Correspondance de Victor Hugo/1855

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1855.


À Madame de Girardin, à Paris.


Marine-Terrace, 4 janvier 1855.

Cette année 1855 a eu pour nous un point du jour ; c’est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons comme l’aube, et, comme l’aube, avec quelques larmes. En la lisant, il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l’espérance. Tout Marine-Terrace a été éclairé un moment comme par un éclair de joie.

Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l’aujourd’hui ; ce lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C’est là l’idéal. Y atteindra-t-on ? Ce que Dieu fait est bien fait ; mais, quand il travaille à travers l’homme, l’outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l’ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement dans l’exil, dans la proscription, dans la défaite, dans l’épreuve. Il faut bien qu’il y ait un peu de soleil dans l’adversité, puisque c’est elle qui fait lever la moisson, et qui fait croître l’épi dans la tête de l’homme.

Je ne suis donc pas pressé, je suis triste ; je souffre d’attendre, mais j’attends, et je trouve que l’attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c’est l’énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte ; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l’enlève avant l’heure. Du reste, vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812 ; Balaklava s’appelle Bérézina ; la petite N tombera comme la grande dans de la Russie. Seulement la Restauration se nommera Révolution.

Vous, votre nom est Mme de Staël en même temps que Mme de Girardin, vous n’êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d’astre, vous couvrez de rayonnements ce cloaque. J’y flamboie, vous y brillez, et, de loin, du fond de l’ombre, le flamboiement salue l’auréole. Vous avez tous les succès qui vous plaisent ; hier, chez Molière, aujourd’hui chez M. Scribe[1]. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d’auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l’océan. — Car vous nous le promettez un peu ; n’oubliez pas ce détail, je vous prie. — En vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l’une portant l’autre, et ont fort ébloui les anglais chez lesquels la Crimée n’a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur.

Du reste, la foi à une chute prochaine de M. B. est dans l’air ; on me l’écrit de toutes parts. Charles disait tout à l’heure en fumant son cigare : 1855 sera une année œuvée.

J’ai causé hier de vous avec Le Flô[2], qui vous admire et vous adore ; contagion de Marine-Terrace. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut, à Paris, l’ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre, qui l’aurait montrée à numéro iii, lequel aurait lu, puis dit : Allons, Victor Hugo a fait de ce Le Flô un rouge.

Le Flô m’a redit le mot ; je l’en ai félicité.

D’ici à deux mois, vous aurez les Contemplations. Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous cette enveloppe le speech dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m’a valu une menace en plein parlement à laquelle j’ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace.

J’ai dessiné pour vous ma carte de visite. La chose étant non politique, je vous l’enverrai de Jersey. Ce sera une assez grande enveloppe. Je la ferai charger à la poste, et je pense qu’elle vous arrivera presque en même temps que cette lettre.

Les Tables nous disent, en effet, des choses surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, ou les pieds, ou les ailes ! P. M.[3] vous a-t-il dit que tout un système quasi cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par la table avec des élargissements magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l’exil. — Et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.

Les Tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc dans les Contemplations rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j’ai demandé permission (je souligne) et que j’indiquerai par une note[4].


À Émile Deschanel, à Bruxelles.


Marine-Terrace, 14 janvier 1855.

Je travaille presque nuit et jour, je vogue en pleine poésie, je suis abruti par l’azur ; de là mon silence, cher poëte, mais je vous aime.

Vos reproches sont justes, charmants, et injustes[5]. Je pense à vous bien souvent. Le mercredi soir il me semble que j’ai une heure plus vide que les autres ; et ma bête dit à mon esprit : Que tu es bête ! il y a trop loin pour aller ce soir à son Cours.

Vous êtes mon voisin pourtant : vous voilà installé magnifiquement dans cette Grande Place où j’ai niché sept mois entre le haut beffroi plein du duc d’Albe et la bouteille à encre d’où sortait Napoléon-le-petit. Vous rappelez-vous ? Vous veniez le matin ; Charras était dans un coin, Lamoricière dans l’autre, fumant dans la pipe de Charles ; Charles et Hetzel sur le canapé qui me servait de lit ; et, avec le beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre. Les bonnes poignées de main qu’on se donnait ensuite !

Maintenant tout s’est coloré autrement, en rose pour vous, en sombre pour moi. Vous êtes marié au succès, au bonheur, à une charmante femme, à un public amoureux, aux applaudissements, aux sourires ; moi j’ai épousé la mer, l’ouragan, une immense grève de sable, la tristesse et toutes les étoiles de la nuit.

Je vous souhaite, madame, la bonne année, deux patries et deux hommes, la Belgique plus la France, et votre mari plus un fils[6] 1854.

Écrivez-moi, cher ami, jetez dans mes rêveries ce bon rire gaulois et naïf que vous avez et que j’aime. Nous attendons le petit Franco-Belge à époque fixe : nous savons que vous visez juste.

Je prends vos deux baisers et je vous en rends quatre, un sur chaque joue.

V. H.

Dites à mon excellent et cher Hetzel que je fais force de rames vers lui. Ce sera un livre à part que ces Contemplations. Si jamais il y aura eu un miroir d’âme, ce sera ce livre-là[7].


À Paul Meurice[8]


Dimanche 18 février [1855].

Cher ami, depuis ma dernière lettre que vous avez dû recevoir il y a une dizaine de jours, la mort m’a visité. J’ai perdu un bon vieux cher ami, mon frère Abel[9]. Nous vivions loin l’un de l’autre autant par les idées que par la distance matérielle, tout en nous aimant profondément. Maintenant il est dans la vérité et dans la lumière. Il doit voir que c’est le sacrifice qui a raison, que c’est le progrès qui a raison, que c’est la souffrance qui a raison, et je suis sûr qu’il se tourne vers mon exil comme je me tourne vers son tombeau, avec un œil attendri.

Tous les deuils m’entourent. C’est bien. Dieu sait ce qu’il fait. Hetzel est à Paris. Le savez-vous ? Le connaissez-vous ? Si oui, et si vous avez occasion de le voir (mais il faudrait que ce fut tout de suite) seriez-vous assez bon pour lui demander : 1° s’il a reçu les deux lettres que je lui ai écrites. 2° Si M. Pelvey a fait pour moi le paiement dont je lui ai donné avis, chose urgente, car le 11 février, il y aurait déchéance. — Avez-vous eu la bonté d’affranchir, comme je vous en priais, la lettre à la compagnie d’assurances contenue (la lettre, non la compagnie) dans ma dernière lettre. Tirez-vous de toutes ces lettres-là comme vous pourrez. Je vous envoie à travers ces broussailles, et à votre charmante femme, toutes les tendresses de Marine-Terrace[10].


À XXX[11].


Marine-Terrace.
Dimanche 22 avril [1855].

Lisez ceci, cher poëte[12]. C’est la protestation du présent en attendant l’imprécation de l’avenir. Il ne sera pas dit que le misérable triomphe de cet homme en Angleterre aura passé sans que quelqu’un ait parlé au nom de la France bâillonnée et liée de cordes dans la caverne empire. L’Angleterre est à plat ventre. Elle tremble devant ce petit homme, elle claquera des dents devant la révolution ; c’est bon. L’Angleterre était l’obstacle possible de l’avenir ; je suis charmé qu’elle s’évanouisse. Attendons. Demain talonne aujourd’hui.

Écrivez-moi souvent, et sans attendre mes réponses. Vos lettres, si profondément empreintes de toute votre noblesse de cœur et d’esprit, sont des joies pour Marine-Terrace. Envoyez-moi ce que vous faites ; parlez-moi de vos travaux, de votre femme si digne de vous, de vos succès à deux, de votre bonheur à deux ; je vous envoie toutes les effusions cordiales de ma solitude.

J’achève de dorer quelques étoiles au ciel un peu sombre des Contemplations. Cela fait, vous les aurez.

Donnez-moi des nouvelles de Paris, haut et bas, théâtres et journaux, lettres et foule. Nous parlons souvent de vous ici ; et vous êtes une des figures ( Bibliothèque Nationale. ^*’ Cette lettre ne porte pas de nom de destinataire. — ’*' Uiitor Hugo à Louis Bonaparte. — qui font sourire et rayonner le retour. Le temps me manque pour vous écrire vingt pages que j’ai dans le cœur ; je les mets dans un serrement de main. — Ex imo.

V.

Vous devez voir souvent Paul Meurice. — Demandez-lui donc s’il a reçu mon dernier envoi (assez gros paquet).

Vale et ama amantes[13].


À Paul Meurice[14].


Marine-Terrace, 4 mai [1855].

Avez-vous reçu, cher poëte, il y a environ quinze jours, une grosse lettre de moi contenant le speech dont je vous envoie la réimpression en épreuve et vous disant que ce que vous vouliez bien désirer pour votre frère serait fait[15]. Votre lettre à Auguste que je viens de lire nous laisse dans le doute à cet égard. Il est vrai qu’elle n’est pas datée (seul défaut que vous ayez. Ne pas dater vos lettres.) Répondez-moi vite. J’ai peur que nos adresses ne soient connues de la police de ce monsieur. Je vous envoie ce mot par Bruxelles et par Dumas ; confiez votre réponse au jeune Allix[16] qui me la fera passer. Je vois que vous êtes en grand enfantement, et moi aussi. Vous allez avoir les Contemplations. Enfin ! direz-vous. J’aime mieux que vous disiez enfin que : déjà ! — Nous vous désirons, nous vous espérons, nous vous aimons.

V.

Comment va Mme de Girardin ?[17]


À Hetzel.


Marine-Terrace, 31 mai [1855].

Il faut frapper un grand coup et je prends mon parti. Comme Napoléon (Ier), je fais donner ma réserve. Je vide mes légions sur le champ de bataille. Ce que je gardais à part moi, je le donne, pour que les Contemplations soient mon œuvre de poésie la plus complète. Mon premier volume aura 4 500 vers, le second 5 000, près de 10 000 vers en tout. Les Châtiments n’en avaient que 7 000. Je n’ai encore bâti sur mon sable que des Giseh ; il est temps de construire Chéops ; les Contemplations seront ma grande Pyramide.

En même temps que cette lettre, cher poëte éditeur, vous recevrez par la poste le premier fascicule. Vous y trouverez en l’ouvrant une instruction pour l’imprimeur que je vous serai obligé de faire exécuter avec un soin précis et de point en point. Pour cette grande bataille, je renonce aux pages blanches entre chaque pièce. On pourra mettre jusqu’à 26 vers à la page. 24 vaudraient mieux, je crois. Il me semble toujours qu’on pourrait imprimer en même temps l’in-18° belge et l’in-8° parisien. Cela nous ferait gagner un mois. Répondez-moi tout de suite si le premier envoi vous est bien parvenu, et si vous voulez tout le reste par la même voie. Je vous enverrai aussi rapidement que vous voudrez, tous les jours un envoi, si vous le souhaitez, ou du moins trois fois la semaine ; si, de votre côté, vous m’envoyez six épreuves par semaine (nécessaire), nous irons vite et nous paraîtrons dans deux mois (bon moment). Voici le calcul. Vingt et une feuilles par volume. Un volume par mois. Si vous allez plus vite encore, ce sera mieux.

Allons, en selle. Je serre vos bonnes mains.

Le premier envoi contient les xiv premières pièces du livre premier et va jusqu’à la page 32 du manuscrit[18].


À Paul Meurice.


Marine-Terrace, 25 juin 1855.

Vous avez Auguste en ce moment, cher poëte, et je pense qu’il vous dira tout ce que je ne puis vous écrire. Nous espérons, d’après les dernières nouvelles, qu’il aura trouvé sa mère hors de danger immédiat, et que ce n’est pas le deuil qu’il a été chercher à Paris. Si ses inquiétudes, comme nous le croyons, sont dissipées, nous lui envions vos bonnes causeries, vos charmantes intimités de toutes les heures, et ces épanouissements de grâce et de cordialité dont vous avez laissé le souvenir à Marine-Terrace. Vous êtes, vous, cher ami, à la veille d’un immense succès[19], vous allez jeter sur l’immonde Paris d’à présent le manteau de pourpre du Paris passé et du Paris avenir. Les journaux nous arrivent déjà tout pleins de votre rumeur. Je tâcherai de deviner le soir de la première représentation et je vous enverrai à travers l’ouragan l’applaudissement de mon rocher... Je dis l’ouragan, car Auguste vous dira que nous n’avons pas d’été ; le soleil commence à avoir un visage d’exilé et me fait l’effet d’avoir été un peu jeté hors du ciel. Au fait, il était coupable de lumière. Ce serait juste.

En attendant, nous avons des fleurs de tolérance comme la France a les idées, et guère plus de papillons que vous de journaux. La vie passe tout de même. Quant à moi, je me plonge dans Les Contemplations. Qui m’aime m’y suive. J’ai envoyé la première partie du manuscrit ; mais je n’ai pas encore d’épreuves. Cela viendra pourtant. Mais c’est une rude chose de donner des bon à tirer à travers l’Océan. Dites à Auguste qu’hier en me promenant au Rocher des Proscrits, j’ai reçu tout à coup une grosse pierre sur la tête ; je me suis relevé le visage en sang ; j’ai plongé la blessure dans l’eau de mer ; j’ai fait deux lieues à pied ; et je suis bien ce matin. Le docteur Cornet qui se baignait avec moi a vu la pierre et est resté stupéfait que je ne sois pas tombé sous le coup. Je crois que c’était tout bonnement des enfants qui jouaient ; mais on n’ôtera pas de la tête des proscrits que c’est un guet-apens. J’ai montré la pierre aux gamins du Dick et je leur ai dit : « Une autre fois, prenez-en de moins grosses. » Le soir, les proscrits sont venus en masse savoir de mes nouvelles et Saint-Hélier était en rumeur.

Cher poëte, je crains que tout ce que je vous envoie ne vous parvienne pas ; je ne crois pas que vous ayez reçu ma dernière lettre à M. B.[20]. Je vous en ai pourtant envoyé de deux formats différents. Je ne mets rien dans cette lettre-ci, pensant que de cette façon elle vous parviendra peut-être. Vous y trouverez pourtant trois choses que je vous serai obligé de faire remettre à leurs destinations. 1°, un mot pour ma belle-sœur Julie, madame Abel. 2°, une petite lettre pour Paillard de Villeneuve au sujet de mon appel. 3°, un dessin sous enveloppe pour Mme d’Aunet, que vous serez bien aimable de lui faire porter le 2 juillet. Je pense que c’est à peu près le moment où ceci, vous parviendra.

26 juin.

J’ajoute un mot. La lettre d’Auguste nous arrive, dites-le-lui, je vous prie. Nous l’avons lue tout haut autour de la table où il était encore il y a huit jours, et qui, nous l’espérons bien, le reverra bientôt. Nous croyons que les symptômes aigus, déjà domptés, céderont tout à fait ; il ne restera plus que la maladie chronique qui peut durer des années. Notre cher Auguste conservera sa mère. Hélas ! moi, mon frère ; votre charmante femme, sa mère ; vous, votre frère et votre mère ; Auguste, sa mère ; c’eût été trop.

Je serre toutes les mains aimées[21].


À Noël Parfait.


Marine-Terrace, 28 juin [1855].

Je reçois la lettre bi-frons, et je souris à ces deux chers et bons visages d’amis qui ne sont pas plus bêtes l’un que l’autre, et je réponds par un envoi immédiat. Vous trouverez dans ce paquet, cher et parfait collègue Parfait, la fin du livre II, lequel est intitulé L’âme en fleur.

Jetez les deux autres titres au panier.

Maintenant, attention :

1° Je vous envoie une intercalation, la pièce Tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux, qui entre dans le livre II sous le numéro VIII et rejette au chiffre IX la pièce En écoutant les oiseaux. Modifier les chiffres d’ordre suivants en conséquence. Afin d’éviter les remaniements, vous ferez bien de faire tout de suite ces classements dans le manuscrit.

2° Vous trouverez dans le paquet, outre la pièce à intercaler, onze pièces allant du chiffre XVIII au chiffre XXXVIII, et jusqu’à la page 96 du manuscrit.

3° Vous êtes un charmant homme, et je ne vous dispense pas du tout de me dire que vous êtes content, et que mon livre vous plaît, attendu qu’il y a dans le monde une ou deux douzaines d’esprits comme le vôtre auxquels, nous les poëtes, nous songeons en travaillant.

4° D’ici à huit jours vous aurez le livre III, intitulé les Luttes et les rêves ; de cette façon vous aurez entre les mains le premier volume tout entier. Vous savez que ce volume est intitulé Autrefois. Le second a pour titre : Aujourd’hui. C’est l’épopée après l’idylle.

5° Le spécimen est bon, et je suis heureux, heureux, heureux de penser que vous allez être forcé de m’écrire très souvent de ces lettres qui sont charmantes comme si elles n’étaient pas bonnes, et bonnes comme si elles n’étaient pas charmantes.

Mes prohibitions ne s’étendent pas le moins du monde à madame Parfait[22], pour laquelle je ne verrais du reste qu’un peu d’ennui dans ce labeur, et à qui j’offre mes hommages les plus empressés.

Dites, je vous prie, à mon cher poëte d’éditeur que je lui répondrai par le prochain numéro, la poste me pressant aujourd’hui[23].


À Paul Meurice[24].


Mardi 3 juillet [1855].

Encore moi. Je vous écris coup sur coup. Cher poëte, nous comptions recevoir aujourd’hui une lettre d’Auguste. Rien. Cela nous inquiète. Nous craignons que l’état de sa mère n’ait empiré, et vous devriez bien, excellent ami, nous tirer d’anxiété le plus tôt possible. Je pense que vous avez reçu toutes mes lettres depuis dix jours, celle du 24 juin en contenant trois autres (pour Paillard de Villeneuve. — Mme Abel. — Mme d’Aunet) et mes deux dernières du 30 juin et du 1er juillet. À ce propos, permettez-moi de vous renouveler la recommandation de ne remettre aucune réponse pour moi à M. Krafft (Edmond) que je ne connais pas particulièrement et auquel vous aurez à payer pour moi les 75 francs que je viens de tirer sur vous. Je suis honteux de toutes ces peines que je vous donne et de toute cette prose que je vous griffonne.

Écrivez-nous vite, envoyez-nous de bonnes nouvelles, et ayez un grand succès. — Dites à Auguste que son absence nous couvre d’ombre dans notre trou. Qu’il revienne bien vite. — À vous.

Ex intimo.
V.

Mme de Girardin. Quel malheur ! Il y a deux ans, elle était ici avec lord Raglan[25]. Les voilà morts tous deux presque au même moment. Pourquoi cette conjonction de fatalité entre ce lord quelconque et cette grande âme ? — Je viens d’écrire à Émile de Girardin. Nous sommes navrés de cette

mort[26].
À Noël Parfait.


8 juillet [1855]. Marine-Terrace.

Vous ici ! et Dumas ! quel bonheur c’eût été ! Quelle fête sur le rocher ! Quels vastes éclats de rire au nez d’Ogre-le-Petit ! J’espère bien que ce projet n’est pas tombé dans toute cette eau qui nous sépare, et qu’un de ces matins d’été ou d’automne, en voyant Parfait débarquer, nous crierons : Noël ! — Poussez Dumas à la chose, n’est-ce pas ? Quelle est donc cette brouille avec sa fille ?

Voici les deux feuilles corrigées. À propos, cela coûte 2 fr. 60 de port. On me dit qu’en les envoyant sous bande, cela ne coûterait qu’un timbre-poste de journal. Informez-vous, je vais m’informer. J’affranchirais les miennes, vous affranchiriez les vôtres, et nous donnerions des sous au lieu de donner des francs. Je ferais bien volontiers cette économie sordide sur Victoria et Léopold.

J’ai fait droit à votre très juste observation sur chants et champs. Du reste, ces épreuves m’ont charmé ; j’ai senti qu’un ami y avait passé. C’était mieux que corrigé, c’était comme paré. Et votre bonne et charmante lettre nous a tous ravis. Je recommande à votre attention fraternelle les pages 18, 26, 27, 28, 31, 39, 49 (les deux vers transposés) 52, 61, 67, 72 entre autres, et tout particulièrement 45, 46, la pièce à madame de Girardin qui, avec quelques mots et quelques vers changés, se trouve comme faite pour sa mort. (Noble femme, et que je regrette profondément). N’hésitez pas à me renvoyer la correction sur laquelle vous auriez quelque hésitation. Ne tirez jamais qu’à coup sûr, comme les russes à Sébastopol.

Je suis encore forcé d’ajourner au prochain numéro ma réponse promise à notre ami. Montrez-lui la lettre ci-incluse de Pascal Duprat[27] et ma réponse que je vous envoie ; il faut que H.[28] la lise, afin de faire, le cas échéant, la même réponse que moi, réponse du reste commandée par la lettre et l’esprit de nos traités. Quand notre ami aura lu la lettre à Pascal Duprat, (le plus tôt possible) je vous serai obligé d’y mettre un cachet noir et de la faire parvenir à son adresse.

Je vous avais envoyé seize pièces du livre II, ayant intercalé au n° 8 la pièce : tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux, le n° 16 est devenu le 19 (Ils marchaient tous les deux sous les arbres et immédiatement après vient le n° 18 : Je sais bien qu’il est d’usage. Je crois qu’avec cette explication vous ne pouvez vous tromper. Ce n° 18 commence mon dernier envoi.

Au prochain courrier le livre III. Probablement en deux envois, car il est le plus gros des trois.

Nous vous aimons[29].


À Noël Parfait.


Marine-Terrace, jeudi 12 juillet [1855].

1° Évitons, cher coopérateur, les transpositions. D’ailleurs les pièces de ce diable de recueil sont comme les pierres d’une voûte. Impossible de les déplacer. Je me borne donc à changer le premier hémistiche de mes deux filles. Au lieu de : À la vague lueur, etc., mettez, je vous prie :

Dans le frais clair-ohscur du soir charmant qui tombe.


C’est même mieux. Donc remerci.

2° Voici qui importe. Dans la réponse à un acte d’accusation, intercaler les huit vers que voici après le 18e vers, de façon qu’on lise :

En somme,
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;

Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
D’autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touché les questions obscures,
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
Secoué le passé du haut jusques en bas,
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme,
Je suis le démagogue horrible et débordé, etc.

Vous m’enverriez épreuve de ces huit vers en placard.

3° Voici la feuille III corrigée en bon à tirer.

4° Voici le reste du livre III et la fin du premier volume. Quand vous voudrez, vous aurez le second. — Je recommande à votre attention fraternelle et paternelle d’abord tout, puis très particulièrement la grosse pièce qui finit (Magnitudo parvi) et qui marque le passage d’un volume à l’autre, du bleu clair au bleu sombre. L’envoi d’aujourd’hui va jusqu’à la pièce XXX et la page 171 du manuscrit.

Pour éviter la monotonie du mot romain, ne mettez d’italiques que là où vous voyez les mots soulignés dans le manuscrit. Je vous avoue cette faiblesse, je hais les lettres italiques. — N’hésitez pas à me renvoyer les corrections sur lesquelles vous auriez des doutes.

Je crois que voilà mon sac d’aujourd’hui vidé. Que vous dire maintenant ? Que nous sommes à vous de tout cœur, que nous vous réclamons à cor et à cris, sitôt les Contemplations terminées, et que nous tâcherons de retrouver à Marine-Terrace les bons rires du boulevard Waterloo.

Tuus.
V.

Mettez-moi aux pieds de madame Parfait[30].


À Auguste Vacquerie[31].


Dimanche 22 juillet.

Cher Auguste, les oreilles ont dû vous faire un énorme vacarme jeudi vers neuf heures du soir. On avait imaginé de me fêter ; mais pas de fête sans vous ; il fallait au moins votre souvenir ; je me suis levé et je vous ai porté un toast en, quelques mots commentés par des applaudissements frénétiques. À peu près tout le monde était là, y compris cet excellent M. Rose qui a tiré de ses mains (et je dirais presque de sa poche, tant l’improvisation fut inattendue et complète) un, ma foi, très beau feu d’artifice. Charles en outre voulait tirer le canon (M. Rose avait apporté dans le jardin l’ex-canon d’alarme du Superbe) je m’y suis opposé ; les vingt-cinq coups de canon de Charles éclatant au milieu de la soirée eussent fait recroire St Hélier à la prise de Sébastopol, et nos pétards eussent eu pour contre-coup l’illumination de toute la ville. Jugez du réveil le lendemain. — Je vous écris toutes ces joies sachant que votre bonne et vénérable mère va très bien, très bien et très bien. Offrez-lui, je vous prie, mes respects ainsi qu’à Mme Lefèvre. Mouche[32] est triste, mais va bien et griffe Lux[33]. Carton[34] dort roulé sur une chaise auprès de moi. Voilà les nouvelles de la sous-colonie.

Vos lettres nous enchantent, et nous vous attendons au plus tard fin juillet. Ce sera la vraie fête, ce jour-là. Ma fille m’a fait de vraiment charmante musique. — Nous avons bu aussi au succès du Paris de notre cher Paul Meurice qui devait avoir lieu presque au même moment. Dites-le-lui, je vous prie. Vous trouverez sous ce pli quatre lettres. Je vous serai obligé d’en faire mettre trois à la poste. La quatrième, adressée à M. Pelvey, je voudrais que vous eussiez la bonté de la lui faire porter. J’ignore son adresse. Paul Meurice vous la dira, ou vous l’aurez chez Marescq, rue du Pont de Lodi, 6. Je voudrais que M. Pelvey vous remît les quatre exemplaires de mes ouvrages indiqués dans ma lettre, et que vous aurez la bonté de nous rapporter en revenant. Savez-vous si l’exemplaire envoyé par moi à Mme d’Aunet lui a été complété au fur et à mesure des livraisons. — Je n’ai plus que la place de vous envoyer une poignée de poignées de mains, toutes celles de Marine-Terrace. À bientôt, n’est-ce pas ? à tout de suite[35].


À Marie Hugo (sœur Sainte-Marie-Joseph)[36].


Jersey, 22 juillet [1855].

Je te remercie de ton souvenir, chère enfant. Ta petite peinture est charmante ; la rose ressemble à ton visage et la colombe à ton âme ; c’est presque une peinture de toi que j’ai, en attendant l’autre. Tu me la promets et j’y tiens.

Les vers que tu nous as envoyés ce printemps avaient beaucoup de grâce ; il y avait sur toi particulièrement des strophes très douces et très heureuses. Dis-le de ma part à l’auteur, qui doit être charmante si elle ressemble à sa poésie.

Chère enfant, tu vas donc bientôt faire ce grand acte de sortir du monde. Tu vas t’exiler, toi aussi ; tu le feras pour la foi comme je l’ai fait pour le devoir. Le sacrifice comprend le sacrifice. Aussi, est-ce du fond du cœur que je te demande ta prière et que je t’envoie ma bénédiction.

Je serais heureux de te voir encore une fois dans cette suprême journée de famille dont tu me parles. Dieu nous refuse cette joie ; il a ses voies. Résignons-nous. J’enverrai près de toi l’ange que j’ai là-haut. Tout ce que tu fais pour ton frère est bien ; je sens là ton cœur dévoué et noble. Chère enfant, nous sommes, toi et moi, dans la voie austère et douce du renoncement ; nous nous côtoyons plus que tu ne penses toi-même. Ta sérénité m’arrive comme un reflet de la mienne. Aime, croie, prie ; sois bénie.


À Michelet.


Marine-Terrace, 24 juillet 1855.

Vous êtes frappé comme je l’ai été. La mort visite brusquement aujourd’hui votre maison comme elle visitait la mienne il y a douze ans. Vous perdez votre enfant, votre fille, votre ange, et vous pleurez. Je verse les mêmes larmes que vous, et c’est tout ce que je puis offrir à votre douleur. Ô grand esprit, voilà que vous saignez du côté du cœur. Il n’y a que le cœur qui saigne vraiment. Toutes les autres souffrances sont des sourires. Perdre son enfant, c’est là le malheur. Il n’y a pas d’autre désert dans la vie, ni d’autre exil.

Je ne dis rien à une âme comme la vôtre. Vous qui serez un des fondateurs de la patrie humaine, vous ne doutez certes pas de la patrie divine. Je crois en Dieu puisque je crois en l’homme. Le gland me prouve le chêne, le rayon me prouve l’astre ; c’est là votre symbole, et le mien. Nous retrouverons un jour les êtres chers ; votre fille est auprès de la mienne ; dès à présent, ces anges nous rient et nous éclairent ; et à votre insu même il y a des lueurs de plus dans votre cerveau. Ces clartés viennent de la mort. Cher et glorieux combattant du combat humain, pauvre père, je vous embrasse.

Victor Hugo.

Je viens de lire d’admirables pages de vous. Mais est-ce le moment de vous parler de la gloire ?

Oui, car votre gloire est « un soldat de Dieu » et est toujours de service près de la pensée humaine.

Que vos travaux, qui vous couronnent, vous consolent[37].


À Paul Meurice.


Marine-Terrace, 25 juillet [1855].

Vous avez un grand succès et moi une grande joie. De plus, cher poëte, vous avez couronné votre noble ouvrage par une noble conduite. Votre anonyme rayonne[38]. Vous faites de l’incognito une auréole. On dit : pourquoi donc ? et l’on se conte la chose, et l’on applaudit l’auteur autant que la pièce. Je suis heureux de tout cela. Savez-vous que c’était le jour de ma fête ? On m’a fait toutes sortes de choses charmantes et aimables ici, mais mon bouquet était à Paris. Il était fait de rayons, il s’appelait succès, et il est tombé à vos pieds, juste comme s’il s’était échappé de mes mains. Vous voilà riche. Il faut que vous veniez à Marine-Terrace avec votre ravissante et chère femme, et que vous veniez avant la fin de la saison. Les bains de mer font du bien après les averses de bravos.

Vous avez vu Auguste, et nous allons le revoir. C’est une joie qui vous quitte et qui nous revient. — Tout ce que je lis sur votre pièce, tout ce que j’en entends dire me charme. C’est beau, c’est grand. Vous avez déjà des couronnes dans ce haut drame cyclique qui touche à l’épopée où vous êtes maître. Si quelque chose me console de mon silence, cher ami, c’est d’entendre votre voix.

Hélas ! rien n’est complet. Le cheval blanc ne va pas sans le cheval noir dans le triste attelage de la vie. À côté de votre triomphe, j’apprends le deuil de Michelet. La plaie qui s’ouvre à son cœur rouvre la plaie du mien. Je lui écris. Voici ma lettre. Seriez-vous assez bon pour la lui remettre ?

À bientôt, n’est-ce pas ? Je corrige les épreuves des Contemplations. Je crois que vous serez content. Où en suis-je de mes finances ? — Nous vous aimons[39].


À Herzen[40].


Marine-Terrace, 25 juillet 1855.

Cher concitoyen — car il n’y a qu’une cité, et en attendant la République universelle, l’exil est une patrie commune — vous avez une grande pensée. J’y adhère avec empressement et joie. Vous voulez diviser ce qui s’allie, les rois, et unir ce qu’on divise, les peuples. Vous voulez réconcilier la Russie, rallumer l’aube du nord, jeter un cri libre en langue moscovite, prendre la main de la grande famille slave et la mettre dans la main de la grande famille humaine. Vous faites acte d’européen, vous faites acte d’homme, vous faites acte d’esprit ; c’est bien. Vous prouvez que la politique, quand elle est haute, est la plus haute des philosophies. La revue que vous fondez[41]sera un des plus nobles drapeaux de l’idée. Je vous applaudis, je vous remercie, je vous félicite ; et, si un tel mot convient au peu que je suis, je vous encourage.

Accablé, plus que jamais, de travaux de toute sorte, je serai pour vous plutôt un coopérateur qu’un collaborateur. Mais comptez sur tout le concours qui me sera possible et sur ma plus profonde sympathie. Vous voulez bien me demander mon adhésion ; vous voyez qu’elle va à vous d’elle-même.

Le moment est bien choisi pour jeter la parole d’union et d’amour. L’heure est formidable. Il y a des foudres et des éclairs. C’est de ces années-là que sortent les arches d’alliance.

Je vous serre fraternellement la main.

Victor Hugo[42].


À George Sand.


4 août 1855.

J’apprends qu’un malheur vient de vous frapper. Vous avez perdu un petit enfant. Vous souffrez. Voulez-vous permettre à quelqu’un qui vous admire et qui vous aime de prendre votre main dans les siennes et de vous dire que tout son cœur est à vous. Vos deuils sont les miens, par la même raison qui fait que vos succès sont mes bonheurs. Grande âme, je souffre en vous.

Je crois aux anges, j’en ai dans le ciel, j’en ai sur la terre. Votre cher petit est maintenant, au-dessus de votre tête illustre, une douce âme ailée. Il n’y a pas de mort. Tout est vie, tout est amour, tout est lumière, ou attente de la lumière. Je mets mon tendre respect à vos pieds. Je vous aime bien.

Victor Hugo[43].
À Noël Parfait.


Marine-Terrace, 30 août [1855].

Oui, je suis un tyran. J’ouvre le dictionnaire de Boiste qui est tout aussi mauvais que le dictionnaire de l’Académie, et j’y trouve :

Phalène, s. m. Na. papillon de nuit. R. Phao, je brille, gr.

Consommer, v. a. perficere, achever, finir, terminer, etc. ; consumere, détruire par l’usage (des vivres, etc.).

Cher ami, on peut dire qu’un flambeau finit, ou se consomme, détruire par l’usage, c’est user, on peut dire qu’un flambeau s’use ou se consomme. Cela n’empêche pas de dire qu’il se consume. Consumer est le mot spécial, consommer est l’expression générale. Toute chose comme toute idée est visible sous ces deux aspects, et si ces bons chiens classiques n’aboient que de cela, ils aboieront de peu. J’ajoute à Boiste que si votre servante fait une trop grande consommation de chandelle, c’est que la chandelle se consomme. Un homme se consomme ou consomme sa vie en travaux, efforts, etc., et une chandelle se consume. Eh bien ! on peut également dire qu’un homme se consume et qu’une chandelle se consomme.

Pardon pour cet étalage hideux, mais c’est votre faute, pourquoi diable aussi me faites-vous ouvrir un dictionnaire ?

Quant aux classiques, ces royalistes de la littérature, ces absolutistes de l’art, ils crieront de cela et de bien d’autres choses ; mais quand je me sens dans le vrai, je prends la devise de Ponce de Léon : Dexa gritar.

C’est égal, dites-moi vos autres scrupules. Car avec vous, cher et charmant esprit, je compte, et vous avez eu plus d’une fois raison.

Outre votre bonne petite note, je reçois deux exquises lettres de Janin et d’Hetzel. Annoncez-leur ma prompte réponse.

Vous trouverez sous ce pli, outre la feuille 1 corrigée, la suite du livre V de la pièce IV à la pièce VII, en allant jusqu’à la page 63 du manuscrit inclusivement. Dans les premiers jours de la semaine prochaine, vous recevrez la fin de ce livre V, gros paquet que je ferai mettre à la poste à Londres pour qu’il vous coûte moins cher. Il ne restera plus à vous envoyer que le livre VI, le plus important de tous.

À vous[44].
À Jules Janin[45].


Marine-Terrace, 2 7bre 1855.

Mon poëte charmant, comment vous remercier ? C’est l’embarras où vous me mettez sans cesse, et je suis heureux d’y être. Cette belle et douce lettre que vous seul pouviez écrire entre deux morsures de la goutte, fait, depuis quatre jours que nous l’avons, la joie de Marine-Terrace. Vacquerie dit : le charmant style ! Charles dit : quel rire vif et puissant ! Toto — votre ancien ami des Roches — dit : quel doux esprit ! et moi je dis : quel grand cœur ! Ma femme vous embrasse tout bonnement. Et le soir, dans notre serre, au bord de l’Océan, nous buvons à votre santé, et les bains de mer vous recommandent aux eaux de Spa.

Je ne saurais vous dire comme je suis content que ce livre vous plaise ; dans le tome II vous trouverez la tombe et l’exil ; mais tout cela étoilé. J’espère que, là encore, nos cœurs se toucheront et se comprendront. Les Contemplations, comme je le dis dans la préface, pourraient être intitulées Mémoires. C’est toute ma vie, vingt-cinq ans, grande mortalis œvi spatium, comme dit Tacite, racontés et exprimés par le côté intime et avec l’espèce de réalité qu’admet le vers. Cela commence bleu et finit noir ; mais, comme je viens de vous le dire, c’est un noir où je tâche qu’il y ait des rayons d’astre ; c’est surtout dans la nuit qu’on voit les soleils ; c’est surtout dans l’exil qu’on voit la patrie ; c’est surtout dans la tombe qu’on voit Dieu. — Je ne vous écris que deux lignes aujourd’hui seulement pour vous dire avec quel bonheur j’ai lu votre ravissante lettre. Dans ces écueils que nous habitons, la poste arrive entre deux vagues et repart de même, et n’attend pas. C’est comme si un goëland vous jetait une lettre de son bec ; il faudrait se hâter pour lui remettre la réponse. C’est là notre histoire de tous les jours. Donc le packet me presse et je clos ce griffonnage.

Vous trouverez sous ce pli la lettre où je demande à M. de Sacy[46] la gloire d’être raconté par vous aux lecteurs des Débats. Voudrez-vous bien vous charger de lui transmettre cette lettre après l’avoir lue et cachetée (de noir). — Mettez-moi aux pieds de madame Janin, et dites-vous que vous avez ici un cœur qui aime votre cœur, un esprit qui admire votre esprit, une âme en qui rayonne votre âme.

Je vous embrasse.


À Paul Meurice[48].


Marine-Terrace, 3 7bre [1855].

Je ne sais si vous avez vu M. Larrieu et s’il vous a annoncé la lettre dont il était porteur, et que je lui ai reprise au moment où il partait, de peur qu’elle ne le compromît. Vous la trouverez sous ce pli qui va faire d’immenses promenades à passer par Londres et par Bruxelles, puis par Rochefort, avant de vous arriver. — Cher poëte, j’ai enfin lu Paris. Où trouvez-vous dans votre douceur cette force et cette puissance ? Vous empoignez, vraiment, ces grands drames cycliques avec la poigne shakespearienne. C’est un tas de scènes belles, hautes, profondes, pathétiques, charmantes, terribles, liées avec une poésie d’or et une philosophie d’azur. L’histoire était statue, vous la faites déesse, ange, spectre, et vous lui mettez dans la main gauche le tison du passé et dans la main droite l’étoile de l’avenir, et vous lui dites : marche ! — C’est beau.

Depuis qu’a été écrite la lettre que voici dans celle-ci, vous avez eu le temps de perdre — c’est à dire de gagner — votre procès[49]. Félicitez Crémieux, remerciez Crémieux, embrassez Crémieux. Il a été tout ce qu’il est : bon, éloquent, charmant, spirituel, courageux et vrai. Les juges aussi ont été ce qu’ils sont. Ajoutez les épithètes, je vous prie.

Votre dédicace n’est pas seulement ravissante, elle est vaillante, et chacun de ces beaux vers est un acte[50]. Je crois bien que votre libraire a eu raison, et qu’il n’en fallait pas davantage pour faire supprimer tout. Mais rien ne se perd, patience, l’or se retrouve dans la boue, et l’empire n’oxydera pas ces vers-là. — Les Contemplations marchent. Le premier volume est imprimé. Venez-donc nous voir vite, que je vous en lise sur épreuves.

L’Institut s’est-il exécuté ? En suis-je encore ?

Vale et ama nos[51].


À Noël Parfait.


Marine-Terrace, 9 8bre [1855].

Vous avez raison d’avoir des remords ; je suis charmé que le moignon vous          [52] ; mais soyez tranquille, il ne sera pas perdu ; je le placerai ailleurs[53]. Vous m’avez envoyé deux feuilles inutiles ; 1° celle dont je vous avais envoyé le bon à tirer, 2° deux fois la même ((mistake, sans doute). Je ne vous en renvoie donc qu’une, étant clément, car sachez que maintenant, et depuis très longtemps déjà, quelles que soient vos et mes précautions, je paie vingt-cinq sous par feuille ; c’est donc cinquante sous que vous m’avez extirpés au profit de Léopold et de Victoria ; j’ai la générosité de vous les épargner et de ne pas les faire retomber par la poste sur votre tête coupable. Bénissez-moi. — Voici un mot pour Hetzel qui ne me dit pas s’il est toujours à Spa. Je lui recommande de ne faire actuellement aucune insertion. Ce serait prématuré, et plus nuisible qu’utile. — Mettez donc des — où j’en mets. Est-ce que les imprimeurs belges ont des préjugés contre les — ? c’est pourtant un signe nécessaire, et sans lequel la ponctuation est incomplète. — Avez-vous besoin de copie ? — Je vous envoie une petite pièce Aux Anges qui nom voient, à intercaler dans le sixième livre après la pièce XI ; cette pièce Aux Anges etc., doit donc prendre le chiffre XII, et les chiffres suivants doivent se modifier en conséquence. — Paul Meurice est venu chez moi trois semaines ; il repart aujourd’hui. Ah çà, est-ce que vous ne finirez pas par venir nous voir, vous aussi ? Quel bonheur de vous serrer la main et de vous présenter à mon océan ! Tuus — ex imo.

Faites attention au le p. 100[54].
À Noël Parfait.


Marine-Terrace, 18 octobre.

Voici l’épreuve. Le prochain envoi vous portera de la copie. Nous approchons de la fin. Vous êtes dans le sombre. Les Contemplations commencent rose et finissent noir. C’est le raccourci de ce spectre qu’on appelle la vie.

Cher proscrit, faites attention aux corrections, à l’atome, à l’hymne des bois, etc.

J’attends une lettre de vous.

Le ciel de Jersey est devenu brusquement orageux. Vous savez sans doute d’ici l’histoire. Félix Pyat a fait une grosse maladresse. De là ici trois expulsions. Soufflet, auquel il a fallu riposter. Je l’ai fait comme vous verrez. Je vous envoie notre déclaration[55]. L’effet ici en est immense. Mais peut-être l’expulsion générale suivra. Voici la grande persécution qui commence. Super flumina Babylonis. — Portez, je vous prie, notre déclaration au National. L’acte est intrépide et nos ennemis même l’admirent. Que le National conte le fait, et mette de notre déclaration ce qu’il pourra.

Remerciez de ma part notre vaillant ami Labarre. Le moment est venu de nous prêter main-forte.

Tuus[56].


À Noël Parfait.


Mardi 30 octobre, Marine-Terrace.
(pour la dernière fois).

Nous sommes expulsés. Ci-inclus le bon à tirer que je n’ai pas le temps d’ébarber. Vous avez raison page 248, et tort page 224. Où diable avez-vous vu que phalène était féminin ? Quel dictionnaire des quarante ânes avez-vous donc ? On dit le phalène. Répétez-le-leur. Cher et parfait ami, je vous recommande bien les corrections, grive, pupile, etc., et la strophe refaite sur votre très juste signe rouge. Le rouge a du bon. Je vous galope ces quatre ligne Je pars demain. On nous expulse le 2, vendredi jour des morts. Qui sont le morts ? eux ou nous ? Je dis eux. À vous de toute mon âme.

Le Bonaparte demandait notre extradition sur la déclaration. Cette lâche Angleterre a accordé l’expulsion. Je ne veux pas attendre la fin du délai. Je pars demain. J’ai dit au connétable : « Une terre où il n’y a plus d’honneur me brûle les pieds ».

Je vais à Guernesey. Écrivez-moi jusqu’à nouvel ordre à Guernesey, poste restante.

Avouez que vous devenez un peu bourgeois devant cette apocalypse du 6e livre et que vos cheveux se dressent du qu’en dira-t-on ?

Tuus[57].


À Madame Victor Hugo.


Guernesey, 3 heures après-midi,
1er novembre [1855].

Chère amie, nous voilà débarqués, non sans secousse. La mer était grosse, le vent rude, la pluie froide, le brouillard noir. Jersey n’est plus même un nuage, Jersey n’est rien ; l’horizon est vide. Il me semble que j’ai une suspension d’être ; quand vous serez ici tous, la vie reprendra.

La réception a été bonne ; foule sur le quai ; silence, mais sympathie, apparente du moins ; toutes les têtes se sont découvertes quand j’ai passé.

Je t’écris avec une vue admirable sous les yeux. Même dans la pluie et le brouillard, l’arrivée à Guernesey est splendide. Victor était dans l’éblouissement. C’est le vrai vieux port normand à peine anglaisé.

Le consul en cravate blanche (le Laurent d’ici) assistait à mon débarquement. Quelqu’un m’a dit qu’il avait salué comme les autres à mon passage.

Il paraît que les autorités locales auraient dit qu’on nous laisserait tranquilles ici, tant que nous ne donnerions pas de secousses. On nous regarde comme des voleurs. Mais les seaux d’eau n’éteignent pas les cratères[58].


À Paul Meurice.


Guernesey, Hauteville-Terrace,
11 novembre [1855].

L’une des premières lettres de mon troisième exil doit être pour vous. Vous devez savoir maintenant à Paris quelque chose de cet incident. Pyat a fait une lettre fort maladroite, vraie au fond, charivarique dans la forme, à la queen. Ribeyrolles[59], à regret et mis en demeure, a publié cette gaminerie dans L’Homme. De là, vacarme de police à Jersey, expulsion des hommes de L’Homme. Ceci était grave. Il n’y avait plus d’Angleterre.

J’interviens, j’écris et je signe la Déclaration que vous avez sans doute reçue. Nos amis adhèrent. J’avais détruit le quiproquo, rétabli le vrai terrain, rendu le soufflet. J’attendais de pied ferme. La Déclaration est publiée dans les journaux et affichée sur les murs le 17 ; le 22 conseil de la queen à Windsor ; le 26 on nous signifie l’expioulcheune. Me voilà à Guernesey.

Je demeure à Saint-Pierre, capitale de l’île, Hauteville Street 20, dans une sorte de nid de goëlands que j’ai nommé Hauteville-Terrace. Écrivez-moi là, ou simplement à Guernesey, en attendant l’adresse secrète que je vous enverrai prochainement.

Auguste a oublié le chiffre de l’argent que vous avez à moi ; mais il me dit que je peux tirer hardiment sur vous pour 700 francs ; je le ferai bientôt.

Les liards commencent à me manquer, les expioulcheunes sont hors de prix.

À bientôt donc une lettre. Je serre votre main tendrement. Mettez-moi aux pieds de Mme Paul.

J’oubliais de vous dire que j’ai été admirablement reçu ici. Toute la ville était sur le quai. Toutes les têtes se sont découvertes quand j’ai traversé la foule. Meeting sur meeting en Angleterre pour protester contre l’expulsion[60].


À Noël Parfait.


Guernesey, Hauteville-Terrace,
11 9bre [1855].

Grâce à notre exode qui recommence, votre lettre du 2 m’est arrivée hier. Écrivez-moi désormais simplement à Guernesey, et envoyez-moi le plus tôt possible les bonnes feuilles qu’il me faut pour dresser l’erratum. Oui, certes, des cartons. Qui donc lit les errata ? et puis, pour l’éditeur de Paris, ces corrections aideront.

Je crois bien que la grève devait vous donner des migraines, si vous teniez à comprendre. Mais en lisant la feuille corrigée, vous avez dû admettre qu’il n’y a rien d’étrange à ce qu’une âme se soit échappée aux grands cieux comme la grive aux bois. Donc, ô cher Parfait, veillez aux e, veillez aux i, veillez aux grives et gare aux grèves.

Notre ami H.[61] me paraît un peu ébouriffé des dix mille vers ; mais c’est la longueur de Jocelyn, et les Châtiments en ont sept mille. Ô hommes de peu de foi, laissez-moi bâtir ma grande pyramide.

Je ne dis pas cela pour vous, trois fois cher correcteur. À ce propos, insondable est comme infini, comme absolu, comme éternel, comme inconnu, comme ineffable ; un de ces mots que rien ne remplace, et qui doivent, par conséquent, revenir souvent. Il y a des mots qui sont comme Dieu au fond de la langue.

Remerciez mon excellent et cher L. P. pour son cri éloquent et indigné à propos du dithyrambe Waldor[62]. Le Sancho a-t-il parlé de l’expioulcheune ? Le National a été bien laconique, ce me semble. Voulez-vous leur donner ma nouvelle adresse. À Guernesey.

Je vous embrasse sur les deux joues.

La presse anglaise nous revient en masse. Il y a dans le Morning advertiser, dans le Daily News etc. d’excellents articles sur l’expulsion. — Comment se fait-il que le National n’en cite rien ?

Cette expulsion qui grandit l’exil et déshonore l’alliance anglo-française, est un fait immense.

Vous recevrez prochainement la dernière pièce et la préface. (2 pages)[63].


À Monsieur Jules Laurens[64].

Artiste-peintre, auteur du Voyage en Perse publié aux frais du gouvernement.
13, rue Bonaparte. Paris.


Guernesey, Hauteville-House.
15 9bre 1855.

Vous savez, sans doute, monsieur, que notre exode a recommencé. Me voici à la troisième étape de l’exil ; j’ai enjambé le bras de mer de Jersey à Guernesey, en attendant mieux. L’Angleterre nous offre le silence ou l’alien-bill. Je ne suis pas de ceux qu’on fait taire. En marche donc.

Qu’est-ce d’ailleurs que cette vie ? un exil dans la nuit, une marche vers la lumière. Tendons au ciel qui est le but ; on n’y arrive que par le sacrifice et le devoir ; notre vraie patrie n’est pas faite de terre, mais d’azur.

Vous a-t-on dit tous les détails de notre expioulcheune ? Voyez Paul Meurice. Il vous les contera. Tout est bien.

Si je suis encore à Guernesey au printemps, monsieur, venez nous y voir. Vous retrouverez ici une profusion de belles choses dignes de votre charmant et sévère talent. Guernesey est une île normande moins anglaisée que Jersey. L’idylle moins peignée n’en est que plus jolie. Et puis, il y a la mer que l’Angleterre, toute maîtresse qu’elle en croit être, ne réussira jamais à anglaiser.

Seriez-vous assez bon pour faire jeter à la poste le petit billet que voici. — Hauteville-House remplace Marine-Terrace. C’est, comme Marine -Terrrace, un nid d’oiseau de mer avec l’immensité pour horizon ; c’est, comme Marine-Terrace, un seuil qui vous aime et vous désire.

Je vous serre la main, monsieur.

Victor Hugo[65].


À Victor Schœlcher[66].


Hauteville-House, 30 9bre 1855.

J’emménage, je déménage, je fais à peu près bâtir une maison sur le sable mouvant de l’exil ; je passe ma vie dans une cohue ouvrière qui m’aveugle de poussière et m’assourdit de coups de marteau ; voilà, généreux et cher ami, l’histoire de mon silence. Et puis, je vous aime toujours. Vous le savez bien, et mes pensées pour vous sont longues si mes lettres sont courtes.

Nous n’avons pas mieux que vous pu déchiffrer le petit hiéroglyphe du poëte de la Réunion. C’est égal, c’est un combattant qu’il faut encourager. Voici un mot pour lui ; vous pourriez peut-être le lui faire parvenir par votre correspondant.

Vous savez, je crois, l’adresse de notre excellent ami commun Étienne Arago. Vous seriez bien bon de lui envoyer, dans votre plus prochaine lettre, ce mot pour lui. Pardon et merci.

Nous parlons bien souvent de vous, de Hendel qui va vous faire faire un excellent livre[67], de votre santé qui fait partie de la nôtre, et à laquelle nous buvons souvent. Vale — et ama nos.

V. H.

Les articles de Sue[68], très vigoureux, portent au but. J’applaudis[69].


À MM. Thomas Gregson et J. Cowen,
de Newcastle, membres du Foreign affairs Committee.


Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1855.
Chers compatriotes de la grande patrie européenne,

J’ai reçu, des mains de votre courageux coreligionnaire Harney, la communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comité et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d’exil et d’expulsion.

Il était impossible que l’expulsion de Jersey, que cette proscription des proscrits, ne soulevât pas l’indignation publique en Angleterre. L’Angleterre est une grande et généreuse nation où palpitent toutes les forces vives du progrès ; elle comprend que la liberté c’est la lumière. Or, c’est un essai de nuit qui vient d’être fait à Jersey ; c’est une invasion des ténèbres ; c’est une attaque à main armée du despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne ; c’est un coup d’État qui vient d’être insolemment lancé par l’Empire en pleine Angleterre. L’acte d’expulsion a été accompli le 2 novembre ; c’est un anachronisme, il aurait dû avoir lieu le 2 décembre.

Dites, je vous prie, à mes amis du comité et à vos amis du meeting combien nous avons été sensibles à leur noble et énergique manifestation. De tels actes peuvent avertir et arrêter ceux de vos gouvernants qui, à cette heure, méditent peut-être de porter, par la honte de l’ Alien-Bill, quelque nouveau coup au vieil honneur anglais.

Des démonstrations comme la vôtre, comme celles qui viennent d’avoir lieu à Londres, comme celles qui se préparent à Glasgow, consacrent, resserrent et cimentent, non l’alliance vaine, fausse, funeste, l’alliance pleine de cendre du présent cabinet anglais et de l’empire bonapartiste, mais l’alliance vraie, l’alliance nécessaire, l’alliance éternelle du peuple libre d’Angleterre et

du peuple libre de France.
À Noël Parfait[70].


Hauteville-House, jeudi 20.

Je n’ai qu’une minute, le packet part. Voici les épreuves. Vous verrez qu’une 2e est nécessaire. Il serait bon pour la couverture de varier le titre et de mettre :

victor hugo.
Les Contemplations.
Tome Ier. Autrefois, etc.

Quant à l’avis pour le droit de traduction, on m’assure qu’aux termes du traité, il a été mis sur le titre même. Les imprimeurs doivent savoir cela. Informez-vous, cher proscrit. — Charles vous remercie et Victor aussi, et moi aussi, de toute la peine que vous avez bien voulu prendre. Les difficultés en Angleterre ne sont pas moindres. Il est probable que la brochure ne paraîtra pas, car nous ne voulons pas qu’elle paraisse seulement en traduction. Or, la Belgique seule pouvait imprimer utilement l’édition française. Elle a la propagande possible. Si elle se ferme décidément le blocus de la pensée est fait.

H. Samuel est-il de ceux qui ont refusé ? — Je ne reçois toujours pas le Mousquetaire.

Entre nous et sous votre quatorzième peau : — On me dit Pascal Duprat hostile, vu qu’on n’a point accordé de communication anticipée à sa revue ?

Est-ce vrai ? Quelqu’un de nos amis pourrait-il faire l’article là ? Confié à votre excellente amitié.

Tuißimus.


À Noël Parfait[71].


Hauteville-House, 26 Xbre [1855].

Je n’ai à ma disposition que ce portrait que je déclare horrible. Il faut pourtant que je vous l’envoie ainsi qu’à notre cher ami et collègue Fleury[72]. Un de ces jours on refera de la photographie ; le soleil me verra d’un meilleur œil, et je vous remplacerai ce hideux gros bonhomme ventru par un Victor Hugo vrai. Prenez ce monsieur pour garder la place. — Je ne comprends rien à notre excellent et cher Hetzel, et personne n’y comprend rien. Je vous envoie deux extraits de lettres adressées ici à des proscrits. Vous en ferez près d’Hetzel l’usage que vous voudrez. Une personne amie m’écrit : Il désirerait que les Contemplations ne parussent pas à Paris qu’il ne parlerait pas autrement. Vous me parlez de confiance. Ma confiance en vous est absolue. Je vous en donne une bien grande preuve en vous communiquant tout cela. Quant à H. c’est le plus digne et le plus loyal des hommes, mais il est léger. — Vous, vous êtes l’honneur sérieux et l’esprit charmant. Faites parvenir ceci à Dumas le 1er janvier par une occasion sûre. Je ne vous remercie pas. Je vous aime[73].

  1. La Joie fait peur, à la Comédie-Française, Le Chapeau d’un horloger, au Gymnase.
  2. Le général Le Flô, représentant du peuple, fut nommé questeur ; arrêté, emprisonné à Mazas, puis à Ham, il fut embarqué sur un paquebot anglais, avec défense de rentrer en France sous peine de déportation.
  3. Paul Meurice.
  4. Collection de M. Détroyat.
  5. « ... Vous oubliez donc ceux de Bruxelles, que vous ne leur écrivez plus jamais ?
  6. « … J’aperçois venir un petit démoc-soc. qui, selon toute apparence, naîtra le 24 février pour l’anniversaire de la République. » Lettre de Deschanel, 30 Xbre
  7. Archives de la famille de Victor Hugo.
  8. Inédite.
  9. Mort le 7 février 1855.
  10. Bibliothèque Nationale.
  11. Cette lettre ne porte pas de nom de destinataire.
  12. Victor Hugo à Louis Bonaparte.Actes et Paroles. Pendant l’exil. Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale.
  13. Publiée en partie dans Actes et Paroles. Pendant l’exil. Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale. — Collection Louis Barthou.
  14. Inédite.
  15. Paul Meurice avait demandé qu’une poésie des Contemplations fût dédiée à son frère, l’orfèvre célèbre. Froment Meurice.
  16. Émile Allix, tout jeune, connut Victor Hugo et sa famille à Jersey ; il se fit recevoir médecin et ne cessa de prouver son dévouement à Madame Victor Hugo qu’il soigna jusqu’à sa mort.
  17. Bibliothèque Nationale.
  18. Les Contemplations, Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale.
  19. Paul Meurice allait faire représenter un drame intitulé : Paris.
  20. Lettre à Louis Bonaparte. Actes et Paroles. Pendant l’exil.
  21. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  22. Mme Parfait souhaitait lire avec son mari les épreuves des Contemplations.
  23. Louis Barthou, Impressions et Essais.
  24. Inédite.
  25. Feld-maréchal anglais, commandant en chef de l’armée anglaise pendant la guerre de Crimée. Il mourut du choléra à Sébastopol.
  26. Bibliothèque Nationale.
  27. Pascal Duprat, directeur de la Revue indépendante, fut exilé au coup d’État et se retira à Bruxelles. Il demandait, pour sa Revue, communication, avant la publication, des Contemplations ; Victor Hugo refusa.
  28. Hetzel.
  29. Louis Barthou, Impressions et Essais.
  30. Louis Barthou, Impressions et Essais.
  31. Inédite.
  32. La chatte de Vacquerie.
  33. La levrette de Charles.
  34. Carton, le chien de Marine-Terrace.
  35. Bibliothèque Nationale.
  36. Cousine de Victor Hugo et fille du colonel Louis Hugo. Mariée en 1854 à Tulle, elle devint veuve après six mois de mariage et entra au Carmel de Tulle ; elle y prit le voile en 1858. Elle mourut en 1906.
  37. Musée Carnavalet.
  38. Le drame Paris, résumé de l’histoire de Paris, finissait sur ces mots du général Bonaparte : La République française est comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas. La censure impériale, supprima deux tableaux et exigea que l’œuvre se terminât sur un tableau montrant Napoléon Ier victorieux. Paul Meurice refusa d’écrire cet acte, mais le directeur l’écrivit lui-même. Paul Meurice alors ne voulut pas que son nom parût sur l’affiche. Ces conventions furent bientôt violées et l’auteur intenta un procès — qu’il perdit. Paris fut représenté le 2 juillet 1855 au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
  39. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  40. Herzen, révolutionnaire russe, fut exilé en Sibérie ; gracié, il parcourut l’Europe ; expulsé de France, il se réfugia à Londres.
  41. L’Étoile polaire, revue fondée par Herzen à Londres, où il s’était réfugié. Cette lettre a été publiée dans la première livraison de L’Étoile polaire, puis rééditée dans les œuvres de Herzen.
  42. Communiquée par l’Institut d’Histoire sociale d’Amsterdam.
  43. Collection de Madame Lauth-Sand.
  44. Collection Louis Barthou.
  45. Inédite.
  46. Sylvestre de Sacy, avocat, était rédacteur au Journal des Débats depuis 1828 et venait, en 1854, d’être élu à l’Académie française. — Le 16 août, dans une lettre adressée à Mme Victor Hugo, Jules Janin écrivait : « Dites aussi à M. Victor Hugo qu’il écrive à Sacy que c’est moi qui parlerai de ce livre » (Les Contemplations).
  47. Collection Louis Barthou.
  48. Inédite.
  49. Procès intenté par Paul Meurice au directeur de la Porte-Saint-Martin pour avoir, contre les conventions prévues, affiché le nom de l’auteur après avoir ajouté un tableau impérialiste au drame Paris.
  50. Voici la dédicace que Paul Meurice voulait publier en tête de son drame ; l’éditeur Michel Lévy s’y refusa :

    Maître ! génie absent de la grande cité !
    Lutteur qu’aime et que craint l’archange Adversité !
    Voudrez-vous de ce drame où l’Histoire et la France
    Ont eu le poing coupé pour crime d’espérance ?
    Qu’à votre ardent Pathmos inondé de rayons
    Il porte au moins les vœux que nous vous envoyons
    Au nom de la patrie expirante et fidèle,
    Nous exilés de vous, à vous exilé d’elle.

    (Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice).
  51. Bibliothèque Nationale.
  52. Le coin de la page est déchiré, le mot manque.
  53. Le coin de la page est déchiré, le mot manque. — ^^’ Ce mot : moignon a été placé dans la pièce : Je payai le pêcheur qui passa son chemin.
  54. Collection Louis Barthou.
  55. Reproduite dans Actes et Paroles. Pendant l’exil.
  56. Collection Louis Barthou.
  57. Collection Louis Barthou.
  58. Bibliothèque Nationale.
  59. Ribeyrolles se fit connaître par la publication de ses études sur Mirabeau, Sieyès, Chateaubriand ; il collabora à la Revue de France, à La Réforme dont il devint rédacteur en chef. Représentant du peuple en 1849, il fut condamné à la déportation et désigné pour Cayenne. Il put gagner Jersey après le coup d’État et fonda le journal L’Homme, mais ce journal fut poursuivi en 1855 pour avoir publié une lettre ouverte et peu respectueuse à la reine d’Angleterre, qui venait de rendre à Louis Bonaparte sa visite. Ribeyrolles fut expulsé de Jersey. Il se réfugia à Londres.
  60. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  61. Hetzel.
  62. De 1830 à sa mort, en octobre 1870, Mélanie Waldor publia de nombreux romans, poèmes, drames et comédies. Toute dévouée à l’empire et fort protégée en haut lieu, elle ne pouvait que détester l’auteur des Châtiments ; le 26 octobre 1855 elle publia dans le Moniteur universel des vers où, à propos de la guerre de Crimée, elle accusait Victor Hugo d’avoir exalté les hauts faits de l’armée russe au détriment de l’armée française. C’était d’ailleurs faux, mais il fallait plaire à l’Élysée.
  63. Louis Barthou, Impressions et Essais.
  64. Inédite. — Jules Laurens, peintre et lithographe. Plusieurs de ses dessins ont été publiés dans un ouvrage intitulé : Voyage en Turquie et en Perse. Beaucoup de ses peintures et aquarelles ont eu un grand succès.
  65. Communiquée par M. Lardanchet, libraire, à Lyon.
  66. Inédite.
  67. Le 7 novembre, Schœlcher avait annoncé à Victor Hugo qu’il travaillait à un livre sur « la vie de Haendel qui n’était pas seulement un grand musicien, mais un grand homme ».
  68. Eugène Sue était, depuis la publication de Notre-Dame de Paris (1831), lié avec Victor Hugo. Les Mystère de Paris et Le Juif Errant, ses deux plus beaux succès, classèrent Eugène Sue parmi les grands romanciers populaires.
  69. Communiquée par M. E. Fabius.
  70. Inédite. — Collection Louis Barthou.
  71. Inédite.
  72. Fleury, représentant en 1848, vota, dès l’élection de Louis Bonaparte, contre toutes les mesures proposées par son gouvernement. Bien que non réélu en 1849, il continua, dans le conseil général de l’Indre, d’affirmer ses opinions républicaines et fut arrêté et expulsé au coup d’État.
  73. Collection Louis Barthou.