin et publié du 24 février au 30 novembre 1851.
  3. Le grand historien Michelet était, de cœur et d’esprit, le frère spirituel de Victor Hugo ; les mêmes aspirations, le même amour de l’humanité, le même idéal de liberté et de justice créa entre eux une sympathie qui s’accentua à mesure que l’œuvre de l’un refléta la pensée de l’autre. Leur correspondance commencée en 1831 se poursuivit jusqu’en 1869 (dernière lettre dont nous ayons connaissance).
  4. Michelet vit en mars 1851 son cours au Collège de France suspendu par ordre ; une protestation des élèves des Écoles de droit et de médecine fut aussitôt libellée et portée le 23 mars à Victor Hugo pour lui demander d’intervenir à la Chambre. Les journaux rendirent compte de l’entrevue :
    « M. Victor Hugo, auquel une affection des organes de la voix causée, comme on sait, par les fatigues de la tribune, recommande encore d’impérieux ménagements, a promis à ces jeunes gens, si noblement dévoués à la cause de la pensée, que s’il pouvait parler au moment où leur pétition serait discutée, il plaiderait la cause de leur honorable et courageux professeur, M. Michelet, et de son libéral auditoire, la jeunesse des écoles.
    — Défendre M. Michelet, leur a-t-il dit, vous défendre, c’est défendre la liberté de la pensée, qui est le premier droit de l’homme, et la liberté de l’enseignement, qui est le premier besoin du peuple. »
    (L’Estafette, 24 mars 1851.)

    Malheureusement Victor Hugo souffrait beaucoup de la gorge ; déjà, le 2 septembre 1850, il était en traitement et, dans une lettre à M. Gillard, il écrivait : — « L’affection des organes respiratoires dont je suis atteint en ce moment m’empêchera de soutenir votre pétition à la tribune. »

  5. Professeur de philosophie et maître de conférences à l’École normale, M. Jacques vit son cours suspendu en même temps que celui de Michelet. Il avait fondé, en 1847, une revue : La liberté de pensée.
  6. Giraud, jurisconsulte, vice-recteur de l’Académie de Paris, ministre de l’Instruction publique, fut révoqué en 1852.
  7. Brouillon. Bibliothèque Nationale.
  8. Mme Chapman était, depuis 1836, membre de la Société anti-esclavagiste de Boston. Elle édita les rapports de cette société sous le titre : Justice et injustice à Boston. Mme Chapman publia de 1839 à 1846 une revue hebdomadaire : Liberty Bell.
  9. Brouillon. Archives de la famille de Victor Hugo.
  10. Louis Noël. Correspondance.
  11. Crémieux, célèbre avocat. Député depuis 1842, il fut nommé en 1848 membre du gouvernement provisoire et ministre de la Justice. Il fut emprisonné après le coup d’État. Libéré, il reprit sa profession d’avocat. Élu député en 1869, il siégea à l’extrême gauche. À la chute de l’empire, il reprit le portefeuille de la Justice. En 1871, il fut élu député d’Alger, au désistement de Victor Hugo, puis sénateur en 1875. Très lié avec Victor Hugo, il le défendit dans plusieurs procès et fut pour lui un ami plus qu’un avocat.
  12. Actes et Paroles. Avant l’Exil. — Voici la réponse reliée dans le manuscrit Actes et Paroles. Documents :
    Palais de Justice, 7 juin 1851.
    « En réponse à la demande que vous m’avez adressée, je vous préviens que je vous accorde la permission de défendre votre fils.
    Le président de la cour d’assises,
    Partarrieu-Lafosse. »
  13. Inédite.
  14. Sur la séance du 17 juillet 1851. Discours de Victor Hugo sur la révision de la Constitution.
  15. Actes et Paroles. Avant l’exil. Bibliothèque Nationale.
  16. Inédite.
  17. Victor Hugo avait défendu, le 10 juin, son fils Charles qui s’était vu condamner, pour un article contre la peine de mort, à six mois de prison. Son frère, poursuivi pour un article contre le déni du droit d’asile (9 septembre 1851) fut condamné à neuf mois de prison et 2 000 francs d’amende.
  18. Le général Changarnier combattit vaillamment en Algérie. Monarchiste, il eût voulu, à la révolution de 1848, placer les princes de Joinville et d’Aumale à la tête de l’armée ; il échoua dans cette tentative. Il fut élu représentant et siégea à droite. Expulsé au coup d’État, il profita de l’amnistie de 1859 ; il reprit du service en 1870. Élu en 1871, il vota toujours contre les institutions républicaines. Sénateur en 1875.
  19. Le général Cavaignac, après avoir conquis ses grades en Afrique, fut élu représentant en mai 1848. Quand éclata l’insurrection de juin, il la réprima et l’écrasa avec une rigueur terrible. Il fut nommé alors chef du pouvoir exécutif, mais échoua pourtant le 10 décembre à la présidence de la République ; on lui préféra Louis Bonaparte. Arrêté au coup d’État, emprisonné au fort de Ham, il fut relâché un mois après. Élu en 1852 et en 1857 au Corps législatif, il refusa de prêter serment et fut considéré comme démissionnaire.
  20. Bibliothèque Nationale.
  21. Inédite.
  22. Les épigraphes étaient destinées au journal L’Avènement du peuple dont le premier numéro parut le 19 septembre 1851 et remplaça L’Événement, suspendu la veille.
  23. L’épigraphe choisie fut : « Soyez tranquilles, vous êtes souverains ».
  24. Le premier article de L’Avènement du peuple était une lettre ouverte de Victor Hugo à Auguste Vacquerie, lettre reproduite dans Actes et Paroles, Avant l’exil, dans le chapitre : Les procès de L’Évènement.
  25. Bibliothèque Nationale.
  26. Joseph Mazzini fut le véritable chef de la république romaine, il organisa la résistance au rétablissement de Pie IX ; il fut envoyé à l’Assemblée constituante en 1849 ; il fomenta des mouvements révolutionnaires dans toute l’Italie, toujours chassé, emprisonné, déporté, il ne se découragea pas et lutta pour l’alliance des peuples, pour la république universelle, contre la peine de mort. De 1830 à 1868, sa vie ne fut qu’un long combat dont sa liberté était l’enjeu. En 1870, à la prise de Rome, il redevint libre et mourut en 1872. Sa première lettre à Victor Hugo (20 septembre 1851) est un remerciement pour les paroles prononcées sur l’Italie dans le discours du 17 juillet 1851 (Actes et Paroles. Avant l’exil). Leur correspondance se poursuit, confiante et enthousiaste, jusqu’en 1856. Nous n’avons pas connaissance de lettres ultérieures.
    Voici comment Victor Hugo appréciait Mazzini :
    « Mazzini fait mieux que connaître les hommes, il les forme.
    « Il a sous la main toute une école de praticiens révolutionnaires qu’il a faite, ce qu’on pourrait appeler un jeu d’hommes complet.
    « Ce sont des hommes en effet, sobres, tempérants, froids, silencieux, bons, implacables ». — Océan. Édition de l’Imprimerie Nationale.
  27. Actes et Paroles, Avant l’exil. Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale.
  28. Communiquée par M. Corbineau.
  29. Inédite.
  30. Collection de M. Loucheur.
  31. Alfred de Musset avait écrit le 20 novembre 1851 ce billet à Victor Hugo :
    Cher et illustre maître,

    Je me présente de nouveau à l’Académie. — Votre nom m’y a déjà soutenu, et plus que jamais j’aurais besoin d’un si ferme et si grand appui. — J’ai essayé de vous voir et je comprends très bien qu’il n’y a pas de tems à perdre dans une vie comme la vôtre. S’il vous était possible cependant de trouver un instant pour moi, je vous en serais deux fois reconnaissant, car j’ai encore d’autres remercîmens à vous faire.
    Tout à vous,
    Alfred de Musset.

    Nouvel échec. A. de Musset ne fut élu que le 12 février 1852. Victor Hugo était en exil. —

  32. Le Livre, tome VII (1867).
  33. Billet écrit au crayon. Le 2 décembre au matin, Victor Hugo avait quitté sa maison de la rue de La Tour-d’Auvergne, et jusqu’au 11, jour de son départ pour Bruxelles, il dut fuir devant les menaces d’arrestation. L’Histoire d’un Crime donne tous les détails de sa conduite pendant le coup d’État.
  34. Bibliothèque Nationale.
  35. Bibliothèque Nationale.
  36. Bibliothèque Nationale.
  37. Auguste Vacquerie et Paul Meurice étaient alors, avec Charles et François-Victor, détenus à la Conciergerie.
  38. Bibliothèque Nationale.
  39. Les manuscrits.
  40. M. de Montferrier, bonapartiste, était gérant d’un journal élyséen, ce qui ne l’empêchait pas d’aimer, d’admirer Victor Hugo et de lui être tout dévoué. Mme de Montferrier était amie intime de Mme Drouet qui avait, pendant les derniers jours précédant le départ du poète pour Bruxelles, demandé asile pour lui à M. et Mme de Montferrier.
  41. Allusion à son frère Abel Hugo.
  42. Les quatre prisonniers de la Conciergerie : Charles, François-Victor, Paul Meurice et Auguste Vacquerie.
  43. Versigny, avocat, fut élu représentant de la Haute-Saône en 1849, et en 1851 il fut un des membres les plus actifs de la résistance au coup d’État. Exilé, il rentra en France en 1864 et fit en 1870 partie du gouvernement provisoire.
  44. Charles Rogier, homme d’État belge, né en France ; il fut gouverneur d’Anvers et plusieurs fois ministre de l’Intérieur, des Travaux publics, de la Guerre, des Affaires étrangères.
  45. Premier titre des Misérables.
  46. Louis Bellet s’attira par ses écrits politiques plusieurs poursuites en France et en Belgique. Il créa, en 1848, l’Union électorale de la Seine, collabora à plusieurs journaux, publia plusieurs ouvrages sur le droit, quelques drames et comédies et un grand nombre de brochures sur l’économie politique.
  47. Paul Meurice.
  48. Montferrier. — Bibliothèque Nationale.
  49. Henry Descamps, en 1846, fut envoyé en Belgique en mission historique. Après le coup d’État, il se rallia à l’empire et publia, le 15 août 1852, un panégyrique de Napoléon III se terminant ainsi : Acclamons l’empire et l’empereur.
  50. Le 3 décembre 1851, H. Descamps avait offert asile chez lui à Victor Hugo poursuivi, qui y avait passé quatre nuits. En vain le poète lui avait-il représenté qu’il y avait danger pour un fonctionnaire (il appartenait au ministère de la Marine) à abriter un représentant, qu’il pouvait être destitué, ou pis encore. Henri Descamps avait maintenu son offre.
  51. Le Figaro, 1er décembre 1881.
  52. Inédite.
  53. Bibliothèque Nationale.
  54. Du 16 décembre. Cette lettre serait tout entière à citer ; elle est publiée, comme la réponse de Victor Hugo, dans la Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  55. Inédite.
  56. Mme Victor Hugo était allée passer quelques jours à Bruxelles.
  57. Bibliothèque Nationale.
  58. Inédite.
  59. Bibliothèque Nationale.
  60. Victor Hugo s’était présenté à Bruxelles, avec un passeport au nom de Lanvin.
  61. L’Histoire du 2 décembre que Victor Hugo avait entrepris d’écrire des son arrivée et qui ne fut publiée qu’en 1877, sous le titre : Histoire d’un Crime.
  62. Bibliothèque Nationale.
  63. Agent de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.
  64. Porcher faisait le commerce des billets d’auteurs.
  65. Kossuth, patriote hongrois, poursuivait le même but que Mazzini en Italie : l’indépendance et l’union des peuples. En 1847, il devint le chef du parti populaire. Après l’échec de la révolution en Hongrie, il alla en Turquie, puis en Angleterre, en Amérique. En Italie, il essaya d’organiser une fédération des peuples des Balkans. Il mourut à Turin. — Il existe une correspondance entre Kossuth et Victor Hugo, mais elle n’est pas communiquée par le gouvernement hongrois.
  66. Bibliothèque Nationale.
  67. Berryer, célèbre avocat, grand orateur légitimiste, fut élu en 1848 à l’Assemblée nationale ; après le coup d’État, ayant voté la déchéance de Louis Bonaparte, il fut arrêté et emprisonné. Libéré, il rentra dans la vie politique en 1863 comme député des Bouches-du-Rhône.
  68. Béranger était allé voir Mme Victor Hugo (Lettre de Mme Victor Hugo, 23 décembre 1851).
  69. Louis Blanc, homme politique, orateur et historien, démocrate socialiste, fit partie du gouvernement provisoire en février 1848 et dut, après l’émeute du 15 mai, se réfugier à Londres où il vécut jusqu’à la fin de l’empire. Il y publia l’Histoire de la Révolution française. Il rentra en France après le 4 septembre 1870 ; élu à l’Assemblée nationale, il fut le chef de l’extrême gauche. Sa correspondance avec Victor Hugo se poursuit de 1839 à 1881. Il va sans dire que les opinions de Victor Hugo s’étant modifiées en 1849, ils combattirent tous deux dans les mêmes rangs.
  70. Schœlcher lutta toute sa vie pour l’abolition de l’esclavage. Sous-secrétaire d’État aux Colonies, il sut, en 1848, faire admettre le décret qui abolit l’esclavage dans les colonies françaises, puis démissionna. Député de la Martinique, puis de la Guadeloupe, il siégea à la Montagne et combattit l’élection à la présidence de Louis Bonaparte dont il fut jusqu’au bout l’adversaire. Expulsé au coup d’État, il vécut en Angleterre jusqu’en 1870 ; il rentra alors en France et fut élu à l’Assemblée nationale. Il s’efforça d’amener une entente entre Versailles et la Commune, mais échoua et fut emprisonné. — Sénateur en 1875. Il a publié une Histoire des crimes du 2 décembre et plusieurs ouvrages sur l’abolition de l’esclavage.
  71. De Flotte servit dans la marine sous Dupetit-Thouars et Dumont d’Urville. En 1846, de Flotte propagea les doctrines socialistes. Compromis dans les événements du 15 mai 1848, il fut arrêté et transporté à Belle-Isle. Il donna sa démission d’officier de marine en 1849 et fut élu à l’Assemblée législative en 1850. Expulsé au coup d’État, il se réfugia en Belgique. Lors de l’expédition de Garibaldi en Sicile, il fut chargé d’un débarquement en Calabre et fut tué en combattant, le 22 août 1860.
  72. Mme d’Aunet, après son divorce avec M. Biard, reprit son nom de jeune fille.
  73. Bibliothèque Nationale.